CHAPITRE VIII
Parce qu'il avait le sentiment d'être aussi utile que pouvait l'être un homme écarté de la ligne de feu, Michel Frimayres travaillait diligemment et môme avec une manière d'enthousiasme. Le nouveau moteur lui plaisait; il veillait à hâter sa fabrication et s'efforçait d'introduire le système Taylor, tant pour ménager les forces des prolétaires que pour accroître le rendement...
Glarembault l'invitait parfois à des repas cossus, que dévoraient des négociants, des hommes d'argent, desingénieurs, de vagueshommesdumonde.
La dame Antonine Glarembault s'y révélait hospitalière et babillarde ; le maître de la maison jouissait orgueilleusement de son faste ; Isabelle Glarembault détonnait par son tact timide, sa grâce fine et sa mélancolie délicate.
Pour obéir à Glaire, Michel montrait à l'hôtesse une déférence dont elle était satisfaite et subissait
rémission d'innombrables opinions sur les arts et sur les lettres. Par des détours patients, il réussissait à introduire des opinions neuves dans le tourbillon de cette cervelle.
En somme, aiguillant ses '^relations avec la dame sur le terrain esthétique, il ne manquait pas de la flatter dans ses manies qu'il s'efforçait, non sans succès, de rendre favorables à des artistes et des écrivains mal partagés dans la lutte pour le public.
Avec Mlle Glarembault, il avait des rapports fugitifs et délicats. Elle lui plaisait d'une manière pour ainsi dire « figurative ». Il savait que, selon les circonstances, elle pouvait devenir le charme, la passion et le sou^i de sa vie : cela apparaissait comme une des innombrables fictions que suscite la rencontre des femmes. Il tenait pour à peu près certain qu'Isabelle était destinée à un autre homme, pour des raisons nombreuses, la plupart morales, quelques-unes matérielles.
En tout cas, il aurait fallu au préalable devenir riche ou conquérir une de ces situations qui mènent presque sûrement à la fortune. Michel ne désespérait pas d'y parvenir ; il y tendait énergiquemenL et ressassait le projet qu'il soumettrait tôt ou tard, soit àFormènes, soit à quelque autre homme. Ce projet, véritablement bien conçu, était pratique, et assez original pour que Frimayres ne craignît pas beaucoup d'être devancé : il n'y fallait qu'un associé loyal et résolu, qui estimerait qu'ici l'idée valait un capital...
Pour jeune qu'il fut, Michel compUiit avec le temps. Et si, par aventure, il s'abandonnait au rêve de devenir le compagnon d'Isabelle, il y avait chance que la jeune fille fût mariée avant que la situation de Frimayres parut suffisamment solide à Clarembault... Il ne fallait guère compter sur une alliance avec Antonine : cette mère bizarre préférerait donner sa fille à un indifférent plutôt qu'à un ami... Au pis, elle serait neutre. L'industriel, d'ailleurs, faible devant cette femme à visage de sarigue, qu'il trompait surabondamment, était incapable aussi de dédaigner la question d'argent — ou alors, il aurait fallu Téblouissement de la gloire — de la gloire selon Clarembault : un ministre, un prince, un duc, un marquis ou un ambassadeur.
Tout cela était à peine l'ombre d'un songe. Michel goûtait l'agrément de comparer Isabelle à la mère baroque et au père opaque, il aimait à écouter sa voix fine et claire, à suivre son sillage, cette allure si flexible, prête aux beaux élans d'une oréade, et à rencontrer par hasard, en un éclair, ces yeux turquins où l'enfance se mêlait encore aux vœux obscurs de l'adolescence. Il n'y avait là aucune intensité. Son amour pour Claire barrait la ro ute à tout autre amour et s'accroissait comme un être.
Venu par la voie brutale, par l'appel strident des sens, s'il demeurait profondément voluptueux, il s'ennoblissait d'une grandeur orageuse et d'une tendresse inattendue. C'est qu'il trouvait dans
Glaire beaucoup mieux qu'une simple amante. L'intérêt qu'elle avait marqué dès l'origine pour les lambitions cLe Michel se manifestait chaque jour I avec plus de sollicitude, de subtilité et de patience.
Il ne savait pas encore si elle l'aimait vraiment de passion et si elle deviendrait sa maîtresse ; il était sûr qu'elle continuerait à l'aider fidèlement de ses conseils et de ses actes. Elle l'initiait à cette sinueuse expérience féminine sans laquelle Texpérience du mâle demeure inférieure et mal dégrossie. Michel comprenait toute l'importance d'une telle initiation ; il l'avait ardemment souhaitée, aux heures où il souffrait trop de ses faiblesses et de sa pauvreté. C'est le pont aux ânes de la psychologie : avec l'aide des femmes seulement, l'homme peut, par éclairs, s'évader de cette solitude, qui fait de chaque conscience un îlot escarpé dans l'immense univers.
Claire se dévoilait un des guides les plus accomplis que puisse rêver un homm^ jeune. Elle savait agir par un développement qui, à la fois, donnait le conseil et « corrigeait » de quelque défaut, de quelque idée dangereuse ou de quelque sentiment faux. Son voyage à travers la Société l'ayant par chance mêlée à la fois au monde et aux gens d'affaires, elle comptait partout des attaches précieuses — surtout chez les Formènes, non seulement puissants par leur fortune, leur situation de grands bourgeois issus de l'industrie, mais aussi par leur clan, par tout un groupe de parents, d'affiliés, d'amis et de protégés.
Les Formènes recevaient Michel avec prédilection. Son caractère agréait à Clolilde et même à Jeanne, qui exerçait une influence occulte sur la famille.
Un matin de janvier, il reçut d'Issoire, dans 1- Puy-de-Dôme, une de ces lettres qui, dans le monde civilisé, sont les équivalents des cyclones dans le monde sauvage. La lettre Talteignait en plein rêve. Toute la quinzaine avait été heureuse. L'avenir matériel apparaissait dans un halo d'espérance. Clarembault, après avoir encore augmenté ses appointements, lui faisait verser une large allocation d'étrennes. Il savait Formènes plus que jamais enclin à se fonder sur lui pour une grande entreprise, ce que Clotilde approuvait :
La lettre tremblait dans sa main. Elle apportait un trouble aussi violent que, naguère, une attaque ennemie. Péripétie de drame, elle annonçait ensemble la chance ou la malchance, la victoire ou la défaite...
11 relut trois fois le passage fatidique.
« Le domaine des Pierres-Noires est à vendre. On le céderait, à l'amiable, pour trente-cinq mille francs. Mais il faut se hâter... »
Celle qui écrivait, la sœur de Michel, était renseignée avec précision par son mari, un fonctionnaire du Cadastre...
