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88 LES PUISSANCES DEVANT LA RÉVOLTE ARABE Arabes nomades du Nedjed, du golfe Persique, de
la mer Rouge n’ont voulu reconnaître les Turcs comme les vicaires légitimes de Mahomet.
On se rappelle les exploits des Wahabites, les tentatives de Mehemet-Aly pour enlever la dignité de pontife au sultan Mahmoud et celle du Mahdi du Soudan égyptien. Aujourd’hui c’est le chérif du Yémen, Mahmoud-Ÿahia, véritable descendant du Prophète, qui réclame ce titre de calife.
Tous ces faits montrent combien le califat politique et religieux est une institution défectueuse. Aussi les chefs du mouvement arabe actuel ont-ils parfaitement compris l'intérêt de leurs pays et celui de lislam en soulevant la question du califat.
Ils veulent fonder un sultanat exclusivement politique et constitutionnel. Ils ont mis aussi en tête de leur programme l’engagement de donner à l'Islam un calife religieux universel qui sera en même temps souverain temporel d’un petit État entièrement musulman renfermé dans les limites actuelles du vilayet du Hedjaz, depuis le golfe d’Akaba jusqu’à la province de l’Assir. Ce programme serait légèrement modifié si Mahmoud- Yahia se proclamait souverain du Yémen et du
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Hedjaz et commandeur religieux de tous les Croyants.
Dans tous les cas, le califat actuel, tel que les Turcs veulent le comprendre, est très défectueux par sa forme et par sa base, puisqu'il ne repose sur aucun précepte coranique. S’il a été de quelque utilité durant les règnes des trois premiers califes Abou-Bekr, Omar et Osman, la suite de son existence n’est que la preuve, longue et péremptoire, du vice de son institution.
LE CHÉRIFAT
côté du califat existe une institution spé- A ciale, celle du chérifat de la Mecque, à peu près ignorée en Europe, tant au point de vue de son caractère religieux qu’au sujet de ses rapports politiques avec le gouvernement turc.
Sous les quatre premiers califes, dont la résidence était Médine, ainsi que sous les Ommiades, installés à Damas, le gouvernement du Hedjaz et des villes saintes, Médine et la Mecque, dépendait directement du Commandeur des Croyants.
Celui-ci déléguait ses pouvoirs à des agents qui lui inspiraient confiance et en qui il trouvait les qualités nécessaires pour être gardiens des sanctuaires de l'Islam et pour gouverner les compatriotes du Prophète d'Allah.
Sous les Abbassides de Bagdad, la province sacrée demeura assez étroitement dépendante du
L’ARABIE POLITIQUE 91 pouvoir central jusqu'en 1034, c’est-à-dire Jjusqu'à l’époque où le Commandeur des Croyants devint un instrument docile entre les mains des prétoriens turcs.
À cette époque, la famille chérifale des Oulad- Mohamed-el-Alaoui, de la tribu des Koreischites, à laquelle appartenait le Prophète, qui avait déjà réussi à conserver le gouvernement du Hedjaz pendant un laps de temps assez long, comprit la faiblesse et l'impuissance du pouvoir central et se déclara indépendante. Les croisades et Îles guerres violentes qui occupèrent les souverains musulmans de l'Égypte et de la Syrie, ainsi que les intrigues de harem des femmes circassiennes et des eunuques qui déposaient ou assassinaient les califes de Bagdad, détournèrent l’attention de cette émancipation. Pendant quatre siècles, jusqu’en 1517, les chérifs de la Mecque demeurèrent libres.
Sur ces entrefaites, le Sultan ture, Sélim [°", se fit céder le titre de calife par le dernier Abbasside en prison au Caire. Il n’osa pas attenter aux prérogatives ni à la souveraineté du chérif du Hedjaz. Il lui demanda seulement de prononcer son nom dans les prières publiques du vendredi
comme « Emir-el-Mouminine » (Commandeur des Croyants). Le chérif ne refusa pas de faire cet acte de soumission platonique, et les principaux membres de sa famille reçurent de nombreux présents et furent comblés d’honneurs.
