‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 48 sur 75 · Dallemagne, loc. cit · texte numérisé non relu

Dallemagne, loc. cit

Dubois. — Psychonévroses. 34

530 les PSYCTIONÉVROSES.

risquées dont j'ai vu des médecins distingués prendre la défense.

Tout d'abord on accuse la faiblesse corporelle ou l'épuisement, la fatigue. Je m'oppose à cette vue. La débilité physique n'implique pas la psychasthénie. On peut être chétif, anémique, phtisique et avoir l'âme vaillante ; et des hommes qui jouissent d'une santé corporelle insolente peuvent être impressionnables comme de petites maîtresses.

Ce qui est vrai, par contre, c'est que celui qui a une prédisposition psychopathique ou a déjà quelques symptômes de psychonévrose, voit son état s'aggraver sous l'influence de la fatigue et de la faiblesse. C'est pourquoi il y a lieu de joindre au traitement psychothérapique les mesures physiques destinées à fortifier l'organisme : repos et bonne alimentation.

On attribue aussi le nervosisme à l'anémie, et tous les jours je vois des dames qui me disent, sur la foi de leur médecin : Docteur, je suis anémique et je ne supporte pas le fer ! — Ici je proteste plus énergiquement encore que pour la fatigue. L'anémie ne mérite pas même une place parmi les agents provocateurs du nervosisme. Pendant bien des années j'ai examiné le sang de tous les malades à l'aide de l'hémoglobinomètre du Prof. Sahli, et j'ai constaté que, dans l'immense majorité des cas, les malades atteints de psychonévrose ne sont nullement anémiques.

D'autre part, les vrais anémiques, par exemple les chlorotiques, chez lesquels le taux de l'hémoglobine peut tomber à 30 et 25 p. 100, n'ont pas les mêmes symptômes. Leur faiblesse, leur anorexie, leurs dyspepsies, leurs céphalalgies et leurs troubles respiratoires et cardiaques n'ont qu'une analogie éloignée avec les désordres

fonctionnels du nervosisme. Nous ne retrouvons pas chez ces malades l'influence prépondérante des représentations mentales, ils n'ont pas les stigmates caractéristiques.

Enfin, dans les cas rares où l'anémie complique le nervosisme, l'indépendance des deux états se manifeste par le fait que la suppression de l'anémie (par le fer ou l'arsenic) n'amène nullement la guérison des symptômes nerveux. J'ai vu même une hystéro-neurasthénique oublier ses nerfs dans le cours d'une anémie consécutive à des métrorrhagies (50 p. 100 d'hémoglobine) et les retrouver le jour où le sang eut repris ses qualités normales. Ces faits sont pour moi si indubitables, que je n'hésite pas à dire à ces malades : Vous êtes anémique et nerveuse ; je chercherai à vous guérir de l'anémie, mais ne vous faites aucune illusion ; cette amélioration physique ne suffit pas à vous guérir du nervosisme. Vous vous sentirez mieux, et ce bien-être vous facilitera la tâche, mais ne vous débarrassez de vos maux que par l'éducation de vous-même !

La question de l'étiologie des psychonévroses devient plus embarrassante quand on envisage les rapports du nervosisme avec l'arthritisme et l'herpétisme.

Des cliniciens distingués, des praticiens qui ont pu suivre dans les familles les influences diathésiques, affirment la parenté du nervosisme et de l'arthritisme.

Je ne nie pas l'exactitude de ces constatations statistiques, quoique les renseignements sur lesquels elles se fondent soient souvent bien superficiels. Mais je ferai remarquer tout d'abord que, quand deux états pathologiques sont si fréquents que peu de personnes y échappent, il est facile de constater qu'ils coïncident chez le même individu, dans son ascendance ou dans ses des-

cendants ; cela ne nous autorise nullement à établir entre eux deux une relation de cause à effet.

