Loco citato
faire jouer aux malheurs conjugaux le rôle étiologique
prépondérant. Après un essai de traitement à domicile, je dus prendre la malade à ma clinique et la soumettre à ma cure habituelle.
Je réussis très bien au début, les fonctions digestives se irtablirent, le sommeil revint, les maux de tête diminueront et, à la cinquième semaine, je pouvais espérer une guérison rapide et complète. Subitement, je ne sais sous quelle influence, la malade m'échappa mentalement, elle devint rebelle, moins accessible à ma psychothérapie : il y eut un certain froid entre nous. Alors le regard devint névrosé, et en quelques jours je vis renaître la dyspepsie dans toute son intensité. L'anxiété arriva à son comble au point de me faire craindre le développement d'une vraie mélancolie ; la langue se chargea, les éructations devinrent nauséabondes, l'estomac se dilata, la diarrhée survint, explosive, ramenant des restes d'aliments mal digérés et des gaz fétides.
Si assuré que je fusse de la nature nerveuse du mal, je me sentis ébranlé et je fus sur le point de recourir à la pompe stomachale, de restreindre l'alimentation. Mais je n'eus pas le courage de cette palinodie, non par la crainte puérile d'avouer une erreur de diagnostic, mais parce que je connaissais l'insuccès des tentatives précédentes, et parce que je craignais de perdre l'influence suggestive qui me semblait nécessaire pour arriver au but. J'hésitai si bien que la malade perdit patience et partit sans avoir obtenu une amélioration.
J'appris plus tard qu'elle était revenue à son idée ancienne de l'origine gastrique du mal, qu'elle était retombée aux mains des chimiatres qui avaient repris les lavages d'estomac, les irrigations de l'intestin, le régime restreint. J'appris aussi l'insuccès de ces tentatives conti-
nuées pendant des mois et je croyais la malade perdue. Environ un an après, le confrère qui me l'avait adressée m'annonçait la complète guérison de la malade, survenue brusquement, d'un jour à l'autre, sous l'influence unique d'un changement d'état d'esprit. La malade, d'une foi tiède jusqu'alors, était entrée dans une secte protestante et du jour au lendemain tous les troubles cessèrent. Quand mon confrère lui demanda : Et vous digérez tout, même les aliments lourds ? elle répondit avec un sourire d'illuminée : mais oui, les aliments nous ont été donnés pour notre bien, ils ne peuvent nous faire aucun mal !
La guérison s'est maintenue, et la malade elle-même me l'a annoncée en l'attribuant uniquement à l'influence divine. Si désolé que je fusse d'abord en constatant l'inefficacité de mes efforts, je n'ai pu que féliciter la malade d'avoir trouvé la santé, et, après coup, pour mon instruction personnelle, je suis très heureux qu'elle l'ait recouvrée par cette voie toute psychique.
Depuis bien des années je ne soumets au traitement régulier dans une clinique que les malades épuisés, émaciés. Je ne leur laisse pas même l'illusion de croire que ce traitement matériel suffira ; j'insiste au contraire pour leur faire comprendre que la guérison n'est possible que par la voie psychique.
La rapidité avec laquelle se fait ce changement de mentalité est vraiment étonnante. Citons-en quelques exemples :
M. X. est un neurasthénique d'une quarantaine d'années qui a toujours été fatigable et d'humeur un peu hypocondriaque. Il est dyspeptique, a souvent de l'insomnie, mais ce qui le tourmente le plus c'est la sensibilité au bruit. Les bruits de la rue l'agacent, lui font mal à la tête.
No trouvant aucune indication à la cure Weir Mitchell, j'installe le malade dans une pension. A peine y est-il qu'il vient Be plaindre. Il y a dans le voisinage un chaudronnier qui, toute la journée, martelle ses cuivres ; le malade compte los coups de l'ouvrier et quand ce dernier s'arrête, il se dit : cela va recommencer ! Il y a beaucoup de chars qui passent et qui grincent sur le gravier du chemin ; c'est insupportable ! La nuit, ce sont les chiens qui hurlent à la lune, des voisins qui rentrent tard !
C'est avec l'accent du reproche que mon homme me raconte ses ennuis, car il m'avait prévenu par lettre, bien des semaines à l'avance, qu'il lui fallait une chambre tranquille.
— Monsieur, lui dis-je, je n'avais pas d'autre chambre à votre disposition et si vous tenez à mes conseils, il faudra bien rester ici ; je vous avouerai même que, si j'avais eu une chambre plus tranquille, j'aurais hésité à vous la donner.
— Ah, par exemple, ce n'est pas aimable ce que vous dites là !