Depuis cette époque jusqu’en 1815, les chérifs de la Mecque demeurèrent complètement indépendants. La Porte se préoccupait peu des affaires du Hedjaz. L’ordre de succession au pouvoir chérifal était peu régulier; selon le prestige et la puissance des prétendants, on adoptait le droit d’aînesse ou celui de lâge.
En 1796, la puissante tribu des Aneyzeh, du Nedjed, se convertit au wahabisme et soumit toutes les autres tribus de l’Arabie centrale, de l'Euphrate, du golfe Persique, de l’Oman. Elle forma, comme nous l’avons vu, un immense empire et menaça le Hedjaz.
Le chérif Galeb-ibn-Massad embrassa la même doctrine et se reconnut le vassal d’Ibn-Séoud. Grâce à cette alliance, les autres Arabes du Yémen et de la Syrie allaient se déclarer contre les Turcs ; Bagdad et Damas avaient été déjà rançonnés par les Aneyzeh. Effrayé et impuissant, le sultan Mahmoud chargea son puissant vassal d'Égypte,
Mehemet-Aly, de reprendre les villes saintes, d’écraser le wahabisme et, par conséquent, l’esprit national qu'il représentait.
En 1815 seulement, les Égyptiens purent déloger les Aneyzeh du Hedjaz. Le chérif Galeb-ibn- Massad accueillit favorablement les généraux du vice-roi et se déclara de nouveau le vassal des Turcs.
Mehemet-Aly, craignant que cette soumission ne cachât une ruse, fit saisir le chérif par trahison et l’envoya à Constantinople. Galeb-ibn-Massad fut relégué à Salonique où 1l mourut en 1816.
La Turquie commença alors une campagne sourde, mais systématique, pour supprimer les chérifs et réduire le Hedjaz au rang de simple province turque. Elle nomma le chérif Yahia en remplacement de son cousin Galeb.
Le nouvel émir de la Mecque sentit le danger et entretint des rapports secrets avec les wahabites et les Arabes de l’Assyr et du Yémen, en vue de chasser les Turcs et les Égyptiens de la péninsule arabe, de la Syrie et de la Mésopotamie.
De son côté, Mehemet-Aly faisait espionner Yahia par le neveu de ce dernier à qui il promettait sa succession. Indigné, Yahia assassina
9% LES PUISSANCES DEVANT LA RÉVOLTE \RABE lui-même son neveu à coups de eo dans l'intérieur de la grande mosquée de Kaaba (Bat) et se retira ensuite au milieu de la puissante tribu. des Beni-Harb.
Mehemet-Aly donna l'investiture du chérifat à un autre descendant du Prophète, Mohamed-ibn- Aoun, et lui envoya 3 000 hommes de troupes:
pour l'aider à s'installer à la Mecque.
Assiégé dans Taïf, Yahia essaya de s'échapper et de se réfugier dans l’Assyr ; mais 1l fut pris par un régiment de cavalerie égyptienne. Il mourut en exil au Caire (1838).
À cette époque, Mehemet-Aly occupait la Syrie et, agissant pour son propre compte, voulait étendre sa domination sur toute l'Arabie.
En 1839, l'armée égyptienne subit un grave échec dans l’Assyr. Le général Kourschid-pacha, soupconnant Ibn-Aoun d'être de connivence avec les insurgés, le dénonça au vice-roi. Appelé au Caire, Ibn-Aoun fut gardé prisonnier.
En 1840, après avoir été obligé d’évacuer la Syrie et le Hedjaz, et afin de créer des difficultés à la Porte, Mehemet-Aly fit relâcher Ibn-Aoun et lémir wahabite Fayssal-1bn-Tourki.
Rentré à la Mecque, Ibn-Aoun fut reconnu
comme chérif dans le Hedjaz. De son côté, le roi du Nedjed remonta sans difficulté sur son trône.
Inquiet à juste titre de la mise en liberté de ces deux importants personnages, le Sultan s’empressa de nommer un gouverneur général pour le Hedjaz, afin de contrebalancer le pouvoir du chérif et de surveiller les intrigues de Fayssal.
