DEUXIÈME LEÇON
Classification des névroses. -- Psychonévroses ou nervosisme. Origine psychique du nervosisme. — Tendance à lui assigner des causes somatiques. — Abus de la thérapeutique physique et médicamenteuse. — Pauvreté de la psychothérapie1 actuelle. — Mélange de matérialisme pratique et de spiritualisme doctrinaire. obstacles au développement de la psychothérapie.
C'est clans la classe des névroses qu'on place l'hystérie, la neurasthénie, et c'est à ces névroses que l'on songe tout d'abord quand on parle de traitement par la suggestion ou par la psychothérapie. Mais, comme le dit Axenfeld, « la classe entière des névroses a été fondée sur une conception négative ; elle est née du jour où lanatomie pathologique, étant chargée d'expliquer les maladies par les altérations des organes, s'est trouvée arrêtée en lace d'un certain nombre d'états morbides dont la raison d'être lui échappait ».
Le nombre des névroses doit donc diminuer avec les progrès de l'anatomie pathologique ; aussitôt que celle-ci découvre une lésion expliquant d'une façon satisfaisante les symptômes observés pendant la vie, la maladie doil être rayée du cadre des névroses et souvent alors une dénomination anatomo-pathologique tend à remplacer le nom clinique.
Rien n'est vague, du reste, comme la définition des névroses et, quand on veut procéder à des essais de clas-
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sification, on se heurte à des difficultés insurmontables. Que faire de ce groupe artificiel des névroses de la sensibilité dans lequel on fait rentrer pêle-mêle des hyperesthésies et anesthésies diverses, les unes symptomatiques et dues à des lésions des nerfs constatées ou infiniment probables, les autres dépendant d'un état nerveux général ? Quel avantage y a-t-il à créer un vaste groupe des névroses de la motilité réunissant des contractures, des spasmes, des paralysies diverses, des tremblements, en faisant encore rentrer de force dans ce cadre la maladie de Parkinson ?
Dans chacun de ces états pathologiques, l'analyse clinique doit être soigneusement faite. Dans la plupart des névralgies intenses et rebelles, dans les paralysies vraies, elle fera reconnaître des lésions évidentes.
Il ne faut pas être pressé de qualifier un mal de nerveux et, si nous y sommes souvent contraints, c'est que nous constatons, en même temps que des symptômes locaux, des symptômes plus centraux, un état de névrose généralisé.
Par opposition aux névroses à symptômes localisés à la périphérie, on a, en effet, donné le nom de névroses centrales, de névroses générales on complexes « à celles qui sont caractérisées par des désordres simultanés de la sensibilité, du mouvement et de l'intelligence, et qui, par la grande extension des symptômes et par leur multiplicité, révèlent l'affection constante des centres nerveux ». (Axenfeld et Huchard.)
Malgré toutes les restrictions apportées, la classe des névroses reste trop grande et les traités classiques y font rentrer des maladies qui n'ont rien h y faire.
Il n'est plus permis de laisser dans cette classe le tétanos, dû à une toxine microbienne agissant directement
fl
sur les nerfs. Il faut renoncer à l'appellation d'éclampsie, terme vague appliqué à des convulsions épileptif ormes relevant soit d'une intoxication, soit de lésions cérébrales.
Je n'hésite pas à rayer de la liste des névroses, dans le sens strict du mot, l'épilepsie ou plutôt les épilepsies.
Des crises épileptoïdes, avec perte réelle de connaissance, peuvent survenir parfois, sans cause connue ou sous l'influence d'émotions morales, chez des sujets atteints d'hystérie, de neurasthénie, mais ce sont là des accidents passagers et rares. L'épilepsie confirmée, le plus souvent incurable ou éminemment rebelle, relève d'altérations cérébrales diverses.
Il ne faut pas s'attendre à découvrir une lésion unique, spécifique. La crise épileptique n'est qu'un symptôme el elle peut être due à des lésions variées comme nature e1 comme siège. Un lien étroit relie le « morbus sacer » à l'épilepsie jacksonienne. Les chirurgiens- en ont si bien conscience qu'ils se sentent autorisés à intervenir quand le traitement médical reste sans effet et ils vont, un peu à l'aveuglette, à la recherche d'une lésion quelconque ; souvent ils n'ont d'autre but que de soustraire le cerveau à une pression intracrânienne anormale purement hypothétique du reste. Malgré les travaux de Chaslin, confirmés de divers côtés et qui concluent à l'existence d'une sclérose névroglique corticale, l'anatomie pathologique de l'épilepsie ne peut être considérée comme faite.
