‹ Les pures et les impuresChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Le peintre Francis Bargance analysait au pinceau un effet de soleil sur une peau de léopard. Il travaillait avec patience et mollesse, étant devenu lourd, le cœur trop gras, le souffle raccourci. La nature lui avait départi la majesté. C'était un Brahma aux cheveux blonds et au teint d'axonge, del'axonge tournant au rance, les yeux d'un scalde, un ventre en sac de farine, et malgré tout, un grand air, une attitude de lord, les restes enflés d'un bel animal humain.

— L'intini est partout ! maugréa-t-il, en déposant sa palette.

Au grincement d'une porte, il tourna la tête et vit entrer Guy Bargance, son fils.

— Te voilà, petit mufle ! fit-il avec un sourire étrangement mêlé d'épaisseur et de finesse... Je luttais avec l'infini!...

Le père se méfiait du fils, encore que, depuis

la guerre, il conçût pour lui une admiration inquiète. Ils décelaient un air de famille, quoique Guy tirât surtout sa ressemblance de Mme Bargance. La race, en ses deux branches, forte et dominatrice, émanait d'une vieille bourgeoisie arrogante dont la chance, depuis le Premier Empire, n'avait guère subi d'éclipses. Bargance ne cessait de corser sa fortune. Les seuls portraits donnaient deux cent mille francs par an, auxquels s'ajoutaient de gros prolits dus à des décorations d'hôtels de ville, à des toiles orientales, à des compositions emblématiques. Le talent de Bargance louvoyait dans ces régions où un grain d'originalité assaisonne beaucoup de savoir, de conscience et de patte. Il fallait le haïr pour no pas reconnaître ses dons et son intelligence. En bref, il avait tout, hors le génie. S'il ne se l'avouait point, il le sentait, il en concevait et l'ennui et, chaque jour, il se remettait en chasse, ardent à chercher la bête sauvage. Le fils, ayant observé l'esquisse, dît :

— C'est la peau du léopard, l'infini?

— Le mariage de la peaa arec le soleil... Guy, qui s'entendait en peinture, n'y apportait

aucune ferveur, et le père lui pardonnait '"^^ '^-^ préférer la littératnre.

— Combien de temps resl^ras-tu à Pari>

— Un mois pour le moins... mais je reviendrai...

— Et tes machines?

Le père parlait avec une nuance sarcastique, même hargneuse :

— Mon volume de vers est prêt... Ma pièce aussi... Les voilà!

Il montrait deux paquets ficelés.

— Des vers ! Les sept bètes de l'Apocalypse !... Depuis 1914, même les bourgeois subissent le vertige de la pythie... Si tu n'as pas de génie, misérable, tu mérites mon exécration.

— Du génie? C'est trop cher pour moi... Je crois pourtant que mes vers ont leur petite physionomie personnelle.

— Est-ce sur la guerre?

— rson pas... sur la femme exclusivement.

— Et ta pièce?

— Sur la femme encore — un peu moins -r- à cause des cabots.

— Allons, puisqu'un Bargance dégénère en littérature, c'est du moins une bonne piste... Où déposeras-tu ça?

— Chez Vaurin... ou aux Français...

— Qui as-tu aux Français?... Et connais-tu personnellement Vaurin?

— Aux Français, je n'ai absolument personne. J'ai rencontré Vaurin, un soir, chez Voisin, dans un couloir!

— Faudra que je m'en mêle, petit mufle!

Lne pause. Pois, Francis Bargance regardant fixement son liis, avec autorité :

— Tu as besoin d'argent?

Bargance n'était pas avare ; il admettait le droit au plaisir de ce garçon luxueux.

— Un peu.

— Combien !

— Trois mille.

— Assez chaud, fit le père d'un Ion amical. Enfin, sois heureux et prudent... Qiiosvult Venus perdire...

Au sortir de chez Bargance, Guy, songeant aux dernières paroles du peintre, chantonnait burlesquement :

Souvent femme avarie, Bien fol est qui s'y fie !

— Quel père a jamais compris son fils... Et quel fils son père?... grommela-t-il.

Chez Manard, éditeur, quai Voltaire, il trouva, dans un petit nid, un petit homme, au visage gracieux, encore qu'il eût un bec de brochet.

— Je vous apporte, fit Guy, quand le petit homme l'eut prié de s'asseoir, le pire des manuscrits, un manuscrit de poésies...

Manard sourit avec bienveillance et compassion.

— La France, continua Bargance, compte cent mille poétesses et poètes, imprimés au moins dans une petite revue, ou dans une feuille électorale... Les volumes de poésie se vendent, en moyenne, à sept exemplaires... et leur nombre empêche de les exposer positivement aux yeux du public... Enlin, il n'est pas un poète sur cent qui soit publié aux frais des éditeurs...

— V ous connaissez merveilleusement la question, répondit Manard, avec plus de bienveillance

encore et moins de compassion. 11 est doux de se trouver devant un poète qui a le sens de sa propre réalité!... Vous savez peut-être aussi -que ma maison...

— Ne publie que des poètes aptes à donner l'illusion du talent. C'est pourquoi je suis venu. Croyez bien que je n'ai pas l'intention criminelle de vous induire à dépenser vingt-cinq louis pour vendre sept exemplaires de mon œuvre... Je vous demande néanmoins de me feuilleter... et je sais que c'est une incomparable faveur.

Manard, en silence, ouvrit une armoire murale :

— Comptez! Cent trente-trois manuscrits... En une année, cette armoire en reçoit plus de cinq cents... C'est en vain que j'essayerais de distraire sur mes travaux de librairie et d'édition I3 temps indispensable pour en déchiffrer le quart... ou alors, il faudrait renoncer à tout repos... Mon lecteur déblaie. Je ne parcours que les manuscrits déclarés bons pour le service armé... une demidouzaine par mois, dont je rejette la moitié. Ceci pour vous faire entendre que je vais vous favoriser scandaleusement... car je vous lirai moimême... avant la fin du mois...

Un sourire aigu souligna le bec de brochet tandis que l'éditeur prenait des mains de Guy un paquet ficelé de rouge.

Aux Matinées-Dramatiques, le garçon de bureau fit attendre Guy dans une salle moisie, où stagnaient déjà une adolescente ambiguë et un vieux

homm3 desséché, dont la moustache semblait faite de lichen. Le vieux se tourna avec un rictus féroce, qui devint un rire silencieux quand il eut reconnu Guy.

— Gomment va le doge? ^ommela-VH, désignant ainsi Francis Bargance.

— Comme vous et moi !

— Pas comme moi. Lui, c'est un animal rayonnant, cher aux dieux, moi, je suis un vôt des ténèbres! Les infirmités avilissent man corps, mes contemporains vomissent sur mon âme... .le me consume. Et je vais mourir..-

Son visage exprima un dégoût insondable; l'impuissante compassion emplit^le cœur do iniy. Il concevait une admiration plénière pour Pierre Touran et il tenait ses comédies ou ses drames pour les seuls qui décelassent du génie. Le public les rejetait. Aux dénis de justice, Touran opposait l'atrabile, la dérision, la haine et une médisance abondante.

