TRENTE-TROISIÈME LEÇON
Cures psychothérapiques sans intervention de mesures physiques. — Cas de neurasthénie à forme mélancolique ; guérison ; récidives. — Cas de déséquilibre ; suppression de toutes les impulsions maniaques par quelques conversations. — Incurabilité de certaines psychonévroses. — Particularités mentales qui font prévoir l'insuccès ; fous moraux. — Troubles des sentiments affectifs dans les psychonévroses.
Les mêmes moyens peuvent amener la guérison, — je n'aurais pas osé l'espérer autrefois, — dans des cas où le mal est plus ancien encore. Le cas suivant a beaucoup étonné le neurologiste et psychologue distingué qui avait donné des soins à la malade pendant bien des années.
Mme W. est une forte personne de trente-cinq ans qui, depuis environ seize ans, souffre d'un état de neurasthénie à forme mélancolique, auquel s'ajoutent, par périodes, quelques symptômes hystériques. Aucun traitement n'a pu, dans cette longue période, amener la guérison ; les améliorations n'ont été que minimes et passagères.
Déjà impressionnable et fatigable à l'âge de jeune fille, la malade a souffert d'un catarrhe de l'oreille moyenne. La surdité qui en est résultée lui a rendu assez pénibles les devoirs de société et contribué à entretenir une disposition mélancolique. Elle a toujours eu le caractère un peu indécis, la tendance à prendre les choses au tragique.
Les antécédents héréditaires ne sont pas défavorables. La mère, un peu nerveuse, a élevé son enfant avec plus d'amour que de bon sens ; elle n'a jamais bien compris
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Le besoin de repps de. sa fille et s'est opposée souvent à des mesures qui auraient été utiles. Un frère a été neurasthénique, mais a retrouvé son équilibre psychique à la suite d'un changement favorable de carrière. Les autres membres de la famille paraissent avoir été exempts de lares nerveuses.
La malade s'est mariée à vingt-sept ans dans d'excellentes conditions morales et l'harmonie conjugale la plus parfaite n'a cessé de régner dans le ménage. A vingt-huit ans, accouchement assez difficile. Dès lors : fatigabilité croissante, impossibilité de supporter la lecture, le travail de l'esprit. Maux de tête, casque neurasthénique, sensation de griffe au sommet de la tête, tristesse. Tous ces symptômes caractéristiques de la neurasthénie coexistaient avec une santé corporelle parfaite, un teint de rose, un état de nutrition normal. Une cure d'air à la montagne n'amena qu'un soulagement insignifiant.
Dans la troisième année du mariage, deuxième grossesse qui n'eut sur le mal aucune influence. Cure d'hydrothérapie et de massage sans le moindre succès. Une deuxième cure du même genre, faite l'année suivante, amena au contraire une aggravation notable ; même insuccès entre les mains d'un guérisseur célèbre, mais auquel la malade ne put accorder sa confiance.
L'état s'aggrave de plus en plus : impuissance physique et intellectuelle, tristesse, angoisse précordiale intense, insomnies fréquentes. On emploie, contre ces symptômes déjà mélancoliques, le repos au lit pendant plusieurs semaines, le bromure de potassium dont l'usage est prolongé pendant six mois.
Pendant deux ans on persiste dans ce traitement physique et le mal s'aggrave toujours. L'angoisse précordiale devient un des symptômes prédominants. La maladç
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devient irritable, ne peut plus supporter la présence de ses enfants. Le symptôme caractéristique des états mélancoliques, la conviction d'incurabilité, s'établit.
Le médecin qui l'a soignée pendant les deux dernières années n'ose affirmer l'hystérie quoique la sensation de « griffe sur la tête » lui paraisse rappeler le « clou hystérique ». Il ne trouve rien d'anormal dans la vie sexuelle et, porté à attribuer un rôle important à cette étiologie, il hésite encore dans ses diagnostics. Ayant constaté un peu de diathèse urique et d'oxalurie, il se demande si cet état psychopathique n'est pas dû à des auto-intoxications. Il note, comme circonstances aggravantes, la surdité, les bourdonnements d'oreilles qui énervent la malade et entretiennent sa disposition pessimiste.