Je n'ignore pas, d'autre part, les lions encore lâches qui relient l'épilepsie à la migraine, celle-ci aux riévn et ces dernières aux vésanies. En théorie, il est difficile d'émettre sur ce sujet des idées claires. Mais quand, dans la pratique, nous portons le diagnostic d'épilepsie, nous sentons tout le sérieux de la situation, nous sommes saisis par l'idée d'incurabilité plus ou moins complète.
Dans les migraines, dans les névroses, au contraire, le pronostic est moins sévère : nous osons être francs vis-àvis de nos malades, tandis que nous hésitons à laisser tomber de nos lèvres le mot fatal d'épilepsie. C'est montrer toute la distance qu'il y a encore entre ce mal terrible et la migraine.
La chorée vulgaire peut garder, si l'on veut, sa place dans la classe des névroses. On peut a priori affirmer qu'elle n'est pas due à des altérations anatomiques profondes puisqu'elle guérit spontanément dans un espace de temps assez court. Mais c'est une affection à marche pour ainsi dire typique, à durée limitée, frappant surtout les enfants du sexe féminin. Ses relations avec le rhumatisme et les affections du cœur sont indéniables. On a trouvé souvent à l'autopsie des lésions cérébrales diverses, peut-être secondaires, et des médecins anglais ont été jusqu'à attribuer la chorée à des embolies capillaires criblant les corps opto-striés. Aussi voyons-nous que la chorée ne retire pas grand bénéfice du traitement psychothérapique, tandis qu'elle est améliorée par le repos.
Les cas dans lesquels une influence psychique, l'imitation en particulier, joue un rôle prédominant (épidémies de chorée) n'ont rien à faire avec la chorée de Sydenham et doivent être attribués à l'hystérie. Le fait que des émotions vives peuvent agir comme cause déterminante de la chorée ne peut être invoqué pour classer la maladie parmi les névroses. On peut retrouver la même étiologie dans la paralysie agitante, dans la maladie de Basedow, dans l'épilepsie même. On n'a pas trouvé dans ces maladies des lésions constantes du système nerveux, mais le caractère éminemment rebelle de ces affections, leur incurabilité fréquente, permettent de songer à des altérations structurales de la cellule nerveuse, alors même
Dubois. — Psychonévroses. 2
qu'une émotion morale aurait été la cause première des accidents.
J'ai dit qu'il faut successivement retirer du cadre des névroses toutes les affections dont l'anatomiste parvient à déceler la cause. On pourrait en conclure que le terme de névrose n'est utile que pour la classification provisoire et doit disparaître du langage médical.
En effet, quand l'anatomie pathologique découvre une lésion, un foyer d'inflammation, une hémorragie, une thrombose, quand l'analyse chimique révèle un éiat d'intoxication, nous ne parlons plus de névrose, lors même que les symptômes auraient été « nerveux » dans leur essence. Nous reconnaissons alors la cause première du syndrome clinique dans les affections somatiques diverses, syphilis, tuberculose, artériosclérose, intoxication alcoolique, urémique, etc.
Il n'en est plus de même dan- ees affections que nous appellerons toujours des névroses ou. comme je Le | -repose, des psychonévroses, alors même que nous réussirions à déceler les altérations cellulaires qui ont produit le trouble nerveux ou mental. Ici, nous nous trouvons en face d'un fait capital : V intervention de V esprit, des , sentations mentales. Les troubles de la vie psychique ne sont plus simplement secondaires et déterminés par unv altération primaire du tissu cérébral, comme dan paralysie générale et d'autres affections du cerveau. L gine du mal est an contraire psychique et e'esl Vidémti&m qui crée ou entretient Les désordres fonctionnels »'n pourrait hardiment claa - - Là à
vésanies et les désigner sous Le nom de pspck Théoriquement, je ne crains pas d'affirmer : Le nerve sisme sous toutes ses formes est une psychose
Mais, pratiquement, cette appellation a dh gpravt - incon
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vénients. Tout d'abord elle peut blesser les névropathes. Nous acceptons sans honte la maladie de nerfs, mais nous n'aimons pas à être qualifiés de psychopathes. Il est bon, du reste, de séparer des psychoses confirmées ces psychoses légères qui, nous le verrons plus tard, diffèrent si peu de l'état normal. Les premières, les vésanies, comportent un pronostic plus sévère et leur traitement exige le plus souvent le séjour dans les asiles d'aliénés.