— Il est presque impossible, se dit le jeune homme, que quelqu'un ait la môme idée que moi... surtout quelqu'un du pays. Il faudrait qu'un
spécialiste passât par là... qu'il étudiât tout le territoire... et qu'il comprît V énigme de ses eaux... C'est infiniment improbable... Mais le. domaine des Pierres-Noires n'est pas sans valeur... ses arbres offrent un appât à la spéculation, malgré les difficultés du transport... Celui qui l'achèterait devinerait bien quelque chose, le jour où on lui offrirait le rachat... et alors, ses propres prétentions... les bruits qui circulent... on ne sait plus !... Et puis...
Il marcha à travers sa chambre, tantôt exalté d'espoir, tantôt saisi par tous les suçoirs de l'inquiétude.
— Quelle base de fortune, si j'étais moi-même maître des Pierres-Noires... Formènes n'aurait pas seulement à compter avec l'idée mais encore avec le fait... Sans les Pierres-Noires, l'entreprise n'est plus qu'une combinaison chétive ! Oui, c'est l'heure fatidique... l'heure de ma destinée... une de ces heures sans lesquelles il n'y aurait m Carnegie ni Rockfeller ! . . Il faut tout tenter, désespérément... Et d'abord, vingt-quatre heures à moil
Il endossa rapidement un paletot et descendit, quatre à quatre, au téléphone., Dix minutes plus tard, il était dans la petite cabine et il avait Clarembault : « Un besoin absolu de ma journée... affaire de famille urgente... »
La vigilance de Michel était trop satisfaisante pour que Clarembault hésitât : « Contrarié, mais je sais que si vous le demandez, c'est nécessaire... Prenez la j o urnée ... »
Pour lous ceux qui servent, les heures de congé prennent d'abord un aspect magique. D'avoir du temps « liquide », Michel se sentit une force démesurée. Mais lorsqu'il rentra et fit l'inventaire des possibles, il ne découvrit qu'une démarche essentielle. Hors Guy Bargance, aucun homme capable de lui rendre un très grand service d'argent ! Parmi les amis d'adolescence, un seul était aussi intime que Guy et capable d'un dévouement égal, mais il était pauvre, ^d'ailleurs absent, trè loin, au Maroc. Les autres eussent, selon l'intimité, le caractère op les ressources, prêté de cent à mille francs.
Il ne fallait pas faire fond sur la famille. EIL se bornait à la mère de Michel, réduite à un chétive rente viagère, et à la sœur, presque sandot : sans doute, son mari, l'homme du Cadastre, devait posséder près de cent mille francs qu'il eût fallu déplacer; ce fonctionnaire ne consentirait pas à une- opération qu'il devait inévitablemen considérer comme une chimère.
— Allons voir Guy !
Dans la voiture qui l'emportait, Michel eut d'abord une crise d'optimisme. L'amitié de Bargance n'avait jamais montré de tissures. Con> tante, patiente, généreuse, elle avait les caractère^ de la Certitude... En aucun cas, Guy ne refusait son aide... Ou il fallait douter de toute affection] humaine ou compter sur celle-ci...
Subitement, l'importance de la somme époi vanta Frimayres. Qu'avait-il demandé jusqu'aloi
à son ami? Peu de chose. Quelques démarches... Aucun service d'argent.
~ Sans doute, quarante mille francs, c'est grave... Mais les Bargance sont multimillionnaires... et larges ! Si le père refusait, la mère...
En imaginant la scène de famille, Michel sentit s'accroître démesurément les obstacles. Larges on non, les Bargance étaient des gens positifs, de grands bourgeois, pour qui l'argent représentait mieux qu'une puissance, un élément moral, presque sacré. Incapables de lésiner pour le confort, pour le plaisir, voire pour la fantaisie, ils haïssaient par tradition la dépense anormale, c'est-à-dire toute dépense non conforme à leurs habitudes. Or, prêter de l'argent à un jeune homme qui n'a aucune « surface », pour acheter une propriété dans le Puy-de-Dôme, leur paraîtrait une sorte de démence... •
Une sueur perlait aux tempes de Michel... Parce qu'il était venu, le doute ne tarda pas à tout envahir... L'amitié cessa d'être un absolu. Des anecdotes pullulèrent. Où donc l'argent n'armait-il pas de haine ou de jalousie les frères, les époux, les frères et les fils? Combien rares les amitiés qui lui résistent? Michel n'a-t-il pas vu, aux tranchées, des gens qui risqueraient plus facilement leur vie que leur fortune...
— Absurde, exclama- t-il... et honteux! Guy ne douterait pas de moi...
Il n'osa regarder au fond de sa propre pensée.
redoutant d'y trouver le plus terrible des doutes, le doute sur soi-même.
Au reste, il était arrivé...
Devant la porte, il fut saisi d'une telle craini que, durant toute une minute, il hésita sonner...
Le valet de chambre, uq serviteur sournois e cauteleux, annonça :
— Monsieur est sorti... Monsieur ne rentre pas déjeuner...
Michel regardait cet homme ambigu sans le voir... Gomme il arrive, il s'était attendu à tout, mais non à l'absence de Guy... Ce fut un trou noir, un vide d'abîme.
— Quand rentrerart-il?
— Monsieur ne l'a pas dit.
— Vous ne savez pas où il est?
— Non, monsieur.
. Un découragement soudain s'abattit sur Frimayres, ce découragement du « début rompu que connaissent les plus énergiques.
Il atteignit son portefeuille, il écrivit sur une page blanche :
Cher Guy y j'ai absolument besoin de ;c <i'ir. C'est grave, Jirai chez toi vers trois heures...
Michel.
— S'il devenait possible de lui faire parvc.... ce billet, vous m'obligeriez.
— Bien, monsieur...
Dans la rue, Michel se trouva complètement désemparé. Cette journée qu'il rêvait si pleine d'action, se révélait misérablement inerte, li errait, tels les pauvres à la recherche d'un repas ou d'un gîte... Les projets vains se succédaient, qu'il rejetait à mesure. Une rafale de pessimisme soufflait :
— C'est pourtant la guerre! murmura-t-il... Tandis que tu te permets de soufîrir pour une déconvenue, des myriades de tes frères d'armes souffrent ou meurent...
La vie s'opposait à ce qu'il s'appesantît sur la douleur d'autrui, ni sur le souvenir des souffrances que lui-même avait endurées. Elle le maintenait dans le présent, comme les petites femmes qui trottaient dans la rue. Et d'avoir connu mille fois l'approche de la mort ne le rendait guère plus philosophe contre une déconvenue que, naguère, dans la boue des tranchées ou sous la tempête des obus, il eût jugée insignifiante...
Comme il méditait, il s'aperçut que le hasard, ou plutôt l'instinct, l'avait conduit près de la demeure de Claire, et il fut saisi d'une immense envie de la voir.
— Tu ne peux pas... tu ne dois pas! mau« gréa-t-il.
Machinalement, il tira sa montre. Elle marquait dix heures vingt-cinq minutes...
— Tu la dérangeras... elle doit être à sa tpilette...
114 LES rURES ET LES IMPURES
Celle dernière conjecture rendit la tentation plus violente. Claire seule pouvait le consoler de cette misérable attente...
Son cœur battait. L'amour grondait comme un torrent.