A la première entrevue, je suis frappé de la bonne santé physique de la malade et plus je la questionne, plus je vois prédominer le trouble de l'état mental dans le sens hypocondriaque et mélancolique. C'est avec effroi qu'elle subit tous ses malaises nerveux, qu'elle constate son impuissance dans tous les domaines. Elle a la conviction qu'elle ne guérira pas et ne manifeste qu'une très maigre confiance dans mon traitement. Cette confiance diminue encore quand je lui expose mon intention de lui faire subir un traitement tout moral. Les résultats de cette première consultation ne me paraissent nullement encourageants.
Malgré l'état d'affaissement de la malade, sa démarche lente, l'aspect anxieux de sa physionomie, je renonce d'emblée à la cure du repos au lit. La suralimentation n'est nullement indiquée, la malade ayant la tendance à l'obésité et à la pléthore. Je l'isole dans une pension à la campagne, pour empêcher toute ingérence1 du mari dans le traitement. Je ne connaissais pas alors (outes les
qualités morales de cet 'excellent homme. Retenu du peste par ses occupations, il ne pouvait s'installer auprès de sa femme.
Le traitement tout entier fut uniquement psychothérapique. Je laissai la malade vivre comme elle voulait. Elle pouvait se lever ou rester au lit, s'isoler dans sa chambre ou faire la conversation avec les autres pensionnaires, suivre toutes les impulsions de sa disposition momentanée. Accompagnée d'une femme de chambre, elle pouvait faire quelques promenades ou rester tranquille, lire, ou faire des travaux à l'aiguille. Intentionnellement je ne me suis jamais informé de ces détails, à mon avis sans importance. Même liberté au sujet de l'alimentation.
Dans des conversations journalières, sans me laisser décourager par le scepticisme de la malade, j'insistai sur la nécessité de négliger, comme bobos, tous les malaises nerveux, griffe sur la tête, casque neurasthénique, sensation de froid et de chaud, insomnie, angoisse. Je lui montrai que ce sont là des conséquences banales du nervosisme, qui, si pénibles qu'elles soient, sont toujours sans danger. La malade renonça dans l'espace de quelques jours à toutes les doléances à ce sujet ; le terrain était déblayé. La phobie la plus tenace fut celle de l'angoisse précordiale. Ce trouble mental l'inquiétait, lui faisait craindre la folie. Tout en reconnaissant que ce sentiment devait être pour elle le plus pénible, tout en la plaignant, je lui répétai qu'au point de vue médical, ce trouble n'était pas plus inquiétant que les autres.
De jour en jour je vis s'accroître l'ascendant moral que j'exerçais sur elle. Ses protestations prenaient le caractère d'objections spécieuses qu'elle me soumettait avec un sourire qui disait : J'ergote, mais je sens que vous avez raison !
Peu à peu, laissant dans l'ombre toutes les manifestations du nervosisme, j'osai aborder des questions plus générales de morale, de philosophie pratique. Je n'hésitai pas à lui faire toucher du doigt l'égoïsme maladif dans lequel elle vivait, toujours préoccupée de son bien-être. J'orientai sa pensée dans le sens altruiste, lui conseillant de penser aux siens, à son excellent mari, à ses enfants.
Elle sut s'enthousiasmer pour ces leçons si simples sur l'art de vivre, et m'entraînait par ses questions sur des sujets toujours plus élevés. Parfois elle considérait mes conseils comme trop théoriques, les aurait voulus plus concrets ; souvent aussi, comme la plupart des névrosés, elle semblait admettre que tout cela était très vrai, pour les autres, mais pas pour elle, faible de nerjs. — Rien n'est facile, pour qui a saisi les indications de la psychothérapie, comme de combattre ces objections par une dialectique serrée, par l'influence morale.
Peu à peu la conversion intime devint complète, et, au bout de quelques semaines je pus autoriser la correspondance avec le mari. Deux mois suffirent pour amener la guérison, et la malade put reprendre sa place dans sa maison, active, infatigable, gaie, débarrassée de toute phobie.