À partir de ce moment, nous assistons à une lutte sourde mais violente entre la mouche et l’araignée, c’est-à-dire entre la Porte qui veut envahir le Hedjaz et l'Arabie tout entière, et le chérifat qui veut maintenir l'intégrité de son pouvoir, sauver l'indépendance de l'Arabie Heureuse et du Nedjed, et empêcher l’étouffement de l'esprit national arabe demeuré intact dans ces parties de la péninsule. Toutefois, les Turcs ne pouvaient recourir à la lutte armée contre les tribus indomptables de ces régions ; ils risquaient de compromettre leur domination en Syrie et de provoquer une haine religieuse au moindre acte de violence tenté contre les villes saintes et les descendants de Mahomet. Ils se servirent de leurs armes ordinaires : la trahison.
Le premier valy turc, un certain Osman-pacha, n’osa pas s'installer immédiatement au milieu de
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ces tribus belliqueuses et jalouses de leur indépendance. Il résida à Djeddah, sur le littoral, et noua des intrigues avec les différents chefs des tribus. Il parvint, grâce à ce moyen, à fortifier Yambo, le port de Médine, et à y établir une petite garnison. Îl voulait aussi se rendre maître de la route de Djeddah à la Mecque en installant des postes militaires. Il réussit à construire un petit fortin dans le village de Rabegh.
Le chef d'une fraction des Beni-Harb, à qui ce village appartenait, le cheik Roumi, protesta et réclama une forte indemnité en argent. Sur le refus du valy, il assiégea Rabegh qui capitula vingt-quatre heures après. Roumi laissa partir la garnison, mais s’empara de toutes les munitions et des approvisionnements.
Osman-pacha acheta la paix et, à cette occasion, invita le chef arabe à Djeddah où il lui fit un accueil splendide. La maison la plus considérable de la ville avait garanti l'inviolabilité du cheik et les Turcs n’osèrent rien tenter contre lui.
Mais, quelque temps après, le valy chargea un de ses officiers anatoliens, Osman-Kourdi, de tuer le cheiïk et toute sa famille. L'émissaire turc
invita le chef arabe et les siens à une grande fête, sous des tentes, aux environs de Koulays. Après le repas, les cordes des tentes furent coupées et les invités (une trentaine) furent tués à coups de fusils. Le vaillant cheik roumi put toutefois se traîner en dehors de la tente et expira en criant : « Encore une trahison turque ! ».
Cet acte inqualifiable souleva toutes les tribus du Hedjaz contre les Turcs qui débarquèrent un régiment de réguliers à Djeddah (1848). Devant cette menace, excités secrètement par le chérif Ibn- Aoun, les Arabes interdirent le passage à tous les pèlerins de la Mecque. Une forte expédition fut envoyée de Djeddah pour dégager Médine (1850) : réduite de moitié pendant la route, elle fut battue et le gouvernement ottoman dut acheter au poids de l’or une paix honteuse.
Décidée à donner un coup décisif à l'esprit d’indépendance des Arabes, la Porte résolut de s’emparer de celui qui était l’âme de la révolte, du chérif Ibn-Aoun, dont les richesses et le prestige augmentaient chaque jour. Profitant du libre passage accordé aux pèlerins, le valy de Djeddah fit entrer subrepticement une garnison de mille hommes à la Mecque, contrairement aux anciens
privilèges violés une première fois par Mehemet- Al.
Peu de temps après, sous prétexte de donner connaissance aux deux fils du grand chérif du firman d’investiture leur confiant la direction d’une expédition militaire dans l’Assyr, le valy les arrêta. Le même jour, le commandant de la garnison de la Mecque cernait la maison d’Ibn-Aoun qui ne put se défendre et rejoignit ses enfants à Djeddah, d’où il fut envoyé pour la seconde fois en exil.
Abdel-Motaleb, de la tribu des Zeiïd, fils du chérif Galeb-Ibn-Massad, dépossédé en 1815, arriva à Djeddah, où il fut reçu avec solennité et respect par le gouverneur turc et par les Arabes.
Grâce à ce changement de chérif, le valy du Hedjaz transporta à la Mecque le siège de son gouvernement. Le nouveau chérif, indigné, se retira à Taïf et, de là, dirigea une campagne sourde contre les Osmanlis. Il ne se laissa pas prendre ni tromper par les marques éclatantes de respect et par les actes de trattrise du valy et put éviter d’être arrêté.