— Vous en faites do"^*^ .";..na-.r.jn f;] , pitié dédaigneuse.

— yen fais, oui, répondit le jeune homme... Pierre Touran considéra le visiteur en clignant

et secoua la tête :

— Le doge vous a passé sa chance... avec plus de beauté... Je ne vous verrai pas réussir... mais je fais un pari d'outre-tombe... Si vous ér'»'^"'^^, vous apporterez des fleurs sur ma fosse!..

Il croassa, sarcastique, comme un vieux coi-beau. Son ironie fit souffrir Bargance.

— Pourquoi me jugez- vous méprisable? balbutia-t-il. J'ai travaillé selon mon âme...

— Je ne vous méprise pas, répondit rudement Touran, je vous envie presque... Car je vous connais et je pressens que vous aurez, après tout, du talent,.. Passez-moi votre pièce... Vaurin est avec Mauricelte... qui vient d'entrer... et qui le tiendra une solide demi-heure... passez-moi votre pièce.

Gay déficela rapidement le paquet et, avec déférence, tendit la copie au vieux homme. L'autre, chaussant son nez de besicles en corne, se mit à lire... Il lisait vite, balayant les scènes secondaires d'un coup d'œil large et divinatoire... Quand il eut fini, une sorte de jeunesse luisait sur son visage :

— Vous avez bien fait de me laisser lire! dit-il. Car ça n'est certainement pas mauvais... et ça n'est pas amer. Si on ne vous crève pas sur un champ de bataille, vous réaliserez le rêve... notre rêve à *'^us... notre jardin des Hespérides : le public et

femmes!... Oui, oui... j'ai beau être pourri de mépris... j'ai beau savoir que la foule est inepte..j'ai beau avoir la certitude de valoir dix fois la racaille qui triomphe sur toutes te scènes... je n'en suis pas moins parti sur VArgo de la gloire, du bonheur, et, mon Dieu, oui, de l'argent... puisque c'est la baguette du magicien... Je n'ai pour toute fortune que l'admiration étroite, restrictive et morose d'une Elite. Ah! juventa ... et jstnecta !

Le vieux homme s'était redressé, son visage de papier se couvrit d'une lueur de vie. Puis, grognant :

— Vieille bête, à l'abattoir!... Et tout ça, au fond, rhétorique... stupide et fade illusion... La réalité, c'est ce que j'ai là, sous le nombril... pour quoi un boucher illustre va me découper les entrailles... et dont je vais crever. Etre jeune, c'est être vieux. Allez, petit, je vois déjà votre agonie... et alors, le public, les femmes... ou l'élite : le même bazar !...

Il s'étira ; les joues avaient repris leurs teintes livides. Il grommela :

— N'importe! Je veux vous servir, pour la farce. Car vous saurez que Vaurin ne lit jamais rien... jamais. Par principe... D'après lui, celui qui contient le germe mystérieux du succès, doit sortir fatalement, par une sorte d'opération du Saint-Esprit... Alors, si vous déposez votre manuscrit, il vous sera 'rendu dans deux, trois, six, trente, cinquante mois, ou jamais... mais il ne vous aidera en rien à être joué dans cette piaule... Donc...

Dans ce moment, Eugène, l'antique garçon de bureau des Matinées-Dramatiques, qui avait vu claquer trois générations de directeurs, vint dire à Touran :

— Monsieur Vaunii vous attend.

— Suivez-moi, dit Touran en prenant le bras de Guy.

Vaurin, homme porc aux bajoues géantes.

contenu dans un fauteuil de cuir olive et dans Téchancrure d'un bureau secrétaire, respirait pesamment, ayant un cœur « gras )> pressé par des viscères énormes. A l'entrée des visiteurs, il distendit ses paupières violescentes, fit le simulacre de se lever et montra des sièges tîn bafouilla nt :

— ... bien, Touran?...

— Très bien!... Gomme un gonse qui va crampser!...

— Allons donc!... vous nous enterrerez tous! Voltaire... hein!... tous les matins à Tagonie...

— Les coupe-toujours ne l'ont pas ouvert!... En attendant, est-ce que vous montez mes Hjènes? Je voudrais me voir encore une fois sur le plateau !

— Je les monte! dit Vaurin, d'un air épanoui. Mon théâtre est à vous !

— Gomme la montre du Napolitain... Quand?

— Cette saison... oui... à moins que les zeppelins... ou les aviatiks... enfin cette saison!

— J'y compte vigoureusement... et si vous ne tenez pas parole, je vous cuirai dans mon meilleur vitriol. G'est pas tout... vous voyez cet aviateur?

— Je le vois.

— Vous n'ignorez pas qu'il est le descendant légitime de Francis Bargance, commandeur de la Légion d'honneur, membre de l'Institut... Ce qui n'empêchera pas ce jeune as d'être un homme de théâtre épatant... Vous le savez, Vaurin, j'ai pour les autres le flair que je n'ai pas, ou plutôt

que je n'ai pas voulu avoir pour moi-même. Eh bien! je vous le prédis, Guy Bargance fera... fera ce que vous aimez le mieux au monde : il fera de l'argent. Sa première pièce, que voilà, lui donnera toutes les femmes... toutes... même celles qui ont de la barbe... Prenez ça... Votre caisse vous en dira des nouvelles!...

Vaurin écoulait sans scepticisme, sachant que Touran ne se vantait pas et qu'il avait positivement ce sens du succès dont ses propres œuvres ne liraient aucun bénéfice... Il avança une main flasque :

— En principe, c'est réglé... Nous nous organiserons...

— Et pas de blagues... le rôle de la femm^ par Flamine et le rôle de l'homme par Gaboureaux... A aucun prix votre satanée Mauricette, le tombeau des débutants... ni le vieux Lambresac, vidame des fourneaux!...

Dans la rue, Guy se répandit en remerciements que Touran écoulait avec un plaisir mélancolique :

— Oui... peut-être vous ai-je rendu un vrai service, acquiesça-t-il. J'ai essayé... Mais pour l'amour de Dieu, ne me dites pas que je suis bon. Ça m'agace! Je ne le suis pas. La bonté est néfaste... le pavé de l'ours, même et surtout lorsqu'elle est intelligente... Observez sans parti pris : vous verrez les maux que causent presque infailliblement les bonnes actions. C'est grotesque et épouvantable!... Toute la création s'y oppose, jusqu'aux minéraux!... Enfin, tirez-vous de là...

harcelez Vaurin... Harcelez-le sans cesse et le reharcelez!... Plus on rembête, plus il se croit d'obligations : un sable sur lequel il faut continuellement renouveler l'empreinte...

Il s'arrêta, examina avidement Guy en grondant :

— Si j'avais eu cette gueule I

Et, après une brusque poignée de main, il disparut.

Le soir allait venir, un soir doux, propice aux terrasses de cafés. Une indulgence voluptueuse gonflait le cœur de Guy. Le vieux Touran l'avait gorgé d'espérance : il aspirait à pleine jeunesse la joie des artistes, essence suprême du bonheur humain. Son œil amical observait les petites femmes errantes sur le trottoir ou pressées autour des tables rondes. Leur multitude surprenait, comme aussi tant de visages charmants et dans la prime adolescence. D'où sortaient-elles! Quels terroirs avaient façonné ces grâces délétères et fascinantes?...