Le médecin distingué qui lui avait donné des soins la vit quelques semaines après son retour et m'écrivit : J'ai revu notre malade et je dois avouer qu'elle est, tout simplement, « une autre personne » que celle que j'ai observée pendant deux ans. Je ne pense pas qu'on doive attribuer un changement pareil au séjour de deux mois à la campagne, à l'isolement relatif ; il est de toute évidence que la « causa efficiens » réside dans votre traitement moral.
Pendant dix mois la guérison se maintint, et je pus
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croire la malade à l'abri de toute récidive. Mais bientôt je reçus des lettres alarmantes. La malade s'était fatiguée, avait eu beaucoup de soucis et, au moment où elle aurait eu besoin de déployer toute son activité, elle se blessa le dos du pied en marchant ; ce n'était qu'une petite tache rouge provoquée par la pression du soulier. Ce fut là l'occasion d'une rechute, et il est intéressant de voir par quel mécanisme s'établit la récidive et comme quoi les médecins contribuèrent à la faire naître. Tout d'abord, sans insister suffisamment sur le peu d'importance de la lésion, on fit faire à la malade des souliers spéciaux pour éviter toute pression sur le point douloureux ; ces tentatives ne réussirent pas et la malade s'impatienta. Alors on conseilla le repos sur la chaise longue et un médecin crut apercevoir quelques traces de phlébite. Au lieu de s'en assurer et de n'en parler qu'après, il émit cette hypothèse devant la malade. Voilà notre malade désolée d'être réduite à l'impuissance au moment même où elle avait devant elle une grande tâche.
C'est pendant plusieurs semaines qu'elle se tourmente ainsi ; elle en perd le sommeil et le nervosisme augmente. Ce qui l'obsède est cette idée d'incapacité croissante, faisant naître chez elle la crainte de ne pouvoir suffire à sa tâche de mère de famille ; elle se fait des reproches ; ces préoccupations deviennent nettement mélancoliques, s'accompagnent d'une vraie angoisse précordiale et d'insomnie.
La malade vient me voir, et, dès la première entrevue elle manifeste la conviction qu'elle est maintenant beaucoup plus malade que la première fois et qu'elle ne guérira pas.
Dans la première conversation, je dissipe aussitôt toute crainte au sujet du pied. Après avoir J3ien examiné je
puis exclure toute phlébite ; tout se réduit à une légère irritation de la peau. Je lui montre que ce mal est si insignifiant qu'elle n'a aucune précaution à prendre au sujet de sa chaussure. Un sourire effleurant les lèvres de la malade, j'ose prendre le ton de la plaisanterie et je dis à la malade que je veux bien m'occuper de sa personne mais à l'exclusion du pied dont elle ne doit jamais me parler ! Elle accepte, se chausse de souliers quelconques et ne me parle jamais de son pied. Gomme dans la première cure nous causons psychothérapie, philosophie, morale, et au bout de six semaines la malade est guérie.
Treize mois se passent dans l'euphorie la plus complète. Elle supporte une nouvelle grossesse ; elle soigne avec dévouement ses enfants malades, fait face à de grosses difficultés. Il ne s'agit pas seulement d'une amélioration, c'est une suppression complète de tous ses maux ; elle se sent mieux que pendant les seize années antérieures. Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines.
A la suite d'un déplacement de son mari, elle est obligée de s'installer dans une autre ville ; elle se trouve en face de nouvelles difficultés succédant à, une période de surmenage. Elle se les exagère, sent renaître en elle le sentiment qu'elle est au-dessous de sa tâche et, toujours pusillanime, indécise, elle retombe dans cet état neurasthénique et mélancolique.
Cette périodicité dans les rechutes pourrait faire classer le cas dans le cadre de la dépression périodique de Lange ; il se peut que quelque changement intime du chimisme de l'organisme motive l'impressionnabilité de la malade. D'un autre côté chacune des récidives a été amenée par des difficultés réelles, capables en ellesmêmes de décourager, et, trop peu affermie dans son
Dubois. — Psychonévroses. 33
moral, elle n'a pas- su y opposer un optimisme de bon aloi.