- Pardon, vous vous méprenez sur le sens de mes paroles. Vous voulez, n'est-ce pas, vous débarrasser de cette sensibilité au bruit qui vous tourmente depuis tant d'années? Si je vous mettais dans une boîte de coton, vous souffririez moins, mais quand je vous en ferais sortir vous seriez plus sensible encore ; vous savez que quand nous avons été dans l'obscurité la lumière d'une bougie nous éblouit. Jamais vous ne vous débarrasserez de cette infirmité en cultivant votre hyperesthésie. Sans doute il ne faut pas exagérer, et je n'ai nullement l'intention de vous placer dans des conditions particulièrement difficiles, dans une maison bruyante. Mais la retraite que je vous offre est tranquille dans la mesure
du possible. Vous retrouverez partout ces bruits résultant de l'activité de vos semblables. Vous ne voulez pourtant pas vivre en ermite ; votre profession exige le séjour dans les villes. Que deviendrez-vous si vous ne savez pas ramener votre sensibilité à la normale?
— Mais c'est plus fort que moi, mes nerfs auditifs sont doués d'une sensibilité maladive.
— Vous faites erreur. Votre acuité auditive est normale. Ce ne sont pas vos oreilles qui sont trop sensibles, c'est votre esprit. Le bruit ne vous énerve que parce que vous y faites attention, parce que vous avez la conviction que vous ne pouvez pas le supporter. Croyez-moi, on n'entend bien que ce que l'on écoute (vous m'avez dit que vous comptez les coups de l'ouvrier) ; on ne voit bien que ce que l'on regarde ; on ne sent que les sensations sur lesquelles on porte son attention. Sans doute si le bruit est trop intense, la lumière aveuglante, notre attention est immédiatement fixée et je ne vous demanderai pas de ne pas tressaillir si une bombe éclate à vos côtés. Mais les bruits de la vie sont inévitables et il nous faut savoir les négliger. Ce qui manque aux neurasthéniques, c'est le pouvoir d'adaptation. Dites-vous donc : Je ne veux plus faire attention à ces bruits ; ils ne dépassent pas la limite supportable.
Au bout de trois jours, mon malade avait supprimé cette hyperesthésie toute psychique et je n'eus plus à m'occuper de ce symptôme.
Cette sensibilité au bruit est fréquente chez mes malades et j'ai toujours réussi à la faire disparaître par ces conseils.
Il en est souvent de même des sensibilités toutes morales.
Mlle X. est une institutrice qui depuis longtemps souffre
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de dyspepsie, d'anorexie, qui a perdu environ 10 kilogrammes dans l'espace de quelques mois. Elle a une légère infiltration du sommet droit. Aussitôt j'insiste sur la nécessité de la suralimentation et lui dicte le régime des trois repas copieux avec du lait à dix heures, quatre heures et neuf heures.
Remarquant son impressionnabilité, sa tristesse, je m'informe de sa situation et lui demande si elle est heureuse dans la place qu'elle occupe.
— Non, dit-elle ; j'ai à supporter dans cette famille divers ennuis et c'est cela qui m'a rendue nerveuse.
— Ne pourriez-vous pas changer de position, trouver une place qui vous convienne mieux ?
— Ah, mais non, je ne voudrais pas. J'ai dans cette position de grands avantages pécuniaires ; nous passons les hivers dans le Midi, les étés à la campagne, et il me serait difficile de trouver mieux à ce point de vue.
— Mademoiselle, il ne faut jamais rester entre deux chaises, mieux vaut s'asseoir sur la meilleure. Quand on n'est pas content d'une position, on en change si Ton peut. Si ce n'est pas possible, surtout quand on est retenu par d'aussi bonnes raisons, on la garde, mais alors il faut la garder avec bonne humeur. Ce n'est pas la résignation maussade que je vous recommande, car elle est un vice, c'est l'adaptation.
Ces conseils, développés dans une seule mais longue conversation, eurent un effet définitif. La malade sut pratiquer la suralimentation, regagna les kilogrammes perdus. Elle sut aussi accepter sa vie et n'a plus à se plaindre du nervosisme.
Les médecins neurasthéniques sont en général plus rebelles que les autres humains ; ils ratiocinent et m'opposent souvent tout le bagage de leurs opinions préeon-
çues. Il y en a cependant qui ont le coup d'œil prompt. Exemple :
Un confrère m'écrit d'une station de montagne. Il m'apprend qu'il souffre depuis longtemps de neurasthénie, qu'il vient de faire un long séjour d'altitude et me demande quelle autre station je pourrais lui indiquer pour la neurasthénie.
