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CHAPITRE XII

Seigneur, gimlez-Toiu de la jalouskl

SlULKSrEAIlE, OtiuUo.

oru expliquer le poignaut eftct qu'avaient produit sur l'infortuné prisonnier certains passages de la conversation iirécéJente, il est nécessaire de revenir sur le passé et de laconter comment il avait connu Edith Bellenden. Henri Morton était un de ces esprits d'élite, dont le génie s'ignorait lui-même. Il avait hérité de son père un conrage à toute épreuve, et une haine vigoureuse et inflexible de la tyrannie, en religion comme en politique; mais cette jtassion était luire d'exagération fanatique, sans aucun levain de l'âpreté qui caractérisait le parti puritain. Il s'était affranchi de ces défauts grâce aux laborieux efforts d'un excellent jugement, grâce aussi à de longues et fréquentes visites à Charnwood, où le major Bellenden recevait plusieurs amis dont les entretiens lui avaient appris que le mérite et la vertu n'étaient pas l'apanage exclusif d'une secte religieuse.

La vile parcimonie de son oncle avait opposé bien des obstacles à son éducation ; mais il avait si bien profité des occasions de s'instruire que ses maîtres ainsi que ses amis étaient dans l'admiration de ses progrès. Ce qui paralysait l'essor de son âme, c'était la conscience de sa i)auvreté, de sa dépendance, et surlour de létat imparfait et borné

de ses connaissances. De ces sentiments refonlés il résultait une sauvagerie et une froideur, qui avaient pour conséquence de dérober à tous, hors à ses intimes, la portée d'intelligence et la fermeté de caractère dont nous avons dit qu'il était doué. Les événements politiques avaient jeté sur cette réserve habituelle un voile d'iudécision et d'indifférence : ne s'étant attaché à aucune des factions qui divisaient alors l'Ecosse, il passait pour un être lourd, flegmatique, insensible à l'influence de la religion ou du patriotisme.

Nulle conclusion pourtant n'aurait pu être plus injuste, et la neutralité qu'il avait gardée jusque-là était fondée sur des raisons bien diverses et tout à fait dignes d'éloges. H avait eu avec les puritains, objets de la persécution, peu de rapprochements sympathiques ; leurs idées excessives et égoïstes lui inspiraient autant de répugnance que leur sombre fanatisme, leur aversion des études classiques et des amusements profanes, l'implacable rancune de leurs préventions politiques. Ce qu'il voyait de l'autre côté le révoltait plus encore : un pouvoir oppresseiTT, des mesures arbitraires , une soldatesque insolente et brutale, des exécutions par le bourreau, des massacres dans la campagne, des garnisons forcées, des avanies de toutes sortes décrétées par l'autorité militaire, qui rabaissait un peuple libre au niveau des esclaves de l'Asie. Impuissant à soulager tant de maux, refusant de s'associer aux récriminations ni aux chants de triomphe qu'il entendait tour à tour, il blâmait donc les excès de chaque parti, et depuis longtemps il aurait quitté l'Ecosse si ce n'eût été son amour pour Edith Bellenden.

Ils s'étaient rencontrés pour la première fois à Charnwood, sous les auspices du vieux major, qui n'avait pas le moindre soupçon des conséquences que pouvaient amener entre eux des entrevues si fréquentes. Suivant le train ordinaire, l'amour se couvrit du nom de l'amitié, employa, son langage et s'arrogea ses privilèges. Edith une fois rappelée an château de sa mère, ce fut merveilles de voir par quel singulier concours de circonstances elle rencontra le jeune Morton dans ses promenades solitaires, malgré la distance qui séparait leurs demeures. Quoi qu'il en soit, jamais elle ne parut surprise du retour périodique de ces coups de hasard ; aussi leurs relations prirent-elles peu à peu une nuance plus délicate, et leurs entrevues un faux air de rendez-vous.

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Oa échangea des livres, des estampes, des lettres, et chaque envoi, si léger qu'il fût, donnait lien, de part et d'autre, à un surcroît de correspondance. Le mot amour, il est vrai, n'avait pas été prononcé, mais cliacuu d'eux, connaissant Tétat de son cœur, ne jiouvait se tromper sur celui de l'autre. C'est ainsi que, sans s'expliquer ouvertement sur le dénouement troj) probable d'une intimité pleine de charmes, ils l'avaient entretenue Jusqu'au moment ou le sort se chargea d'y mettre un terme.