Guy se souvint de la crise de 1914, lorsque, joues caves, bouches faméliques, ajustements décrépits, les infortunées rôdaient sinistrement par les soirs vides. Plus de mâles. Une ville désertique. La volupté honnie... Aujourd'hui, un jeune peuple militaire partout poursuit le rêve fallacieux du plaisir. Hommes de France, d'Angleterre, d'Ecosse, du pays de Galles, d'Irlande, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, des Flandres et de la Wallonnie,

de la Serbie, de la Bohémey de la Pologne, du Portugal, immigrés, neutres avides de Paris, des légions viriles sans nombre font renaître, ei croître, l'antique commerce de Kypris...

Bargance aspirait la féminité éparse avec cette approbation qui est une manière de complicité. Il voulait du bien à chacune des chasseres-»'^, mêmes aux laides et aux vieilles, dont il avait grande compassion, Il ne savait point si l'amour vénal était nuisible ou utile aux civilisations, mais il le tenait pour indestructible et pour un des enchantements de la vie. Pourquoi, reprenant l'idée antique, ne pas voir dans ces femmes les prêtresses d'un culte immortel! Leur dégradation est peut-être une erreur de sociétés brutales ; il eût été possible d'accroître ensemble le charme et la discipline de leur profession. On préfère indignement en faire une faune misérable, sauvagement honnie et livrée à la plus basse police.

Une longue lille brune qui venait de capturer un capitaine britannique fit passer en Guy l'émoi qu'il appelait « le frisson de Paule Vironne >. Gomme il l'avait prévu dès l'abord, celle-lÀ savait se défendre! Il n'obtenait rien de plus que le premier jour et commençait à souffrir. Saisi d'un besoin subit de la revoir, il arrêta une auto... La crainte qui le tint au long de la route, lui lit voir quelle puissance d'orage et de tempête Paule était devenue. Il l'admirait avec effroi, il analysait, avec une prédilection douloureuse, ses réticences> ses reculs, les jeux inlinis des gestes; il

ne lui en voulait pas, même lorsqu'elle déployait une cruauté consciente, lorsqu'elle se délectait à déchaîner les forces vicieuses, la rancune combative des sexes... Seule l'incertitude du dénouement, incertitude dont il reconnaissait Tâpre nécessité, soulevait sa révolte...

— C'est fou d'y aller maintenant! se dit-il, lorsqu'il fut devant la porte...

Il sonna d'une main tremblante. On le lit attendre.

Paule parut enfin dans une robe de charmeuse orange, adaptée étroitement à tous les détours de son corps. De ce costume brillant, assombri par des broderies de jais, la gorge jaillissait avec un éclat indicible. Un sourire ambigu et savoureux donnait à la bouche un air de corolle écarlate, à peine éclose... Les petits souliers de satin orange, les bas de même couleur, très ajourés,^ deux iris d'ambre dans les cheveux sombres, complétaient une harmonie stridente.

— Excusez-moi, dit-elle... votre visite m'a prise à l'improviste... Ma femme de chambre refaisait ma coiffure...

Il l'aspirait, comme on aspire les soirs d'été, quand les foins traînent sous les peupliers et que toute la terre promet la volupté :

— Rosa mystica,.. domus awreû/murmura-t-il.

— Rose mystique... et maison d'or? Ah! qu'il faisait bon chez les soeurs Ursulines!

Il s'approchait sournoisement... Elle le laissa venir, puis, se dérobant :

— Altenlion, bel aviateur!,.. Je dine en ville! Une jalausie qui reflétait exactement Paule, qui

était comme une émanalion de sa personne, s'éleva dans le cœur du jeune homme. Il tressaillit de la haine vide, de la haine pour les être» et les miheux inaccessibles, convaincu d'ailleurs que la jeune femme, par le ton, par l'allure, par le regard, avait suscité cette jalousie... Elle, percevant son tressaillement, y prit plaisir, non un plaisir cruel, seulement le plaisir de le nouer davantage.

— Vous avez quel que chose à me dire? demandât-elle, ambiguë.

— .l'ai toujours quelque chose à vous àive..j, Surtout je voulais vous voir... Vous n'en êtes pas étonnée!

— Je pourrais l'être de voire visite sans l'être de votre moiit.

Après un coup d'œil nonchalant sur la pendule :

— Au reste, j'en suis ravie... et je le serais bien davantage si j'avais le temps... Mais, avant ^ le dîner, j'ai une visite à faire!

Pour aimable qu'il ffit, le ton invitait le visiteur à déguerpir.

Une petite rafale de colère, dont il concevait l'absurdité, lit blêmir Guy^ mais, cabré, il posa ses lèvres sur la petite main élincelante.

— N'oubliez pas demain... quatre à six heures... il y aura de jolies femmes!...

Il sortit, penaud, d'autant plus humilié, qu'il

avait prévu sa déconvenue. Surtout la brièveté de l'entrevue l'exaspéra :

— Presque insultant! grommela-t-il... Et pas même adroit... car enfin, si je ne suis pas sûr d'elle, elle ne l'est tout de même pas absolument de moi!

Les ténèbres s'appesantissaient sur l'avenue, les ombres humaines circulaient plus furtives, équivoques, parfois spectrales...

— Eh! si... Elle sait bien qu'elle n'aura jamais qu'un signe à faire. . . tant que ce ne sera pas après. . .

Une mélancolie pessimiste le pénétrait en même temps qu'un petit brouillard. Les images de Pauleetde Luciole alternaient. Qu'il était dur de ne pouvoir se contenter d'une maîtresse si claire, si véridique et si charmante!... Un grand élan l'emportait vers elle.

— Non! se dit-il... Il n'est pas juste que je lui porte cette déception!... .Je sais trop que mon agitation serait visible et l'inquiéterait... Si j'allais voir Charlette?

11 n'en avait aucune envie. Cette petite femme, presque laide, loin de le consoler, rendrait plus âpre le sentiment d'une défaite...

— Ohé! cria une voix de basse.

Sous le réverbère, Guy perçut un quadragénaire maigre, allumant un cigare :

— Antoinii!

— Je te cherchais ! riposta l'autre avec emphase. A l'instant même où tu as paru sous ce réverbère, je venais de l'envoyer un message télépathique...

dans la direction où tu évoluais... N'as-tu pas ressenti un petit choc?

— Pas que je sache!

— Ça ne m'étonne point... Neuf cent mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur un million, l'appel télépathique se perd dans l'inconscient. . . Tout de même tu es venu. . . c'est au moins signe que tu vas m'accompagner.

Guy écoutait sans surprise, accoutumé à la mentalité lunaire d'Antoine.

— Où? demanda-t-il.

— Que t'importe, si tu occupes l'étendue utile, que tu sois nourri et abreuvé, que tu puisses contempler du « femellan » consommable? Seull'imprévu jouit du privilège d'être tout à fait bon ou tout à fait mauvais... V'ià le carrosse...