Ce n'est pas qu'elle ait oublié mes conseils. Au contraire, elle les applique, et elle lutte pendant plusieurs mois. Parfois, elle se ressaisit, puis elle retombe. Les bonnes nouvelles alternent avec les mauvaises par lettres, par télégrammes. J'ai le sentiment que si j'étais auprès d'elle, je réussirais à la soutenir et à assurer la victoire.
J'essaie par lettre de lui rendre le courage, espérant être soutenu par le médecin de la famille qui possède la confiance de la malade. Mais mon confrère n'a pas la foi ; il juge trop grave l'état de la malade et manifeste dès le début l'idée qu'elle ne guérira que si elle se remet entre mes mains.
Je me vois obligé de la reprendre pour la troisième fois.
Plus encore que l'année précédente elle paraît persuadée qu'ell ne guérira pas. J'affirme au contraire que la crise sera plus courte et je mitigé encore les conditions de la cure. Je l'installe dans une pension moins tranquille, son mari reste avec elle pendant quelque temps, j'autorise des distractions mondaines, concert, théâtre.
Nos conversations n'ont plus pour sujet les malaises nerveux ; je les néglige intentionnellement et la malade semble les oublier aussi. Au bout de peu de jours l'espoir renaît et la malade se complaît dans des conversations toujours plus élevées. Ce sont des conceptions de vie qu'elle expose, sur lesquelles elle demande des éclaircissements ; âme religieuse, mais point bigote, elle cherche son soutien dans les écrivains moralistes, qu'ils soient croyants ou libres-penseurs. Elle sait raisonner sans rien abandonner de sa foi. Au bout de quelques semaines, elle est absolument guérie.
Un an s'est passé depuis ; comme après la deuxième cure, une grossesse est survenue ; elle n'a en rien ébranlé la santé. La tenue morale est beaucoup plus ferme qu'autrefois. Ses convictions se sont affermies et les vaillantes lettres que m'adresse la malade me font bien augurer de l'avenir.
Citons encore un dernier cas qui, quoique la cure ne soit pas terminée, démontre que, dans ce traitement psychothérapique, Y influence persuasive est tout.
M. P. est un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une grande intelligence, très cultivé, et qui, dans la carrière commerciale qu'il avait embrassée, avait montré des aptitudes remarquables.
Trop grand, maigre, pâle, il offre quelques symptômes de débilité physique, mais au point de vue de l'intelligence il paraît tout particulièrement doué.
Vers l'âge de dix-neuf ans, à la suite d'une attaque de diphtérie, il tomba dans un état neurasthénique. On le mit dans un collège dont il ne veut pas me dire le nom, — c'est une de ses phobies, — et sans préciser, il déclare qu'il s'y sentit malheureux à tous égards. Pendant trois ans ce souvenir pénible lui resta, obsédant, et entretint un état continuel de neurasthénie encore légère. Dans le cours de son service militaire il fut atteint d'une pneumonie grave. L'état nerveux s'aggrava : fatigue, dépression mentale, idées mélancoliques pendant environ deux mois.
En 1901 il se lança dans des affaires commerciales ; il partit pour l'Amérique où il resta un an et s'y fatigua beaucoup. Déjà, dans ce pays, quand il pensait au collège où il avait souffert, il éprouvait un sentiment pénible qui l'obligeait à faire des mouvements involontaires. Mais au retour en Europe, la rencontre d'anciens cama-
rades rendit l'obsession plus aiguë, et mû par d'étranges associations d'idées, il est forcé de faire un mouvement et de le répéter jusqu'à trente fois. Ces obsessions viennent troubler tous les actes de sa vie.
Il ne peut ni s'habiller ni se déshabiller seul, forcé qu'il est de recommencer toujours les mêmes mouvements. Il ne peut plus se raser, laisse sa barbe inculte, garde dans sa main des pièces de monnaie, n'osant les remettre dans son porte-monnaie. Tout fait renaître, sans qu'il puisse dire clairement pourquoi, l'idée obsédante. Il n'ose toucher les poignées des portes, se lave continuellement les mains.
