CHAPITRE IX
Dans une petite pièce semblable à un caveau Guy lisait sa pièce aux interprètes et au directe u Vaurin.
11 y avait Flamine, longue, flexible et blonde comme la chanteuse Heldy, il y avait Gaboureau, taillé en bougnat, la mâchoire d'un bull, les yeux glauques d'un Franc ripuaire, il y avait Mandre, une silhouette de ruFiian aux dents de chien, la vieille Matarre à la tète cubique, deux ou trois comparses, et Vaurin qui soufflait comme un hippopotame après une trop longue plongée.
Touran assistait à la lecture, et il semblait probable qu'il se mêlerait des répétitions ; il n'avait pas do passion plus vive et, par une sorte de génie diabolique, il savait terrifier et dresser les acteurs.
Les auditeurs prenaient on ne sait quel air vague, énigmatique et juridique. Touran écoutait avec sévérité et Guy lisait admirablement.
— Vous lisez trop bien ! lit Gaboureau après le premier acte... C'est plutôt gênant. Pour moi, la bonne lecture exige une voix blanche.
Flamine avait les yeux luisants :
— Ça ne me gêne pas! dit-elle... Au contraire. On a beau faire des effets... je ne m'y laisse pas prendre. Tandis qu'une voix blanche m'engourdit, casse mon attention, et ne me permet plus de distinguer le bon du mauvais...
Les autres hochaient la tête, encore plus énigmatiques.
— Continuons! grommela flegmatiquement le directeur.
Guy lut le second acte avec un rien de consternation. Il essayait de susciter sinon l'enthousiasme, du moins un peu de chaleur. Acteurs et actrices se gardaient de tomber dans le piège... Chez Gaboureau et chez Flamine, c'était un principe. Si la pièce devait tomber, ils ne voulaient avoir aucune part à l'insuccès.
Le second acte lu, Bargance fît une pause et considéra l'auditoire. Vaurin se décida à dire :
— Il y a du bon... Seulement, la grande scène entre Corisandre et le commandant me semble longuette.
— Je ne trouve pas, dit sèchement Flamine.
— On pourrait même ajouter quelques répliques pour le commandant, insinua Gaboureau... 11 se laisse un peu trop clouer le bec par la petite...
— Et Flamine en prend trop pour son grade, hein! fit sarcastiquement Touran. Sois paisible,
mon vieux Gabour... le commandant aura sa revanche au troisième. Pour votre gouverne, mes petits, ce deuxième acte est superbe... S'il est bien créé^ le succès est au bout!
— Ah! non, riposta nerveusement Flamine... faut pas! C'est du bon théâtre, oui... Mais ça ne prouve rien. Le public est le public : j'aurais beau y mettre du génie, ça plaira ou ça ne plaira pas !
— Je vous dis que ça plaira ! affirma férocen>ent Touran... si la mise en scène est bonne... et si les acteurs ont la manière!...
Malgré ses défaites incessantes, Touran gardait une autorité bizarre sur le monde du plateau : on reconnaissait son flair pour les autres ; tous redoutaient ses coups de croc.
— Tout de même, insinua Gaboureau, qui gardait la trace de mots cuisants... on ne peut pas nier la veine !
— Si une bombe crève la toiture, le soir de la première... grogna Touran,
— Mesdames et messieurs, n'oublions pas la lecture! intervint le directeur.
Le troisième acte était vif, tendre, humoristique et optimiste. Malgré eux, Flamine et Gaboureau dont les rôles étaient éblouissants, manifestèrent une espèce d'approbation.
La vieille Matarre exclama :
— Ça serait dégoûtant si ça n'avait pas de succès.
— Sans doute ! Sans doute ! acquiesça Vaurin avec froideur. Peut-être un peu trop de littérature!
— Pas de littérature pour un souî rétorqua Touran. Des jolies phrases, oui, mais nature... aucune épithète précieuse... pas de retournements de poignet... et une telle clarté que le publie ne verra pas la différence avec l'ignoble jargon d'un Sardou ou d'un d'Ennery... Marchez droit, Vaurin... Qaant à vous autres, si vous ne savez pas vous tailler en plein cuir les bottes de sept lieues du succès, vous êtes des andouilles !...
— La veine... la veine, insista Gaboureau.
— Elle est inscrite sur le visage de ce jeune bougre ! fit Touran avec un rire de jalousie.
— Nous répéterons la semaine prochaine !
— Ah! soupira Guy... je n'y serai plus... je reprends ma bagnole.
Flamine darda vers lui un regard fauve, où étincela ce goût de la mort qui était en elle.
— J'y serai, moi ! dit Touran quasi menaçant.
Gomme le jour où il diVaLÏt imposé la. pièce, Touran sortit en s'appuyant sur le bras de Guy.
— Je crois qu'ils s'évertueront! dit-il. Gaboureau est presque aussi content de son rôle que Flamine... Ce qui ne les empêchera pas de vous embêter pour des suppléments de confiture...
Il marchait plus péniblement encore que naguère; son teint avait une vilaine couleur de soufre et de safran.