Antoine Vauterne venait de héler une automobile qui se rangea près du trottoir. Il y poussa Bargance et commanda :

— Café de Paris.

Guy se laissait faire avec une satisfaction sourde. Presque toujours, les caprices d'Antoine étaient d'une nature agréable; d'ailleurs, il aimait cet homme bizarre, mystérieux, d'une intelligence attrayante, intimement mêlé à ses souvenirs d'enfance et de jeunesse.

— Pendant un laps de temps imprévisible, disait Antoine, il n'y aura plus d'heures... Nous vivrons comme des Chinois ou des Patagons.

Dans un cabinet presque spacieux, trois femmes et un jeune homme attendaient. Une seule était

très jeune. Des soins méticuleux, une manipulation parfaite des crèmes, des poudres, des fards, du koheul, laissaient dans le doute les plus habiles experts sur l'âge des deux autres femmes. Cependant, on pouvait présumer que ni l'une ni l'autre n'avait atteint la quarantième année. La première portait un kolback si enfoncé sur les yeux qu'on ne voyait plus même les sourcils. Une zone de cheveux marron surgissait près de la nuque; les yeux étaient étroits, couleur d'aubergine, d'une vivacité inquiétante. L'autre avait élu un chapeau ailé, de velours noir, qui ne cachait qu'en partie une chevelure oxygénée. Sa bouche n'était guère plus large qu'une bouche de petit enfant et tout à fait appétissante, ses yeux violet pâle décelaient une morbidesse lascive ; et son corps, un peu trapu, mais élastique, se rattachait à la tète par un cou bref, un cou assyrien, d'une pulpe admirable. La jeune, pareille aux dairy-maids du Kent ou du Lancashire, était une blonde classique , aux yeux très saphir, aux joues très <( pêche. » Antoine présenta :

— Mesdames Cécile Langelin, Hélène Marinet et Diane Evandre I

Il n'avait pas besoin de présenter au jeune homme, le fils du chimiste Berguin, avec qui Guy avait vadrouille abondamment dans la petite serre classique qui va de la fontaine Saint-Michel à la fontaine de Carpeaux.

Antoine attira Guy à l'écart pour lui chuchoter :

— Tu seras le gardien de la dame oxygénée,

Diane Ëvandre... Le mari mobilisé aux champs, je veux dire mêlé à l'organisation d'une gare obscurément stratégique... Un ménage du dix-huitième : le mari a commencé! Il serait absurde qu'elle ne t'intéressât point... Pour moi, je me consacre à la petite Dairy.

Ainsi averti, Guy s'assit entre Mme Evandre et Mme Langelin.

— Diner de guerre... Rien que des mets et des boissons qui ne vont pas jusqu'aux tranchées... fit Antoine, tandis que le maître d'hôtel montrait une ample truite saumonée étendue sur des ver dures et que le sommelier versait du vieux sauternes.

Guy observait sournoisement les trois femmes, mais surtout sa voisine. Elle décelait de toutes parts une nature cythéréenne, aux impulsions indomptables, riche de caprices et pauvre de scrupules. De surcroît, intelligente, une intelligence fragmentaire et directe, appliquée aux contingences, étrangère à toute harmonie qui dépasse l'individu...

— Berguin, demanda subitement Antoine, qu'est devenu l'homme de la métempsycose?

— Il est mort, répondit Berguin... Il laisse un livre curieux, que nous publierons, sur la Terre considérée comme Planète expiatrice... D'après lui, le thème du péché originel est la déformation d'une intuition juste. L'humanité entre autres est une évolution de damnés, chaque homme expiant une série d'existences mauvaises I...

LES PCl\ES ET LES IMPURES 8t

— Et qui donc se permet de nous iàire expier P demanda sévèrement Antoine.

— Personne. Notre punition est un aboutissement...

— C'était un bon bougre! grommela Antoine... mais il ne voyait pas que tout est inutile, du moment qu'il y a le trou de la mort. La vie aurait pu avoir un sens, si elle avait été ininterrompue... Sinon, c'est une fumisterie.

— Mai» elle est ininterrompue !

— Puisque tout se passe, pour nous, comme si elle ne Tétait pas, la chose n'a aucun intérêt!

— Vous n'allez tout de même pas nous empoisonner avec ces bêtises! exclama Diane... Nous sommes iei pour vivre.

— Elle a raison! asquiesça Antoine. Pour vivre et pour oublier!

Le maître d'hôtel apportait, sur un plat d'argent, le jambon d'un marcassin.

— Le grand mot de ce cataclysme sera peutêtre l'humble exhortation du poilu : ne pas s'en faire!... Ce n'est pas, ainsi qu'on le croit communément, une "philosophie de nègre, car pour le nègre, ça ne répond à rien, vu que, par sa structure mentale, il est inapte à s en faire. Au rebours, notre poilu est facilement en proie à la sinistre prévoyance, il en connaît la hideur et l'horreur... Son exhortation ressemble à un verset de litanie... elle Télève en l'abaissant, comme V Imitation l'exige du chrétien...

— Je ' suis donc comme les nègres i déclara

Diane... Toute philosophie m'est étrangère... Bonne ou mauvaise, elle assomme et rend assommant!... Je la tiens pour une manière de folie... une folie lugubre... qui me ferait hurler à la lune, si j'étais un chien...

— Que ce soit une folie, voilà ce que je me garderai bien de contredire I fit Antoine, en mirant amoureusement son romanée... Mais que ce soit une folie lugubre, voilà qui est inadmissible. Si, comme toute chose humaine, la philosophie a sa part de tristesse, elle est pourtant ce que l'homme a créé de plus hilarant. Les plus divertissantes bouffonneries ne m'ont jamais diverti autant que certains paragraphes de Descartes, de Kant, de Fichte, de notre facétieux Comte ou du clownesque Spencer... Ce sont des auteurs comiques incomparables. Aussi les peuples sont-ils d'autant plus bouffons qu'ils ont davantage appliqué de théories philosophiques à leur existence, comme le firent si joyeusement les Boches depuis qu'ils se croient une nation réaliste !

— C'est du comique un peu cher? grommela Berguin... Une confortable tragédie m'aurait amusé davantage !

— Ne vous y trompez pas! riposta vivement Antoine... c'est grâce à la philosophie boche que nous n'avons pas d'emblée perdu cette guerre... Si l'élite boche s'était contentée de suivre l'instinct au lieu de se griser de thèses, comme celles du Grand Dolichocéphale, du Surhomme, de l'Ère de l'Organisation chantée par Ostwald, ou encore

de la liberté par l'asservissement, ou de la guerre comme principe de régénération, ou de la férocité comme procédé stratégique, elle se serait méfiée... elle n'aurait pas conçu l'impérialisme le plus dément qui se soit encore produit, sur la terre- Cet impérialisme enflé de métaphysique est la source de toutes ses erreurs et la cause réelle qui nous a permis de résister à la plus grande force organisée quiiit vu le globe terraqué... Ainsi, non seulement le comique allemand n'a pas été cher-, mais il nous a généreusement payés, nous Français, Britanniques et Italiens... c'est bien la philosophie allemande qui a fait la fortune du père Joffre!

