‹ Les psychonévroses et leur traitement moral. Lecons faites à l'Université de BerneChapitre 8 sur 75 · C'est moi qui souligne cette parenthèse de l'auteur · texte numérisé non relu

C'est moi qui souligne cette parenthèse de l'auteur

forme quelconque ; ce sont elles qui provoquent les associations d'idées. On peut dire de l'homme qu'il n'agit pas, mais réagit.

Il est donc logique d'admettre qu'il ne peut y avoir de manifestations psychiques sans travail cérébral concomitant, sans modifications physico-chimiques de la cellule cérébrale, sans combustion organique. On pourrait dire en changeant quelque peu les termes d'une proposition célèbre : Nihil est in intellectu quod non sit in cerebro.

On affirme souvent que le biologiste doit nécessairement s'arrêter à cette constatation du parallélisme, de la concomitance des deux phénomènes et qu'il lui est défendu de pousser plus loin son investigation. On lui refuse ce droit sous prétexte que ce n'est pas son métier de s'égarer sur le terrain de la métaphysique, et l'on se base sur l'hétérogénéité du monde moral et du monde matériel pour repousser tout lien de causalité entre la pensée et l'activité cérébrale.

Il me semble que c'est trop restreindre les limites de l'induction scientifique.

Sans doute, il y a, entre les faits de consience et l'état physique du cerveau, un abîme qui nous paraît infranchissable. Nous ne pouvons aucunement concevoir comment le travail physiologique des cellules cérébrales peut engendrer une sensation, faire naître une idée. Avec du Bois-Reymond nous pouvons dire : ignorabimus, ou plutôt, pour ne pas engager l'avenir : ignoramus.

Mais l'hétérogénéité que nous constatons subsiste dans l'hypothèse spiritualiste. Logiquement, elle nous empîVhc tout autant d'expliquer l'influence évidente de l'âme sur le corps que de prouver l'origine matérielle des mouvements de l'âme.

Le fait brutal est là ; la concomitance existe, elle est

reconnue par tout le monde. Or, quand nous constatons un parallélisme constant entre deux phénomènes, si disparates qu'ils puissent nous paraître, nous n'avons à choisir qu'entre les deux hypothèses suivantes :

Ou bien il y a entre les deux phénomènes concomitants un lien de cause à effet ; ou bien ils sont tous deux sous la dépendance d'un troisième facteur.

Cette dernière hypothèse fait songer à l'harmonie préétablie de Leibnitz où l'on suppose la concomitance établie, préordonnée par l'être divin. Dans cette conception il n'y a pas de relation causale entre la piqûre et la douleur qui lui succède ; cette dernière naît spontanément dans notre âme au moment précis où nous sommes piqués. Glissons sur ce point, nous y risquons notre raison !

Si, laissant libre la folle du logis, nous pouvons arriver à construire d'aussi étranges conceptions, le bon sens nous retient et nous fait préférer l'autre conclusion, celle qui admet une relation de causalité entre deux phénomènes parallèles.

Mais ce n'est pas tout ; il faut encore déterminer dans quel sens se fait la relation.

Ici nous trouvons, entre les spiritualistes dualistes et les matérialistes, les idéalistes.

Renouvelant les idées du sage grec Parménide, le philosophe irlandais Berkeley a soutenu que seules nos sensations et nos représentations mentales existent, que c'est là tout ce que nous pouvons connaître et qu'il ne nous est pas permis d'en conclure à la réalité matérielle des choses.

Ces prémisses sont évidemment inattaquables. En effet, nous ne vivons que de sensations et il est impossible de prouver qu'elles correspondent à une réalité.

Mais ce sont là des jeux d'esprit, ce me semble. Nous n'avons aucune raison de nous tenir pour des hallucinés Dubois. — Psychonévroses. 3

34 i,ES PSYf HONÉYROSF.S.

et nous distinguons soigneusement entre l'erreur des délirants et les constatations, psychiques évidemment, de l'homme sain. Quoique voir un bâton, sentir la douleur, soient de pures sensations, nous ne doutons nullement de la matérialité du bâton ni de l'existence du malandrin qui nous frappe.