— C'est vrai que vous repartez? demanda-t-il avec un mélange de sympathie et de férocité, car
il ne lui déplaisait pas, condamné lui-même à mort, de voir la jeunesse menacée par l'aile sombre.
— La semaine prochaine.
— Toujours là- haut? lit l'autre, en montrant le ciel.
— Là-haut... Avec mon pied qui cloche un peu, je ne pourrais pas descendre...
— La vie!... Qu'il y ait des gens pour n'en pas voir l'horreur je le conçois... mais des gens pour la défendre consciemment... c'est de la quintessence de stupidité... La vie, un repas uniquement donné pour le faire vomir... des plaisirs créés pour finir en tortures ou en épouvantes... la jeunesse pour faire de la mort... et la beauté pour finir en laideur !... Mais revenons au mérinos !
Il s'arrêta un moment pou^ regarder défiler des soldats britanniques, belges et portugais :
— La pièce demandera quelques légères retouches... Si vous voulez, je vous les signalerai... vous verrez ensuite.
— J'accepte vos décisions les yeux fermés. Vous ne saurez jamais quelle afTec5ion j'ai maintenant pour vous... et quelle conliance en votre iugement.
— Vrai, mon petit?
Une espèce de douceur passa sur l'amer visage, tout de suite suivie d'une sardonique tristesse :
— Gomme ça me ferait plaisir, si je ne devais pas claquer bientôt.
— Vous ne mourrez pas !
— Vous faites bien de me le dire.- Mais je ne suis pas de ceux que visite l'illusion. Laissons mon cadavre I... Je voulais encore vous donner un conseil... prenez garde à Mauricette ! Elle a lu votre pièce, chez Vaurin... elle s'est hypnotisée... -elle veut absolument enlever le grand rôle à Fiamine...
— Elle n'y arrivera point!
— Croyez- vous? Mauricette a réussi des tours de force plus étonnants. Elle va mobiliser les hommes et les éléments... Vaurin d'abord, qui fait ce qu'elle veut... et que je suis peut-être seul à pouvoir dompter... Flamine elle-même, à qui on fera des promesses folles... Vous-même sur qui ellfe essayera son sexe...
— Tout de même, maître?
— Vous croyez que je fais de l'hyperbole. Vous verrez. Mauricette c'est un petit léopard... une âme absolument sauvage... avec toutes les séductions et les pires raffinements... Une de ces petites femmes qui jadis se délectaient à voir rôtir des sorciers, des hérétiques ou simplement des criminels et qui, pendant le supplice, se livraient au premier venu... Je me charge de Vaurin... je conseillerai Flamine qui, d'ailleurs, quand elle s'y met, sait tailler des croupières, même aux Mauricette. Métiez-vous de vous-même.
— Elle ne viendra pas me violer !
— C'est justement ce qu'elle fera... Et ne croyez pas qu'on puisse faire Joseph... toutes
ses victimes en redemandent I Vous voilà averti.
— De ma défaite? fit presque anxieusement Guy.
— De préparer la résistance ! Aucune faveur ne doit compter... Vous payerez la bête en fleurs... en bijoux... mais fichtre pas par votre destinée... Car si Mauricette remplaçait Flamine, n'en doutez pas une seconde, vos débuts seraient fichus...
— Diable ! grommela Guy, impressionné et tout de même un peu incrédule.
— Connaissez-vous la date exacte de votre départ?
— Dans dix jours, je pense.
— Bon. Peut-être pourrez-vous vous défiler... Si vous venez aux premières répétitions, je serai là. Tâchez d'être chez vous le moins possible, et fuyez les tnilieux contaminés... Vous ne serez en sûreté que dans votre coucou!...
— Je suppose qu'il exagère? se dit le jeune homme lorsqu'il eut quitté Touran. Pourtant, je me rappelle...
Des potins défilèrent, oti Mauricette jouait un rôle invariablement rosse, équivoque ou corrupteur...
Sa pensée divergea. Paule et Diane chassèrent la hantise de Mauricette. Elles avaient fait de son long congé de convalescence un conte féerique et décevant. Par une fatalité inquiétante, les deux aventures demeuraient en suspens. Diane était au chevet de sa mère malade, peut-être mourante, en
Bourgogne. Paule continuait son jeu ambigu, et l'exagérait, pour des raisons que Guy entrevoyait confusément.
Il n'avait pour elle aucun sentiment tendre; souvent il l'exécrait. Mais elle excitait une sensualité farouche, presque tragique, en même temps que les plus poignantes jalousies, étant de ces femmes qui évoquent continuellement le rival, dont chaque geste fait entrevoir des aventures cachées et dont la voix, le sourire, la bouche évoquent la duplicité.
^- Elle doit aimer la trahison î fit- il avec rage. Elle doit avoir besoin de deux amants pour les tromper l'un par l'autre... C'est l'étrangère des Proverbes... qui demeura toujours l'étrangère. Aucun homme ne la dominera!
11 haussa les épaules, agacé par ses propres paroles :
— Qu'importe ! Je ne tiens pas du tout à la dominer. Ça me serait égal qu'elle me trompe, si seulement je la possédais.