Quand on range dans l'herpétisme 1 non seulement les lésions cutanées, les herpétides exanthématiques et les arthrites, mais les lésions des poils et des ongles, les catarrhes des muqueuses assimilés à des herpétides enanthématiques, des ostéites, des affections musculaires, la crampe, les lésions des veines et des artères, les varices, les hémorroïdes et l'artériosclérose, on a énuméré presque toutes les affections constitutionnelles. Je ne connais pas de sujets chez lesquels on pourrait constater, à un certain âge, l'absence de toute lésion de ce genre ; on les retrouverait en tout cas dans la famille.

D'un autre côté, il est difficile de trouver un homme indemne de tout symptôme de nervosisme. La coïncidence de ces deux états n'a donc rien d'étonnant.

Est-ce à dire qu'il n'y a rien de vrai dans ces vues étiologiques, dans ces dogmes de la médecine française ? Non.

Il y a des diathèses, des types humains caractérisés, quoiqu'il soit difficile de tracer leur portrait. Il y a particulièrement le type arthritique. Ce sont en général des gens de constitution assez solide, vigoureux même, et qui présentent au premier abord les apparences de la santé. Mais ils sont sujets à toute une série de troubles physiques. Ils ont la tendance aux eczémas, aux catarrhes des muqueuses, ils ont facilement du rhumatisme musculaire, des varices, des hémorroïdes ; ils peuvent, quand la diathèse est plus manifeste, présenter quelque lésion articulaire ou para-articulaire. Enfin, ils sont facilement obèses ; souvent ils ont de la glycosurie alimentaire et deviennent artérioscléreux avec l'âge. - 1. Traité de V hermétisme, par le Dr Lancereaujc. Paris, 1883=

Tourmentés par ces affections en somme peu graves, ces sujets sont enclins à un certain pessimisme ; ils deviennent maussades, irritables, grincheux. Leur philosophie s'effrite sous l'influence de ces malaises continuels et l'on voit naître chez eux la mentalité hypocondriaque.

J'irai même plus loin et je reconnaîtrai que ce nervosisme n'est pas uniquement secondaire, tardif et motivé par la continuité des souffrances ; j'admettrai même que l'état diathésique peut agir directement sur le cerveau comme il agit sur la peau, les muqueuses, les articulations et qu'il peut créer ainsi l'état de psychonévrose. Mais nous manquons de preuves décisives ; nous en sommes réduits à des conjectures, à des impressions, et trop souvent nous les transformons en aphorismes qui ont la vie dure.

J'avouerai tout uniment, au point de vue du praticien, que le sujet ne réussit pas à me passionner ; les données cliniques sont trop peu sûres pour permettre des conclusions. Il y a une raison toute pratique qui me pousse à détourner les yeux du problème, et cette raison, la voici : Si l'on fait dépendre le nervosisme d'un état diathésique général, je suis d'emblée bien découragé. Nous savons tous combien il est difficile de corriger ces tendances constitutionnelles, de combattre une diathèse, et si je savais les psychonévroses aussi rebelles, il y a longtemps que j'aurais jeté le manche après la cognée. Les malades n'auraient pas attendu ce geste de découragement : ils ne viendraient plus.

En parlant de la prophylaxie de l'herpétisme, Lancereaux écrit : « Malheureusement notre ignorance des conditions étiologiques autres que l'hérédité nous met dans l'impossibilité d'indiquer sûrement ce qu'il y aurait à faire en pareil cas. Je crois, néanmoins, qu'il y a lieu

de soumettre les enfants^ dos leur jeune âge, à une hygiène sévère, de chercher à modérer leur système nerveux, en leur faisant faire des ablutions, de la gymnastique, de l'hydrothérapie et quelquefois en les soumettant à un traitement bromure. »

11 faut avouer que ce n'est guère encourageant. Quand la prophylaxie est aussi pauvre, que dire de la thérapeutique lorsqu'il s'agit de lésions anciennes dues à l'hérédité, entretenues pendant trente ou quarante ans par une hygiène insuffisante et souvent en dépit d'une bonne hygiène ? Avouons-le, la lutte contre les diathèses est ardue chez l'homme. Chez l'animal même elle est difficile, et pourtant nous avons la ressource de la sélection, des croisements.

