PREMIÈRE LEÇON
La médecine moderne. — Virchow, Pasteur, Lister. — Etat des esprits il y a trente ans. — Progrès de la chirurgie, de la bactériologie. — Orientation nouvelle des idées médicales. — Oubli des névroses. — L'hystérie ; Briquet, Charcot. — L'école de Nancy et l'hypnotisme. — La neurasthénie ; son existence dans les générations précédentes.
La médecine moderne se vante d'être scientifique et, certes, elle en a le droit.
A l'empirisme grossier ou aux exposés doctrinaires du commencement du xixe sicle ont succédé les recherches précises, l'étude patiente des faits ; la médecine est devenue expérimentale. Souvent aussi un esprit plus ouvert tente quelque brillante synthèse, mais ces vues théoriques s'appuient encore sur des faits savamment constatés. Elles ne sont pas nées dans le cabinet de travail, elles viennent du laboratoire qui partout, modeste ou luxueux, forme l'annexe indispensable de la clinique.
Nous avons emprunté à la physique, à la chimie, voire même aux mathématiques, leurs méthodes de travail, leurs procédés d'analyse. Les sciences accessoires nous ont fourni des moyens d'investigation puissants ; elles
Dubois. — Psychonévroses. 1
LES PSYfcHONÉVROSES.
nous ont permis d'apporter à l'étude des symptômes, au diagnostic, une précision inconnue jusqu'alors, et chaque jour nous enregistrons de nouvelles conquêtes.
Déjà une ère brillante s'inaugure sous l'influence de Tanatomie pathologique. Le microscope nous ouvre de nouveaux horizons et nous permet d'étudier dans leurs plus fins détails les altérations des tissus. La pathologie cellulaire est née et le nom de Virchow marque une date inoubliable dans l'histoire de la médecine.
Peu après, le génie d'un Pasteur nous entraîne dans une nouvelle direction. Nos yeux se dessillent et nous pouvons entrevoir le rôle considérable que jouent les microbes dans l'étiologie d'un grand nombre de maladies. Les résultats pratiques ne se font pas attendre ; sous l'impulsion de Lister, les chirurgiens, avant même de bien connaître l'ennemi, se mettent à L'œuvre pour le combattre, et de ce mouvement esl sortir la plus belle découverte pratique du siècle, L'antisepsie. Elle tend aujourd'hui à céder la place à L'asepsie, mais le principe reste le même : il s'agit de mettre 1rs tissus Lésés a l'abri des microorganismes qui viennent entraver l'œuvre «1» réparation naturelle et exposeni 1»' blessé aux dangers de l'infection générale.
Je me souviens vivement de l'étal d'esprit qu'avaient créé, il y a environ trente ans, ces découvei éli-
santes. Elles excitaient un enthousiasme général ; c'était un puissant courant d'idées qui emportait la jeune ration, et plus d'un vieux praticien se prit a regrette] de ne plus être sur les bancs de l'École, de ne pouvoir s'asso cier à ce travail grandiose. Mais, comme toujours dans ces périodes d'enfantement, il y eut des exagérations. La chirurgie passe en premier rang, elle ne recule devant rien. Les opérations réputées dangereuses autre-
LEÇON I. û
fois deviennent possibles, et l'on entend le public s'écrier : La chirurgie a fait d'immenses progrès, mais la médecine reste stationnaire ; elle est aujourd'hui ce qu'elle était aux temps d'Hippocrate ! Le mot d'ordre semble être alors : Pas de maladies sans lésions visibles ; le microbe, voilà l'ennemi ! Luttons avec le fer, le feu et les antiseptiques !
Aussi les chirurgiens ont-ils dès lors, pour leurs confrères de la médecine interne, un sourire protecteur quelque peu dédaigneux. C'est de cette époque que date leur tendance à faire de hardies incursions sur le domaine classique de la médecine. Partout où l'idée d'une intervention opératoire peut affleurer l'esprit, ils n'hésitent pas à agir avec une confiance peut-être exagérée dans l'efficacité de leurs armes.
Je serais bien mal inspiré si je me refusais à reconnaître le bien qui en est résulté. Je suis trop sceptique à l'endroit des médications internes pour ne pas accepter avec reconnaissance l'aide des chirurgiens, et je crois que de la collaboration constante des médecins et des opérateurs peuvent résulter de véritables progrès dont bénéficieront les malades.
Mais il y a limite à tout et l'on entend parfois parler d'interventions opératoires qui montrent qu'il n'est pas toujours facile de développer simultanément sa dextérité manuelle, son bons sens et sa conscience morale.