Par suite de cette situation incertaine et de son humeur chagrine à cette époque, Henri tombait parfois dans des accès de découragement et doutait de l'amour d'Edith. Il avait bien sujet de s'alarmer . Edith occupait un rang élevé dans le monde; son mérite, ses grâces, sa beauté ne manqueraient pas d'attirer quelque prétendant, favori de la fortune, et qui serait mieux accueilli de sa famille qu'il n'espérait jamais de l'être lui-même. La rumeur générale avait déjà suscité ce rival dans la personne de dord E vandale : il était riche, de haute naissance, de grandes relations, et de plus bon ro3'aliste ; on le recevait fréquemment à Tillietudlem, et il avait l'honneur d'accompagner lady Marguerite et sa nièce dans les lieux publics. C'était là un prétendant redoutable. Souvent il arriva, et cela devait être, que la présence du jeune lord au château s'opposait à l'entrevue des deux amants ; et Henri ne put s'empêcher de remarquer qu'Edith évitait soigneusement de parler d'E vandale, ou n'en parlait qu'avec une visible répugnance et d'un air embarrassé.

Scrupules bien naturels dans un cœur aimant et ingénu! Mais le caractère ombrageux d'Henri, ardent à prendre le change, eu concevait une secrète jalousie, que les caquets de Jenny Dennison ne contribuaient pas précisément à éteindre.

Ce vrai type de la soubrette de province était, pour son propre compte, d'une coquetterie fieffée, et quand elle n'avait pas sous la main ses amoureux à faire endèver, elle ne laissait passer aucune occasion de tourmenter celui de sa maîtresse. Ce n'est pas qu'Henri lui déplût le moins du monde : elle en faisait grand cas au contraire, tant jiour ses manières aimables et sa mâle beauté que par dévouement à miss Bellenden. Toutefois c'était aussi un bel homme que lord Evandale,

et généreux, et grand seigneur par-dessus le marché. Si miss Edith acceptait sa main, elle deviendrait baronne ; alors, ce qui valait mieux, la petite Jenny, que l'impérieuse femme de charge de Tillietudlem

Heuri Morton de Milnwood.

rabrouait à tort et à travers, serait la soubrette de lady Evandale, on, qui sait? sa demoiselle d'honneur.

Jenny ne poussait donc pas l'impartialité jusqu'à souhaiter, à l'instar de l'hôtesse de Falstaff, que les deux rivaux pussent à la fois épouser

sa maîtresse. Loin de là! La balance, ou doit l'avoner, l'emportait dans son e8i)rit eu laveur de lurd Evandale, et ses jireferences se traduisaient à l'égard d'Henri en véritables tortures. C'était un conseil d'ami, un rapport confidentiel, nne plaisanterie à double entente, le tout pour le confirmer dans l'idée qu'un jour ou l'autre ce romau d'amour aurait une fin, et que miss Edith, en dépit des tête-à-tête sous les grands arbres, des échanges de vers, de dessins et de billets, finirait par devenir lady Evaudale.

Le malheur était que ces insinuations se rencontraient de tous points avec le principal sujet des craintes et des soupçons du jeuue Morton. Il ne tarda point à ressentir l'aiguillon de cette jalousie connue de quiconque a véritablement aimé, à laquelle sont plus enclins ceux dont l'amour se bute à des obstacles, soit dans l'opposition des familles, soit dans la différeuce des fortunes.

Edith contribua elle-même, à son insu et dans un élan de sa généreuse nature, à entretenir l'erreur oii son amant risquait de tomber. Un jour, ils en étaient venus à parler de certains excès commis par les soldats d'uu détachement, placé, avait-on dit à tort, sous les ordres d'Evandale. Henri laissa échapper à ce propos quelques paroles de blâme, que sa jalousie rendit sans doute plus acerbes. Edith eu fut mécontente, et, aussi franche en amitié qu'eu amour, elle prit la défense du lord avec une vivacité qui blessa Henri jusqu'au fond du cœur, à la grande satisfaction de Jenny, compagne ordinaire de leurs promenades. Dès qu'elle eut senti sa faute, elle essaya d'y porter remède; mais l'impression n'était pas facile à efiacer, et ce fiit en quelque sorte le point de départ de la résolution qu'avait formée Henri de passer à l'étranger.