— Je ne veux pas I
Les forces intérieures se riaient de sa résistance. Il arriva, comme entraîné par un fluide, devant le petit hôtel blanc. Louise, la vieille femme de chambre familière, ouvrit la porte.
— Mme Ferman est-elle visible?
La femme eut une moue et un sourire :
— Si monsieur veut s'asseoir une seconde... Je vais voir!
Elle l'avait introduit dans le salon mystique. Et d'être là, enveloppé de l'atmosphère de Claire, il sentit soudain une. sécurité profonde. Le parfum léger, exhalé de toutes parts, faisait de la chambre on ne sait quelle va^te et tendre corolle...
— Madame prie monsieur d'attendre quelques minutes. . Si monsieur veut lire les journaux?
11 tenta de les parcourir, mais plein de l'image dg Claire et connaissant déjà les communiqués, il n'alla pas plus loin, il demeura dans cette I attente de la femme qui est l'attente suprôme...
Un frisselis léger, pareil au bruit des feuilles dans la petite brise du malin. Tout de suite, il subit cette volupté spéciale qui vient des femmes encore tout imprégnées de la tiédeur et de la moiteur du bain... Les cheveux démôlés, mais à
peine coiiïés, forment un nid au sommet de la tête... Dans la lueur tamisée, Glaire a la fraîcheur flexible des végétaux.
— Oh! dit-il, ébloui... heva plena gratia!... Comme votre beauté est variée... commQ elle se transforme et se transfigure... Dans votre charme, il y a le charme de plusieurs femmes!...
C'est vrai que, comme pour beaucoup de ses pareilles, l'amour « fécondait la beauté » de Glaire. Rajeunie, repétrie, elle apportait à l'aventure les énergies secrètes de la vie, les espérances impérissables, et aussi la maîtrise de celles qui ont souvent été aimées. De surcroît, elle sentait avec ravissement que la passion croissait encore en Michel, que, peu à peu, elle s'étendait à toutes les formes de Tamour.
— Ah! je voudrais que ce fût vrai! soupira-telle.
— Mais c'est une vérité absolue... riposta-til avec véhémence... et que vous ne pouvez pas ignorer.
— Pourquoi donc?
— Comment, étant la ïemme que vous êtes, pourriez-vous ne pas connaître votre puissance... et comment, princesse du goût, ignorerîez-vous vos nuances?
— On voit bien que vous avez vécu parmi les artistes... ils vous ont transmis leur langue... Mais quelle femme se connaît? Elles vivent des romans qu'elles se font sur elles-mêmes... et moi comme les autres...
: i 6 LES l'URES ET LES IMPURES
Elle s'était assise près de lui, elle lui laissa prendre sa main et donner un long baiser sur le poignet :
— Vous ne doutez plus de mon amour ?balbutia-t-il.
Elle fixa sur lui ses yeux pathétiques : â
— Je ne sais pas encore !
— Je vous jure que je n'ai jamais aimé comme je vous aime... aussi profondément... aussi ardemment... aussi tendrement.
— Que je le voudrais, chère âmel... Mais on se trompe sur soi-même... je veux dii*e sur la durée de ce qui se passe en nous... Et moi, j'ai fait un rêve de durée...
— Ce n'est pas moi qui vous décevrais ! Elle détourna la tète, attendrie, puis :
— Dites-moi pourquoi vous êtes venu ce matin ?
— Je ne sais pas... j'étais arrivé jusqu'ici... presque à mon insu... quelque chose d'irrésistible m'a entraîné lorsque j'ai vu votre demeure...
Elle le crut, et ce fut un grand charme,
— Que faisiez-vous dans les rues? reprit-elle... Ce n'est pas l'heure où vous êtes libre...
Il se tut embarrassé.
— J'ai vu tout de suite qu'il vous était arrivé quelque chose qui doit être assez grave... Si je pouvais vous être utile!... Et même, si je ne le puis pas, la conlidence est une douceur. Je vous jure que vous pouvez vous lier h moi...
— Je le sais... et il est vrai que j'ai éprouvé
un grand trouble... Mais justement, vous ne pouvez pas intervenir... ^-^
— Je n'interviendrai pas !
De nouveau, il se tut, tourmenté par des idées
contradictoires. Puis, il céda à ce besoin profond qui a créé la confession chrétienne.
— Vous savez, dit-il, que je suis en somme un ambitieux... que j'ai des projets qui me passionnent... et parce qu'ils pourraient me conduire à la fortune... et par eux-mêmes... Car si mon imbition n'est pas purement désintéressée — laquelle l'est? — elle n'est pourtant pas basse.. •
1 y a en moi des coins moraux, un désir de ne )as vivre inutile... un besoin de réalisation sociale : e voudrais être un assez honnête homme qui, tout an travaillant pour soi, n'oublierait pas exactenent les autres... Mes projets sont conformes à ie petit idéal... je les crois intéressants pour beaucoup d'hommes et même — un peu — pour le }ays... Enfin, je les vois productifs... Ehbien! on n'annonce la vente d'une propriété qui est en |uelque manière la base matérielle de tout ce que e rêve... dont la possession me rendrait maître de .'heure... et qui, au contraire, peut devenir un )bstacle grave... sinon insurmontable... si elle ;ombait dans les mains d'un autre que moinême, à moiift que ce ne fût un ami sûr.
Elle écoutait, dans la pose rêveuse d'une prin- ;esse de Glèves.
' — En dehors de vos projets, cette propriété irt-elle une valeur réelle?
dis LES PURES ET LES LMPUKE5
— Elle a une valeur supérieure au prix que l'on offre de la vendre... et je suppose que si on ne demande pas plus cher, c'est pour des questions de main-d'œuvre et parce que la spéculation terrienne a peu d'amateurs dans le pays...
— En somme, pas de risques à courir. Comme je regrette que vous ne me permettiez pas d'intervenir directement! Mon notaire est un parfait honnête homme. Il achèterait la terre en mon nom... un contrat vous assurerait un droit de rachat, pendant dix ou quinze ans... à un prix déterminé... Je ne refuserais pas même un bénéfice!
— J'accepterais sans hésitation... si je ne vou^ aimais pas !
Elle comprenait cela; elle l'approuvait; ellemême préférait ne pas lui rendre ce service, pour éviter le soupçon auquel elle échapperait difficilement, d'être aimée par gratitude.
— Hélas! j'admets votre raison... mais mon notaire ne pourrait^l pas chercher une personne qui fasse l'affaire par spéculation? Votre droit fî ■ rachat vous coûterait un peu plus cher... Uexisi beaucoup plus de capitaux improductifs qu'on i l'imagine. La guerre rend les gens timides... i veulent des gages... Ici ce gage serait le foi même de l'opération...
— Sans doute, mais personnellement je n'offre aucune garantie... Les gens n'y comprendraient rien î
— Détrompez-vous. Clarembault et Forment
donneraient volontiers des références... Je sais que ces références seraient très favorables. Elles vous feraient apparaître à l'acheteur comme un homme d'avenir... Je vous assure que M^ Gouraux, mon notaire, tirerait le parti le plus avantageux de telles références. Remarquez d'ailleurs que vous pourriez vous adresser à Formènes luimême. 11 n'hésiterait guère.