La bactériologie continue aujourd'hui son patient et utile travail. On cultive les innombrables microbes et les laboratoires modernes constituent de véritables ménageries minuscules de bacilles malfaisants. Mais on ne se borne pas à les mettre en cage, on leur oppose des antitoxines, des sérums, dans un but tantôt curatif, tantôt préventif.
I LES PSYCHONÉVROSES.
Enfin la glande thyroïde, que les chirurgiens extirpaient autrefois comme une masse glandulaire inutile, sans conduit excréteur, sans fonctions, est devenue un organe important. Nous lui attribuons une sécrétion i ni orne et ces constatations ont jeté quelque jour sur la pathogénie du myxœdème et de la maladie de Basedow. Encore ici nous retrouvons la tendance à « l'emballement » ; après avoir vu partout des microbes, nous ne rêvons que sécrétions internes et nous voilà partis dans le domaine fantastique de l'opothérapie !
Encouragés aussi par l'action thérapeutique certaine de quelques sérums, celui de la diphtérie en particulier, nous avons conclu trop vite et cherché dans la sérothérapie une panacée. Ce ne serait rien si la science seule était compromise par ces généralisations hâtives ; c'est en passant par l'erreur qu'elle arrive à la vérité. Mais les malades en ont pâti, ils ont le droit de nous reprocher notre légèreté, souvent même notre mercantilisme.
N'oublions pas les moyens physiques de traitement, l'hydrothérapie, le massage, la gymnastique, la photothérapie, l'électricité, cette servante à tout faire. Si les chimistes ne jetaient pas journellement sur le marché d nouveaux médicaments, les apothicaires seraienl vraiment à plaindre, et ce qui m'étonne le plus, quand je cette énumération sommaire de nos moyens ' nouveaux de traitement, c'est qu'il y ait encore des malad.
Par le fait de ces innovations successives, l'orientation des études médicales a changé. Pendant longtemps l'intérêt s'est porté avant toul sur les maladies à lésions. Seule l'étude de ces affections organiques semblait pou voir apaiser la soif de précision qui tourmentait la jeune génération. On oubliait les troubles fonctionnels, les névroses ; on négligeait le côté psychique de l'être humain.
LEÇON I. o
et je me suis permis de dire il y a bien longtemps : il n'y a entre la médecine et l'art vétérinaire qu'une différence de clientèle ! C'est encore vrai aujourd'hui.
Cependant cet engouement bien naturel n'atteignit pas tous les esprits, et des médecins distingués continuaient, surtout en France, à vouer à l'étude des névroses leur sagace et persévérant labeur.
Une névrose importante, l'hystérie, avait tout particulièrement souffert de l'isolement où l'avait mise le cours nouveau des idées médicales. Il faut bien le dire, l'étude des manifestations si variées de cette affection paraissait rebutante. La multiplicité des symptômes, leur étrangeté, leur dépendance de l'imagination semblaient rendre illusoire tout travail de classement. Il paraissait impossible d'arriver à quelque définition claire, à une exposition nette du tableau clinique ; on se perdait dans les détails, dans une interminable énurnération de phénomènes disparates et incompréhensibles. Le praticien, mal à l'aise déjà sur le terrain scientifique, n'abordait qu'avec une certaine répugnance le traitement des hystériques, d'autant plus que l'état mental troublé de ces sujets rend souvent fort difficiles les rapports de médecin à malade. Briquet avait en 1859 procédé, dans une œuvre magistrale, au classement des symptômes et esquissé un tableau nosographique complet de l'hystérie. Mais il était réservé à Charcot de mettre au point cette difficile question. Patient, prudent, il s'attacha d'abord aux faits simples, faciles à analyser ou à reproduire expérimentalement. Il laissa de côté les problèmes trop complexes, et, dans sa bouche, sous sa plume, l'hystérie devint intéressante. C'était plaisir de suivre le maître sur ce terrain qu'il a éclairé, où il nous conduisait d'une main si sûre. Aussi les savantes descriptions du maître français
furent-elles accueillies avec enthousiasme. Un riche filon était mis à nu ; on pouvait dorénavant se mettre à l'œuvre et apporter à l'étude des névroses les procédés d'analyse précis de la clinique moderne.
Chose curieuse, on eut cependant quelque peine, en Allemagne surtout, à prendre au sérieux ces descriptions magistrales. Les cliniciens allemands souriaient et semblaient admettre qu'il fallait aller à Paris pour observer de grandes hystériques. A les en croire, les fortes femmes de la Germanie ne manifestaient jamais leur nervosisme sous des formes aussi extravagantes. Affaire de race, de tempérament, disaient-ils ; la race latine est en décadence !