Gomme toujours, lorsqu'une temme s'est longtemps refusée, il désespérait. Pourtant, à chaque entrevue, il sentait chez Paule un désir égal au sien, mais dès qu'il la quittait, il était saisi par un découragement noir.
■ — Bien joué, après tout ! . . . J'ai ce que je mérite ! A sa place, j'en ferais sans doute autant.
Si rien de tendre ne se mêlait à l'évocation de Paule, toutes les nuances de l'amour s'éveillaient à celle de Diane... Aucune femme n'était aussi
complètement, aussi innombrablement femme. A la première rencontre, au restaurant, et surtout au baiser dans la voiture, il l'avait crue luxurieuse et perverse. Ensuite, il l'avait vue romanesque, puis douce et presque plaintive.
Dans les rencontres suivantes, d'autres traits s'étaient révélés, disparates. Maintenant, d'elle tout apparaissait possible. Elle avait sûrement mené une vie dissolue — tantôt entraînée par les sens, tantôt par les sentiments ; elle était capable de puretés virginales, de débauches frénétiques, de dévouements profonds et peut-être même d e fidélité...
Impulsive, elle savait se contenir ; sceptique ,• elle avait des crédulités et des mysticismes inattendus; pessimiste, elle passait par des crises aiguës d'optimisme.
Avec elle, tout dépendait de l'heure, de la saison, de l'âge et surtout de l'homme.
Il semblait que Guy éveillât en elle tous les possibles de la passion, de la tendresse et de l'illusion.
— Ah ! soupira-t-il, dans l'amour qui grandit pour Diane, il y a plus d'une part qui trahit Luciole... tandis qu'avec Paule... je ne touche pas au saint des saints... au culte dont Luciole est le tabernacle !...
Le remords passa comme une ombre ^et s'évanouit... Paule l'attendait à six heures; il en était quatre à peine. Il tira de sa poche un billet, qu'il relut et qui venait de cette petite femme presque
laide, Charlette Ménandre, qui, comme Paule Vironne, était sa « marraine. » Il l'avait négligée après la première visite, malgré des invitations trop claires. Elle lui inspirait une compassion tiède.
L'amour qui s'exhalait d'elle, presque religieux, s'accordait à sa physionomie médiévale. Quand il paraissait, c'était une transfiguration. Les yeux couleur lessive prenaient la couleur des mers orageuses; les joues maigres tremblaient, et il sentait une âme fine, candide, humble, en proie à tous les délires et à toutes les extases :
— Que faire? murmura-t-il... Que lui donnerais-je... si une surprise des sens... Non! il ne' faut pas... ce serait une mauvaise action...
Il relut le billet. Entre les phrases simples, il percevait une telle supplication qu'il n'y résista point :
— Ce sera pour prendre congé ! . . . Pauvre petite ! Dans le salon glauque et merise, Charlette
attendait avec angoisse. Elle savait que Guy allait repartir et elle voulait désespérément le revoir. Aucune espérance. Malgré l'aveugle suggestion féminine, elle sentait qu'elle n'éveillait point d'ardeur dans l'âme du beau soldat, et que sa faible chance avait décru de -jour en jour... Encore que cette déconvenue confirmât toute la mésaventure de sa vie, elle ne s'y résignait pas ; elle souffrait l'inutile souffrance de celles qui aiment contre l'impossible, et qui le savent.
— Il ne viendra pas... je ne le reverrai plus I
gémit-elle, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes.
Sa passion se condensa dans l'unique besoin de le revoir. Elle se jura de renoncer à toute conclusion, pourvu qu'il ne lui demeurât pas étranger, et surtout, surtout, qu'il vînt ce jour-là.
Pieuse, elle pria, avec la magnifique inconscience féminine.
— Ayez pitié. Sainte Marie, mère de Dieu, pleine de grâces... Mon désir est innocent... et je ne fais de mal à personne... priez pour moi maintenant... et à l'heure...
Elle s'interrompit, n'osant finir l'oraison. Des versets de litanie flottèrent.
Puis, elle soupira :
— Seigneur! n'est-ce pas vous qui avez mis cet amour dans mon âme? Exaucez mon humble prière...
Le timbre de l'entrée la fit se dresser comme au tonnerre d'un gong. Elle fut absolument sûre que c'était lui, et parce que ce fut vraiment lui, elle sentit sa foi s'enraciner plus profonde. Son corps trembla, ses jambes faiblirent; elle fixait sur lui ses pupilles de mer orageuse...
D'une telle agitation, il tut positivement ému :
— Je savais que c'était vous! dit-elle d'une voix rauque. Et pourtant tantôt j'avais peur de ne plus vous revoir.
Il mit un baiser sur la petite main fine mais sèche :
— Pourquoi donc?
LES rURES ET LES IMPURES 155
— Je ne sais... ou plutôt je sais que je suis si peu de chose pour vous !
Il protesta :
— J'éprouve pour vous une réelle sympathie.