Les états psychopathiques dont nous parlons sont plus anodins ; ils sont compatibles avec la vie dans la famille, dans la société. Le malade ne s'adresse pas à l'aliéniste de profession, il cherche le secours chez son médecin ordinaire ou chez les neurologistes. J'adopte pour désigner ces affections le terme de psychonévroses : il les sépare des folies proprement dites tout en marquant la nature psychique du mal ; il indique dans sa seconde moitié les troubles fonctionnels nerveux qui accompagnent l'état psychopathique. Le seul inconvénient du mot est qu'il est lourd, peu euphonique. Aussi me servirai-je souvent du terme de nervosisme. Il ne préjuge rien, ne blesse en aucune façon la légitime susceptibilité des malades.
Ayant éliminé les névroses dont l'origine somatique est probable, je ne conserve dans ce groupe des psychonévroses que les affections où prédomine l'influence psychique, celles qui sont plus ou moins justiciables de la psychothérapie ; ce sont : la neurasthénie, l'hystérie, l'hystéro-neurasthénie, les formes légères d'hyponcondrie et de mélancolie ; enfin, on peut y faire rentrer certains états de déséquilibre plus graves, frisant la vésanie.
Si, pour la commodité du langage, je me sers du terme commun de nervosisme, je n'entends nullement supprimer les dénominations cliniques consacrées par l'usage.
Ce sont des étiquettes qui serviront toujours à distinguer la forme que prennent les troubles nerveux, mais j'insiste d'emblée sur l'impossibilité de tracer des limites nettes entre la neurasthénie, l'hystérie et les états hypocondriaques et mélancoliques.
C'est à ces psychonévroses, à ce nervosisme que s'applique tout particulièrement le traitement psychothérapique. C'est dans ce domaine que nous assistons à une lente mais continuelle transformation de nos idées médicales, grosse de conséquences pour la médecine pratique.
Le nervosisme est un mal avant tout psychique, et à mal psychique il faut traitement psychique.
Voilà la conception qui doit s'établir dans l'esprit du médecin s'il veut entreprendre avec fruit le traitement des affections nerveuses. Ces psychonévroses sont fréquentes, elles sont souvent très graves et, plus encore que les maladies organiques, elles peuvent" détruire le bonheur des individus et des familles. Le médecin gui s'intéresse à la vie mentale de ses malades, qui pénètre, comme on dit, les secrets de leur âme, est ému des souffrances auxquelles il assiste ; il plaint sincèrement ces malheureux et sympathise avec eux. Les maladies du corps, si douloureuses qu'elles soient, lui paraissent moins cruelles que ces psychonévroses qui assaillent la personnalité, le moi intime.
Les patients eux-mêmes ont conscience de cette modification de leur être psychique et envient souvent les malades de tous genres qui souffrent d'affections pénibles peut-être, mais dans lesquelles la tête reste indemne.
Pour comble de malheur les nerveux sont le plus souvent des incompris. Ils gardent longtemps les apparences de la santé physique ; ils se montrent éminemment variables dans leurs dispositions d'esprit, aujourd'hui
souffrant le martyre, demain capables de reprendre avec un certain entrain leurs occupations.
Les parents les mieux intentionnés, les plus aimants, ne savent que penser de ces sautes de vent. Ils en viennent à reprocher aux malades leur paresse, leurs caprices, leur manque d'énergie. Leurs encouragements portent à faux et ne font qu'augmenter l'irritabilité, la maussaderie, la tristesse des pauvres névrosés.
L'influence prépondérante des émotions morales de toute nature sur le développement de ces psychonévroses est évidente, elle saute aux yeux. Eh bien, l'immense majorité des médecins n'a pas l'air de s'en apercevoir !
Pénétrés de leur rôle de médecins du corps, c'est dans les organes de l'abdomen que les praticiens vont chercher la cause de tous ces troubles psychiques et nerveux.
C'est l'utérus qui a eu l'honneur d'être le plus souvent mis en cause, tout particulièrement quand il s'agit de la forme hystérique du nervosisme. L'étymologie du mot a contribué à entretenir ces idées étiologiques ; les associations d'idées se font parfois si facilement dans notre tête, surtout celles qui sont fâcheuses, que le mot entraîne l'idée.