— J'aime mieux ce riz à l'impératrice! dit Diane...

Guy subissait l'atmosphère impérieuse de cette femme. A d'imperceptibles jeux de physionornie, à des regards subits qui dilataient les pupilles, il la jugeait inhumaine et peut-être féroce. Elle évoquait ces lectures naïves, Fabiola et la Martyre d'Herculanum, où l'on dépeint des patricienaes piquant leurs esclaves avec des styles d'or. Et M songeait aussi au navire qui emportait Marc Antoine...

— Vous ne devez pas être tendre? se risqua-til à dire. ^

— C'est si inutile!... voire si dangereux pour soi-même et les autres. Je suis trop hâtive... je vois trop nettement la fin des choses... La tendresse nous supprime... c'est un renoncement!

— Croyez- VOUS ? J'aurais pensé que c'est ui prolongement de l'être.

— Vous en avez de bonnes! C'est une prisoi où l'on entraîne autrui... Je ne comprends qu'uni seule tendresse, la maternelle. Il me semble qui j'aurais été une bonne mère, passionnée, jalouse toutes griffes dehors contre l'ennemi. Mais je ni pas été mère... Alors!

Elle eut un geste de dédain et but avec recueil lement quelques gouttes de Côte-Rôtie.

— Vous avez des amis, pourtant.

— Des compagnes et des compagnons!...

— Alors pour vous, la vie?...

— Les sept péchés capitaux! répondit-elle, avec un rire ambigu... Comme vous, comme Antoine, comme ce fils de chimiste, comme la petite blonde et Hélène aux cheveux marron...

— Mais moi, justement, je suis un tendre!

— Tant pis pour celles qui vous aimeront... Vous êtes le mauvais tendre... le tendre qui hésite, qui flageole et qui trahit... le tendre avec des remords aussi gênants pour les autres que pour lui-même...

Elle se penchait vers lui; les corolles violet pâle des iris formaient une auréole troublante autour de la pupille nocturne; jamais peut-être il n'avait à ce point ressenTPî le mélange d'une féminité aiguë et d'une animalité enivrante...

— Hep! commanda Antoine en vidant son petit verre de whisky... Le cloître nous attend...

A la porte du restaurant, trois taxi-autos avaient

été rassemblés par les soins d'un chasseur muni de pleins pouvoirs pécuniaires. Guy se trouva en tête à tête avec Mme Evandre dans la dernière de ces voitures... La jeune femme s'estompait dans la demi-nuit, son visage et sa cravate de renard blanc jetaient une lueur presque phosphorescente. Pendant deux minutes, l'excès du désir et une timidité haletante oppressèrent Bargance. Puis, sa main s'avança pateline et s'empara de celle de Diane. Il n'y eut aucune résistance.

— Attendez ! dit-elle languissamment. Je ne veux pas vous prendre en traître. Sachez que, pour moi comme pour les Anglaises, les préliminaires ne comptent pas! Nos mœurs ne sont pas seulement très stupides... elles sont surtout une véritable spoliation pour la femme... qu'elles privent de toutes les variétés et aussi de toutes les douceurs de l'épreuve... Il est trop juste qu'il y ait plus de flirts inachevés que d'accomplissements! C'est l'histoire de ma vie sentimentale. Dix prologues pour une seule comédie. Vous voilà averti.

Il ne répondit pas. Ses lèvres trouvèrent sans obstacle les lèvres de Diane. Elle demeura longtemps passive, si immobile qu'elle semblait endormie... Soudain, elle lui rendit le baiser, tantôt violent, tantôt ralenti et savoureusement nuancé. Sa tête reposait sur le bras de Guy, elle l'avait un peu rejetée en arrière et tenait les paupières closes. Enfin, se détournant :

— Maintenant, il faut être sage!

11 essaya de reprendre cette bouche délicieuBe ■et n j put réussir.

— Je ne veux plus! dit-elle.,. Et I'oq doit m'obéir!

11 n€n doutait point. D'ailleurs, il était ravi :

— Pourquoi? soupira-t-il.

— Pour d'innocnhrables raisons! La première est ma volonté. J'entends (^emeurer libre même aux pires instants... ceux où toute la femme croit accepter le servage.*. Or, nous sommes loin, très, très loin de là.

— Du grand art, madame ! fit-il avec une imperceptible ironie.

— Que je le voudrais! L'amour est tellement gâché, et si loin encore d'ôtre compris par la femme... Je le rêve aussi supérieur à l'amour de nos raffinées que celui-ci est supérieur à celui des négresses... Nous voici arrivés.

Les trois couples occupèrent une loge de face où ils so trouvèrent presque à Taise. La salle, verte et blanche, avec des rinceaux d'or, un peu crapuleuse, contenait plus de femmes que d'hommes. Presque toutes jeunes ou demi-jeunes, les visages violemment fardés, poudrés, koheulés, cosmétiques, émaillés, les yeux charbonneux, les bouches passées à l'écarlate^ elles ne laissaient pas facilement discerner celles qui poursuivaient leur propre plaisir de celles qui cherchaient à louer le plaisir aux hommes. Celles-ci, après quelque temps, se décelaient par l'allure, par les regards ou les compagnonnages.

— Au fond, grommela Berguin, c'est kif-kif les beuglants d'avant-guerre!

— Pour les professionnelles, identité, riposta Antoine. Pour les autres, un je ne sais quoi de plus forcené... de plus impudent et parallèlement de plus craintif. Elles se savent un peu coupables, envers quelque chose de plus haut que les individus...

— Pourquoi coupables? fit aigrement la dairymaid.

— A cause des accessoires, très chère !... Je ne les blâme point de chercher plus violemment l'amour, surtout celles qui ont l'intrinsèque propriété de leur épiderme... ou dont les propriétaires méritent un châtiment, car la guerre appelle l'amour... qui seul peut la compenser... Mais cet étalage est reprochable.

— Vous n'y entendez rien ! riposta Diane, dédaigneuse. Puisqu'il faut plus d'amour, il faut aussi plus d'étalage... C'est la publicité... ni plus coupable ni moins utile que les bals où les jeunes hommes ont licence d'étreindre les adolescentes.

— L'amour! soupira le fils du chimiste. Quel amour? Celui qui se manigance ici n'est pas pour réparer la guerre, mais pour l'oublier... Là oti, par malheur, il aboutira, ce sera de la graine de phtisiques, de mattoïdes et d'artérioscléreux.

Une petite mélancolie envahit Guy, et qui participait d'un sentiment religieux. Ce brutal élan vers le plaisir, à une telle heure, choquait des hérédités profondes, contradictoires à son indul-

gence pour les folies, pour ies aberrations même.de la femme...

— Certes ! se dit il... le contraste est trop douloureux entre mes frères qui souffrent là-bas et cette fête de la chair... Mais quoi! Quel soldat s'y refuserait? Ne suis-je pas un de ceux qui parti cipent au jeu de la mort?

Un regard sur sa croix de guerre fit re-surgir les dures épreuves, le froid, la douleur, le péril.

