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CHAPITRE V

Le surlendemain, il se retrouva chez MmeFerman dans le petit salon argent et turquoise, au clair de lune des lampes voilées. Le parfum Rose- France semblait plus familièrement essaimé par les coffrets de citre, d'écaille et de cèdre... L'hôtesse, enfouie dans le même fauteuil géant, revêtait déjà une apparence traditionnelle... Tout, d'ailleurs, revêtait cette apparence, et transformait les souvenirs neufs en souvenirs singijièremeni anciens.

— On dirait que j'ai vécu ici des temps san bornes, fît-il... ou plutôt dans une existence antérieure!...

Elle lit entendre son rire voilé, comme un ?;( de clarine au fond de la vallée.

— Les premiers souvenirs de votre retour vieilliront vile, dit-elle... C'est la règle.

— Vieillir n'est pas le terme juste... Au con-

traire, ils sont singulièrement jeunes... mais... voyons... un peu hiératiques... presque religieux... Vous allez rire : ce salon me donne une émotion comparable à celle de ma veillée de première communion 1

— Oh! non, je ne rirai pas... je trouve cela très touchant... Je les connais, ces rapprochements de la mémoire... Celui-ci m'est tout à fait agréable...

Ils causaient ainsi, complices d'une mutuelle temporisation dont ils savouraient à petits coups les nuances voluptueuses. Glaire épiait plus encore les fluctuations de sa propre volonté que de celle du partenaire. Par ailleurs, elle discernait mieux la fraîcheur, la santé, la vitalité du jeune homme. Lui, sentait plus profondément l'intensité de l'hôtesse et combien elle demeurait jeune par l'énergie de la chair et du sang, par une flexibilité qui variait la valeur de son corps. Quoiqu'il fût beaucoup plus impatient qu'elle, et malgré sa jeunesse, il admettait les bénéfices de l'attente, et les aurait goûtés pleinement, sans la crainte de perdre Glaire. La sagesse de la temporisation est dominée par ses risques, et nos hâtes sont trop souvent justifiées par l'instabilité universelle... La crainte était plus forte encore chez Glaire, mais équilibrée par les lois fatales de l'amour féminin...

— Prenez garde à la familiarité de Glarembault l dit-elle après une pause. L'homme est demeuré pataud, avec des exagérations de cordialité

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balancées par des crises de méfiance. La meilleure altitude est une manière de calme souriant . . . S'il vous amène dans son foyer, cai^ canem.., }e veux dire gare à Mme Antonine Glai'iimLault ! Elle est d'un maniement difficile : il faut lui faire la cour et trouver moyen de flatter ses manies ;elle se veut du goût et de l'élégance... elle professe des opinions littéraires, même musicales... qu'elle cueille au petit bonheur, à droite et à gauche... et qui pourront vous agacer... Avec un peu d'adresse, vous tournerez l'obstacle. Vous la convertirez à vos propres opinions : le jeu n'est pas compliqué; elle croit sans peine que les opinions suggérées émanent d'elle-même. Votre plus grande chance : elle ne trompe pas son mari... elle n'a d'autre sensualité que la gourmandise... Ahlje n'affirme pas qu'elle ne le tromperait point si on la persuadait que c'est tout à fait chic, mais enfin, ce n'est pas selon sa nature... Vous vous en tirerez sans dommage ! conclut Mme Ferman, avec son rire le plus lointain, 1- "^"-^ ^ '•^♦^'•.

— EtMlleClarembault?

Une petite contraction rapprocha les sourcils de Claire.

— L'éternel mystère de la vie! chucko4a-ielle... Cette enfant tieat à coup sûr de son père et de sa mère, mais quelle métamorphose I Avoir fait (lu charme avec des éléments si triviaux ou si ridicules I Chez elle, l'énergie du père devient de la fidélité ; les baroques instincts artistiques de la mère aboutissent à du goût et delà mesure. Je

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n'ai pas besoin de vous dire que le physique rude de Glarembault et l'étofTe grossière d'Antonine ont été changés en grâces chez la fille... Ici, naes conseils ne serviraient à rien... Le hasard est devant vous... Vous ne serez vraisemblablement rien du tout pour cette jeune fille.... et vous serez peut-être...