— Hélas! soupira-t-elle... je m'en contenterais. Il se tut, effrayé par les ténèbres vers quoi le
mènerait cette voie périlleuse. Voyant un Baudelaire ouvert, il y jeta les yeux et lut :
Voir sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir Qu'ils viennent du bout du monde.
— Aimez-Yous vraiment Baudelaire? demanda Guy.
— Gomment Tentendez-vous?... Si je l'admire? Presque sans réserve.
Elle levait vers lui un regard intelligent et nuancé, où se marquait un sens délicat de la poésie.
— Mais vous atteint-il au fond de l'âme ?
— Profondément, quand il y atteint. Le plus souvent, non. Son art est trop indirect, trop « dandy », et même menteur... Sa vanité me cause presque de l'aversion.
— C'est vrai, dit-il... Pourtant, quoi de plus truqué que la Mort des amants? En est-ce pas moins féerique?
— Féerique, oui. Mais aime-i-on la féerie?... Il reprit à mi-voix :
Les soleils couchants
Revêtent les champs, Les canaux, la ville entière
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté!
— Ah! gémit-elle, c'est toute la nostalgie, tous les souvenirs, tous les désirs... tous les mystérieux départs vers l'impossible...
Une tristesse immense flottait, au fond des yeux pâles :
— Vous êtes poète vous-même!
— Hélas! je ne suis qu'une pauvre petite chose errante... un insecte qui se brûle les ailes.
Les prunelles avides demeuraient fixées sur le beau soldat. Elles ne déguisaient rien; elles avouaient un amour humble et violent, un^ admiration nue et tout son rêve inexaucé.
Ici, Guy savait bien qu'il n'avait qu'un geste ;i faire. Une pitié troublante lui envahissait la poitrine, une langueur où pouvait naître le désir. Mais que donnerait-il à cette femme? Quelle nostalgie ne laisserait-il point — inutilement — sans joie pour elle ni pour lui!... Parce qu'elle était si sincère, il lui répugnait de ne lui dispenser que la caresse du passant, caresse de soldat à l'hôtesse d'un jour.
Il chercha à faire dévier la conversation, mai^ ne trouvant aucune issue, malgré lui il demanda ;
— Vous n'êtes pas heureuse?
— Mon Dieu! fit-elle tout bas, ai-je le droit de me plaindre? Combien d'autres ne connaissent que la misère, l'incertitude du lendemain... la maladie!... Je suis libre... libre de mes actes, libre devant cette cruauté qu'est le pain quotidien... Et pourtant, oui, je ne suis pas heureuse... J'aurais voulu, une fois au moins, accomplir ma destinée. Pour avoir été mal mariée... trop jeune... sans amour... j'ai « trop étreint les nuées »! Oh! une seule fois ne pas être seule.
Elle parlait d'une voix entrecoupée, pleine de nuances ; il concevait vivement ce destin solitaire. Délicate, elle n'avait sans doute pas voulu des quelques hommes d'àme pesante, avec qui elle eût pu se donner les simulacres de la passion.
— Vous êtes jeune, répondit-il... et la vie...
— La vie! interrompit-elle avec véhémence. Encore quelques saisons... Je sens déjà l'ombre et le froid; bientôt la solitude sera éternelle.
L'émotion de Guy s'accroissait; la voix de Charlette, où un rythme sûr soulignait le désir, allait au fond de lui et donnait une envie tendre de consolation.
Elle se taisait, il feuilletait machinalement les pages du Baudelaire ; il lisait :
Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres!
Puis, aves embarras : \
— Vous savez que je vais repartir...
— Quand? fit-elle avec angoisse.
— Lundi ou mardi.
— Ah! cria-t-elle désespérée, je ne vous verra plus!
Elle avait les yeux pleins de larmes.
— El pourquoi? Je reviendrai...
Elle tournait vers lui un pauvre visage hagan
et affligé :
— Vous n'aurez pas môme la peine de m'ou blier... le souvenir que vous garderez sera vagiie et si indifférent! Et moi! Pourquoi vient on au monde... il vaudrait tellement mieux n'êt» pas née I...
Elle sanglotait ; sa poitrine se soulevait à grande ondes et c'est un spectacle auquel un homme rest rarement indifférent... Puis, la pitié de Guy s'ao croissait en même temps que cet équivoque élai de la chair qui se mêle sournoisement à tout émotion provoquée par la femme.
— Je vous assure que je reviendrai, promit-il. j'emporte de nos entrevues un souvenir durable... je...
Elle s'était dressée; les larmes donnaient à se yeux une grâce imprévue; toute sa personn exprimait tellement l'amour qu'elle en devenaî séduisante :
— Oh! dites... dites-le encore!
Gv)mme il était proche, elle se dressa d'un mouv(
ment convulsif, elle se suspendit à lui, et sa bouch implorait le baiser. 11 ne résista plus, il la prit pleins bras... Mais saisi d'un dernier scrupule :
— Un soldat ne peut rien promettre! chuchotat-il.
— Ah ! qu'importe ! cria-t-elle, avec une fereur désespérée.
II l'emporta au fond obscur du salon.