Il fallut revenir de cette opinion et apprendre a observer. Les maladies qui paraissent rares deviennent fréquentes aussitôt qu'on a appris à les diagnostiquer, et aujourd'hui les traités classiques de tous les pays donnent de l'hystérie des descriptions sensiblement identiques.
On aurait pu croire cependant que l'étude vie la grande névrose, par les problèmes de psychologie qu'elle soulève, dût particulièrement intéresser l' Allemagne, le pays des philosophes souvent profonds, parfois obscurs. Pourtant c'est en France, au contraire, que les cliniciens se sont attachés à l'étude des maladies nerveuses et ils onl apporté à ces recherches cette finesse de l'observation psychologique et cette clarté que l'étranger se plaît à leur reconnaître.
Mais, si le tableau clinique tracé par la main de Gharcot brille par la netteté de son dessin, cela tient en partie au schématisme didactique du maître. 11 excelle à esquisser à grands traits comme ces dessinateurs de génie qui, en quelques coups de crayon, jettent sur le
papier toute la personnalité physique et morale de leur modèle.
En même temps, doué d'un esprit autoritaire, il a façonné ses sujets comme il l'a voulu et, sans peut-être s'en rendre toujours compte, il leur a suggéré leurs attitudes, leurs gestes. L'exemple est contagieux dans le domaine du nervosisme et, dans les grands hôpitaux de Paris, à la Salpêtrière, les hystériques se ressemblent. Au commandement du chef de service ou des internes, elles partent comme des poupées remontées ou comme des chevaux de cirque habitués à répéter les mêmes évolutions. Actuellement encore, on peut retrouver à la Salpêtrière de ces vieux chevaux tournant en rond. Oh a respecté le rêve, le délire suggéré de ces pauvres malades et la représentation donnée aux médecins étrangers conserve toujours le même programme. La régularité des phénomènes observés est due à la suggestion qu'exerce volontairement ou inconsciemment le médecin.
Sous Gharcot, l'étude presque expérimentale poussait l'observateur à créer, pour ainsi dire, l'hystérie, à lui donner toute la réalité d'une entité morbide ; aujourd'hui, à la Salpêtrière comme ailleurs, on songe à guérir en même temps qu'on étudie les symptômes.
L'influence de la suggestion sur le développement des accidents a été particulièrement mise en lumière par les travaux de l'école de Nancy sur la suggestion dans le sommeil hypnotique ou à l'état de veille. Ces expériences, répétées aujourd'hui dans tous les pays, ont démontré que l'homme à l'état normal est beaucoup plus crédule qu'il ne se l'imagine, qu'il est suggestible au premier chef.
Les doctrines des observateurs de Nancy se sont répandues malgré une certaine opposition de Gharcot et de ses
élèves. A la Salpêtrière, en effet, être hypnotisable c'était être hystérique, malade. C'est sur des sujets atteints de grande hystérie que Gharcot réussissait à provoquer par des moyens divers la catalepsie, l'anesthéste, le somnambulisme.
Quand Liébault et Bernheim parvinrent a produire le sommeil chez un grand nombre de malades non hystériques, quand ils purent répéter, chez des sujets sains, ces curieuses expériences de somnambulisme provoqué, on fut quelque peu embarrassé à Paris. Ce fut bien pis encore quand Bernheim déclara que le sommeil hypnotique n'est que le résultat d'une suggestion, qu'il peut être obtenu chez 90 p. 100 des malades dans les hôpitaux. sans l'aide des passes magnétiques, sans fixation du regard sur un objet brillant, uniquement par la suggestion verbale.
Il fallait évidemment renoncer à faire de La suggestibilité un symptôme de maladie, à la considérer comme l'indice d'un état d'hystérie avéré ; il fallait reconnaître franchement que l'homme sain est assez suggestible pour accepter en plein jour, en quelques secondes, la sugg< tion du sommeil et que, dans cet état d'hypnose, on peut souvent, à volonté, le rendre insensible à la piqûre, le plonger dans la catalepsie, lui dicter des suggestions à échéance et l'amnésie au réveil.