— Mais c'est avec le concours de Formènes que je compte réaliser mes projets...
— Eh bien?... Vous ne le tromperez pas.
— De deux choses l'une : je lui avoue le but de l'achat ou je le lui dissimule... Dans le dernier cas, il pourra m'accuser plus tard de duplicité.
— C'est vrai! fît-elle... Cependant, si vos idées sont bonnes, il y a peu de doute qu'il n'accepte. Formènes brûle de faire quelque chose par luimême. Jusqu'ici, il s'est toujours trouvé engagé dans des affaires en pleine marche ou bien, il n'a apporté que son appoint... Cela l'humilie, surtout vis-à-vis de Clolilde, qu'il aime ainsi qu'aux jours de leurs fiançailles... et dont il désire ardemment l'estime. J'ai le sentiment que votre affaire doit être pratique.
— Voulez-vous que je vous la confie?
— Comme vous me faites plaisir ! répondit-elle, en lui tendant la main. Mais je ne veux pas... quoique je sois un très honnête homme... incapable d'abuser de la confidence, même si, pour une raison quelconque, nous cessions d'être
amis. Gela me gênerait et je n'y comprendrais pas grand'chose...
Elle eut un joli geste d'ignorance et, approchant du visage de Michel son visage animé par l'émotion, les yeux dans les yeux :
— Tout de même... je voudrais une promesse... Je ne sais quelles démarches vous comptiez entreprendre, mais si vous échouiez, faites-moi la grâce de revenir... quand ce ne serait que pour écouter mes humbles petits conseils de femme...
Elle était si tentante, fruit magique de l'arbre de volupté, qu'il eut une sorte de plainte, la plainte du désir... En môme temps, un granii attendrissement lui mouillait les paupières :
— Vousavez été divinement bonne! murmura-til. Cette gratitude dont vous ne voulez pas^.. mon cœur en est plein et, croyez-le bien, ce n'est paelle qui m'empêche de vous aimer et de vou> désirer follement...
— Taisez-vous! exclama-t-elle, pàlie par la contagion...
Elle se leva, les yeux un peu troubles, du trouble qui dilate magnifiquement les pupilles :
— C'est promis... si vous échouez... je vou reverrai tantôt...
Dans la rue, il se trouva fort désemparé L'amour avait relégué ses projets à l'arrière, e tout encore à Claire, il se demanda avec anxiété
— M'aime-t-elle vraiment?... Sera-t-elle à moi? Son cœur tressaillit de cette incertitude qui,
pour l'homme passionné, est souvent pire qu'une
douleur... Il savait bien que Mme Ferman avait quelque préférence pour lui, il en pouvait croire le trouble qui, naguère encore, faisait palpiter es prunelles. Mais peut-être faudrait-il peu de chose pour qu'elle le rejetât... Peu de chose.,, un autre/... Un flux de jalousie ravagea le jeune homme... Il marcha plus vite, emporté par cette détresse subite que connaissent les nerveux :
— Raison de plus pour réussir I grommela-t-il. Les pauvres sont trop désarmés.
Peu à peu, l'émoi changea de nature. Il se retrouva devant les afîres de l'ambition. D'abord, il songea à retourner chez Guy. Une horloge, en sonnant les douze coups de midi, l'en dissuada*
— Guy ne déjeune pas chez lui... Allons voir chez Drouant.
A cause d'anciennes habitudes -artistiques et littéraires, Guy déjeunait souvent place Gaillon. Il n'y était point ce jour-là. Michel entra successivement à l'Escargot, chez Larue, au Café de Paris, sans trouver son ami...
— Ça ne va pas î... La cerise !
Par acquit de conscience, il entra chez Ghampeaux, et il eut un mouvement de joie lorsqu'un petit chasseur, qu'il connaissait, lui dit :
— M. Bargance est là-bas.
Guy déjeunait seul au fond de la salle.
— Antoine a raison... Ne nions pas la télépathie ! s'écria-t-il en voyant survenir MicheL Que cette bouchée m'étouffe si, à l'instant même, je ne songeais pas à toi. Et même je
ii2 LES PURES ET LES IMPURES
te voyais distinclement traversant la place. L'asta traversée?
— Je l'ai traversée.
— En venant de la nio Vivicnne?
— En venant de la rue Vivienne.
— Ahurissant!... Le monde occulte n'est pas une chimère... Tu déjeunes avec moi?... Pas mauvaises, ces cancales... Maître!
C'est ainsi qu'il désignait le maître d'hôtel.
— Maître, une douzaine de mollusques... et doublez le carré d'agneau... Tu me cherchais, vieux Miche?
— Je te cherchais, oui, dit Michel, que le seul visage de Guy ramenait aune confiance plénière... et pour mon compte, j'ai à me plaindre de la télépathie... Ce que j'ai pèlerine avant de te découvrir !
— Ça prouve que tu n'as pas reçu en partage la grâce qui crée les médiums... Et pourquoi me cherchais-tu ?
— Bèn ! puisque tu as le don... devine !
— Ce n'est pas pour un duel... le duel est proscrit... Ce n'est pas une affaire de femme: qu'y pourrais-je? Ce n'est rien chez le sieur Clarembault?... Non. C'est donc une affaire d'argent.
Guy, tout en parlant, regardait attentivement son ami, selon les bonnes règles du jeu, et lui trouvait une mine singulière.
— Une affaire d'argent... pour une autre affaire ?
— Très exactement... Hélas î une importante affaire d'argent et une importaate affaire !
— Diantre !... N'est-ce pas, ces cancales ne sont pas sans charme... ni même ce petit blanc de Savoie... Une importante affaire... serait-ce ta grande affaire des eaux ?
— Ma grande affaire des eaux! soupira Michel soudain ressaisi de toutes ses inquiétudes. Tu pourrais gagner ta vie à tirer les cartes !
— Oui, fit l'autre, avec une satisfaction nonchalante. Le marc et les astres me garantiraient des rentes. C'est... effrayant ce que tout ça donne en ce moment... Alors, la grosse somme?
— Très grosse.
Guy appela le sommelier qui passait.
— Gorton 1893! fit-il.
Il observait Michel d'un air rêveur. Quoiqu'il ne connût pas, dans ses détails, l'affaire des eaux, il la croyait importante, par suggestion. Au reste, il avait une confiance presque aveugle dans la clairvoyance industrielle et l'ingéniosité de son ami.
— Combien grosse, mon grand?
— Quarante mille francs.
— Et pourquoi? Tu penses bien que je ne te demande pas ça par curiosité.
— Pour acheter les Pierres Noires , une propriété dans la montagne... le Puy-de-Dôme... C'est le nœud stratégique de mes projets et sans doute de tout mon avenir.
Guy secoua la tète, pensif.