Il a subi sans succès les traitements les plus divers. De nouveaux tics surviennent. A la promenade il faut qu'il retourne en arrière et refasse le même chemin ; il ne peut avancer qu'en poussant un caillou devant lui.
Au moment où je vis le malade, en août 1903, je n'osai le prendre en traitement. Je pensais qu'un état de ce genre ne pouvait céder qu'à la longue, et, ma clinique ne se prêtant pas à des séjours aussi prolongés, je l'adressai à un excellent confrère, à la fois médecin et aliéniste, qui lui donna l'hospitalité dans sa famille.
Le jeune malade trouva dans ce sympathique milieu tout ce qu'il pouvait désirer, au moral comme au physique. Il n'eut qu'à se louer des soins qu'il y reçut, s'y fortifia, put jouir d'une vie au grand air. Mais les manies, les obsessions persistèrent, et, au bout de quatre mois, les parents inquiets me prièrent de revoir le malade.
Il vint accompagné de son médecin devenu son ami et nous eûmes une conversation très longue. Je priai le malade de renoncer à lutter contre chacune des obsessions, des manies, lui montrant qu'il en naîtrait toujours de
nouvelles. Quand un ruisseau a rompu sa digue, lui disais-je, il ne faut pas vouloir arrêter chacun des ruisselets qui se sont formés ; ce serait peine perdue. Il faut remonter plus haut et reconstruire la digue où elle a une brèche. Relevez votre confiance en vous-même ; vous êtes intelligent, cultivé ; vous avez l'esprit critique. Contemplez, en souriant, ces étranges impulsions mentales sans chercher à les supprimer par un effort de volonté. - N'êtes-vous pas un peu superstitieux? lui dis-je.
— Ah, je crois bien qu'il Test, s'écria le médecin. Pensez qu'il n'aurait pas voulu monter mon cheval si je l'avais acheté un mardi !
— Nous y voilà, cher monsieur ; il n'y a qu'un pas des superstitions aux obsessions. Dans les deux cas, les associations d'idées sont fausses, et, malgré votre haute intelligence, vous avez un fond d'illogisme. Pensez un peu plus juste sur tous les sujets, ce sera le meilleur moyen de combattre vos manies.
Cette conversation d'environ une heure el demie réconforta le malade ; il paraissait vivement intéressé, frappé de la logique de mes déductions, mais aucun changement ne se produisit.
Huit jours après, nouvelle séance de psychothérapie. La conversation devient plus intime, plus amicale. Nous revenons sur les points déjà touchés, rendant plus nettes les idées directrices. C'est à peine si nous parlons des manies, des obsessions.
A la troisième entrevue, huit jours après, la conversation s'élève encore ; nous parlons philosophie, morale ; une tierce personne aurait à peine soupçonné que ce fussent là des conseils médicaux. Nous continuons la conversation dans la rue. Je montre au malade que dans la vie il ne faut pas traîner après soi le boulet du sou-
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venir, qu'il faut savoir vivre dans le présent, courageusement.
Il me remercie de ce conseil comme si c'était pour lui une trouvaille morale. J'ai appris plus tard qu'il était obsédé de remords à propos d'événements assez insignifiants de sa vie passée ; c'est pourquoi cette idée de l'oubli du passé l'avait particulièrement frappé.
Cette troisième conversation compléta l'œuvre des deux premières et le malade perdit, dès ce jour, toutes ses manies. Il put dorénavant s'habiller seul, se raser, supprimer les mouvements impulsifs.
Il n'est pas encore guéri ; il a encore des remords injustifiés ; il ressent encore de sourdes inhibitions ; les associations d'idées ne sont pas toujours très correctes. Il n'en est pas moins vrai que ces trois conversations ont fait disparaître la plupart des symptômes, alors qu'un séjour de quatre mois chez un médecin des plus qualifiés pour soigner ces maladies n'avait pas eu de résultat définitif.
Cependant, déjà pendant ce séjour, le médecin avait constaté l'influence favorable d'un changement d'état d'âme dans le sens de la confiance en soi-même. Il suffisait que le malade fût appelé à jouer un petit rôle, comme d'accompagner les enfants du docteur au patinage, de servir de guide à quelqu'un dans une course de montagne, pour faire disparaître les inhibitions qui l'arrêtaient en d'autres circonstances.