Quand ils se relevèrent, elle demeura un long noment silencieuse, pâle, grave, presque mysique. Puis, elle supplia :
— N'est-ce pas, vous reviendrez une fois encore?
— Pouvez- vous en douter?
— Non! non... pas comme ça... c'est une prouesse absolue qu'il me faut... au moins une fois... urez-le.
Il le jura.
— Vous ne pouvez pas savoir, murmura-t-elle, ;e que vous êtes pour moi... Rien que l'idée de TOUS attendre... de savoir qu'un jour vous revienirez. . . comme aujourd'hui^ ce sera le grand rêve le ma vie... le plus beau, le plus brillant... et le )lus consolant...
Il devinait que c'était vrai; que, passant d'un our, il aurait été pour cette femme autant peut- ^tre que pour Luciole.
Elle le contemplait dans l'extase, avec une naïveté de petite fille : c'était l'accomplissement l'un vœu couvé pendant des années d'amertume ui lui donnait un moment de joie suraiguë, qui ui prêtait une grâce imprévue.
Guy lui fut reconnaissant d'être si heureuse et essentit une douceur fraternelle.
Tout au fond, elle sentait que s'il n'avait pas promis de revenir, peut-être eût-elle préféré u'il mourût, tandis que maintenant, elle allait
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l'attendre avec, la plus poignante espérance ci trembler conlinuellement pour ses jours.
— Cinq heures et demie ! grommela Guy sui le palier... L'heure de Paule... Pour la première fois, elle m'attendra...
L'idée qu'elle ne l'attendrait peut-être pas passa comme une aura de catastrophe.
L'automobile ne mit pas dix minutes à atteindra le but... Quand Guy pénétra dans le salon de Mme Vironne, il eut un frémissement désa gréable : un autre visiteur était là, un sous officier tout jeune — la classe 15 — et qui, lui aussi, avait la croix de guerre. Parce que Paule avait promis un tête-à-tète, le désappointemeii de Guy se mêla de rage. Ce fut pire quand il eul dévisagé l'intrus.
C'était un garçon mince et de stature médiocri presque petite, dont l'uniforme neuf s'ajustait avec élégance. Toute femme eût trouvé charmant son visage de chérubin brun, aussi délicat qu'un visage de vierge.
Les bêtes rongeuses de la jalousie mordirent le cœur de Bargance. Il ne discuta pas la séduction de cet homme, il l'exagéra... Tout de suite, il sut que la visite durait depuis longtemps et que 1 nouveau était, lui aussi, un filleul de Mme Vironne. 11 n'y avait pas à se méprendre sur le goût que lui inspirait la jeune femme; il la regardait avec des prunelles dévorantes, et Guy sentit avec indignation qu'il se permettait d'être jaloux. Durait quelques minutes, ce fut une conversation chao-
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:ique ; un même malaise troublait les paroles des IJeux hommes ; Paule était parfaitement à l'aise, an peu ironique et presque joyeuse...
Elle finit par dire :
— Monsieur Bargance... vous m'aviez promis [uelques lignes pour mon album. Je ne voudrais pas que vous l'oubliiez... Venez que je vous insalle.
Elle le conduisit dans un étroit boudoir, ouvert ^iir une chambre d'une blancheur éclatante et, ^ur une table de citre, ouvrant un album couvert l'une reliure barbare, elle tendit un stylographe :
— Voilà, dit-elle... Je souhaite que ce soit une )ensée d en-haut..,
11 la regarda, sauvage, jaloux et haineux. Elle îut son sourire ambigu, que les lèvres rouges et es petites dents pointues rendaient cruel, et dit :
— Attendez-moi...
Il écoula décroître le bruit d'herbes froissées
lesjupes. Une fureur froide blanchissait- sa face... Le murmure de deux voix alternatives venait usqu'à lui sans qu'il pût discerner les paroles. Il îxécra plus violemment Paule qu'il n'avait jamais îxécré aucune créature :
— Un monstre !
Il griffa trois lignes sur l'album sans cesser
[l'écouter. Les voix s'abaissèrent, puis s'éteignirent.
Il se figura des choses abominables...
— Tu payes! songeait-il... Pourquoi serais-tu épargné...
Un frisselis presque imperceptible lui fitdress» la tête. Il se tourna. Paule était revenue.
Elle se tenait au seuil de la chambre blanche, comme enveloppée d'un halo.
Fasciné, il songea qu'il était juste de souffri pour cette resplendissante créature.
— C'est fait? demanda-t-elle.
Il ne put s'empêcher de dire :
— Est-il parti?
— Ce jeune homme? Oui, il est parti.
Elle l'enveloppait d'un regard sournois.
— Le jeu de la marraine! narguait-il avec rancune.
Elle haussâtes sourcils, dédaigneuse :
— C'est mesquin ce que vous dites là.
— La souffrance n'est jamais mesquine. Quand je serai absent... lui...
— Alors, c'est vrai, vous reparlez, interrompi elle avec précipitation. Quand?
— Lundi... mardi...
Elle devint très grave. Quelque chose de ténébreux et de fatal se mêlait à sa splendeur.