— Calons-nous! dit -il enfin, en versant du
corton 95... C'est le vin des grandes audaces... .l'espère que lu es sTir que je vais faire tout ce qui est faniilialement possible pour te tirer de là... Seulement, le père trouvera que c'est chaud... Tu leconnais. C'est un ascendant généreux. Non seulement, il admet la jeunesse, mais il l'arrose... et les aventures sentimentales lui paraissent le plus clair du bonheur terrestre... Alors, sauf pour le vénal, qu'il n'aime point, il n'hésite jamais à m'octroyer des sommes... Mais, n'est-ce pas, je n'ai jamais eu besoin de cinq mille francs à la fois... Car je suis de son avis, je ne fréquente guère les personnes qui se font du luxe avec leurs fémurs... fussent-elles ihéàlreuses... encore que j'aie pour elles une indulgence plénière... Enfin, je crois bien que je pourrais, dans un cas extrême, extirper dix mille francs... Au delà, je ne sais plus...
— Alors? iit Michel, découragé...
— Alors, ça ne veut pas dire que je désespère. Il a^ certes, ses préjugés. L'artiste n'oublie guère qu'il descend d'une suite de grands bourgeois. Il est fastueux... il dépense avec intelligence et largeur... mais il ne dépasse pas ses limites et il ne s'engage pas aisément dans l'imprévu. L'affaire des Pierres boires le plongera d'abord dans une petite stupeur... et, chez lui, la stupeur conduit à la méfiance... Aussi bien sera-t-il utile que tu m'accompagnes.
— Mais ce qu'il ferait pour toi, il ne le ferait sûrement pas pour moi !
— Je vois que tu n'aperçois qu'un coin de sa psyché. S'il a ses frontières, il n'est pas simple... il est très complexe. Il comprend l'amitié comme il comprend l'amour. Il sait que tu es mon meilleur ami et il m'approuve, vu qu'il t'a voué une certaine estime, qu'il a une notion de ta valeur et de ton caractère... Il comprendra donc très bien que je veuille te rendre service... et son bon vouloir collaborera avec le mien... Seulement... seulement... il ne s'engagera pas avant d'avoir un peu éclairci l'affaire.
— Faudra-t-il que je lui expose mes plans?
— Non, il n'ira pas jusque-là... ce serait du chantage. C'est sur la valeur du gage que rouleront les débats. Enfin, pas la peine de trop prévoir... Nous manœuvrerons selon les événements... J'estime que ce chester s'harmonise merveilleusement avec le corton.
Le maître d'hôtel apporta les fruits.
— Café... liqueurs, un peu vite, dit Guy. Et, voyant la mine soucieuse de son ami :
— T'en fais pas ! J'ai plus d'une corde à mon arbalète... Si je n'ai pas habituellement ta volonté j'ai dans le cœur un bouledogue qui sommeille, et qui s'éveille dans les circonstance extrêmes. Whisky, fine, marc, pères Chartreux... C'est ici un jour où il faut prendre un petit verre.
— Whisky.
Francis Bargance, après le café, s'adjugeait un maigre cigare cendré, qui venait de l'Inde et qu'il
ilHj LES rURES ET LES IMPURES
déclarait plus fin que les plus illustres havanes. Il« considérait le mélange de fumée très bleue, qui montait du bout embrasé, et de fumée grisâtre qui s'échappait de la bouche ou des narines, lorsqu'une tenture se soulevant, lui montra son fils et Michel Frimayres :
— Ne pensez-vous pas, dit-il, que l'art de fumer fut d'abord un rite religieux?... Presque toutes les races entretenaient un feu sacré... Le calumet et le cigare firent de l'homme môme un petit sanctuaire... Il doit encore y avoir du café chaud quelque part.
— Nous avons pris du café.
— Alcools?
— Aussi.
— Cigare.
Bargance tendit une boîte en forme de cercueil où gisaient les petits cigares cendrés et, simultanément, une boîte de havanes. Guy prit un havane et Michel préféra une cigarette.
— Le calumet, fit le peintre, en épiant ses visiteurs, est un des plus beaux symboles de sagesse que l'homme ait créés...
Il y eut un petit silence, qui convainquit Ihote que les visiteurs avaient un but. Et il eut un sourire de coin.
— Nous venons en solliciteurs, dit enfin Guy.
— Si c'est pour une chose seulement à demi raisonnable, elle sera accordée, répondit aimablement Bargance.
— C'est pour une chose mieux que raisonnable,
affirma Guy. Si tu m'exauces, je pourrai contribuer à assurer à Michel l'avenir qu'il mérite...
— Et qu'il aura, j'en ferais le pari... mais vraisemblablement après quelques épreuves.
^— Il ne les redoute pas... Encore faut-il qu'elles ne soient pas trop dures ni surtout trop longues, car la vie n'attend guère. Puisque tu crois à l'avenir de Michel, tu penses bien qu'il aura besoin d'argent... ou de crédit... avant d'arriver à l'en- .tresol. C'est de crédit qu'il a besoin aujourd'hui...
Le visage de Bargance devint très grave.
— Sous quelle forme?
— Eh bien! pour une spéculation importante, il a besoin qu'une propriété, actuellement à vendre, ne tombe pas aux mains d'un type quelconque. Je voudrais acquérir cette propriété.
— Et moi, je voudrais comprendre... au moins partiellement... sans exiger que Frimayres me livre son projet... Est-ce une spéculation?
Guy tourna vers Michel un visage interrogateur.
— Si on veut, intervint celui-ci. C'est une spéculation, basée sur une future entreprise. Si j'avais un droit quelconque sur la propriété, je pourrais poser mes conditions. Sinon, je dépendrai plus ou moins de mes associés...
— Je comprends... dans la mesure oii je le désire. Maintenant, qu'est cette propriété ? Où se trouve-t-elle?
. — C'est une terre dans le Puy-de-Dôme et cela se romme les Pierres Noires.
— Vous voudriezqae nous achetions les Pierres Noires?
— Avec, pour Michel, un diuil de idcha , pendant une période à déterminer... Dix ans... quinze ans !...
— Le prix des Pierres Noires?
— Trente-cinq mille francs... sans les droits et les frais.
— Une quarantaine de mille francs. C'est peu et c'est beaucoup. Peu, si vous envisagez une grosse affaire... beaucoup, si vous vous trompez. Or, quelle que soit ma foi dans votre avenir, mon cher Frimayres, vous êtes jeune... très jeune... et par suite, riche de cette denrée délicate et périlleuse qu'on nomme rillusion...
— Pas en affaires! afiirma vivement Guy. Je tiens que Miche peut être facilement roulé par une femme... Je suis sûr qu'il ne sera pas roulé par des mercantis, à moins qu'il n 'y soit contraint par la force... Quant à ses calculs, aucun doute : ils doivent être exacts.