C'est que, dans ces moments-là, il avait une tâche ; en la lui donnant on lui témoignait une confiance qu'il devait justifier. C'est déjà avoir de la confiance en soimême que d'accepter une tâche et cela lui suffisait pour lui faire perdre ses phobies. Mais cet effet n'était que momentané et en somme l'état était resté stationnaire.
Pourquoi cet insuccès relatif d'un long traitement fait
par un aliéniste dévoué pendant cinq mois ? pourquoi ce résultat magique de trois conversations psychothérapiques? Eh bien, je l'ai dit, parce qu'on n'a pas assez vu ce que peut faire le traitement de l'esprit par les voies de la dialectique. On compte trop sur le repos, la bonne nourriture, le grand air, on ne fait qu'une psychothérapie insuffisante, on oublie le conseil de Pinel ; réveiller chez le malade, même quand il est aliéné, le travail de réflexion logique.
Pour réussir dans ces cas-là il faut chez le médecin une confiance imperturbable dans la puissance de la logique ; il faut qu'il sache varier ses arguments, répondre du tac au tac à toutes les objections ; il faut qu'il sache amener son malade à la capitulation en le poursuivant jusque dans les derniers retranchements.
Est-ce à dire que l'on réussisse toujours, que tous ces névrosés guérissent? Hélas, non. Il y a de malheureux déséquilibrés qui n'ont pas de logique en tête. Dans une conversation sensée dont le but a été de les encourager, ils ne remarquent que quelques bouts de phrase qu'ils interprètent en pessimistes. Ils y puisent de nouvelles raisons sans se décourager.
Il en est dont le capital d'énergie est absolument insuffisant et qui restent dans leur veulerie, alors même qu'ils ont compris et qu'ils n'ont plus rien à objecter.
J'en ai vu dont le pessimisme est tel qu'il persiste pendant des années quoiqu'ils vivent dans des conditions qui pourraient assurer le bonheur. Une dame qui reconnaissait qu'elle avait été vingt-cinq ans malheureuse par le seul fait de son état d'âme, me disait : Que voulez-vous ? je suis mal bâtie moralement ! — C'était vrai. Il y avait chez elle une déformation mentale native. Mais reconnaître ses défauts c'est déjà entrevoir la nécessité de les
corriger, et j'ai vu cette malade faire de très grands progrès.
Ce retour à l'optimisme est difficile chez les malades dont la vie est réellement troublée, chez les jeunes filles qui doivent renoncer au mariage et n'ont pas su se créer une tâche dans la vie, chez les époux désunis obligés de se supporter l'un l'autre, condamnés à perpétuité, chez les hommes qui, par leur faute ou celle des autres, ne réussissent pas dans leur carrière.
J'ai été souvent tenté de lâcher le manche après la cognée en constatant ces situations défavorables ; il me semblait cruel de réclamer de ces affligés une tenue stoïque vis-à-vis de souffrances devant lesquelles j'aurais reculé moi-même. Ce sont les malades qui m'ont fait revenir à plus de courage et de persévérance. Ils ont su très vite comprendre les enseignements d'une morale rationnelle, s'adapter à la vie telle qu'elle se présentait à eux. Beaucoup savaient se contenter de ce rationnalisme et y puiser un remarquable courage ; d'autres mêlaient à cette philosophie un peu de leur religiosité acquise par l'éducation ; je n'ai pas remarqué que ces derniers eussent toujours mieux réussi.
Ce commerce intellectuel avec ces malades m'a donné une plus haute idée de la mentalité humaine. J'ai trouvé même chez ces débiles mentaux une force de résistance que je n'aurais pas attendue. Aussi longtemps qu'on trouve chez ces malades une certaine logique, des aspirations morales, la tendance au perfectionnement du moi moral, il ne faut pas désespérer.