11 était facile de voir aussi que cette suggestibilité est plus marquée chez l'homme sain. Les autosuggestions des hystériques, les idées fixes des aliènes rendent malades souvent réfractaires aux suggestions étrangères
Il suffisait, pour se convaincre de ces faits, de passer quelques heures à Nancy. Mais ici on retrouve la suscep tibilité de la gent médicale, les rivalités d'écoles, j'allais dire « des boîtes » suivant le jargon irrespectueux des
LEÇON I. y
carabins. A Paris on feint d'ignorer Nancy ; la lumière peut-elle donc venir de la province? Et, tandis que les médecins de toute l'Europe suivaient avec un intérêt croissant ces expériences si concluantes par leur simplicité même, on parlait à Paris du « petit hypnotisme » de Nancy !
J'ai eu le plaisir de passer une journée à Nancy en 1888 et ce que j'ai vu en quelques heures, sous l'aimable direction de M. le professeur Bernheim, a suffi pour dissiper mes derniers doutes et nr engager plus résolument encore dans la voie de la psychothérapie dans laquelle je marchais timidement autrefois.
Bien que, depuis lors, j'aie résolument et complètement tourné le dos aux hypnotiseurs de profession, j'ai conservé un vif souvenir des choses vues et une grande reconnaissance pour les chercheurs qui ont démontré si clairement l'influence immense de la suggestion.
J'ai, à cette époque, interviewé Bernheim pour savoir comment il était arrivé à s'occuper d'hypnotisme. Il me répondit en ces termes :
« Professeur de clinique, je lisais avec enthousiasme les descriptions de Gharcot et je cherchais à reproduire les phénomènes observés à la Salpêtrière. Je n'y réussissais qu'à moitié, souvent pas du tout. J'avais beau exercer une pression sur les globes oculaires, surprendre les malades par la production d'un bruit intense, ils n'entraient pas en catalepsie. Je n'arrivais pas à produire la griffe cubitale par la pression sur le nerf et j'étais un peu marri de mon peu de savoir-faire. J'entendis alors parler du Dr Liébault qui, disait-on, plongeait ses malades dans le sommeil hypnotique, et j'eus la curiosité d'assister à ses expériences. Je trouvai dans son cabinet quelques personnes en état d'hypnose, les unes dormant dans
une position naturelle, les autres gardant des attitudes cataleptiques. Je pus constater chez ces sujets l'anesthésie provoquée et étudier, sous la direction d'un médecin convaincu, les phénomènes si étranges de l'hypnotisme.
« Encore bien sceptique, je fis quelques essais sur une pensionnaire d'un asile d'aliénés, puis sur les divers malades de mon service. La foi me vint et avec elle l'autorité suggestive ; aujourd'hui je puis arriver au résultat. par la simple suggestion verbale, neuf fois sur dix. »
Les faits sont là, ils sont indéniables ; ils ne peuvent être ignorés par ceux qui s'occupent de pathologie nerveuse, et cependant, aujourd'hui encore, on voit paraître des traités sur l'hystérie dont les auteurs semblent ignorer absolument les découvertes de Nancy.
Bien plus, dans les discussions avec lts confrères, alors même qu'ils ne sont pas enserrés par les liens dune théorie à eux, on est surpris de voir combien peu savent aller jusqu'au bout de leur logique et reconnaître ce fait capital de la suggestibilité humaine.
Depuis les travaux de G. Beard, une nouvelle névrose a été importée d'Amérique et elle semble s'être propagée comme une épidémie. Le nom de neurasthénie est dans toutes les bouches, c'est la maladie à la mode. Je me trompe, la maladie n'est pas nouvelle, c'est le nom sous lequel on la désigne qui a changé. On la décrivait autrefois sous le nom d'hypocondrie, de mélancolie : souvent on la confondait avec l'hystérie. Pour le public, c'étaient des maux de nerfs, des vapeurs, de la surexcitation nerveuse. Enfin les médecins ont souvent tenté de faire de cet état nerveux qu'on appelle aujourd'hui neurasthénie un mal à part et on lui a donné successivement les noms de faiblesse nerveuse, de faiblesse irritable, de névralgie
LEÇON I. n
générale, d'irritation spinale, de névropathie cérébrocardiaque, de nervosité, de nervosisme.
Il est possible que cette affection soit devenue plus fréquente sous l'influence de la vie moderne, mais il ne faut pas oublier qu'on désigne maintenant sous ce nom de neurasthénie un ensemble de symptômes connus de tous temps et qu'on a réunis en un tout. On a créé ainsi une entité morbide et rien n'est plus vite adopté en médecine qu'une appellation nouvelle. C'est une étiquette qui nous permet de classer les symptômes sans qu'il soit nécessaire de les bien étudier. Voyez avec quelle facilité nous avons appris à nous servir du mot : influenza ! Il nous épargne beaucoup de travail d'esprit et nous permet de faire un diagnostic sans trop nous casse r la tête.
