‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 47 sur 75 · TRENTE-QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-QUATRIÈME LEÇON

Étiologïe des psychonévroses ; les causes sont les mêmes que celles de la folie. — Définition du nervosisme. Prédisposition, hérédité, innéité. — Relation du nervosisme avec la débilité physique, l'anémie, l'arthritisme ou herpétisme ; cholémie. — Origine purement somatique de certaines psychonévroses. — Avantages d'une psychothérapie persévérante; nécessité de la rendre rationnelle.

Les traités de pathologie consacrent leurs premières lignes à l'étiologie ; rénumération des causes suit immédiatement la définition sommaire de l'entité morbide étudiée. Ce plan d'exposition est rationnel quand il s'agit de maladies bien définies dont on connaît les causes.

En général ce chapitre de l'étiologie ne brille pas par la clarté, même pour les maladies les plus vulgaires ; sa lecture nous démontre avant tout l'ignorance dans laquelle nous sommes.

Pour les états pathologiques complexes tels que les psychonévroses que nous venons d'étudier, il serait téméraire de débuter par la définition et l'énumération des causes. Avant de résumer l'étiologie il faut avoir surpris la pathogénie variée des troubles observés, la marche de l'affection, les variations qu'elle présente dans sa durée souvent longue.

Le résultat même des divers traitements physiques ou psychiques jette un jour nouveau sur la nature du mal, sur les causes qui l'ont fait naître. Ainsi la disparition subite d'un état pathologique sous l'influence d'une suggestion quelconque milite en faveur de l'origine psychique

du mal. Ce sont les expériences de l'école de Nancy qui ont le plus contribué à éclairer la pathogénie des psychonévroses. Il est fâcheux qu'on ne sache pas mieux utiliser ces données certaines et qu'on continue à préconiser l'électricité dans le traitement d'une psychose aussi avérée que l'hystérie. On cherche encore de nouveaux moyens physiques ; on a employé les rayons de Roentgen et maintenant la belle découverte de M. et Mme Curie va être vulgarisée dans le plus mauvais sens du mot par l'emploi thérapeutique du radium ! Incroyable, mais vrai !

C'est donc à la fin de ces leçons, après avoir décrit le mal, après avoir déjà exprimé nombre de vues écologiques et en me basant sur les résultats obtenus par la psychothérapie que je veux essayer de résumer l'étiologie.

Or je n'hésite pas à dire que les causes des psychonévroses, du nervosisme, sont les mêmes que celles de la folie.

Il suffît, par exemple, de mettre en tableau la table des matières de l'ouvrage de Toulouse 1 pour avoir une énumération complète des facteurs étiologiques des psychonévroses :

n ,., .A. . , ( rj, „,,.,.( similaire. Prédisposition innée Hérédité dissemblable.

(ou acquise ?) | Facteurs congénitaux.

Sociales : milieu.

Biologiques : âge, sexe.

Physiologiques : menstruations, puerpéralité. Morales : émotions.

Causes directes ] Physiques : influences météorologiques, ou < traumatisme.

| Intoxications.

v Infections.

Pathologiques / Maladies constitutionnelles.

j Maladies viscérales.

[ Maladies nerveuses.

1. Les causes de la folie, prophylaxie et assistance, par E. Toulouse. Paris, 1896.

agents provocateurs

526 LES PSYCHONÉVEOSES.

J'ai mis un point d'interrogation à la « prédisposition acquise » à, laquelle Toulouse consacre quelques lignes peu claires. Il m'est impossible d'allier ces deux mots, « prédisposition » et « acquise » ; ce qui s'acquiert après la naissance, c'est un état pathologique qui peut à son tour jouer le rôle d'agent provocateur.

Gharcot avait déjà résumé toute la question dans son style lapidaire en disant : Les névroses — il avait en vue l'hystérie - relèvent de deux facteurs, l'un, essentiel et invariable : V hérédité névropathique ; Vautre, contingent et polymorphe : les agents provocateurs.

Il est vrai que cette formule est aussi compréhensive que concise ; elle pourrait s'appliquer à toutes les maladies, car les agents pathogènes agissent différemment suivant la prédisposition du sujet. Elle convient tout particulièrement, cette formule, au groupe d'affections que nous venons d'étudier, mais elle doit être modifiée. Le terme de « psychopathique » doit remplacer celui de « névropathique ». Enfin la prédisposition n'étant pas toujours héréditaire, mais pouvant être, à l'occasion, créée par des facteurs qui ont agi sur l'enfant pendant la vie fœtale, je dirai :

Le nervosisme relève de deux facteurs ; l'un essentiel et invariable : Vinnéité psychopathique (héréditaire ou acquise dans la vie fœtale), Vautre contingent et polymorphe : les agents provocateurs.

Le mot « d'innéité » est employé ici dans un autre sens que celui que lui a donné Lucas *. Cet auteur oppose Vinnéité à Vhérédité. Cette dernière serait en nous la tendance à l'imitation, à la reproduction d'un type antérieur, tandis que l'innéité constituerait le nouveau en

1. Traité philosophique et physiologique de Vhérédité naturelle, par le Dr Prosper Lucas, Paris, 1847.

nous, quelque chose de spontané qui échapperait à la loi d'hérédité.