— Déjà! soupira-t-elle.
Il ne cessait de songer à l'autre :
— Pourquoi avez-vous fait cela?
— Est-ce que je sais? Pourquoi vous ai-je écrit à vous? Je ne vous connaissais ni l'un ni l'autre...
— Je suis jaloux! cria-t-il avec désespoir... Elle se mit à rire, puis, à pas lents, elle marcha
sur lui et le magnifique visage se pencha... Il fui
ans le parfum de lilas et d'aubépine, son être havira de passion ; il la saisit à la taille...
— Je ne croyais pas que ce serait si tôt ! balbua-t-elle...
Sa bouche répondit lentement et profondément u baiser du soldat. A travers les vêtements, il alpait la beauté de cette femme, il la discernait ussi sûrement que si ses yeux l'eussent conemplée. Elle ne se défendait plus. Chacun de ses restes fut une reddition.
Longtemps leurs lèvres demeurèrent amantes, uis la bouche de Guy se mita parcourir le visage t le cou, ce cou où se parfaisait l'effort de beauté es aïeules innombrables...
Quand il parvint à la nuque, d'un mouvement lissant et sûr, elle se dégagea... Tandis qu'il tendait les bras pour la ressaisir, elle était déjà ans la chambre blanche... Il l'y suivit... Leurs eux échangèrent le regard noir et phosphoescent de la possession.
— Que ces cheveux sont lourds î murmura- -elle en y portant les deux mains.
Les épingles tombèrent, la toison innombrable t luxueuse croula dans le dos, sur les épaules, ur les joues. La face y prenait un éclat mystéieux, qui faisait songer à ces rites nocturnes que es tribus antiques mêlaient à l'amour...
Il la ressaisit, elle accepta et rendit l'étreinte, ombre, ardente et résolue...
— J'étouffe! dit-elle en se dégageant une euxième fois.
Quand se dévoilèrent les lignes merveilleuses qui reliaient le cou, la gorge et la poitrine, et les vases sacrés, pétris de la pulpe des ileurs, des neiges pures et des nacres, forts et délicate opaques et lumineux, il fut saisi d un frém^ ment religieux... L'instinct mystique de lab' s'éleva d'abord plus profond que le désir.
Agenouillé devant cette créature parfaite, fru étincelant de l'arbre d'amour, il murmura :
— Femme divine entre toutes les femme j'adore l'aspiration éternelle vers la beauté..
Elle souriait les yeux entreclos, énigmatique terrible...
Quand il se releva, aussi glorieux que le joi où il avait abattu l'as allemand Jungbluth, il se remit à la contempler. Il n'avait plus aucun'^ rancune. Il lui pardonnait, avecdévotion, l'atteni cruelle, les épreuves ambiguës, les jalousies < les doutes qu'elle avait volontairement suscité Il se disait, avec l'antique Aède :
— Quels sacrifices ne vaut pas une tell femme !
Encore qu'une volupté ardente »..>tc.i ,*,i chacune de ses libres, rien de pervers ne se mél; à son culte. Il adorait en elle, sous sa forme plus parfaite, tout l'Art que l'homme a créé par la beauté de sa compagne, il vénérait l'insatiaiilt* aspiration millénaire, l'effort obstiné à tirer i. l'existence misérable une consolation magique, une fable supérieure, à quoi la femme seule "" ■♦ conférer une réalité fugitive.
Elle demeura quelque temps immobile, avec le ;ens aigu de cette admiration.
\ncune femme n'avait plus le culte de sa )eauté, et n'en connaissait mieux les ressources... 'est pourquoi elle ne l'offrait jamais sans 'attente et sans la souffrance... Une intuition ûre lui enseignait que le don doit être chèrement icheté, et qu'il faut que l'homme n'ait jamais de ertitude.
— M'aimez- vous un peu ? chuchota-t-elle enfin, rejetant la crinière luxueuse.
— Je serais indigne de tout amour si je ne vous iimais pas !
Il la couvrit de baisers fervents et pieux comme des prières. Il plongeait son visage enivré dans a chevelure, oij l'odeur de lilas et d'aubépine mêlait l'àme des forêts.
— Vous m'en avez voulu quelquefois? repritelle. Me pardonnez- vous?
— Ah! je sais bien que c'était nécessaire... je sens que vous me ferez souffrir encore... Si je vis!... Dans les pires moments de détresse, de découragement et de jalousie, j'ai compris que vous ne pouviez pas faire autrement I
— N'est-ce pas?exclama-t-elle.
Elle le regarda avec une prédilection plus
vive; il était le seul qui eût compris...
— Alors, dit-elle, vous ne m'oublierez point? -^ Est-il possible qu'on vous oublie?
Elle eut de nouveau son sourire ambigu, avec
4es nuances nouvelles; elle savait bien qu'on ne
l'oubliait pas, et qu'elle ne laissait jamais aucui homme se rassasier d'elle... De tous ceux qu'elle accueillerait, la rupture ferait des exilés. Le timbre d'une pendule la fit tressaillir :
— Sept heures et demie... grands dieux... e moi qui dîne en ville!... Georgette a beau êtr( une fée...