Mais cette facilité à classer le mal a ses inconvénients, et nous nous trouvons quelquefois dans une position difficile vis-à-vis de nos clients quand la soi-disant influenza devient tuberculose, méningite ou fièvre typhoïde, et que nous sommes contraints de faire de désagréables palinodies.
Un vieux praticien, qui, après soixante ans de clientèle, avait conservé toute sa mémoire et son talent d'observation, me disait dans une consultation : « Au début de ma carrière j'observais absolument les mêmes troubles nerveux que vous résumez dans ce mot de neurasthénie, et, me semble-t-il, aussi fréquemment qu'aujourd'hui, Lorsque l'état mental était troublé, que le malade était triste, inquiet, nous parlions de mélancolie, d'hypocondrie. Mais si les troubles fonctionnels semblaient exister seuls, nous ne songions pas à relier entre eux ces différents symptômes ; nos diagnostics étaient céphalalgie, rachialgie, dyspepsie gastrique ou intestinale, etc., et nous nous attaquions à chacun de ces symptômes isolé-
ment. Vous avez su voir le lien qui rattache l'un à l'autre ces troubles divers, saisir la mentalité du malade. C'est ce qui vous donne la sensation d'être en face d'un mal nouveau créé, pour ainsi dire, de toutes pièces, par les conditions de la vie moderne. »
Au commencement du xixe siècle, le célèbre médecin suisse Tissot 1 a bien décrit ces états nerveux et signalé les causes à la fois physiques et morales qui les provoquent.
Il suffit de lire le Traité sur les gastralgies et les entéralgies nerveuses de Barras 2 pour constater qu'il n'y a rien de neuf sous le soleil et que nos ancêtres possédaient comme nous les particularités mentales dont nous reconnaîtrons le rôle décisif dans l'étiologie des névroses diverses. La neurasthénie existait innomée tout comme l'hypocondrie, la mélancolie, l'hystérie. Les épidémies saltatoires, les procès de sorcellerie, les pratiques de l'exorcisme du moyen âge montrent même que les générations qui nous ont précédés étaient infiniment plus suggestibles qu'on ne l'est aujourd'hui. Insuffisamment refrénées par la raison, les représentations mentales acquéraient une acuité incroyable et poussaient jusqu'à l'hallucination, à l'état délirant, des gens qui paraissaient sains auparavant. L'hystérie moderne est bien modeste, bien sage, vis-à-vis des états d'âme que nous révèlent les Démoniaques dans l'art de Ghareot et Paul Richer, la Bibliothèque diabolique de Bournevill»
Si la neurasthénie, cette sœur jumelle de l'hystérû passé un peu inaperçue, c'est qu'elle évolue d'une façon
L. Œuvres complètes <!<■ Tissai, nouvelle édition, publiée par M. P. Tissot, Paris, 1820, i. VIII.
2. Truite sur I s gastralgies ci les entéralgies <>u maladies nerveuses de l'estomac et de Vinstestin, par i P T. Barras,
3° éd., Paris, 1829.
moins dramatique. Elle reste plus individuelle, elle est moins contagieuse et n'aboutit pas à l'annihilation de la raison.
Aujourd'hui la vie est devenue plus compliquée, elle exige plus de nous, de notre activité cérébrale ; elle dévoile nos impuissances. D'un autre côté nous sommes devenus plus douillets, plus attentifs à nos maux, et la médecine moderne s'occupe avec plus de sollicitude du bien-être de chacun.
Nous ne faisons plus monter les hystériques sur le bûcher : nous les soignons ; nous ne chargeons plus de chaînes les pauvres fous : nous les internons à grands frais dans de confortables asiles ; nous n'abandonnons plus les neurasthéniques à eux-mêmes, nous ne les laissons pas sombrer comme des non-valeurs humaines : mais nous les soutenons moralement pour en faire des membres utiles de la société.
Malgré l'âpre lutte pour la vie, une poussée d'altruisme entraîne l'humanité. Nous travaillons tous au bien-être de tous. C'est en recueillant les blessés de la vie qu'on les compte, et c'est en grande partie pourquoi ils semblent plus nombreux aujourd'hui.
Je ne prétends nullement trancher ici, dans ces quelques mots, une question aussi difficile que celle de savoir s'il y a aujourd'hui plus de fous ou de névrosés qu'autrefois. Mais je ne puis méconnaître le progrès humain, les conquêtes de l'hygiène physique. Je ne puis croire que l'hygiène mentale suive une marche inverse et j'ai une imparturbable confiance dans le développement très lent mais continu de notre mentalité.