Non, les stigmates des psychonévroses sont trop psychiques, les troubles fonctionnels sont trop sous la dépendance des représentations mentales pour être attribués uniquement à un vice de la constitution des tissus, à l'état des humeurs. On n'est pas neurasthénique, hypocondre, parce qu'on est cacochyme. On l'est parce que l'on doit à l'hérédité, à l'atavisme, à l'éducation, son moi mental.

J'ai signalé dans un petit opuscule 1 l'influence évidente que le corps exerce sur l'esprit, mais j'ai montré que l'influence inverse est encore plus puissante.

L'expérience m'a prouvé qu'on peut, en agissant sur l'esprit, améliorer ou guérir les psychonévroses alors même qu'on ne peut pas modifier les états diathésiques qui les accompagnent. C'est cette donnée encourageante qui m'a poussé dans la voie de la psychothérapie rationnelle, et j'y persisterai, même si des recherches nouvelles venaient à établir un certain lien entre les états d'âme et

1. De l'influence de V esprit sur le corps, 4e édition. Berne, 191)4.

le chimisme organique. Gela ne m'empêcherait nullement d'agir par la voie morale ; elle mène trop directement au succès pour que je l'abandonne.

Ce n'est, en tout cas, pas la nouvelle théorie de la cholémie 1 qui m'arrêtera.

Tout d'abord je ne suis pas persuadé qu'il soit si facile de déceler la présence de la bile, en petite quantité, dans le sérum sanguin. La coloration jaune me paraît difficile à constater dans un liquide qui contient déjà des matières colorantes jaunes. La réaction de Gmelin serait plus probante si elle est vraiment caractérisée. Mais avant tout la démonstration de l'état cholémique du sang ne me prouverait qu'une chose, c'est que la neurasthénie, comme la mélancolie, peut troubler les fonctions hépatiques. Je n'ai pas de peine à l'admettre après avoir constaté pendant des années que toutes les fonctions organiques subissent le contrecoup de nos émotions morales. Encore ici on met la charrue devant les bœufs.

Est-ce à dire que tous les états nerveux ne naissent que par la voie psychique, que tous peuvent être guéris par le traitement psychothérapique? Hélas, non.

Il y a beaucoup de névrosés qui subissent si facilement l'influence des conseils, qu'on pourrait dire qu'ils ne sont atteints que d'une maladie de lame. Il en est d'autres chez lesquels on reconnaît des influences somatiques et physiques. Enfin il y a des psychonévroses qui tiennent à l'organisation même du cerveau, à des états maladifs qui rendent les malades absolument réfractaires à toute action psychothérapique.

Il y a des neurasthéniques et des hystériques qui restent

1. Note sur la psyctwlogie des cholémiqucs. La neurasthénie biliaire, par MM. A. Gilbert et P. Lereboullet (Bulletin et nu1 moires de la Société médicale des hôpitaux de Paris, 6 août 1903)

incurables malgré toute la bonne volonté qu'ils mettent à modifier leur état d'âme. La mélancolie et l'hypocondrie surviennent souvent sans causes morales saisissables, sous la seule influence de troubles inconnus dans leur nature.

La dépression périodique de Lange peut s'établir sous des influences saisonnières, présenter une périodicité si régulière qu'elle rappelle celle de l'épilepsie. J'ai décrit 1 deux cas de dépression périodique dans lesquels les crises de forme neurasthénique et mélancolique apparaissaient avec la régularité d'une fièvre intermittente tierce.

L'une des malades, une religieuse, avait, depuis vingtdeux ans, un jour bon et un jour mauvais.

