‹ Les Psychoses ColibacillairesChapitre 11 sur 42 · ARR > A · texte numérisé non relu

ARR > A

A l’examen, le jour même de son arrivée, la malade est trouvée dans l’état suivant :

Immobile sur son lit, les yeux clos, avec de petits battements des paupières (sommeil cataleptique). Elle ne répond pas au début de l'examen. Quand on essayait de la mobiliser, soit au niveau des membres, soit au niveau des paupières, elle résistait.

Après de nombreux efforts d’interrogatoire, on peut lui tirer quelques mots, montrant un état confusionnel, avec désorientation dans le temps et dans l’espace. Ses réponses étaient rares et très lentes.

Elle était, en résumé, dans un état de sommeil cataleptique avec appoint confusionnel.

M. le Docteur Baruk conseille l'examen des urines avec recherche bactériologique du colibacille.

Puis M. le Docteur Baruk apprend que la malade était allée voir auparavant M. le Professeur Lévy-Valensi, il renvoie la malade à ce dernier.

La malade est alors soignée à la clinique médicale du

château de Garches, où elle entre le 9 février 1932.

(Suite de l’observation

communiquée par M. le Docteur Garand.)

Examen à l'entrée à la clinique du château de Garches.

Tableau typique. d’agitation confusionnelle. La malade ne reste pas dans son lit, elle marche dans la chambre, tente d'ouvrir les fenêtres où la porte. Elle a un faciès anxieux, égaré, elle a peur qu’on lui fasse du mal. Sa désorientation est complète. Elle ne sait pas où elle est. Elle se croit en Tunisie. Elle n’a conservé aucun souve-

nir de son voyage. Elle présente, en outre, de l'agitation.

ANR AE

Elle pousse des cris de terreur. Elle s’oppose violemment à tout traitement. Elle refuse de s’alimenter. Elle a de l’insomnie.

On institue un traitement : des bains, une médication calmante, des lavements. On lui donne une alimentation hypotoxique.

10 février. — Elle est dans le même état, elle pleure, crie, geint. Son alimentation est difficile car elle montre de l’opposition. La nuit a été très agitée.

11 février. — Même état.

13 février. — Elle présente plusieurs crises d’agitation vive. Sa confusion est complète, elle ne reconnaît personne. Elle n’a pas eu de selles. Insomnie complète, elle se promène dans sa chambre.

15 février. — Elle se montre un peu plus calme.

16 février. — Même état; nuit assez bonne.

M. le Docteur Heïtz-Boyer voit la malade, un prélèvement d’urines avait été fait le 9 février et ellés avaient été examinées dans les jours suivants. On avait trouvé du pus dans les urines, et après culture, on avait reconnu la présence de très nombreux streptocoques et de nombreux colibacilles.

Dans le sang : la numération globulaire et la formule leucocytaire étaient normales; le dosage de l’urée avait donné le chiffre de 0 gr. 27 par litre. Les réactions de B.-W. et de Hecht étaient négatives.

M. le Docteur Heitz-Boyer à la suite de l’examen d’urines prescrivait un traitement général, huile camphrée et sérum glucosé; un traitement digestif, et un traitement anticolibacillaire, vaccin par voie buccale.

Le régime alimentaire était celui convenant à une

pyélonéphrite.

9 pret:

18 février. — La malade est plus calme, pas de fièvre.

23 février. — L’agitation a presque disparu. La confusion est moindre, la malade réclame à manger.

26 février. — La malade est plus lucide, elle a pris un

ouvrage quelques instants.

1* mars.— Il existe une grosse amélioration, la malade n’est plus agitée. La confusion a presque disparu. Il reste un peu de ralentissement psychique, de la difficulté à évoquer les souvenirs. Elle se lève dans sa chambre, parcourt les journaux, converse avec son infirmière. Elle a bien reçu son mari qui lui a fait une visite.

Au point de vue physique l'amélioration est grande aussi, le sommeil est assez bon. L'alimentation normale est reprise très prudemment.