Elle saisit la tête" de Guy entre ses petitei mains, elle lui donna un haiser impérieux, dominateur.
— Demain? supplia-t-il.
— Non... après-demain. Vous me donnerez è dîner.
Elle avait eu une hésitation, et une légère souffrance crispa la chair de Guy.
Il emportait des souvenirs si violents qu'il en avait le vertige. Le parfum de lilas et d'aubépine l'accompagnait, étrangement tenace et ravissant... La plénitude de ses sensations empêchait qu'aucune menace du lendemain parût redoutable. Une vigueur fabuleuse emplissait sa poitrine, cette vigueur de l'enfant et du jeune homme qui, aux heures exaltantes, donne l'illusion de Is toute-puissance...
Il dîna en hâte, dans un petit restaurant où î^i' chère était hne. Affamé, presque vorace, mangea avec plaisir, mais la bête seule connut la saveur des aliments ; Guy ignora complètemeni ce qui disparaissait de son assiette.
Peu à peu, l'image de Luciole s'élevait doucement à côté de l'image de Paule, comme l'étoile
Betelgeuse auprès de Sirius. En même temps, venait le regret, qui souvent avait été un remords, de son inconstance... Luciole était l'emblème de cet « autre monde » dont les plus ardents polygames ont parfois la nostalgie, monde pur, sans ambiguïté, sans mensonge et sans contrôle, où deux êtres se donnent l'un à l'autre, pour la durée si brève du pèlerinage qui va de la jeunesse à l'âge mûr...
Qu'il aurait voulu ne jamais trahir Luciole!... Mais la religion formidable de la femme avait en lui de trop profondes racines. Renoncer à jamais aux formes ravissantes qui rôdent dans les jardins ie la destinée, fuir une Paule Vironne, déesse lumineuse, aussi belle que la Gythéréenne, et plus Ijrisante, fuir une Diane, parée des grâces les plus fines de la civilisation, et qui résume dix âmes aventureuses!...
A l'idée seulement que ce fût possible, un brouillard informe flottait aur le monde, Guy sentait sécher ses os, la vieillesse l'envelopper de son suaire... Rien n'était plus. Le seul miracle s'évanouissait... Avec les femmes seulement, il connaissait le voyage des Argonautes, le Jardin aux fruits d'or, les Archipels enchantés sous les constellations du rêve... Avec elles, le sauvage mystère, qui ne donne la croissance et la force que pour aboutir à la vieillesse, à la douleur et à la mort, nous dispense des joies aveuglantes et • promet ces réalités indicibles qui, fleurissant idans nos seuls cerveaux, ne paraissent nulle part
sur la terre cruelle et dans les déserts étoiles... Sans elles, il n'y a qu'à pousser le cri sinistre de l'Ecclésiaste.
— Hélas ! songeait-il avec une sorte d'épouvante, s'il était possible que je fuie Paule ou Diane, ne vaudrait-il pas mieux qu'une bail boche me transperce le cœur? Et cependant... Luciole î
Ainsi refaisait-il, sommairement, le procès que cent morales et des myriades de livres ont laissé en suspens tandis que l'odeur capiteuse de lilas et d'aubépine continuait à l'envelopper de prestiges :
— Je ne puis, murmura-t-il avec regret... mener ce parfum chez Luciole... elle devinerait!
II monta chez lui, refit sa toilette et chassa tristement le beau parfum à l'aide de savon et d'eau de Cologne.
— Voilà! se dit-il avec un soupir... Les Musulmans ont le privilège d'échapper à ces cuisines de l'ume et du corps... Neuf heures... je ne serai pas en retard.
Luciole attendait frileusement auprès d'un beau feu de bois et de houille. Elle aimait ce mélange. Le bois avait plus de gaîté et de jeunesse, il lançait des meutes bondissantes, il perçait soudain l'étendue de flammes gouailleuses. La houille avait plus de fantaisie; elle construisait des grottes somptueuses, elle imitait les lacs au crépuscule, elle élevait des chaînes de collines dans des contrées de sorcières, elle creusait les forges profondes des Gabires.
Luciole n'était revêtue que d'une gandoura souple, épaisse, couleur d'écarlate et d'une chemise presque aussi fragile que la toile d'une araignée. Trois épingles d'or retenaient à grand'peine sa chevelure. Elle pouvait se voir dans la glace et elle savait, après tout, qu'elle était une brillante naïade ou une jolie ondine aux yeux clairs.
Le charme était sur elle, avec l'abandon gracieux, avec une fleur de jeunesse si vive qu'il faudrait longtemps pour la flétrir. Mince, mais nulle part maigre, elle était pâle, avec des ressources de sève qui la rendaient résistante à la maladie. Plus flexible que les joncs, et si fondante, sa chair veloutée donnait une impression fluide, qui multipliait la caresse.
Le feu chauffait tendrement cette.chair : Luciole en concevait des sensations troubles. Elle attendait que le timbre de l'antichambre la fît se dresser. Par intervalles, elle regardait une pendule dont chaque aiguille était un petit serpent.