L'autre, un homme bien constitué de cinquante-huit ans, était atteint depuis trois ans, et les mauvais jours ont succédé aux bons avec une régularité parfaite. Après avoir passé une journée normale dans un état de bienêtre complet, sans agitation, notre homme se mettait au lit à dix heures. Il dormait tranquille et se réveillait vers cinq heures du matin en proie à une légère dyspnée. Le pouls s'accélérait de quelques pulsations, la peau devenait moite ; il avait de la polyurie et de la pollakiurie. La seconde journée se passait dans l'aboulie la plus complète. Le malade, maussade, ne parlait que de sa mort, était incapable de lire un journal, de donner un ordre ; il souffrait le martyre. Un léger mieux succédait au repas de midi ; le soir, vers cinq heures, il lui arrivait de pouvoir fumer un cigare, lire distraitement un journal. Il se couchait de nouveau, passait une nuit normale et se réveillait homme nouveau. Cette psychose intermittente n'a cédé ni à la cure de repos avec suralimentation et

1. Ueber intermittirende psyclwpatliische Zustdnde, Correspondenzblatt fur Schweizer Aerzte, n° 9, 1901.

LËÇÔN XXXIV. 537

massage, ni à la psychothérapie. Seul l'opium put agir comme palliatif, non pas en troublant la périodicité, mais en calmant un peu l'angoisse.

Il est évident que dans un cas de ce genre l'état mental est troublé par des causes somatiques absolument indépendantes de la volonté du malade. Il en est de même dans la plupart des cas de mélancolie vésanique, et Ton connaît les bons effets de l'opium alors que la psychothérapie la plus bienveillante ne réussit pas à sortir les malades de leur tristesse. J'ai montré d'autre part qu'il y a des cas de mélancolie plus bénigne, d'hypomélancolie, dans lesquels un bon conseil est plus efficace que les narcotiques. Nous sommes ici à cette frontière mal tracée qui sépare les vésanies des psychonévroses.

Quand le mal a des origines somatiques, je dirai que c'est regrettable, car nous ne connaissons pas la cause intime qui vient troubler le fonctionnement cérébral et nous sommes bien désarmés vis-à-vis de ces psychoses constitutionnelles.

Je dois dire cependant que ces cas- sont rares, dans la clientèle du neurologiste. Même quand nous sommes forcés de reconnaître au mal des causes corporelles, nous pouvons encore agir sur l'esprit et par cette voie activer le fonctionnement cérébral. Je l'ai dit, l'idée fait ici œuvre d'antidote. Il faut savoir rester patient, à la fois ferme et doux vis-à-vis de ces malades ; on ne pêche jamais par persévérance.

Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'il faut se rendre et admettre cette matérialité du mal qui assombrit le pronostic.

En somme, la question de savoir si les psychonévroses et les psychoses reconnaissent une origine somatique ou si elles dépendent de la vie de l'âme n'a pas beaucoup

538 i.ks PSYCHONÉVROSES.

d'importance pratique. -Elle en prendrait une énorme aussitôl que Ton découvrirait la toxine qui produit ces états et qu'on pourrait la neutraliser. Nous sommes très loin de ce but et ce ne sont pas les élucubrations de nos chimiatres qui nous en rapprochent.

Pour ma part, j'ai journellement l'occasion de constater l'inefficacité des traitements physiques et les dangers qu'ils ont pour les malades. Dans les cas même où ils agissent favorablement, il est facile de reconnaître l'influence de la suggestion. Enfin dans ces mêmes cas qui ont résisté à tous les traitements, se sont aggravés même, j'ai pu reconnaître la puissance de la psychothérapie.

J'ai montré qu'elle agit par des voies diverses, la foi dans la guérison pouvant s'établir sous l'influence de « suggestions » quelconques. J'estime que le médecin sérieux doit chercher à épurer cette psychothérapie, à la rendre toujours plus rationnelle et moralisante.

Page 1