J'avais bien envie de lui répondre : la neurasthénie est un mal psychique ; elle peut être soignée au niveau de la mer comme à 1 800 mètres d'altitude ; mais craignant de le rebuter en lui exprimant si franchement mon opinion, je le priai de venir me voir. Je le vis à l'hôtel. C'était un homme fort, dans un bon état de nutrition, sans lésions organiques. Il avouait du reste qu'il allait mieux physiquement et ne se plaignait plus de la psychasthénie qui l'empêchait de travailler. Malgré l'amélioration obtenue il paraissait croire que les progrès seraient lents, et c'est dans les mesures physiques qu'il cherchait le remède.
Dans une conversation intime d'une heure, je n'eus aucune peine à lui montrer la nature mentale de son impuissance, de sa veulerie neurasthénique. Je lui montrai qu'il lui manquait le ressort moral, l'enthousiasme. Il le reconnut et me dévoila ses faiblesses morales qui l'avaient amené autrefois à la morphinomanie dont il s'était du reste guéri.
Nous causâmes tout bonnement hygiène et philosophie, et quand j'eus fini le malade s'écria : Vous mouvrez des horizons tout nouveaux; que ne m'a-t-on dit cela plus tôt ! Gomment se fait-il que je n'aie pas su voir tout seul ces vérités? Évidemment je suis en bonne santé physique et n'ai nul besoin de traitements matériels. Il faut que je tende le ressort moral. — Je crois que maintenant je puis retourner chez moi, reprendre ma clientèle. Permi
moi cependant de passer demain à votre cabinet, peutrire aurai je quelques objections à vous soumettre ou des
conseils à vous demander.
Il vint le lendemain et, plus convaincu que la veille, retourna chez lui et reprit ses occupations. Quelques semaines après il m'annonçait que sa santé physique s'affermissait de jour en jour. Dans une seule conversalion il avait vu toute la vérité.
En reprenant sa clientèle gynécologique, il reconnut que l'aménorrhée, la dysménorrhée, les flueurs blanches, peuvent avoir une origine psychique ; il s'informa de Tel al d'âme de ses malades et sut tirer parti de ces données pour les guérir.
Dans une de ses lettres il me disait : Je ne puis pas dire que je ne sois plus jamais neurasthénique, mais je m'en console en constatant que tout le monde autour de moi Test aussi. Quand je sens baisser mon courage, je lis les lettres de Sénèque à Lucilius !
J'ai revu quelquefois non pas ce client, mais cet ami ; il a su garder la tenue morale qu'il avait si vite retrouvée.
Les jeunes gens qui ne sont pas encore blasés subissent très vite l'influence réconfortante et l'encouragement.
Un étudiant en droit de vingt ans vient me consulter. Il a été soigné pendant plusieurs années par de nombreux médecins qui l'ont déclaré anémique. Enfin un médecin plus perspicace reconnaît la neurasthénie, et le malade, soumettant son propre cas à une analyse intelligente, retrouve dans sa famille divers stigmates du nervosisme. Cette constatation ne l'encourage guère ; elle fait naître de nouvelles phobies.
Homme aux petits papiers, il a noté ses symptômes : fatigue continuelle, difficulté à travailler, diminution de
la mémoire. Il sent des pulsations dans la tête, dort mal, a peu d'appétit. Cependant le sommeil est un peu meilleur depuis qu'il a pris des vacances. Il a souvent les yeux enflammés et remarque qu'ils sont rouges quand il est nerveux. Il éprouve une sensation de lourdeur dans les jambes et a cru devoir faire en voiture le chemin de la gare à mon domicile. L'hiver précédent, il a souffert de troubles digestifs qui n'ont cédé à aucune médication.
L'appétit est actuellement passable, mais il n'ose manger à sa faim le soir, dans la crainte de ne pas dormir. Il a souvent, depuis l'enfance, des battements de cœur, et il a lui-même reconnu qu'ils sont d'origine émotive, car l'attente du moindre événement les provoque. Il a pratiqué l'onanisme de quatorze à dix-sept ans, et il est sujet à des pollutions fréquentes qu'il combat en couchant à la dure. Enfin il y a alternance chez lui entre la constipation et les débâcles diarrhéiques. Il est sujet aux angines.