6 mars. — L'état de la malade est stationnaire. L’activité reste médiocre. Elle lit un peu.

11 mars. — La malade reprend par moment plus de spontanéité. Elle a beaucoup pleuré après la visite de son mari. L'alimentation est plus copieuse.

19 mars. — Depuis trois jours, une petite rechute est survenue. La malade manifeste de la dépression, quelques idées mélancoliques. Elle est une charge pour les autres, elle ne guérira jamais. Elle a mal agi. Il existe, en outre, une certaine obnubilation.

Le 19 mars, un examen cyto-bactériologique des urines était fait et montrait, après culture, la présence de nombreux colibacilles, pas de bacilles de Koch. De plus la malade a quelques pertes dans lesquelles on trouve, aussi, de nombreux colibacilles.

21 mars. — L'état de la malade est à nouveau satisfaisant. Elle a passé une bonne nuit. Elle commence à

sortir au parc.

NOTE à

26 mars. — L'examen d’urines montre la présence de colibacilles.

2 avril. — La malade est assez bien. Quelques éléments

dépressifs. Le sommeil et l’alimentation sont satisfaisants. Elle sort au parc. Elle s’occupe de travaux de couture, elle lit.

Les règles sont réapparues depuis quatre jours, elles ne sont pas douloureuses, mais peu abondantes.

6 avril. — L'amélioration est nette. La malade a repris une activité plus adaptée. Il subsiste d’une façon épisodique, quelques vagues idées délirantes du type dépressif, ou des reliquats d’onirisme confusionnel; c’est ainsi que, par exemple, elle s’accuse d’avoir mangé des centaines d’enfants.

13 avril. — Même état. Elle est sortie sous surveillance, pour aller à Saint-Germain.

27 avril. — La malade reprend son activité. Ses sorties sont régulières. Elle effectue des achats dans les magasins, fait des essayages.

Cependant, il survient quelques idées dépressives passagères, sentiment de crainte, de honte, idées de culpabilité, d’indignité; tout cela variable et rectifié dans les bons moments.

10 mai. — Période de subexcitation avec confusion légère. Bons moments, toutefois, entre les crises. Règles non apparues à l’époque normale.

1% mai. — Le sommeil est médiocre. La malade est toujours instable. Elle a des pertes abondantes.

17 mai. — Un examen d’urines montre la présence de nombreux colibacilles.

22 mai. — Amélioration. Apparition des règles.

ee

L’irrégularité des règles fait ordonner un traitement régulateur endocrinien.

10 juin. — L'état de la malade est satisfaisant, elle a repris ses sorties au dehors.

18 juin. — Règles.

7 juillet. — La malade sort de la maison de santé, après un mois de convalescence, elle est rentrée en Tunisie considérablement améliorée sinon guérie.

De multiples examens de laboratoire ont été pratiqués pendant le séjour de la malade à la maison de santé du Château de Garches. Les examens bactériologiques ont permis de retrouver à plusieurs reprises, la présence de colibacilles dans les urines, ainsi que dans les pertes de la malade; on n’a jamais trouvé de bacilles de Koch.

Les examens chimiques n’indiquent rien de spécial, sauf, peut-être dans un examen en date du 16 février où la présence abondante de scatol a été constatée dans les urines.

L'examen des fèces pratiqué au mois de février a montré de nombreuses colonies microbiennes dans lesquelles les colibacilles entraient dans la proportion de 70 %. En outre, de nombreuses amibes du type dysentérique ont été trouvées dans les fèces.

M. le Professeur Lévy-Valensi a reçu une lettre datée du 8 décembre 1932, du frère de la malade lequel, ainsi que nous l'avons déjà dit, est médecin, lettre que M. le Professeur Lévy-Valensi a eu l’amabilité de communiquer aussitôt à M. le Docteur Baruk.

D’après cette lettre, la malade a fait une nouvelle rechute de son état mental, et en même temps, on a constaté une nouvelle poussée de colibacillose. Voici

quelques extraits de la lettre en quéstion.