Si, par une sorte d'acrobatie de la pensée, nous pouvons nous élever à ces hauteurs, la plupart des penseurs préféreront rester sur un terrain plus sûr. Ils trouve ront plus rationnel d'établir la relation en sens inverse, d'admettre avant tout l'existence de nous-môme, du monde extérieur ; ils considéreront la pensée comme le produit de l'activité cérébrale.

Mais laissons aux métaphysiciens le soin de poursuivre cette analyse et d'aborder les problèmes de philosophie transcendante. Il est peu probable qu'ils arrivent à des conclusions acceptables pour tous les esprits.

Dans la vie pratique, dans le domaine de l'observation médicale surtout, la vie psychique, morale, suppose l'intégrité du cerveau, et nous admettons qu'à chaque état d'âme correspond un état particulier de certains groupes cellulaires de l'organe pensant. Il y a, entre le travail intellectuel et la fatigue qui en résulte, une relation étroite, aussi évidente que celle que l'on constate dans l'exercice musculaire. Il ne me paraît pas téméraire de supposer qu'on pourra démontrer un jour, dans ce domaine, la loi de la conservation de l'énergie.

Je sais bien que cette loi n'a pas été vérifiée d'une manière absolue, expérimentale, dans tous Les domaines de la physique.

Je sais encore mieux qu'il n'est pas prouvé qu'elle reste vraie en biologie. J'admettrai même, avec certains philosophes spiritualistes, « que la loi de conservation de

l'énergie est étendue aux phénomènes biologiques par une induction contestable » (Naville). Une induction reste toujours contestable, car elle s'aventure au delà des constatations pures et simples. Pour surprendre une loi, nous nous plaçons dans des conditions expérimentales favorables, nous simplifions le problème. La loi établie sur un certain nombre de faits certains, nous retendons par induction à des phénomènes plus complexes, nous la généralisons. Il y a, dans ce procédé mental, matière à erreur, possibilité de conclusions hâtives. C'est pourquoi je ne m'offusque pas de cette qualification de contestable qu'emploie M. Ernest Naville.

Mais logiquement, me semble-t-il, ce serait une induction plus contestable encore que de dire que cette loi n'est pas vraie dans le domaine de la biologie. Aucun fait précis ne nous autorise à conclure dans ce sens et à admettre une exception à une loi reconnue partout où les conditions expérimentales ont été favorables. Il ne suffît pas de montrer qu'une vérité n'est pas encore établie scientifiquement pour affirmer l'idée contraire. La question reste ouverte aussi longtemps que la démonstration n'est pas faite ; la solution provisoire dépend de la mentalité du penseur.

Tout acte psychique étant nécessairement lié à un travail cérébral concomitant, à des modifications intimes du chimisme cellulaire, il s'ensuit qu'il ne peut y avoir, en pathologie, d'affections mentales, nerveuses, sans substratum matériel. Si le cerveau d'un mélancolique, d'un hypocondre, d'un neurasthénique, ne présente à l'autopsie, à l'examen de coupes sériées du cerveau, aucune lésion morphologique, c'est en grande partie à l'insuffisance de nos moyens d'investigation qu'il faut l'attribuer ; il ne faut pas oublier que certaines altérations légères peuvent

36 LES PSYCHONKVROSES.

n'être plus constatables après la mort. Si la tête était transparente, si nous pouvions suivre du regard toutes les modifications structurales que subit la cellule lors de son fonctionnement, nous surprendrions le travail physiologique qui, de l'aveu de tous, accompagne et, dans notre hypothèse, produit la pensée.

Lorsque, dans l'état que nous qualifions encore de normal, notre aptitude au travail baisse, quand notre émotivité grandit, quand nous éprouvons un sentiment de tristesse, motivé ou non par les événements, c'est qu'il y a quelque chose de changé dans nos neurones. Nous sommes déjà alors dans un état maladif si on le compare à l'état de santé idéal, à l'euphorie d'un organisme fonctionnant harmonieusement dans toutes ses parties.

J'admets donc, sans pouvoir surprendre le mécanisme de la transformation, que ce que nous appelons la pensée n'est que le produit de l'activité cérébrale. J'en conclus que pas un trouble de cette pensée ne peut exister sans altération pathologique, passagère ou durable, de la substance cérébrale. L'expression de morbi sine materia n'a donc pas sa raison d'être.