Malheureusement il y a de nombreux déséquilibrés chez lesquels la tare est avant tout morale ; le sens moral leur manque absolument. On voit des jeunes nommes, intelligents du reste, capables de mener à bien leurs
études, s'intéressant même à la discussion des problèmes de philosophie, et chez lesquels on constate l'absence de tout sentiment altruiste ; ce sont des natures de criminels. Tls sont tout aussi incurables que ceux chez lesquels Immoralité s'accompagne de faiblesse intellectuelle et qui présentent des stigmates de dégénérescence.
Le médecin reste impuissant en face de ces fous moraux dont la conduite crée les situations les plus tragiques. Malheureusement l'intégrité des facultés intellectuelles empêche le public de reconnaître la folie du sujet. Ces malades savent habilement se défendre, motiver d'une façon plausible leur aversion contre leurs proches. Il est souvent impossible d'obtenir leur internement dans un asile et, quand on y réussit, ils en sortent bientôt, plus aigris que jamais, prêts à reprendre avec une froide cruauté la lutte contre leur famille.
Cette amoralité pathologique est ordinairement facilement reconnaissable, mais en face d'un mal aussi grave, il faut éviter le jugement précipité. Dans la conversation intime on peut parfois retrouver une corde sensible, un sentiment d'honneur, une idée altruiste ; l'orthopédie morale est alors encore possible.
Le pronostic devient immédiatement plus favorable quand l'enquête sur le passé montre que le trouble des sentiments affectifs est acquis, qu'il n'est qu'un des symptômes d'un état passager de dépression.
Il y a des formes de neurasthénie ou, si l'on veut, de déséquilibre, qui annihilent chez les malades l'affection qu'ils avaient pour les leurs, la changent en aversion, sans qu'ils se rendent compte des motifs de cet état d'âme. Ce symptôme disparaît avec les autres manifestations de l'état psychopathique.
Un jeune homme de dix-sept ans qui paraissait bien
doué physiquement, intellectuellement et moralement, se surmena quelque peu au lycée. Il fut pris de maux de tête, d'insomnies ; le moindre travail amenait la confusion d'idées et les études durent être interrompues.
Je soumis le jeune malade à une cure Weir Mitchell. L'état me parut tout d'abord très inquiétant, car le malade semblait avoir une mentalité un peu puérile et une fatuité dépassant les bornes. Dans un style amphigourique il écrivait ses pensées sur la vie, sur l'amour. Ces élucubrations me faisaient craindre le développement d'une démence précoce.
Dès le début le malade me déclara qu'il éprouvait pour sa mère, pour sa sœur, une aversion profonde, et quand je lui demandai s'il avait à se plaindre d'elles, il me répondit tranquillement : Nullement, ma mère et ma sœur ont toujours été excellentes pour moi ; mais, que voulez-vous, je les hais !
Le sommeil devint peu à peu meilleur, les maux de tête disparurent, la pensée devint plus ferme et bientôt le malade put me dire : Maintenant je n'ai plus d'aversion pour les miens, je n'ai que de l'indifférence.
Au bout de deux mois, le jeune homme avait retrouvé avec ses facultés intellectuelles des sentiments normaux et n'a cessé d'entourer les siens des plus délicates attentions.
Un autre de mes malades, fiancé, m'assurait qu'il n'avait aucune raison de revenir sur la décision qu'il avait prise de se marier, que rien n'était survenu qui pût motiver un changement dans ses sentiments. Et pourtant, disait-il, par un changement qui s'est fait en moi, mon amour s'est presque changé en haine ; l'attouchement de la main de ma fiancée provoque tin sentiment de répulsion, comme si j'avais touché un serpent !
Ce malade guérit aussi dans l'espace de deux mois et se maria ; ils furent heureux et eurent de nombreux enfants.
On connaît bien, chez les aliénés, ce trouble profond des sentiments affectifs qui aboutit souvent au crime. Ce que l'on sait moins c'est qu'on peut observer cette mentalité pathologique dans des états moins graves, dans les psychonévroses.
Quand on soigne ces psychopathes il ne faut pas être pessimiste, se décourager facilement. Il faut désirer leur guérison, alors on y croira, puisque l'homme croit si facilement ce qu'il désire. Or cette foi dans le résultat suffît souvent pour l'obtenir.