KQ

« Depuis son retour de Paris, ma sœur que nous trouvions très améliorée sinon guérie est restée nerveuse, irritable, et cet état s’est aggravé progressivement et lentement avec le maximum depuis une douzaine de jours.

« Elle présente un état qui nous inquiète : se fâche sans raison, frappe son entourage, d’autres fois elle est prise d’un fou rire violent, pleure ensuite, se plaint qu’on la malmène, accuse les siens de la martyriser, en particulier ma mère qu’elle maudit, insulte et rend responsable de tous ses malheurs. Elle est capricieuse à l’excès, méchante et querelleuse. Maïs, caractère particulier, aucun de ces symptômes ne dure d’une façon continue et dans ces périodes d’agitation, elle répond avec assez de précision aux questions qu’on lui pose et se souvient de tout ce qui s’est passé.

« Habituellement ces périodes d’excitation apparaissent 6 à 7 jours avant l’apparition des règles pour s’atténuer progressivement après; depuis son retour, elles augmentent chaque mois d’intensité et ont atteint ce mois-ci un degré considérable... »

« Les nuits pendant les cinq jours qui ont précédé les règles ont été sans sommeil, et ce n’est que le 2 courant, date de leur apparition, et grâce, peut-être, à d’assez importantes quantités d’un calmant, que notre malade à pu dormir un peu. Vers la deuxième moitié de la nuit, elle a assez souvent dés cauchemars qui,

presque toujours, présagent des journées agitées.

« L'examen somatique, me semble négatif. Les pertes

vaginales sont importantes, il n’y a pas de constipation grâce à de l'huile de paraffine qu’on lui fait prendre

assez régulièrement. La culture des urines recueillies

DT" ete

« aseptiquement a montré l’existence de colibacilles, il y « a un mois, mais il n’y a ni pus ni albumine. » Aux dernières nouvelles, l’état de la malade s’est de

nouveau amélioré.

L'observation de M. le D' Garand, presque au jour le jour, permet de suivre l’évolution de la maladie.

Il est frappant de constater que l’état mental de la malade est parallèle aux poussées colibacillaires :

Au moment de son entrée à la Clinique médicale du château de Garches, la présence de nombreux colibacilles est constatée dans les urines, en même temps que la malade présente un syndrome confusionnel complet avec agitation.

Aux environs du 19 mars, une poussée de colibacillose correspond encore à une rechute du point de vue psychique, après une phase d'amélioration nette.

De même, vers le 10 mai, on a une légère rechute accompagnant une nouvelle poussée colibacillaire.

Enfin, la nouvelle reprise des troubles psychiques, signalée par le frère de la malade correspond encore à une nouvelle poussée de colibacillose.

La courbe de température présente quelques clo-: chers qui semblent céder après avoir pratiqué des lavements.

Le poids de la malade a augmenté régulièrement, sauf quelques chutes semblant correspondre aux poussées colibacillaires. Le poids de la malade a passé de

53 kgr., au mois de février, à 62 kgr. 1/2, au moment

ENS à VAR

de sa sortie de la clinique médicale du château de

Garches.

OBSERVATION II

(Communiquée par M. le Professeur Henri Claude.)

Mme L.., 28 ans, pas d’antécédents héréditaires notables, pas de troubles nerveux ou mentaux. Plusieurs frères et sœurs : une sœur aînée morte de fièvre typhoïde pendant la guerre. Antécédents personnels : pas de maladies graves; toujours très émotive et très sensible depuis les chocs moraux qu’elle a éprouvés pendant la guerre étant en pays envahis, vivant au milieu des Allemands. Plus tard, évacuée des pays envahis en France, elle a également souffert de l’absence de ses parents. Vers 15 ans, a été atteinte de quelques phénomènes névropathiques : scrupules, doutes, hésitations, a cru qu’elle “devait entrer au couvent, en a été dissuadée par son directeur de conscience. |

Pendant toute sa vie de jeune fille, Mme L... se montrait d’un caractère gai, très ouverte, très franche, nullement repliée sur elle-même. À reçu une instruction suffisamment étendue, pratiquait au point de vue religieux mais sans exagération. Se faisait remarquer par sa bonté. S’est mariée en 1925, sans qu'aucune ombre ait jamais existé dans sa vie conjugale. S’occupait activement de sa maison sans négliger ses occupations antérieures, œuvres de charité, culture musicale, exercices physiques de toutes sortes.