Pourquoi, dans des leçons consacrées à la thérapeutique, aborder ces problèmes ardus où il est impossible de faire la preuve ? Contentez-vous de guérir des malades, si faire se peut, et laissez aux philosophes les brouillards de la métaphysique ! Voilà ce que penseront bien des confrères.

Je ne suis pas de leur avis.

Dans l'exercice de l'art de guérir, 1-influence morale joue un rôle prépondérant.

Le médecin, même quand il a l'incurable naïveté de croire à toutes les vertus des drogues de la pharmacopée,

fait tous les jours de la psychothérapie. Il y a des praticiens qui en font inconsciemment, comme M. Jourdain faisait de la prose. Il y en a, moins nombreux, hélas, qui en font résolument et usent constamment de l'ascendant moral qu'ils ont sur leurs malades. N'est-il pas utile d'analyser cette action morale, d'apprendre à bien connaître l'outil que l'on manie, et peut-on faire cette étude en négligeant les problèmes que nous venons d'effleurer ?

Si, par les circonstances spéciales de sa situation, par goût personnel, le médecin se trouve en contact fréquent avec des névrosés, il lui est impossible d'éviter ces sujets ; il faut, coûte que coûte, qu'il arrive à se former une opinion.

Sans doute ces vues générales pourront varier à l'infini d'un penseur à l'autre. Il ne faut pas vouloir mettre toutes les têtes sous le même bonnet. Mais je ne puis concevoir un médecin assez borné pour pouvoir soigner ses malades en laissant volontairement dans l'ombre ces troublantes questions.

Les malades, du reste, ne permettent pas au médecin de s'obstiner dans une prudente réserve. Souvent, dès les premiers mots d'une consultation, ils vous entraînent sur le terrain de la philosophie.

Hier c'était un neurasthénique qui vous narrait ses découragements, ses faiblesses, ses phobies, et vous demandait à brûle-pourpoint : Est-ce physique ou est-ce moral? Aujourd'hui c'est uno mère qui amène sa fillette. La pauvre enfant n'est pas très intelligente, elle a quelque peine à fournir le travail exigé par l'école ; elle est têtue, volontaire, capricieuse, et quand on l'irrite elle frappe ses parents. — Je ne sais qu'en penser, dit la mère, je ne me rends pas compte si c'est mauvais caractère ou maladie. — Gomme vous voudrez, madame, pourriez-vous répondre,

îtë LES PSYCHONÊVROSES.

car c'est bonnet blanc et blanc bonnet ! Ce n'est pas ce qui devrait être et cela demande à être corrigé.

Vous prendrez vainement la résolution de rester médecin du corps. Bon gré, mal gré, vous serez forcés sinon de répondre, tout au moins de penser. Oh ! vous pouvez garder votre opinion pour vous, vous n'êtes pas forcés de répondre à ces questions indiscrètes en déballant tout le bagage de vos convictions philosophiques ou religieuses. Bien souvent vous ferez mieux de vous taire. Vous trouverez chez beaucoup de personnes une certaine inaptitude à vous comprendre et vous devez éviter d'ébranler, sans motif sérieux, les convictions de votre interlocuteur. Le plus souvent, en diplomate sincère que vous devez être, vous direz à vos clients ce qui vous semblera utile dans l'occurrence.

Vous avez, je suppose, devant vous un père quelque peu tyran qui vous amène sa fille comme une accusée, la traîne sur votre sellette et vous conte les bizarreries de la jeune fille. Il se déclare prêt à redoubler de sévérité s'il faut mater ce caractère. Hâtez-vous alors de lui faire comprendre que c'est un état maladif et non un simple défaut qui motive les étrangetés de conduite de sa fille.

Vous penserez ce que vous voudrez, dans votre for intérieur, de cette distinction spécieuse, mais le conseil est opportun. Il ne constitue nullement un mensonge ; il est le seul possible vis-à-vis de la personne que vous avez devant vous, le seul qui puisse pénétrer dans son entendement assez profondément pour modifier son état d'âme, et souvent vous constaterez immédiatement les heureux effets de votre intervention.