— J'aime à te voir cette ardeur amicale I riposta Bargance avec un petit rire froid... Mais, à cinquante-cinq ans, un homme a ses règles dévie ou ce n'est qu'un bouchon sur la rivière. Je suis disposé à faire contiance à Frimayres... et, un peu moins à toi. Ce ne sera pourtant qu'après avoir pris mes informations. Donnez-moi la position géographique exacte des Pierres Noires. En moins' de dix jours, mon notaire aura pris tous les renseignements utiles sur la vente de la pro~
priété. Si elle vaut réellement le prix demandé, eh bien ! l'affaire est faite.
— Je n'oublierai jamais, cria chaleureusement Michel, cette preuve de votre sympathie î
— Et moi, dit Guy en saisissant la main de son père, je n'aijamais mieux senti ta bonté... mais...
— Mais ?
— Eh bien, ton notaire est discret?
— Tu le connais depuis ton enfance I C'est le plus sûr des notaires.
Bargance, ayant laissé s'éteindre son petit cigare hindou, en ralluma un autre; la pause qui suivit eut quelqiie chose de contraint et même de pénible. Une profonde inquiétude s'éveillait en Michel, à qui un délai de dix jours paraissait redoutable. Guy le devina :
— Mon père, iit-il avec embarras... je voudrais...
Il hésita, les pommettes rouges. Bargance, d'un air apaisé, savourait la fumée aromatique.
— Je voudrais, reprit le fils avec effort, que tu me permettes de parler à grand'mère...
— De quoi? De cette affaire?
— Oui... Je n'ai pas encore de règle de vie... ce serait prématuré... mais je crois, dur comme fer, en Michel... Tout peut arriver... par exemple quB ton notaire se trompe ou soit trompé... ou qu'il faille prolonger l'enquête... Dans l'intervalle, des concurrents peuvent surgir...
— Si je t'entends bien, tu voudrais obtenii'de maman une réponse plus décisive que la mienne.
130 LES rURES ET LES IMPURES
— Oh! seulement une garantie... afin que Michel puisse, dès à présent, donner une réponse ferme.
— Je ne m'y oppose pas... Ta grand'mère possède intégralement ses facultés et elle a, durant toute sa vie, admirablementsuce qu'elle voulait... Je n'irai donc chez mon notaire qu'après votre entrevue avec elle...
Lorsque les jeunes gens furent dehors, Michel demanda :
— Tu ne crains pas de l'avoir froissé?
— Aucunement... Ce qui l'aurait froissé, c'est une démarche sournoise. Mon père est extraordinairement équilibré. Ses colères ni ses rancunes ne sont jamais anormales. Or, il sait que je ne doute pas de sa générosité, et ses réserves sont une simple question de principes... Si grand-mère est plus « coulante » que lui, il le trouvera très naturel.
— Est-elle, en général, plus « coulante »? demanda Michel avec anxiété.
— Du tout. Elle est plus austère, plus rigide; elle trotte sur des principes irréductibles. Lui, après tout, il est huilé par l'art... Grand-mère est la bourgeoise héréditaire avec toutes ses qualités... et toute son horreur.
— Mais, alors... nous courons tout droit à un échec.
— Détrompe-toi, car, primo, elle est généreuse; secundo, elle m'aime avec la jprédilection renforcée des aïeules et, tertio, je suis son créancier.
— Ta lai as prêté de Targent? plaisanta craintivement Frimayres.
— Selon son code particulier, oui... Au reste, je ne garantis pas qu'elle sera réellement plus accueillante que papa. J'ai beau la connaître, il y a des recoins de sa psychologie qui m'échappent. . . Elle a de terribles coups de caveçon.
Tandis qu'ils conversaient, l'auto avait mangé deux kilomètres. Elle stoppa avenue Montaigne, devant un immeuble astiqué et présomptueux. Deux bronzes fades décoraient le vestibule...
Au premier étage, ils attendirent trois minutes dans un salon dont les meubles second Empire n'avaient plus l'aspect ridicule qu'ils avaient vingt ans auparavant : le temps les stylisait déjà...
— C'est un fait, remarqua Guy, que j'ai vu ce mobilier embellir de jour en jour... Aujourd'hui, il est presque charmant. Et j'ai vu le même effet se produire sur tous, les visiteurs qui ont un petit sens de l'art/ Ne dis pas que c'est une question de mode... je crois positivement que c'est une question physio et psychologique.
Une porte éperdument blanche, presque aussi miroitante qu'une glacé, venait de s'ouvrir et l'on vit surgir, lente, comme une aïeule de théâtre, une haute vieille dame à bandeaux argentés, au nez en rostre et à la bouche garnie d'un étincelant dentier qui semblait entr' ouvrir les lèvres mauves. La vieille dame rie perdait pas un centimètre de sa taille, droite et roide comme un mur, les épaules effacées. Des rides copieuses et magistrales
132 LES rURES ET LES IMPURES
ornaic nlson visage. Elle avait les joues spacieuses, le front compact, un menton opiniâtre et, de ses yeux craquelés comme un vase de Chine, émanait une phosphorescence de vieux pur sang. Elle se laissa embrasser sur les deux joues par Guy et lui rendit un baiser brusque. Elle le regardait avec un orgueil évident et ne pouvait se lasser d'admirer la croix de guerre. Après un moment, elle tendit la main à Michel et accorda à sa croix une attention presque égale à celle qu'elle donnait à la croix de son petit-fils.
Au reste, elle connaissait Michel depuis longtemps et ne lui refusait pas quelque estime.
— Je sais que vous avez été blessé, dit-elle... et je savais aussi que vous avez la croix de guerre avec deux palmes... La bourgeoisie française a fait sou devoir... Je m'y attendais.
Elle parlait avec autorité, comme si elle eût j parlé au nom de toute sa caste. L'orgueil émanait de chacune de ses rides. Quand elle eut posé quelques questions générales, elle dit à Guy :
— Tout va bien, cher petit?
Alors, il toussota, car il gardait un peu de timidité devant elle. Puis, ex abrupto :
— Grand'mère, je viens te demander un service... le plus grand que je t'aie jamais demandé?
Une méfiance malicieuse se marqua sur le grand visage. L'aïeule devina, sans peine, que Michel jouait un premier rôle dans la scène...
— Va toujours... j'écoule! dit-elle.
Guy exposa l'affaire à peu près dans les mêmes
termes qu'il l'avait exposée à son père. Elle écouta, étrangement impassible, posant, de-ci de-Ià, une question où se marquait son sens pratique.
— Je suppose, tit-elle, que tu t'es adressé d'abord à ton père?
— Bien entendu.
— Qu'est-ce qu'il t'a répondu?
— Que personnellement il n'avait aucun goût pour l'achat de propriétés... mais qu'il ne refusait pas cependant, si, après enquête, il était convenu que la propriété valait le prix demandé.
— C'est exactement mon avis ! fit la vieille dame, d'un ton sévère. Pourquoi ne pouvez-vous pas attendre quelques jours?
— Parce que nous craignons les concurrents...
— Alors, ce n'est plus une affaire, du moins pour moi !
Guy et Michel échangèrent un regard navré.