Claire se haussa dans le fauteuil ; son petit pied, sa cheville vêtue de soie vieil argent frémirent hors de la robe pâle.

— En tout cas dangereuse ! La mère est jalouse delà fille...

Le feu rougeoyait, une lueur d'escarboucle, dansant sur Claire, avivait le visage pathétique. La sé-duction de la femme était concentrée par cette ambiance de flamme assombrie et de lumières nébuleuses... Le présent seul exista; les autres femmes s'énéantirent ; il n'y eut que cette fleur humaine, encore épanouie, plus attrayante d'être menacée par les lendemains...

— .Je ne puis plus penser qu'à vous ! fit-il subitement.

Ce fut dit d'une voix si rauque, si sèche de désir, avec un tel regard, qui déshabillait Claire, pour qui les jupes semblaient devenues transparentes, qu'elle se sentit aussi faible qu'un enfant. Son cœur l'assourdit d'un battement de bielle et d'une rumeur de torrent ; le flot de sang rosa le cou et les tempes; les muscles défaillaient. S'il la prenait dans ses bras, elle ne serait qu'une pauvre proie ivre d'amour... Abaissant la face, elle réussit

à en roidir Texpression... Pendant deux secondes, Michel sut qu'il n'avait qu'un geste à faire, il tendit les bras : la sévérité factice du visage l'induisit à parler au lieu d'agir :

— Si vous saviez ce que vous êtes devenue pour moi! Avec quelle force vous vous êtes emparée de tout mon être...

— Et pourquoi? Vous ne me connaissez pas mieux ! dit-elle tout bas et sentant, presque avec regret, revenir quelque volonté.

— Oh! si, exclama-t-il, tellement mieux... Partout, je vous sentais présente... vos paroles se mêlaient aux circonstances... etcesoir encore, cette délicieuse sollicitude... Il faudrait que je fusse un bien misérable imbécile pour ne pas mieux vous connaître !... Votre âme, votre cœur... et aussi votre personne physique, vous ne m'en vonlez pas de vous le dire? le rythme, l'harmonie, les lignes si fines et si émouvantes...

— Les feux de la Saint-Jean! soupira-t-elle... Ils brillent un soir. Tel serait votre amour.

— Non! Non!... C'est vous qui ne me connaissez pas ! Je suis fidèle. "^

Elle eut un sourire navré. Elle croyait avoir toujours cherché et n'avoir jamais trouvé. Elle n'avait pu comprendre que Vèlre,te\qu'ilestavné, n'a d'existence que celle que nous lui conférons. Ses propres infidélités, quand elle était jeune, elle avait su les parer de fictions contre les hommes trompés... Parvenue à l'Age terrible, écoutant avidement la légende, elle attendait, malgré un

scepticisme verbal, celui qui aurait ces qualités miraculeuses que toutes les femmes attendent depuis qu'il y a un amour féminin, et dont aucune ne se soucie à l'heure de la chute.

— Mon Dieu! gémit-elle... je suis résignée à l'inévitable... je sais que nul homme ne donne toute sa jeunesse, surtout à... — elle se mordit la lèvre, — mais tout de même que cela ait une durée.

Lorsque, venu tout près,' sournoisement, il l'étreignit, elle avait repris ses forces et ses armes. Pourtant, elle se débattit mal, afm qu'il eût le temps de voler quelques baisers sur la nuque et qu'ainsi le refus des lèvres laissât un souvenir plus chaud. Puis, la tête détournée juste à temps, elle le repoussa avec une douceur invincible...

Il retourna à pied, dans la grande pénombre chagrine où toutes les valeurs du site parisien étaient troublées, où les vues familières prenaient des aspects fantasmagoriques :

— Le couvre-feu ! songeait le jeune homme, en passant un pont.

Avec une mélopée craintive, le fleuve entraînait les constellations. Quoiqu'il se transformât continuellement, que chaque goutte d'eau suivît sa voie vers l'océan, il évoquait une persistance bien supérieure aux rives de pierre, aux cavernes humaines perdues dans l'ombre...

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