Si ce père n'est pas lui-même un bizarre, ou même s'il est lui aussi un déséquilibré, il va s'adoucir, user dorénavant d'une bienveillante indulgence, car on pardonne

aux malades, tandis qu'on morigène les vicieux. La jeune fille, malgré ses tares mentales évidentes, subira la contagion de la douceur, de la bonté. Par ces simples mots : c'est maladif, que vous faites suivre des développements nécessaires, vous avez mis de l'huile dans les rouages et fait plus pour la santé de votre cliente qu'en lui prescrivant des douches et du bromure.

Un autre jour vous êtes en présence d'un grand jeune homme, un peu mou dans sa tenue et qui vous déclare qu'il est neurasthénique. Il ne peut pas travailler parce qu'il est trop faible ; il ne peut supporter les contrariétés, et sa mère et sa sœur, qui assistent timorées à la consultation, doivent faire l'impossible pour ne pas l'énerver.

Si vous cherchez à lui montrer qu'il pourrait jusqu'à un certain point réprimer cette irritabilité, il vous regarde étonné et se retranche derrière le fait qu'il est neurasthénique. Il vous le dit sur le même ton qu'il vous dirait : je suis phtisique ou diabétique.

N'hésitez pas à revenir à la charge et à combattre cette opinion préconçue. Montrez-lui que cette irritabilité exagérée, si maladive qu'elle soit, n'est pas inéluctable, qu'elle ne tient qu'à un désordre psychique sur lequel il peut avoir une influence marquée par l'éducation de sa raison.

N'allez pas le lui dire sèchement, en quelques mots dédaigneux, en ayant l'air de nier absolument le caractère maladif de cet état ; ne l'accusez pas d'avoir un caractère difficile, de n'avoir aucune énergie. Vous le blesseriez et vous couperiez ainsi court à toute tentative de traitement.

Consentez à voir en lui un malade, un neurasthénique, puisqu'il tient à cette dénomination ; témoignez-lui une vraie sympathie, faites-vous son ami et montrez-lui par

des exemples bien choisis de voire expérience d'homme et de médecin, ce que valent le courage moral, la tendance continuelle au perfectionnement de notre personnalité morale.

L'idée psychothérapique que l'on soumet au malade peut être très différente selon les cas, suivant le but que Ton poursuit. Elle doit varier selon la mentalité des sujets et les circonstances. Elle peut être diamétralement opposée suivant qu'on s'adresse au malade ou à ses proches. D'une part on rend le malade attentif à l'efficacité de l'effort moral, comme s'il n'était pas malade, d'autre part, insistant sur la nature pathologique de telle ou telle particularité mentale, on réclame des parents une bienveillante indulgence. L'harmonie est vite rétablie entre deux personnes quand elles viennent ainsi l'une au-devant de l'autre.

Je reviendrai sur cette nécessité de faire porter l'effort thérapeutique non seulement sur les malades, mais sur ceux qui vivent avec eux. C'est souvent le seul moyen d'obtenir des résultats complets et durables.

Je sais que pour pratiquer cette psychothérapie bienfaisante, il n'est nullement besoin d'avoir des opinions arrêtées en matière de philosophie. 11 suffit d'avoir du tact et de la bonté.

J'ai vu des prêtres catholiques répéter sous une autre forme ce que, dans le cours d'un traitement, j'avais souvent dit à mes malades et me seconder dans mon œuvre mieux que ne l'aurait pu faire maint confrère. Je surprends des pasteurs au lit de mes malades et là, nous nous retrouvons sur un terrain commun, malgré la diversité des points de départ.

Point n'est besoin donc, pour entrer dans la confrérie, de montrer patte blanche et de faire sa profession de foi.

Mais, en contact journalier avec ces malades atteints dans leur être moral, continuellement préoccupé d'agir sur eux par la voie psychique, j'ai dû analyser les idées qui m'ont dirigé jusqu"ici ; j'ai dû souvent discuter ces questions avec mes confrères, avec des malades cultivés curieux de ces problèmes.

Je ne puis donc me résoudre à faire un simple exposé de ma méthode ; je dois dire aussi sur quelles bases philosophiques je me suis appuyé, montrer le fil rouge dont on suit la trace à travers tout le tissu de mes tentatives thérapeutiques.