— En vérité! reprit la voix intérieure, si 1 souffrance devait élever des barrières rigidt devant le plaisir, qu'est-ce qui resterait à ccux-1 mêmes qui ont souffert? Qui sait! le seul péché est peut-être dans les à-côtés : l'alcool, les contact morbides...

Il considéra, avec dégoût, les serveurs qui transbordaient du Champagne...

Quelques numéros vagues précédèrent la Revue, puis on déballa un coin de Paris, des tours, des toitures, deux ponts, un fragment de fleuve. L même génie stupidequi préside aux revues depuis leur origine, multipliait de baroques symboles et des personnages saugrenus ; les marraines, les poilus, les zeppelins, le président du Conseil, le tir de barrage, le sous-marin, le torpilleur, le nouveau riche, la péniche municipale.

Les cent plus belles filles de Londres terminèrent la première partie. Elles parurent dans un éblouissement de cuirasses versicolores, de gemmes fluides, d'étoffes de feu, d'or et d'argent, d'écaillés de poisson, de coquillages, ou dans deê

maillots qui figuraient des peaux de femmes, ou sous des voiles qui découvraient les régions luxurieuses, jusqu'aux abords des jardins secrets et qui, à chaque mouvement des jambes, semblaient prêts à découvrir leurs pénombres.

Quelques-unes se révélaient magnifiquement construites, avec des visages d'enfants et des crinières rayonnantes ; les ajustements dissimulaient telles imperfections des autres. Elles entreprirent une danse compliquée, un entrelacs de farandoles et de sarabandes, coupées de mimiques lascives qui faisaient soupirer les poilus et tiraient les vieux hommes de l'engourdissement sénile. Une vague de sensualité passait sur la salle comme les ents de la forêt sur les bêtes amoureuses .

Une jambe se pressa contre la jambe de Guy; il s'aperçut avec étonnement que c'était la jambe de a dairy-maid. Elle gardait sa physionomie innocente, hors sa bouche qui, entr'ouverte, avait une expression ténébreuse.

— Pauvre Antoine ! se dit Guy, avec un petit 'risson dont il se reprochait l'agrément...

De biais, il observait Diane Evandre. Elle ne ubissait pas la contagion. Elle contemplait ce lot d'impudeurs avec une attention sérieuse.

Soudain, les danses s'arrêtèrent. Les plus belles illes se groupèrent sur le devant de la scène, la nasse se tronçonna et toutes s'immobilisèrent lans des poses erotiques.

Ce fut la danse des lumières. Elles figurèrent ;^ les valses, des pavanes, des rondes, des pastou-

relies, des carmagnoles, par un usage rythmé de rais et des ombres. C'était moins, à vrai dire, ce danses mêmes qu'une sorte de figuration schéma tique dont l'orchestre soulignait la suggestion.. Puis, des vagues et des flots de lueurs versicolores entamèrent un jeu pervers, précisant tels districts des femmes, faisant jaillir les gorges, les épaules, les jambes, se répandant dans les interstices...

— Pas mal trouvé comme cochonnerie! remarqua le fils du chimiste qui fourrageait sa compagne.

La jambe de la dairy-maid se nouait plus étroitement à celle de Guy qui, mécontent et flatté, ne savait comment se dérober à cette étreinte et craignait qu'Antoine ne s'en avisât.

A la chute du rideau, il y eut une sorte de sou pir collectif suivi d'applaudissements frénétique>

— Ils en ont pour leur argent! fit Antoine... Regardez-moi ces tètes... La nuit sera chaude.

— Pauvres diables ! murmura Diane.

— Qui? Les soldats?... Ils ont brouté du rêve, le rêve qu'ils préfèrent... et qu'au fond nous pré ferons tous...

— Tout de même, non ! Ça n'en est qu'u partie grossière.

— Essentielle, madame.

— L'essentiel qui est de moins en moins l'eS!^ sentiel.

Tous s'élaient levés. Dans les couloirs, le marché d'amour étalait ses primeurs et ses fruits talés.

Une femme agile et longue, aux yeux de chatpard, croisa Guy et eut un mouvement de recul. Suspendue au bras d'un ofticier d'état -major, homme trapu, au visage flave et classique, la femme eut un sourire contraint, baissa les paupières, mais les releva brusquement, d'un air de défi...

— Diable! marmotta le jeune homme...

Il songeait avec compassion à Maurice Dar-

meuse, le mari de cette femme. Des souvenirs lointains et doux flottèrent. Riche, Darmeuse avait épousé cette fille pauvre, pour qui il professait un culte naïf et ridicule.

Guy revit le bonheur de ce pauvre homme, bonheur où la réalité n'avait aucune part, Maurice ayant fabriqué de toutes pièces l'âme, le caractère, les vertus de sa compagne, qu'il enrichissait chaque jour d'une qualité nouvelle. Les moins )erspicaces souriaient de cette création ingénue.

Vaille que vaille, au moins Mme Darmeuse donnait à Maurice la fidélité matérielle. Elle avait trop souffert de l'humiliation d'être pauvre, elle gardait une peur, qui allait jusqu'à la panique, de perdre la fortune...

— Qu'elle le trompe, se disait Bargance, c'est une telle norme... mais qu'elle ose se montrer dans ce pourrissoir!...

Diane Evandre et la dairy-maid causaient dans une encoignure. Guy les dépassa distraitement et se trouva dans un renfoncement latéral où, par extraordinaire, il n'y avait personne. Il allait en

ressortir lorsqu'il se retrouva devant Mme Darmeuse.

Elle l'avait relancé ; elle s'avança et lai posa le bras sur l'épaule ; ses yeux félins supplièrent.

— Ce n'est pas ce que vous croyez! aflirma-telle.

Il leva les sourcils, vague et ironique :

— Presque aussi grave ! riposta-t-il. Comment pouvez-vous commettre cette formidable imprudence?

— Je suis seule... vous savez qu'il est au Maroc... je m'ennuie... je m'ennuie... je m'ennuie !

Elle dardait plus vivençent son regard phosphorescent de panthère; le désespoir, la témérité et la dépravation émanaient de toute sa personne.

— Voyons!... Vous ne vous ennuyez pas davantage parce que Maurice est parti! dit-il, avec un peu de rudesse. El il y a tant d'autres manières de se désennuyer... pendant que les pauvres bougres crèvent pour vous conserver des dentelles et des diamants !

— Vous ne me comprenez pas!... L'ennui que je ressens est plein de dégoût... le dégoftt de toute la vie... augmenté par le malheur de ceux qui souffrent... Venez me voir, j'ai besoin que quelqu'un m'écoute et me comprenne.

Elle s'était rapprochée, une expression de voluptueuse souffrance tendait sa face blême :

— Venez me voir! répéta-t-elle... j'ai toujours eu tint de sympathie pour vous!

(( Je ne mange pas de ce pain-là! » songea-t-il, résolu à ne pas tromper le pitoyable Maurice.

Pourtant, la proie était savoureuse, et si facile à atteindre!

Elle ne devina pas sa résistance, elle, ne vit que son trouble.