— Ce n'est plus une affaire, non... Mais, mon petit, est-ce que ça te chagrinerait beaucoup de renoncer à ce projet?
— Ce serait la pire déconvenue de mon existence.
La grand'mère eut un petit rire puéril, tout son visage s'éclaira de tendresse.
— En ce cas, c'est toi seul que ça regarde... Je t'ai ouvert un crédit spécial depuis ta naissance. Chaque année, je l'ai augmenté de cent napoléons. Avec les intérêts accumulés, je te dois actuellement plus de soixante mille francs...
Cette épargne n'ayant été faite que pour réalise un ou plusieurs souhaits... tu n'as qu'un mot à dire et je n'ai qu un chèque à signer...
— Grand'mère ! cria-t-ii en pressant la vieil! femme dans ses bras et en l'embrassant de tout' sa force...
La vieille dame recevait l'étreinte avec ravissement : elle préférait Guy à tous les êtres, mêm à Francis, et parce qu'il élait le plus beau de Bargance, il se mêlait à sa tendresse un peu d cet amour obscur qui, chez les aïeules, offre oi ne sait quelle ressemblance avec l'amour de enfants pour une jolie jeune mère.
— Voilà! fit-elle, en lui rendant brusquemeii un baiser.
Elle alla prendre un carnet de chèques dans ui secrétaire d'acajou, ajusta ses besicles et, d'un main ferme, libella :
(( Payez à M. Guy Bargance, ou à son ordre, la soûime de quarante mille francs. »
— Mon cher Michel, fit-elle, je suis heureuse que la première grande fantaisie de Guy soit une fantaisie d'amitié. Et je suis sûre que si l'afîairi était mauvaise, vous ne lui en auriez pas parlé...
Une ombre de méfiance était revenue dans les yeux craquelés. Michel, médusé par la petite feuille qui suppléait les plus efficaces baguettes de fées, exclama :
— Que vous êtes bonne, madame!
— Non! Pas très bonne... Cane sert à rien... ou plutôt, c'est aussi nuisible à soi-même qu'aux
autres... La bonté est presque toujours une injustice.
L'allégresse qui avait saisi Michel était presque douloureuse à force d'intensité. Avec les yeux lélescopiques de la jeunesse, il voyait s'ouvrir un avenir vaste comme un univers. Et quand il fut seul avec Guy, dans l'escalier, il lui donna subitement l'accolade, en disant :
Tu vaux mieux que moi I
— Je ne crois pas!... Dans une circonstance terrible, je compterais sur toi comme sur moimême.
Leurs cœurs étaient pleins de cette douceur indicible qui est un des miracles de la jeunesse et qui donne l'illusion de toutes les durées.
Quand Michel eut quitté Guy, il télégraphia à sa sœur et à Glaire... Un crépuscule pesant s'abattait sur la ville. De nouveau, les passants devenaient des fantômes que les éclairs violents de tel phare d'automobile retransformaient un moment en créatures réelles...
Michel marchait par les rues avec un sentiment d'extraordinaire plénitude. Dans^ ce moment, l'avenir lui semblait aussi sûr, et beaucoup plus étincelant que le présent. Il marchait du pas ailé, le pas de songe des hommes envahis par l'optimisme... L'imprécision même de ses rêves les rendait plus délicieux. C'était, en bloc, une ascension, un envol vers la Puissance, car l'argent n'était pas autre chose pour Michel... Son âme l'emportait vers Glaire, mais une crainte que connaissent
tous les amoureux, l'empêchait d'aller chez elle deux fois le môme jour. Elle l'avait invité, en caa d échec, et il avait réussi..
A mesure que l'heure du dîner approchait, la visite se décelait plus impossible. Quand il entendit sonner sept heures, ses dernières irrésolutiMn«i s'évanouirent... Il entra dans un petit restaur m et mangea au hasard, sans presque s'apercev . de ce qu'il mangeait, encore que les péripétie, de la journée eussent développé énergiqueme son jeune appétit... Peu à peu, une petite mél colie se mêlait à son triomphe.
11 recommença d'entrevoir les obstacles, vente même ne parut plus assurée. 11 imaj, des concurrents, une lutte qui portait les Pier - Noires à un prix inaccessible.
— Tais-toi, stupide prévoyance !
Grâce au secours d'un armagnac et d'un ciga sa pensée devint tendre. 11 ne vit plus que Clair» 11 l'imagina là-bas, dans ce salon où tout s'Ii monisait avec sa grâce. Une petite jalousie piqua au cœur, un .flux de sensualité passa tempête...
Tandis qu'il suivait les trottoirs, des visage> femmes, d'une blancheur excessive, surgissait soudain dans les rais d'un phare d'automobile.
— Après tout, se dit-il, je ne sais rien... Qunnd j'ai accompagné Glaire, le premier soir, il semi» ; que j'eusse autant de chances, plus, peut-être, que maintenant. Trois mois ont coulé... Peut-être n' arriver ai-je jamais au but !
Ce monologue, allongé de corollaires, le conuisit jusque chez lui. Sa petite servante était couchée, peut-être sortie : il savait qu'une épidémie amoureuse sévissait dans les mansardes. Trois bonnes étaient enceintes, une quatrième «renaît d'accoucher.
— La guerre! dit-il avec une pointe d'ironie. Son appartement parut sinistrement solitaire. 11 regretta presque de n'avoir pas sui\i une de ces faces crayeuses qu'éclairaient les fanaux fulgurants.
Le timbre de l'entrée le tira de ses méditations.
- A cette heure?... Qui donc? Un télégramme ? Ou encore?...
La dernière interrogation l'assombrit et le fit hésiter. {
Le timbre ayant résoné une seconde fois, Michel se décida à ouvrir et se trouva devant cette jeune femme qu'il avait conquise un soir de maraude...
A la lueur électrique, elle apparut livide, la face saturée de poudre et les lèvres aussi écartâtes qu'une iille du boulevard.
— Oui, c'est moi! fit-elle d'un ton de défi. Elle s'insinua dans l'antichambre.
— Je ne suis pas une femme qu'on plaque comme çà! reprit-elle avec, aigreur. Je veux savoir...
Par faiblesse et aussi par ce sentiment qui veut que l'homme policé n'abandonne pas trop promp-
tement les faveurs qu'une femme lui a consenties en « libre grâce », il avait, pendant quelques semaines, renouvelé la première entrevue et se^ gestes. ^^
Mais la femme lui devenait chaque jour plui antipathique par le cynisme de sa trahison et ses vanités saugrenues...
Sa répugnance s'accrut encore à la suite de la « perme » du mari. 11 croisa dans l'escalier ce brave homme, qui était un homme brave (il avait la croix de guerre), une bonne face de barbet, des yeux attendrissants et un clair sourire puéril...
Un jour même il le rencontra au bras « d'Henriette ». Tout son être naïf révélait une tendresse fervente et fidèle...
A la pensée qu'il usait étourdiment d'une chair qui figurait le grand bonheur pour ce soldat guetté chaque jour par la douleur et la mort, un vrai remords saisit Michel. Résolu à s'abstenir, après le départ de l'homme, il évita la femme...