En 1855, le Hedjaz entier se souleva. Les garnisons turques furent assiégées à Médine et à la Mecque. Le nom du Sultan ne fut plus prononcé
L'ARABIE POLITIQUE 99 dans les prières publiques. La révolte allait gagner la Syrie. Le Sultan lança alors un décret destituant Abdel-Motaleb et le remplaçant par le vieil Ibn-Aoun. Une armée turque composée de plusieurs régiments de cavalerie et d'infanterie fut expédiée contre Taïf pour s'emparer d’Abdel- Motaleb et fut battue. Malgré cet échec, la Porte fit installer Ibn-Aoun à la Mecque et opposa les deux chérifs l’un à l’autre.
En 1856, Abdel-Motaleb fut pris par trahison et exilé à Salonique.
En 1858, mourut Ibn-Aoun qui fut remplacé par son fils, Abdalla-Ibn-Aoun.
En 1859, le valy Mostafa-Scodrali-pacha, célèbre dans les fastes de l’Albanie, ayant remplacé Namyk-pacha, voulut se rendre directement de Yambo à Médine, puis de là à la Mecque, et faire ainsi un acte d’autorité sans précédent. Les Arabes se soulevèrent et l’obligèrent à rétrograder en toute hâte, quoiqu'il leur eût payé de très fortes sommes.
A partir de 1860, les valys turcs du Hedjaz commencèrent à intriguer fortement dans l’Assyr et dans le Yémen, où ils établirent en 1872 un
gouvernement nominal et précaire.
Ayant remarqué que le chérif Abdalla était de connivence avec les émirs de l'Assyr, le Sultan le destitua en 1876 et le remplaça par son frère Houssein. Ce dernier, ayant adopté la même ligne de conduite, fut assassiné à Djeddah en 1879 et remplacé par Abdel-Motaleb, revenu exprès d’exil.
Le vieux chérif, ayant recommencé ses intrigues contre la Porte, fut révoqué de nouveau en 1881 et remplacé provisoirement par Abdalla. Enfin, celui-ci, déposé à son tour, eut comme successeur Aoun-Errafik qui vient de mourir mystérieusement à l’âge de soixante-quatorze ans, après un règne de vingt-trois ans.
Le valy turc profita des trois derniers changements de chérifs et du désordre qui en résulta pour mettre une garnison d’un bataillon à Taïf dont il fit sa résidence définitive et d’où il surveilla l’Assyr, le Yémen et même le Nedjed.
Aujourd’hui, l’envahissement des Tures dans le Hedjaz est complet, puisque les cinq principales villes, Djeddah, Yambo, Médine, la Mecque, Taïf, possèdent chacune une garnison plus ou moins nombreuse, Cependant, il convient de remarquer que l'autorité du valy ne s’étend pas en dehors des villes fortifiées. Les tribus vivent dans
la plus complète indépendance. Elles n’admettent ni la juridiction des tribunaux ottomans, ni la
conscription; elles ne payent pas limipèf &tfor- ©?
cent même le gouvernement ture ’à leur :verser-. :. : -
des sommes considérables toutes’ ‘fes ‘fofs’ qu'ün ‘" "”
pèlerinage ou qu’une caravane doit traverser leurs territoires respectifs.
Cet argent n’est pas destiné à empêcher le pillage, ainsi qu'on pourrait le croire à tort; c’est un acte de souveraineté dont les Arabes sont fort jaloux. Chaque émir se considère, en effet, comme le seul seigneur du territoire qu’il occupe. Il exige le droit de passage, moins pour se créer des revenus que pour exercer et défendre son indépendance. Il suffit que ce tribut ne soit pas versé une seule fois pour que les Arabes se révoltent et ferment la route aux caravanes et aux pèlerins.
En outre, il est absolument interdit aux soldats turcs de traverser le pays, même en payant. C’est seulement en profitant des pèlerinages et des caravanes que les troupes peuvent se déplacer d’un poste à l’autre.
Dans l’intérieur des villes, les agents du Sultan n’exercent aucune autorité réelle. Le chérif, seul, rend la justice d’après le droit religieux en ma-
tière civile, et d’après le droit coutumier en matière criminelle. Il administre les villes saintes et.les saactüaires de l'Islam. Les représentants du