— r Demain... toute la matinée, j'y serai pour ivous!

Uft couple, qui surgissait, coupa le dialogue.

— Demain, impossible...

— Après-demain...

L'image ridicule d'Hercule entre la Vertu et le

Plaisir se mêlait à l'émoi de Guy.

— Peut-être!.,. J'enverrai un télégramme. Elle lui donna une poignée de main complice

et s'évada.

A la vue de cette marche onduleuse, il eut un soupir :

— Il n'en sera ni mieux ni pire pour l'inforuné Maurice! grommela-t-il.,. mais je ne serai )aa de ceux qui prendront la brebis du pauvre !

Tout en allumant une cigarette bird's eye,. au roût de miel, il rêvassait au problème de la fidéité conjugale. Gomme toujours, il le trouvait inextricable.

— Cette Irène est naturellement une rosse. Jne rosse cupide! Elle lui doit tout... Le pauvre )ougre n'est pas même mal fait de sa personne..* Toutefois, je confesse qu'il ne doit pas plaire aux femmes comme celle-ci, riche de sève... et quelle sèveî Et la vie est si courte...

11 chantonna :

Que les beaux jours sont courts !

Une aura de mélancolie frôla sa nuque :

— Oui, mais qu'elle rende l'argent! goguenarda-l-il.

Il retrouva Diane Evandre, ladairy-maid, Gécil Langelin, Antoine et Berguin qui regagnaient h. loge.

— Égaré dans la forêt? s'enquit Antoine.

— Une vague rencontre.

La dairy-maid reluqua Bargance en dessous.

— L'élasticité humaine est positivement miraculeuse, remarqua Antoine, tandis que les trois couples se réinstallaient. J'ai rencontré là-bas des types qui ont connu tout ce que l'angoisse humaine peut connaître de pire et qui retournent demain en enfer... Ils ont l'air de ne songer qu'aux petites femmes!...

— Mais, interrompit un. peu aigrement Berguin... est-il nécessaire d'aller si loin? Je ne m» suis pas amusé là-bas, dans les Salonique, et j^ m'y embêterai prochainement... Quant à Guy je ne suppose pas que sa croix de guerre et se> palmes lui sont venues en dormant...

La jambe de la dairy-maid reprenait sa sollicitation énervante.

« Décidément, l'amitié est un jeu dont lea règles sont embarrassantes », songea-t-il.

Et, à voix haute :

fl

— Je n'ai goère souffert, Berguin... encore que ma chair blessée subît quelques heures crnelles 1... Par comparaison à ceux des tranchées, des épreuves d'enfant. Ah! ceux-là! Antoine a raison, la puissance de souffrir est, chez l'homme, un phénomène abasourdissant... A l'hôpital, j'ai connu des créatures qui n'étaient plus qu'une plaie... d'autres qui vivaient l'agonie perpétuelle d'un corps rôti... l'idée seule de leurs supplices devrait suffire à nous ôter le ^oût de vivre... Et le mystère de çà! Pendant qu'ils meurent et gémissent, pendant qu'ils vivent jour et nuit dans l'Enfer, d'autres rient et chantent. . . et ces autres peuvent être pris parmi ceux, de l'Enfer! D'autres encore prélèvent des fortunes immenses sur la misère de leur patrie et de leurs frèreâ...

Un frisson noir... que les lumières, les femmes brillantes et la revue dissipèrent. De nouveau l'inanité se mêla savamment à la grâce. Un chœur de <( poilues » ravit les poilus. Un défilé de marraines condensa les polissonneries des périodiques grivois. Le vaisseau de Lulèce déversa des fleurs d'eau qui étaieat des femmes... Puis les cent plus belles filles de Paris firent le pendant des cent plus, belles filles de Londres. La moitié, ce semble, étaient les mêmes, avec d'autres chevelures et d'autres maquillages. Le nombre de celles qui ne portaient que le maillot-peau s'était encore accru; les danseuses s'efforçaient d'être plus suggestives encore...

Au tableau final,, les Patries défilèrent, chacune,

comme il se doit, représentée par une hétaïre beuglante et versicolore...

Chacune y alla de son bout d'hymne national, tandis que les spectateurs se levaient, saisis d'une gravité qui devint de l'enthousiasme quand les femelles symboliques se groupèrent autour de la France, figurée par une femme colosse.

— Ben ! ça devrait être interdit! conclut le fils du chimiste.

— Du tout! riposta Antoine... Pas la peine. Ça se tasse... et, vaille que vaille, ça suscite du patriotisme.

— Et c'est si conforme à la bricole humaine! dit Bargance... Croyez-vous que les music-halls britanniques s'en privent?... J'avoue que cela me choque infiniment moins que de voir les œufs à dix sous!

— Maintenant, allons souper! proposa Antoine. Je connais une cave secrète, sèche et bien chauffée.

La dairy-maid approuva, car elle était gourmande, môme vorace ; Cécile Langelin accepta après un coup d'oeil sur le fils du chimiste. Mais Diane se récria :

— Non! il faut avoir vingt ans pour souper... et toutes les illusions. C'est bien la pire fatigue du corps et de l'àme... Je rentre...

— Permettez-moi toutefois de vous reconduire! proposa Guy.

— Si vous voulez... Au surplus, le souper peut vous attendre une demi-heure!...

Elle donna son adresse au chauffeur. Blottie ians un coin de la voiture, elle semblait engourlie. Un grand trouble paralysait Guy et l'empêcha rendant plusieurs minutes de parler et d'agir, nfin, il osa saisir la taille de Diane et, comme laguère, ne rencontrant aucune opposition, il cueillit un baiser sur les lèvres d'écarlate.

— 0 fontaine des jardins ! soupira-t-il... ô puits i'eau vive!

Elle se mit à rire, d'un rire rauque et charmant :

— Qu'est-ce que ça veut lire?

— C'est ainsi que parle le « Cantique » . Ça veut dire que vous avez reçu le don de volupté...

Paris, obscur, équivoque et chagrin, fuyait dans le mystère.

— Quelle horrible machine ! gémit Guy. Chaque tour de ces roues maudites est une torture... ahl vous auriez dCi souper... Je sens venir une solitude affreuse...

— Est-il nécessaire que nous nous séparions déjà?... Je ne suis pas lasse... Nous causerons. Mais pas chez moi... je respecte ma femme de chambre.

— Alors, chez moi? dit-il avec tremblement.

— Si vous voulez !

Il se hâta de jeter son adresse au chauffeur, et l'aventure lui parut une des plus ravissantes de sa vie.

Diane évoquait en lui, sans trop d'absurdité., une sultane de Perse, au jardin enchanté, dans I. 5

l'odenr des roses de Chiraz, tandis qu'un bulbii! invisible chante sous l'étoile d'Aldébaran. QuanI l'ascenseur les emporta à la lueur de la lampe de> tranchées, il murmura :

— La vie est pourtant merveilleuse!...

— Sans contredit. Cet humble ascenseur, qui nous monte vers le mystère, fait de la féerie à sa façon.