C’est en 1926, au début d’une grossesse, qu’elle com-

mença à présenter des symptômes de pyélonéphrite coli-

bacillaire qui nécessita des lavages vésicaux et même un cathétérisme urétéral. Son état général s’aggrave, fièvre, tendances confusionnelles qui aboutissent rapidement à un véritable état délirant et à un accouchement prématuré à 5 mois. Par la suite, persistance de l’état fébrile, délire, confusion, indifférence complète aux événements, ne s’est même pas doutée de son accouchement et de la disparition de l'enfant.

C’est alors que nous avons l’occasion de l’examiner, en novembre 1926 et l’aspect clinique est celui d’une démence confusionnelle. La température est tombée, mais il persiste un état de confusion avec désorientation, incapacité de répondre à aucune question, mutisme ou verbiage incohérent, inaffectivité absolue à l’entourage, indifférence aux événements, gestes amorphes, insomnie, faciès inexpressif. Le diagnostic est hésitant entre une encéphalite toxi-infectieuse ou une démence post-confusionnelle. Cet état se prolonge encore environ six mois, puis une détente se produit et vers le mois de mai 1927, l'amélioration est assez prononcée pour que la malade puisse quitter son milieu familial et venir suivre un traitement à Paris. A cette époque, le tableau est plutôt celui d’un état confusionnel post-infectieux. Toutefois, on remarque déjà une certaine attitude figée, une mimique absolument nulle, une très grande lenteur dans l’idéation et une indifférence assez prononcée. Mais ce qui frappe surtout, c’est une amnésie de fixation in: tense avec fabulation. La malade est incapable de se souvenir d'aucun des événements qui se passent dans la journée; désorientée sur le temps, elle est complètement indifférente à son changement de milieu dont elle ne se

rend pas compte. Elle accepte tout ce qu’on lui dit,

lorsqu'on lui demande des renseignements sur une promenade imaginaire qu’elle a faite, ou sur les visites de personnes qu’elle n’a pas vues, elle croit à la réalité de ces faits et ajoute même certains détails à ce sujet. Cette apparence de syndrome de Korsakoff ne s’accompagne pas d'ailleurs de symptômes nets de polynévrite; la marche se fait dans des conditions normales, les différents mouvements segmentaires subsistent; il semble que l’on puisse mettre en évidence certaine sensibilité à la pression des nerfs, mais il n’y a pas de troubles de la sensibilité cutanée et les réflexes tendineux qui sont un peu affaiblis sont pourtant nettement décelables. Il n’y a pas de douleur spontanée ni de phénomènes d’engourdissement ou de brûlure aux extrémités. L’amnésie persiste ainsi pendant des mois, rendant la surveillance autour de la malade absolument nécessaire; elle est incapable, en effet, de s’habiller elle-même, de prendre soin en aucune façon de sa personne, elle reste complètement indifférente à sa situation; elle n’a aucun souvenir des événements passés, elle accueille toutefois son mari et sa famille avec plaisir mais ne souffre pas de leur absence. L'examen des urines montre qu’il existe toujours des colibacilles et des fermentations ammoniacales; la température est constamment aux environs de 38°, et descend rarement le matin à 37°6 ou 37°8. Ce tableau assez monotone ne se modifie guère avant la fin de 1927. On est frappé de plus en plus par l'attitude figée de cette malade qui, dans la marche, ne présente pas les mouvements pendulaires des membres supérieurs, qui s’avance tout d’une pièce, regardant fixement devant elle et sans tourner la tête; les gestes sont lents ainsi que la parole

qui est monotone; il n’y a pourtant pas de phénomènes

Page 1