Malgré ces symptômes assez marqués et rebelles de neurasthénie, le malade a conservé la mentalité du jeune homme ; il voit encore la vie en rose. Je profite aussitôt de cette mentalité et je n'hésite pas à lui dire : Mais, mon ami, vous n'avez rien du tout. Vous êtes un peu maigre parce que vous n'osez pas manger à votre faim, mais vous êtes bien constitué et vous devriez avoir la qualité maîtresse de la jeunesse, la confiance en vous-même. Avant tout, ne devenez pas hypocondre ! Pourquoi vous inquiétez-vous de vos battements de cœur, alors que vous savez que c'est vous qui les provoquez en vous faisant pour rien des émotions? Un étudiant ne doit pas avoir la sensibilité d'une jeune fille.
Quant à vos lassitudes, vous me paraissez les suhir
hop passivement. Relevez-vous, que diable I vous êtes jeune, fort et sain. Jetez-moi ions ces malaises sans importance dans le panier aux bobos.
La conversation continua sur ce ton, et laissant le malade reprendre La vie normale, je le priai de revenir dans quinze jours.
11 ne revint pas, mais, au bout d'un mois, il m'écrivit : Je vais très bien. Pensez qu'en sortant de chez vous j'ai fail en ville uwc promenade de deux heures sans fatigue. J'ai repris mon travail, ma vie d'étudiant à la fois laborieuse et gaie.
Plus tard il m'annonça que le mieux continuait et qu'il venait de guérir, en répétant mes conseils, une cousine atteinte de neurasthénie ancienne.
Il n'est pas rare que des malades guéris par cette psychothérapie sachent influencer à leur tour d'autres sujets, et je connais un de mes clients, un père jésuite, qui a déjà à son actif plusieurs guérisons.
Le lecteur pourrait avoir l'impression que les cas que je viens de citer ne sont pas graves, qu'il ne s'agit que de petits neurasthéniques. Pourquoi alors n'ont-ils pas guéri avant, pourquoi ont-ils dû recourir sans succès aux soins de divers médecins ?
J'ai vu les mêmes moyens amener la guérison dans des cas qui paraissaient désespérés et qui, il y a dix ans encore, m'auraient paru exiger la cure Weir Mitchell la plus sévère.
Il y a quelques années, je reçois h mon cabinet un jeune homme de vingt ans, étudiant en médecine. Au premier coup d'œil je reconnais en lui un grand neurasthénique, obèse, pâle, bouffi. Il s'avance avec cette lenteur solennelle, ce regard tragique jqu'ont parfois les mélancoliques. Il me raconte ce qui suit :
« Je suis malade depuis plusieurs années. Au début j'ai eu un appétit maladif, une véritable boulimie, et je suis arrivé au poids de 92 kilogrammes (taille d'environ lm,60). L'appétit baissa peu à peu et fit place à une inappétence absolue avec dyspepsie. J'en étais arrivé à ne plus supporter aucun aliment ; le repas le plus léger me laissait à l'estomac un poids très gênant pendant plusieurs heures. Je ne supportais même plus le lait. Après chaque repas j'éprouvais des congestions très pénibles qui ne cessaient qu'au bout de quelques heures.
« J'étais fort incommodé par des battements de cœur, ou cinq jours sans aller à la garde-robe. Pendant l'été de 1896 je commençai à avoir des urines très troubles, laiteuses, des phosphates en abondance.
« J'étais fort incommodé par des battements de cœur, surtout après les repas. J'avais des intermittences ; le cœur s'arrêtait pendant la durée d'une ou deux pulsations, puis se remettait à battre dans un mouvement accéléré. La nuit, cette arythmie s'accompagnait d'angoisse et d'oppression.
« Depuis longtemps j'avais senti mes forces intellectuelles diminuer. J'avais dû restreindre mon travail, et en juin j'en étais arrivé à ne plus pouvoir supporter la moindre occupation intellectuelle. Je ne pouvais fixer mon attention ; quelques minutes de lecture me congestionnaient ; un brouillard s'étalait devant mes yeux, les lettres dansaient et je ne pouvais plus comprendre ce que je lisais. Je fus obligé de suspendre toute correspondance.
« J'éprouvais des douleurs dans la tête, surtoul entre les yeux ; il me semblait que ma tête était serrée dans un étau. Cette céphalalgie était plus marquée le matin au réveil que le soir. I] me semblait que j'étais dans un état
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continue] de rêve ; indiffèrent à. tout je ne pouvais sortir de mon état d'apathie.'
« Mon étal normal était très mauvais ; j'étais accablé par le découragement ; parfois cette dépression psychique étail interrompue par de courts moments d'excitation, mais au bout de quelques minutes je retombais dans ma, prostration. J'étais devenu irritable, et la privation d'un objet désiré me mettait dans une colère qui me laissait brisé pour de longues heures. Ma force physique avait diminué.