Mais si l'on a mis tant de persistance à incriminer la matrice, c'est que l'hystérie, au moins dans ses formes convulsives, s'observe surtout chez la femme, c'est qu'elle présente souvent des exacerbations pendant les périodes de la vie où un travail intime (puberté, flux menstruel, ménopause, altérations diverses de l'utérus et de ses annexes) s'accomplit dans les organes génitaux.
Il y a là des relations évidentes qu'on aurait tort de négliger, mais il y a loin de cette donnée étiologique qui attribue aux phénomènes de la vie sexuelle le rôle d'agents provocateurs à l'idée ancienne, toujours ravivée,
« que les causes les plus fréquentes de l'hystérie sont la privation des plaisirs de l'amour, les chagrins relatifs à cette passion et les dérangements de la menstruation ».
Comme le dit Briquet, le traité de Louyer-Villermay, qui contient cette affirmation aussi claire qu'exagérée, semble dater du moyen âge plutôt que de 1816.
Mais il en est des idées fausses comme de la calomnie : il en reste toujours quelque chose, et j'entends souvent sortir de la bouche de praticiens jeunes et vieux l'aphorisme : Nubat Ma et morbus effuglet !
Quand on eut bien dûment constaté l'existence et la fréquence de l'hystérie mâle, les partisans de l'origine génitale de l'hystérie ne se tinrent pas pour battus. N'y avait-il pas dans le mystérieux éveil des sens chez les garçons, dans l'onanisme, dans les excès sexuels de toute nature, dans les pratiques malthusiennes, des causes suffisantes pour expliquer la genèse de l'hystérie et de la neurasthénie ?
Plus tard c'est aux organes digestifs que l'on songea. Le vent était aux intoxications par les produits d'une digestion défectueuse. Tout le monde fut atteint de dilatation d'estomac, de gastroptose, d'entéroptose ou, plus généralement, d'organoptose. On s'acharna à remettre le rein dans sa niche, à soulever le paquet intestinal par des sangles. On recourut au régime sec, au massage, aux médicaments qui tonifient la tunique musculaire de l'estomac, à l'antisepsie intestinale. Enfin, les chirurgiens nous offrent leur aide toujours radicale et se chargent à forfait de réduire l'estomac à des proportions plus convenables.
On a mis le nervosisme en rapport avec la goutte et l'on a dit hardiment : le nervosisme c'est l'arthritisme. Aujourd'hui c'est la cholémie qui explique tout.
Le traumatisme, le surmenage, que sais-je encore, ont été accusés de créer, de toutes pièces, le nervosisme sous toutes ces formes ; on a qualifié la neurasthénie de fatigue chronique, et le repos complet, non seulement pendant des semaines, ce qui serait utile, mais pendant des mois et des années est devenu l'unique ressource de bien des névrosés. On leur rend l'énergie par les douches, les courants électriques, le massage, les frictions sèches, la bicyclette. On leur refait des nerfs par les glycérophosphates, la neurosine, les injections de séquardine ou de sérums artificiels, voire même d'eau salée. Gela me rappelle une annonce bien suggestive trouvée à la quatrième page d'un journal : On recouvre la santé physique et morale par V usage du cacao à V avoine !
Mais, dira-t-on, seuls des médecins sans expérience et peu psychologues peuvent s'arrêter à des conceptions aussi simplistes. Nullement ; les spectres de la rétroversion, de la dyspepsie, de la gastrite atrophique, de la dilatation d'estomac, de l'entéroptose, de la cholémie, hantent encore l'esprit de la plupart des médecins. Il y a plus : des médecins, des professeurs, que leur clientèle met en continuelle relation avec des névrosés et qui sont tous les jours appelés à leur donner des soins, méconnaissent cette donnée si simple de l'origine psychique du nervosisme.
Quand je dis qu'ils méconnaissent cette idée directrice, je vais peut-être un peu loin, mais à coup sûr ils l'oublient au moment où il serait le plus utile de s'en souvenir, c'est-à-dire quand ils exposent au malade les mesures à prendre.
J'ai eu sous les yeux, par l'entremise de mes malades, de nombreuses ordonnances émanant de sommités de l'art médical, spécialistes en neurologie et psychiatrie, et j'ai été étonné de la pauvreté de leur psychothérapie.