Gela durait depuis dix jours.
Michel rentrait le plus tard possible dans son logis et sortait tôt le matin...
Il réussit en somme à éviter la femme qui, jusqu'alors, n'avait pas osé le relancer chez lui...
Ce soir, elle s'était décidée.
— Je veux savoir! répéta-t-elle. Pourquoi mo lâchez-vous?
— J'ai été extrêmement occupé.
— Faut pas se fiche de moi! Il n'y a qu'un palier de distance entre nous.
LES PUnES ET LES IMPUBES 139
Il épiait ce visago violemment préparé. En omme, elle était mieux ainsi; l'excessive blanheur des joues, la rougeur agressive des lèvres, ans masquer sa vulgarité, la rendaient plus .tlrayante.
Il est rare que l'homme qui veut rompre avec me femme, même quand il a une longue expéience, se prépare à une explication. Les plus fins comptent sur le hasard et les circonstances. Michel itait fort embarrassé.
— Mon Dieu! murmura-t-il, j'ai eu aussi des ennuis...
— Est-ce que ça empêche?... Au contraire, je 'aurais consolé...
Cette idée le fit sourire.
— Pourquoi ris-tu? cria-t-alle avec une soulaine violence.
— Je ne ris pas !
— Il ne manquerait plus que ça! reprit-elle, )resque instantanément calmée.
Et la tristesse succédant à la colère :
— Qu'est-ce que je t'ai fait? N'ai-je pas toujours été gentille?... Si j'ai un tort, dis-le-moi... Ce ne serait pas de ma faute...
Il écoutait, dans une demi-stupeur, à une telle distance de cette âme, que des millénaires n'eussent pu la combler.
— Vous n'avez eu aucun tort ! reprit-il machinalement.
— Alors, quoi? Ce n'est tout de même pas possible que je ne te plaise plus... Après si peu de
temps. Y en a peut-être de plus jolies, mais sûrement, je ne déplais pas aux hommes.
Elle se dressait, elle épiait son visage dan^ !-'< glace de la cheminée et, assurée qu'elle séduisante :
— Il n'y a pas un jour qu'on ne me suive pas... je n'ai qu'un geste à faire, j'en aurais tant qu j'en voudrais... et puis des jeunes, ou des vieu" très bien...
— Gela ne fait pas l'ombre d'un doute acquiesça-t-il, à demi amusé par la vanité de 1 créature.
— Alors, quoi?... quoi?...
La colère revenait ; les petits yeux luirent :
— Y en a une autre ! Tu m'as remplacée affîrma-t-elle.
— Ma foi, non ! répondit-il d'un ton si convaincu que, de nouveau, la colère de la femm s'évanouit.
— Si au moins tu me faisais des excuses... oii si tu donnais un motif!...
Elle parlait, plaintive, presque attendrissant
si bien qu'il se demanda s'il ne valait pas mieux dire la vérité, à peu près, en l'édulcorant.
— Puisque vous l'exigez, lit-il gravement, c'est à cause de lui.
Elle l'épiait, ébahie :
— Qui ça /wi.'^
— Votre mari.
Un ravissement subit envahit la face blanchie.
— Vrai?... Tu es jaloux... tu es jaloux?
Elle s'était levée, elle lui tendait les bras, iaisi d'une crainte quasi burlesque, il cria avec nergie :
— Eh! non... je ne suis pas jaloux!... Je me lis des reproches... c'est mal de tromper un
ère d'armes !...
Elle le contemplait avec une stupeur' qui, peu peu, devenait de l'indignation :
— Ah! bien! ah! bien! répétait-elle, car elle entait le reproche ricocher sur elle-même. J'en rends pour mon grade... C'est honteux!
Cette fois, la colère monta en tempête :
— C'est le soir où tu as pénétré chez moi qu'il allait penser à ça... le soir où tu as profité de ce ue j'avais peur!... Pour peureuse, j'avoue que B suis peureuse. Tu as profité... Tu as abusé... e ne pensais à rien de mal quand je sonnais à la ort^'... On m'aurait dit ce qui allait arriver, j'auais ri... et sans tout ce noir qui m'a rendue nereuse... c'est presque comme si tu m'avais iolée... oui, oui, violée... Pauvre vieux, c'est pas Qoi toute seule qui l'aurais fait cocu!
Quoique les gestes de la colère engendrent la iolère, Michel écoutait crier cette femme sans lucune animosité. C'était comme s'il assistait à a colère d'un animal. Henriette ne lui semblait >as même risible; la distance entre leurs mentaités était trop considérable. Le remords s'atténua usqu'à devenir imperceptible ; la fidélité X)u l'inidélité de cette créature n'eut guère plus d'im- )ortance que celle d'une chatte ou d'une hase?
Quoiqu'il arrivât, une force fatale ne condamna rait-elle pas le pauvre poilu ci d'identiques infi tunes?
— Tu ne réponds pas ! harla-t-elle... Atten ça ne se passera pas comme ça. Tu prendri quelque chose... Tu as beau avoir les palmes., est solide... et quand il saura ce que tu m'as fait, il aura ta sale peau !
Il continuait à garder le 'silence dans une sor d'engourdissement, où les événements du jour se mêlaient à la scène présente. L'image de Claire passait dans les intervalles :
Avec celle-ci, vraiment, ce n'était pas lui être infidèle!
Gela correspondait à d'obscures faiblesses, pei à peu réveillées par ce visage de plâtre et ce^ lèvres sanglantes, et aussi au désir toujours accr^ d'être fidèle, psychiquement, à Mme Ferman.
Henriette était debout. Elle lui tendait les poings; il s'attendait presque à la voir fondre sur lui et le griffer :
— Misérable !... Bandit !... Voleur de femmes! Arrivée à la cime de l'exaspération, après un
dernier cri, elle s'affaissa en sanglotant :
— Pourquoi t'ai-je rencontré? Qu'est-ce que je t'ai fait... Je t'aimais... je ne demandais qu'à te faire plaisir.
Elle pleurait maintenant à grosses larmes, qui traçaient des sillons dans le talc et la poudre de riz... Mû par un mouvement de pitié physique, il s'approcha d'elle, murmurant :
LES rURES ET LES IMPURES 143
— Ne VOUS faites pas de chagrin...
l — Tu as tué mon idéal! gémissait-elle... Je ondrais mourir.
^ 11 lui mit la main sur l'épaule. Alors, d'un élan la fois brusque et mou, elle se jeta contre sa oilrine, elle l'enlaça :
— Dis que tu m'aimes encore un peu... dis-le! is-le...
Il ne dit rien, mais il subissait la contagion iède des larmes qui éVeille toute l'équivoque des ens... Ce fut subit comme la caresse des trogloytes... Et tandis qu'elle palpitait encore de étreinte, elle chuchotait, triomphante :
— N'est-ce pas, chéri, tu te vengeais... tu étais aloux de lui.