« J'étais affligé d'insomnies et ne m'endormais que vers deux ou trois heures du matin. J'avais toujours trop chaud, si bien qu'en janvier je me tenais près de la fenêtre ouverte, sans chauffage. La nuit ma tête s'échauffait sur l'oreiller. En été le sommeil revint mais troublé par des rêves.
« Depuis longtemps je perdais les cheveux au point d'arriver à une calvitie marquée. J'étais sujet à un coryza chronique ; les moindres égratignures s'éternisaient chez moi, suppuraient ; l'état général était très mauvais.
« Inutile de dire que, spontanément ou sur le conseil de médecins, je m'étais saturé d'antipyrine, de bromure, d'arsenic. J'avais pris de l'acide chlorhydrique pour mes digestions et épuisé la liste des purgatifs. Ma confiance dans la médecine était complètement ébranlée. »
Après avoir écouté ce récit et constaté l'état profond de dépression, j'eus d'abord une impression très défavorable, mais la crainte même d'un insuccès, le sentiment du danger pressant, me redonnèrent courage.
En présence de l'obésité je ne trouvais pas indiquée la, cure de lit ; je n'avais que faire d'une suralimentation par le lait. Une cure dans une clinique, toujours plus ou moins dispendieuse, me parut fâcheuse -en raison de la.
pauvreté du jeune homme qui se serait fait scrupule d'imposer à ses parents des dépenses.
Après quelques secondes de réflexion, mon parti fut pris et je dis au malade : Mon ami, vous pouvez vous guérir sans mesures sévères. Mais alors écoutez-moi bien : Vous allez retourner chez vous, à votre pension, et vous remettre à une vie presque normale. Mangez vos trois repas ordinaires, sans choisir parmi les aliments ; je vous recommande les légumes verts ; n'abusez pas des viandes et supprimez le vin.
Combattez la constipation par le dressage à heure fixe.
Couchez-vous vers dix heures et abordez la nuit sans appréhension d'insomnie.
Quant au travail faites-en ce que vous pouvez, ne fût-ce que cinq minutes, et quand vous avez mal à la tête, des congestions, étendez-vous sur un sopha pour reprendre le travail dès que vous pourrez. Et, avant tout, débarrassezvous de toute crainte au sujet de tous ces troubles fonctionnels. Ils disparaîtront si vous savez les négliger. Votre mal est plus moral que physique et peu à peu vous retrouverez la santé et la faculté du travail. Revenez dans la quinzaine.
Le malade revint. Il marchait d'un pas plus vif ; un sourire illuminait sa face encore bouffie. Je crois que cela va, dit-il.
Dans cette deuxième consultation je revins en détail sur ces conseils, exposant à l'intelligent malade toutes mes vues sur l'influence du moral sur le physique. Quinze jours après je le revis pour la troisième et dernière fois. Il avait maigri ; sa figure s'était rajeunie ; il avait la démarche élastique d'un jeune homme. Cela va, s'écria-t-il gaiement. Je puis déjà travailler quelques Jieures par jour ; j'ai un appétit normal, je ne souffre
plus v!.1 IV tomac, j'aj des selles régulières ; je dors, et les maux de tête se font plus rares.
Quelques mois plus tard je voyais mon jeune homme moulé sur une bicyclette, pédalant avec vigueur. J'appris qu'il savait mener de front des études très sérieuses et des distractions mondaines et sportives. Il passa d'excellents examens. En 1897 il supporta sans difficulté le service militaire. Depuis lors la santé est restée parfaite.
Voilà un malade que j'ai vu trois fois, auquel je n'ai donne que (les conseils d'hygiène physique et morale, sans isolement, sans repos complel, sans régime, sans médicaments. L'amélioration commence avec la première consultation, s'accentue graduellement et si vite qu'il n'éprouve pas le besoin de me demander une quatrième consultation. Remis dans la bonne voie, il marche tout seul vers la guérison.
Le malade qui a résumé par écrit son observation a très bien saisi la valeur du traitement moral.
« Après cette consultation, écrit-il, je me sentais déjà beaucoup mieux moralement, et partant, physiquement aussi. Nous eûmes encore des entretiens semblables qui achevèrent de me remonter, de me rendre mon énergie, qui m'avait depuis longtemps abandonné et, un mois après, je pus reprendre mes études, progressivement, travaillant très peu, mais assez pour chasser le fantôme de mes maux qui jusqu'alors hantait constamment mon esprit. »
Voilà un jeune médecin qui restera convaincu de l'influence du moral sur le physique et qui, je l'espère, saura profiter de cette expérience personnelle pour ramener de nombreux neurasthéniques à une vie saine.