Après avoir lu au recto de fines descriptions du mal, dans lesquelles l'auteur insistait précisément sur les modifications de l'état mental, je ne trouvais au verso que les indications thérapeutiques les plus banales, bains, douches, frictions, injections de strychnine, et l'inévitable bromure.
Ces prescriptions me paraissaient tellement en désaccord avec les prémisses que j'ai pensé que l'auteur n'avait pas cru devoir rédiger la partie psychothérapique de sa consultation, mais avait touché à ce sujet dans la conversation. Les malades m'ont affirmé n'avoir reçu aucun conseil de ce genre.
Il y a cependant progrès, et dans ces dernières années j'ai noté quelques ordonnances où, à la fin de la page. après l'eau froide ou chaude, après le bromure ou le trional on lisait : Traitement moral.
Enfin, nous y voilà, me disais-je, et je questionnais mon malade sur les développements oraux qu'on avait donnés à ces mots. « Mais on ne m'a rien dit, rien du tout ; on m'a simplement dit qu'il fallait un traitement moral et là-dessus on m'a laissé partir. » Voilà la réponse que j'ai reçue de ces malades qui ont parcouru l'Europe dans tous les sens pour trouver la guéri son.
Enfin, tout récemment, j'ai vu des dames qui ont tftté de la psychothérapie toute pure et dont on a étudié les idées fixes par les procédés de la psychologie ] physiologique. Mais on leur a montré un intérêl par trop scientifique et on leur a laisse entendre qu'elles n'étaient que des détraquées. Etudier les malades, ce n'esl pas encore les guérir.
Mais vous nous oubliez, diront les hypnotiseurs ; oui, nous sommes d'accord, le nervosisme est de nature psychique et nos procédés sont psychothérapiques par excel-
lence. En un clin d'œil, dans le sommeil hypnotique, dans l'hypotaxie la plus légère, voire même en plein état de veille, nous escamotons comme muscades les autosuggestions de nos malades et nous leur rendons la santé.
Je ne les oublie nullement nos modernes successeurs de Mesmer, mais leur cas est plus grave et je m'en occuperai quand j'analyserai les moyens thérapeutiques à opposer au nervosisme.
D'où vient chez les médecins cette difficulté à reconnaître la nature mentale des psychonévroses ? D'où vient qu'ils ne songent pas à joindre, aux mesures hygiéniques souvent utiles, le traitement moral nécessaire ?
C'est que, comme je l'ai laissé entrevoir, notre éducation médicale nous pousse à chercher la lésion, à constater des altérations organiques. Le cerveau ne nous intéresse que quand il y a hyperémie ou anémie, hémorragie ou thrombose, méningite ou tumeurs. Quand le cerveau n'est troublé que dans son fonctionnement nous abandonnons le terrain à l'aliéniste.
Mais les médecins d'asiles observent les formes plus sévères de psychopathie, les folies, et, si leurs études les rendent particulièrement aptes à l'analyse psychologique, il faut avouer que leur influence n'est pas aussi forte qu'on pourrait le désirer. Ils vivent un peu à part, surchargés de devoirs professionnels, et écrivent peu. L'enseignement de la psychiatrie n'est pas assez suivi, et bien des jeunes médecins entrent dans la clientèle hors d'état de reconnaître une mélancolie au début, de découvrir une paralysie générale sous le masque trompeur de la neurasthénie.
Souvent aussi les aliénistes subissent trop passivement l'influence de la clinique médicale. Certes ils sont dans
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la bonne voie quand, armés du microtome et du microscope, ils recherchent les altérations des centres nerveux ; ils ont raison quand ils étudient le chimisme de l'organisme et appliquent à l'étude des maladies mentales les procédés exacts de la clinique moderne. Ils ne peuvent aller trop loin dans ce sens, mais à la condition qu'ils n'oublient pas la psychologie, l'influence indéniable du moral sur le physique. Les narcotiques jouent un trop grand rôle dans la psychiatrie et souvent une bonne parole, une suggestion rationnelle, remplacerait avantageusement la morphine, le chloral ou le sulfonal.
Je sais bien que les pensionnaires des asiles ont souvent l'esprit trop troublé pour obéir aux suggestions étrangères, et je ne demande pas à l'aliéniste de combattre par des syllogismes convaincants les idées fixes d'un paranoïque ou le délire d'un maniaque.