J'ai dit et je répète que je n'ai pas la prétention d'accaparer la vérité pour moi et que je conçois qu'on puisse partir d'un autre point de vue. Je me contente de penser avec la tête que la nature a mise sur mes épaules : elle réagit à sa façon.

Dans les conclusions pratiques, je me suis souvent rencontré avec des esprits absolument différents du mien, avec des croyants de la plus complète orthodoxie ; nous n'avions de commun que le même intérêt bienveillant pour les malades, le même désir de leur porter secours par la voie de la psychothérapie. Nous nous étions rencontrés à une certaine hauteur comme deux ballons captifs, accolés l'un à l'autre et cheminant de conserve. Suivez les câbles et vous verrez qu'ils sont attachés à des points diamétralement opposés.

Le médecin qui réfléchit retrouve continuellement sur son chemin les problèmes de la liberté, de la volonté, de la responsabilité.

Si le souci de faire visites sur visites, de prescrire des médicaments, suffit à remplir sa vie, le médecin peut éviter ces troublantes réflexions.

Je veux espérer que la majorité de mes confrères éprou-

42 u:s PSYCHONÉVROSES.

vera le besoin d'aller plus loin dans l'analyse. Tous, sans doute, ne prendront pas le même chemin, n'aboutiront pas aux mêmes conclusions. Beaucoup s'arrêteront en route, ballottés entre la raison et le sentiment, mais tous, me semble-t-il, doivent s'intéresser à ces sujets, et je serais bien étonné que leurs réflexions restassent sans influence sur leur thérapeutique.

On me pardonnera donc, je l'espère, les digressions qui vont suivre. Elles ont, à mes yeux, une importance capitale dans la pratique de la médecine, aussi bien dans les applications thérapeutiques les plus simples que dans la solution des questions médico-légales. En effet, ce n'est pas seulement dans l'examen des questions de criminalité que le médecin voit surgir ces problèmes et sent toute l'importance pratique de la solution qu'il leur donne.

Il y a entre les névrosés de tout acabit et les délinquants, les criminels, plus de connexions qu'on ne pense. Les névrosés comme les délinquants sont des antisociaux. Platon avait exclu les « hypocondres » de sa république.

On pourrait, il est vrai, dire de tous les malades qu'ils sont antisociaux. Tous sont gênés dans l'accomplissement de leur tâche et ils entravent l'activité des autres. Mais les malades qui meurent, ceux qui guérissent, ceux même qui restent incurables, ce sont les morts, les blessés et les invalides de la vie. On enterre les uns, on soigne les autres, on les respecte, on les honore.

Les délinquants ce sont, à nos yeux, les soldats indignes qu'on punit disciplinairement, qu'on fusille même. Les névrosés, ce sont les traînards du corps d'armée. On est un peu moins sévère vis-à-vis d'eux. Ils motivent plus ou moins leur incapacité de marcher, ils sont éclopés, c'est visible. Mais on ne les aime pas, on est prêt à leur lancer à la face le reproche de paresse, de simulation, de manque

d'énergie. On ne sait s'il faut croire à leurs bobos, les faire entrer à l'infirmerie, ou s'il faut les rudoyer et les envoyer à la manœuvre.

C'est déjà au problème de la liberté, de la responsabilité, que nous touchons, et c'est l'absence d'une solution claire qui nous fait hésiter sur la conduite à tenir.

La question se pose, plus brûlante encore, dans les cas fréquents où des dégénérés, des déséquilibrés se trouvent en conflit avec la justice. Leur état d'âme anormal, leur impulsivité les pousse à des actes coupables, à des délits contre la pudeur, à des violences, à des meurtres même.

Alors le problème de la liberté s'impose au médecin non plus comme une simple question théorique intéressante, mais dramatique, émouvante, parce que de sa déposition peut dépendre l'avenir d'un de ses semblables. On le voit : en touchant à ces questions philosophiques, je ne m'égare pas sur un terrain qui n'est pas le nôtre, je reste sur celui de la médecine pratique, en face des devoirs qu'elle nous impose. J'estime que tout médecin qui a compris sa tâche doit s'intéresser à ces sujets et chercher à arriver à une solution. Elle variera, je le sais, suivant la mentalité innée et acquise du penseur, mais il est permis d'espérer le triomphe des vues justes fondées sur la biologie et la philosophie naturelle.

Page 1