Ils s'arrêtèrent dans un fantasque petit salon 1830, où pullulaient les tableautins, les caricatures, les gravures de modes, les estampes de romans, les eaux-fortes de l'époque.

— Oh! que c'est amusant! dit-elle. Tout le baroque et tout le charme en un éclair... Vos murailles sont une résurrection...

— .l'adore ce temps!... c'est le plus fou et le plus séduisant... le plus frivole et le plus passionné... le plus grotesque et le plus sublime... le plus puéril et le pl|^s dramatique... le plus absurde et le plus génial... je ne sais quel mélange furieux de création, de bafouillages, de mystification et de miracje!

Elle s'attarda quelque temps devant d'étranges dames aux manches rebondissantes, des hommes comiquement pinces dans les redingotes à taille exiguë, des scènes au clair de lune ou sur le rivage d'une mer tumultueuse... puis, assise dans un fauteuil étroit et peu confortable, elle parut songeuse. Son visage immobile, ses yeux améthyste, la bouche que sa petitesse rendait innocente en même temps que la pulpe des lèvres la

révélait lascive, formaient un ensemble romantique...

— Quelle héroïne de Musset I exclama-t-il, en se rapprochant...

— Croyez- vous?...

Gomme il avançait une main avide :

— Attendez... Ce chapeau est agaçant.

Elle ôta les épingles et déposa le chapeau sur une console.

— Voilà : puisque je suis une héroïne de Musset, c'est le moins que vous me fassiez une cour assortie. Un genou en terre !

11 s agenouilla, il murmura :

Si je vous le disais pourtant que je vous aime,

Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez !

— Mais, je n'ai jamais été brune, répliqua-t-elle en montrant ses cheveux blondis par l'oxygène... châtain tout au plus... et châtain doré !

Guy chantonna :

Je fais ce que ma fantaisie

Veut m'ordonner Et puis, s'il lui faut ma' vie,

La lui donner !

Elle avait renversé sa tête en arrière ; elle écoutait; mille souvenirs sillaient dans l'eau sombre de ses pupilles.

— Encore! murmura-t-elle.

Rappelle-toi, quand l'aurore craintive Ouvre au soleil son palais enchanté!

Rappelle-toi, lorFque la nuit pensive Passe en rêvant sous son voile argenté!

— Oh! chuchola-t-elle... je me souviens... la terrasse étoilée... le violon noclurne... des rêvea démesurés... j'avais seize ans!...

L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime. Tant que mon cœur battra Toujours il te dira :

« Rappelle-toi! »

— Mon Dieu ! soupira-t-elle.

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent ?ur terre, Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents,

Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui changea tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière

Dévore incossammont.

— Dites-moi que vous m'aimez! dit-elle tout bas. Tâchez que votre mensonge ail l'air véridique.

— Je vous aime, madame... Vous êtes ce soir toute la femme et toutes les femmes... les souvenirs qui flottent avec les fils de la Vierge... les désirs qui se lèvent dans l'éternel printemps... tout ce que l'homme a créé pour faire de l'amour un prodige...

11 prit dévotement, des deux mains, un petit pied haut cambré; ses lèvres gravirent la cheville et montèrent dans l'ombre.

Diane les arrêta à mi- route du jardin.

— Relevez-vous ! commanda-t-elle, d'une voix un peu fêlée par la griserie.

11 obéit. Elle était magnifiquement pâle, lovée avec cette morbidesse qui enchantait les romantiques... Subitement il la souleva, il l'emporta vers un long sopha couvert de peaux de lions... Elle se laissait faire, et môme pendant qu'il l'emportait, elle accepta et rendit un interminable baiser...

Quand il l'eut déposée sur les fourrures, elle se raidit :

— Vous n'irez pas plus loinl fit-elle, avec un mélange de défi et de câlinerie... Pas de stupide et funeste gaspillage!

Elle avait croisé les bras, un sourire ivre et tendre frisait ses paupières.

— Je suis lasse! dit-elle... Et je me sens maintenant une âme de petit enfant... Qu'il serait doux d'être irresponsable... Est-ce que vous vous souvenez de votre enfance! Je la revois comme si c'était hier... Peut-être vous rappelez- vous... les vers de Mme Valmore.

11 scanda sur un ton berceur :

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, Plein de plume choisie, et blanc et fait pour moi. Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête. Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!

11 s'était assis auprès d'elle; la tête de Diane s'abandonnait sur sa poitrine; quelque chose de l'enfance de cette femme inconnue reposait vrai-

Il lks pures et les impures

ment contre lui; il goCilail, en poète, une sensation charmante et ambiguë.

— C'est gentil ce que vuus faites là! dil-elle... Je n'oublierai pas... personne ne m'a donné cette émotion !

Elle ferma les paupières ; une extase dilata son visage ; il continuait à la tenir très doucement, comme il aurait tenu une petite fille. La volupté et l'innocence alternaient dans son ame; des rêves blancs, le souvenir d'une nuit où il s'était perdu au clair du croissant (il entendait encore le froufrou délicieux d'un oiseau éveillé en sursaut) se mélangeaient à toute l'équivoque des sens, à tous les bouleversements de la chair...

Les yeux de Diane se rouvrirent. Eblouis par les rais des lampes électriques, ils palpitaient étrangement, ils semblaient deux pétales violet • sous la rosée.

— J'ai été heureuse, ici! avoua-t-elle... J'ai connu des sensations imprévues et de beaux retours de l'irréparable... Ce serait mal de les gâter... pour vous autant que pour moi-même... Vous allez me reconduire chez moi... Nous nous reverrons... Je crois sincèrement que je me donnerai... Mais j'entends choisir l'endroit et le jour!

Elle lui tendit ses lèvres luxurieuses, se leva avec un soupir, rajusta ses vêlements et remit son chapeau :

— Allons? fit-elle d'un ton plaintif...

11 la précéda, mélancolique et charmé. C'est vrai que ces heures avaient été féeriques, tout un

LES rURES ET LES IMPURES 103

périple sur l'océan de Tamour, à travers les beaux archipels du tendre.

Ils se retrouvèrent dans le Paris noir, où la petite brume s'était épaissie. Diane marchait à petits pas ; la main légère se crispait sur la manche de l'uniforme, la jupe crissait contre le genou du jeune homme...

— Avez-vous parfois plané par des nuits pareilles? demanda-t-elle.

— Plus d'une fois, oui.

— Ça doit être effrayant? -

— C'est un peu plus impressionnant que pendant le jour... pas beaucoup.

— Dire que vous êtes un héros, murmura-telle, en se pressant contre lui... que vous avez cent fois risqué votre vie! Tout de même, c'est plus beau que d'être un personnage romantique...

— Nous sommes tous des personnages romantiques ! Seulement, notre romantisme est enchaîné à la réalité la plus boueuse... C'est pourquoi il est très Lien que vous m'en ayez fait sortir. . . Chauffeur!...

Une auto s'arrêta où ils se blottirent. Elle demeurait recoquillée aux bras de Guy, elle balbutiait, un peu hystérique :

— Savez-vous? J'ignore si je vous aimerai autant demain... mais ce soir vous avez été un brillant amour dans ma petite existence !

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