Son impatience même était douce. Elle confondait avec celui qui allait venir tout ce qui valait la peine d'exister. Le jour ob. elle s'était donnée, elle n'avait gardé aucun droit pour elle-même, elle avait à jamais, sans effort et avec délices, renoncé à tout autre homme.
Elle n'éprouvait aucun besoin de faire des rêves dont Guy ne fût pas la figure brillante et essentielle. Ainsi était-il le principe de tout son bonheur, mais aussi de toutes ses souffrances.
Il n'était pas dix heures quand le timbre annonça
l'arrivée de Guy Bargance. Luciole ne lui laissa pas le temps d'entrer, elle bondit dans l'antichambre.
— Quelle est celle-là qui s*avaiic?e vêtu« d'écarlate! fit-il en pastichant le Cantique des Cantiques... Fille de prince, que ta démarche esl belle! Ton cou est de fin ivoire, tes yeux son comme les étangs... Ma douce amie, tu es redoutable comme les armées en bataille!
Ils rirent, du rire brillant de leurs jeunesses, elle, suspendue à son cou, tandis qu'il embrassait lentement cette grande chevelure où le châtain avait des reflets auburn et des moires d'ambre.
Elle répondit, car elle avait, avec lui, lu et rein le vieux livre :
— Mon bien aimé a pris la parole et m'a dit : « Lève-toi, ma grande amie et t'en viens ! L'hiver est passé, les fleurs paraissent sur la terre, le temps des chansons est venu et la voix de la tourterelle a été ouïe dans notre contrée. »
Ils se remirent à rire, puis entraînant Guy auprès du feu de houille et de sapin, elle le considéra avidement. Sous l'éclair des yeux lilas constellés d'or, il se sentit mal à l'aise. L'intuition de Luciole pénétrait en lui comme une flèche, il lui semblait qu'elle voyait distinctement ses actes.
Malgré elle, la jeune femme devinait, percevait sur lui la trace des autres femmes... jusqu'à en avoir peur. D'elle-même, elle baissa les yeux, elle se défendit de pénétrer plus avant.
— Guy... mon grand... tous mes rêves et
toute ma réalité ! se plaignit-elle. Oh! que je voudrais être sûre...
Il avait le frisson d'un coupable.
■— Sûre? balbutia-t-il.
— De ne jamais te perdre .
Il l'étreignit avec force :
— Tant que je vivrai!
— Mon Dieu! fit-elle, saisie d'épouvante.
Et l'anxiété des trahisons fit place à la détresse du départ.
— C'est vrai, mon Guy, dans si peu de jours... Ses cils se remplirent de larmes. Elle vit les
hasards abominables, les douleurs, l'horreur noire, avec cette intensité des femmes qui, depuis les origines, connurent les rongements de l'attente.
— Pourquoi as-tu voulu cela? sanglota-t-elle... Tu aurais pu...
— Non, Luciole, je n'aurais pas pu!
Il disait vrai, quoique peu d'hommes eussent autant que lui le dégoût de la guerre et la haine de la souffrance. La force qui le dominait n'était pas l'enthousiasme et ce n'était pas non plus l'instinct du sacrifice. C'était une force plus irrésistible d'être confuse et chagrine. Elle l'entraînait comme dans un cauchemar. Quand il partait en chasse, tout son être se révoltait contre l'homicide et contre le sacrifice. Il ne voulait pas mourir et il exécrait de priver les autres de vie.
Pourtant, il allait. Le froid, le demi-étouffement des altitudes symbolisaient son état d'âme. Il épiait l'étendue d'une prunelle vigilante et
misérable. Quand la circonstance était favorable, il combattait, il risquait ce corps qui lui était si cher et détruisait Tennemi à qui il ne parvenait pas à vouloir du mal.
Une seule fois, il avait connu une sorte de délire sombre, un triomphe sépulcral, le jour où il avait abattu l'as boche .lungblulh. Car celui-là avait tué trois jeunes hommes de l'escadrille, trois êtres délicieux où se concentrait Tàme française.
— .Je ne vais plus vivre! disait-elle.
— Je suis tabou, lit-il, mi-malicieux et mi-grave. Une rivale de Mme de Thèbes a lu dans ma main comme dans un livre. Ma ligne de vie est double et inaltérable. Et si je dois être blessé encore, ce ne sera pas gravement.
Il l'avait prise sur ses genoux. Elle se pelotonnait, elle levait vers lui un visage presque rassuré. Alors, devinant de nouveau les autres et cherchant à les fuir, elle éleva ses lèvres vers les lèvres de Guy. Il perçut le désir qui mouillait les yeux lilas : ce désir le saisit, chaud et fondant comme le joli corps de sa maîtresse. Il aurait voulu lutter; il lui semblait qu'il offensait Luciole en l'aimant ce jour-là. Mais il savait que Luriole était comme toutes les femmes, qu'aucun argument ne la rassurerait autant que l'argument le plus primitif.
Il la respira comme une lleur d'avril, l'attira plus près et, fermant les yeux, il la rassura.