Mais on voit quelquefois les psychiatres appliquer les médications narcotiques, les calmants, les procédés hydrothérapiques, à des cas de simple neurasthénie, d'hystérie, à symptômes hypomélancoliques. Une conversation intime avec ces malades-là vaut mieux que les bains, les douches ou le chloral.
Il est urgent de donner plus d'ampleur à l'enseignement de la psychiatrie et de faire pénétrer les élèves dans les asiles d'aliénés. Il faudrait enfin accorder plus de place, dans les études médicales, à la psychologie, à la philosophie.
Nous examinons nos malades de la tête aux pieds, à l'aide de tous nos instruments de diagnostic, mais nous oublions de jeter un coup d'œil sur la personnalité tout entière, physique et morale ; à force de nous plonger dans les détails nous négligeons l'ensemble et nous tombons dans un matérialisme simpliste qui n'a rien à voir avec
les doctrines dites matérialistes, avec le positivisme et le déterminisme.
Un peu plus d'envolée, les jeunes ! N'abandonnez pas le terrain scientifique, ne croyez pas à la banqueroute de la science, continuez à étudier l'homme avec toute la précision de la biologie moderne, mais n'oubliez pas que le cerveau est l'organe de la pensée et qu'il y a un monde des idées.
Il y a, dans la génération actuelle, un mélange confus de matérialisme irréfléchi et de spiritualisme plus inconscient encore.
Dans la pratique médicale, c'est le matérialisme simpliste qui domine. Il n'est nullement l'apanage des esprits clairs, des penseurs qui osent soumettre les croyances qu'on leur a inculquées à la critique de la raison ; il ne faut pas le chercher parmi les adeptes du positivisme, du déterminisme. Il sévit, au contraire, parmi les médecins à qui suffit la routine de la clientèle, à ceux dont la pensée se fatigue aussitôt qu'elle quitte le terrain de la thérapeutique médicamenteuse ou physique. Ces praticiens sont tout heureux de guérir à coup d'ordonnances et leur matérialisme pratique fait très bon ménage avec ce qui peut leur rester d'un spiritualisme étroit, fruit d'une éducation à laquelle ils se gardent d'ajouter du nouveau.
Une difficulté réelle empêche bien des médecins sérieux de recourir au traitement psychothérapique. Us ont reconnu l'insuffisance de nos moyens thérapeutiques et souvent ils voient très clairement de quel côté il faudrait diriger leurs efforts.
Mais c'est alors une tâche éducative qu'il faut entreprendre et nous n'y sommes nullement préparés par les leçons de l'Ecole.
On nous a dressés à reconnaître les moindres troubles
fonctionnels de l'organisme, de la bête humaine. On nous a appris à manier des drogues diverses, on nous a quelque peu renseignés sur l'action des cures d'altitude, d'hydrothérapie, d'électricté, de massage. La chirurgie, qui attire l'étudiant par la clarté de ses indications et l'efficacité incontestée de ses interventions, nous a donné des armes plus puissantes encore. Le jeune médecin, au sortir de l'hôpital, se lance dans la carrière en toute sécurité ; il se sent armé de pied en cap.
Il s'aperçoit bien vite, hélas, qu'on ne lui demande pas souvent une élégante opération, un pansement minutieux, qu'avec ses ordonnances il ne satisfait qu'un nombre restreint de malades, et il se trouve désarmé en face de ces névrosés qui encombrent bientôt son cabinet.
Mais que faire ? Il obéit aux habitudes prises. Après avoir écouté d'une oreille distraite les doléances de ses malades, il les examine et constate sans peine l'intégrité des organes. Alors il tire son portefeuille et prescrit : Bromure de potassium. A la prochaine consultation ce sera le bromure de sodium, ou bien on changera le sirop. Enfin, en désespoir de cause, on recourra, ô mirifique idée, à l'association des trois bromures.
Non guéri, le malade découragé s'adressera à quelque autre confrère qui, charmé de la préférence qu'on lui accorde, écoutera plus longtemps, examinera avec plus de patience ; il réfléchira en passant la main sur son front soucieux. Gageons qu'il finira par prescrire du bromure, à moins que ce ne soit du cacodylate de soude !
Nombreux sont ceux qui ont pu faire ces décevantes constatations dans leur propre clientèle. Ils ont dû se dire comme moi : n'y a-t-il vraiment rien de mieux à faire ?