Pour moi, au contraire, en parlant d'innéité, je veux simplement constater le fait que nous naissons doués de certaines qualités physiques, intellectuelles et morales. Elles nous sont transmises presque en totalité, et le plus souvent le terme d'hérédité pourrait se substituer à celui d'innéité. Je préfère le second parce qu'il laisse une place aux altérations biologiques qui pourraient survenir avant la naissance, en dehors de l'hérédité, par des traumatismes, des intoxications agissant sur le fœtus.

Cette prédisposition innée, nous la constatons dans certains cas, nous la prévoyons dans d'autres ; enfin nous l'admettons théoriquement, nous la supposons.

Nous pouvons surprendre chez un individu qui se croit en bonne santé des défauts mentaux qui font craindre pour l'avenir l'éclosion d'états psychopathiques. L'apparition de la crise psychique ne nous étonne pas, et le public lui-même dit souvent après coup, à propos de ces malades : Oh, il a toujours été bizarre, original ; il a toujours eu une volonté faible, une tendance à la faiblesse. — C'est déjà un état pathologique plutôt qu'une prédisposition qu'on a constaté chez le sujet ; il n'a fait que s'aggraver sous l'influence d'agents provocateurs.

Nous prévoyons la prédisposition, en l'absence de tout symptôme actuel, chez les sujets dont l'hérédité est chargée ; ils ont plus de chances de succomber sous les influences pathogènes et, si l'accident se produit, l'hérédité nous paraît une cause suffisante.

Nous supposons enfin, nous admettons théoriquement la prédisposition, quand nous voyons la maladie survenir à la suite d'événements qui n'auraient pas amené cette réaction chez d'autres individus; Nous concluons à cette

prédisposition toute latente, par la voie de l'induction.

Cette prédisposition est innée, et il est bon de s'en souvenir pour pratiquer l'orthopédie dès le berceau. La tâche est difficile, car nous ne nous contentons pas de transmettre à nos enfants nos tares, nous leur donnons l'exemple contagieux de nos défauts.

Cette innéité mentale doit être physique, ou plutôt psychophysique, dans son essence. Nos parents ne nous lèguent pas des qualités toutes faites, des vertus ou des vices ; ils ne nous donnent qu'un cerveau plus ou moins bien construit, capable de réagir promptement et de la bonne manière aux diverses excitations qui le mettent en activité.

C'est à l'hérédité avant tout que nous devons notre taille, notre ossature, nos muscles, notre système nerveux. Notre retrouvons chez nos enfants, souvent dès la naissance, nos traits, l'expression de notre physionomie, nos gestes, notre démarche légère et élastique, ou gauche et lourde. Nous avons tous nos traits de famille et de race, et cette hérédité concerne les qualités morales comme les facultés intellectuelles, notre caractère comme notre esprit.

Sous l'empire des conceptions spiritualistes on s'est trop longtemps refusé à faire cette constatation. Nous sommes contraints d'accepter nos tares physiques et intellectuelles, mais nous voudrions faire une classe à part de nos qualités morales. Nous voudrions les voir régies par un pouvoir libre et conclure : tout le monde ne peut pas être bien fait de corps, fort, souple ; chacun ne peut pas avoir de l'esprit, de l'intelligence, mais nous pouvons tous être bons et adapter notre vie aux règles de la morale.

Rien n'est plus faux. Sans doute on peut être mal doué

physiquement et intellectuellement et avoir toutes les qualités du cœur. Il y a des faibles d'esprit pour lesquels nous éprouvons une chaude sympathie, parce qu'ils sont aimants et bons ; ils rachètent leur déchéance intellectuelle par leur supériorité morale. D'autre part, le monde est plein de gens qui semblent être favorisés par la nature, qui brillent même par leur intelligence et qui sont dénués de sens moral. Dès le berceau on surprend chez l'enfant les tares innées. Tel enfant se montre égoïste, violent, alors que d'autres sont aimants et doux. Dès les premières années on surprend l'irritabilité, la susceptibilité, l'esprit de révolte.

C'est avec notre capital de qualités, légué par nos ancêtres, qu'il nous faut vivre, en le faisant fructifier par une bonne administration.

Les psychonévroses ont donc un substratum physique et il est naturel qu'on ait attribué les psychonévroses à des causes somatiques. La même question s'est posée à propos des folies dont on a fait tantôt des affections cérébrales, tantôt des maladies morales. Heinroth en Allemagne (1773-1843) admit que la folie avait sa source dans l'absence de moralité et que son caractère essentiel était la perte de la liberté. Il instituait comme le meilleur des préservatifs l'attachement aux vérités de la religion chrétienne 1.

J'ai examiné ces questions en parlant du parallélisme psychophysique et du monisme. Dans toutes ces leçons j'ai montré le peu de cas que je fais de toutes les théories qui cherchent la cause du nervosisme dans des altérations des organes splanchniques. Je n'y reviendrai pas, mais j'examinerai encore quelques hypothèses moins

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