La visite qu'il re^ut d'Edith dans sa prison, le vif intérêt et le dévouement qu'elle lui avait marqués, auraient dû dissiper ses soupçons ; cependant, toujours ingénieux à se tourmenter, il mit cette démarche sur le compte de l'amitié, ou, tout au plus, d'une préférence passagère, qui céderait probablement bientôt aux circonstances, aux sollicitations de ses amis, à l'autorité de lady Marguerite et aux assiduités de lord Evandale.

<L Par quelle fatalité ne puis-je agir en homme, » se disait-il, « et

soutenir mes droits sxir Edith avant d'être supplanté dans son cœur? La faute n'eu est-elle pas à cette tyrannie politique, fléau détestable et envahisseur, qui pèse à la fois sur nos corps et nos âmes, sur nos biens et nos affections? Et c'est pour l'un des coupe-jarret salariés de ce gouvernement oppresseur qu'il me faudrait abdiquer mes prétentions sur elle?... Non, jamais... Ah! si je n'avais point fermé l'oreille aux malheurs de mou pays, aujourd'hui, par un juste retour des choses, ils ne m'accableraient pas du poids de leur iniquité ai; seul endroit o(i je ne saurais l'endurer. »

Tandis que ces idées orageuses assiégeaient sou cerveau , et comme il récapitulait les diverses offenses dont lui ou son pays avait souffert, Bothwell entra dans sa chambre, suivi de deux dragons, dont l'un portait des menottes.

« Jeune homme, il faut me suivre, » dit-il; « mais la toilette d'abord.

— La toilette? » répondit Morton. « Qu'est-ce à dire?

— Dame! qu'il faut mettre ces jolis bracelets. C'est que, voyezvous, je n'oserais pas... c'est-à-dire j'oserais n'importe quoi, de parle diable! — je ne voudrais pas, pour trois heures de pillage dans une ■ville prise d'assaut, amener devant mon colonel nu républicain qui n'aurait pas les fers aux mains. Allons, allons, jeune homme, n'ayons pas cet air sinistre. »

Il s'avança tenant les menottes ; mais le prisonnier, s'emparaut du tabouret de chêue qui lui avait servi de siège, menaça de fendre le crâne au premier qui l'approcherait.

« Un instant me suffirait à vous mater, mon garçon, » reprit Bothwell; a pourtant si vous baissez tranquillement pavillon, j'aime mieux cela. »

Il disait vrai, non par crainte ou répugnance de recourir à la force ; mais il appréhendait les suites d'une rixe bruyante, qui aurait fait découvrir qu'il avait, contre l'ordre exprès, permis à son prisonnier de passer la nuit sans être aux fers.

« Vous ferez bien d'avoir de la prudence et de ne pas gâter votre affaire, » continua-t-il d'un ton- qu'il voulait rendre conciliant. « On dit ici, au château, que la petite-fille de lady Marguerite est sur le

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point d'épouser lord Evaudale, notre jeune capitaine. Toat ii l'heure je les ai vus se parler de près là-haut, daus la grand'salle, et j'ai même entendu qu'elle le priait de demander votre pardon. Elle était diantreinent jolie, et elle lui faisait des mines si tendres que, sur mon {Ime... Eh! bien qu'est-ce qui vous prend? Vous voilà aussi blanc qu'un linge. Voulez-vous boire une goutte?

— Miss Bellenden demandait ma vie à lord Evandale? i> demanda Henri d'une voix étranglée.

— Oui, oui. Il n'est pas d'amis plus chauds que les femmes ; tout plie devant elle, à Tarmée comme à la cour. Vous êtes plus raisonnable à présent ; je savais bien que vous en viendriez là. »

Il se disposa donc à lui mettre les fers, et Morton, foudroyé par ce qu'il venait d'apprendre, n'opposa plus la moindre résistance.

€ Lui, l'arbitre de ma vie, » murmura-t-il , a et c'est elle qui... Allez, mettez-moi ces fers... Mes membres ne refuseront pas de porter ce qui m'a frappé jusqu'au fond du cœur. Ma vie demandée par Edith... et à lord Evaudale!

— Après tout, il a assez de crédit pour l'obtenir, » dit le sergent ; «.il fait ce qu'il veut du colonel comme pas un. »

A ces mots, il conduisit son prisonnier vers la grand'salle du chû,teau. Ce fut en passant derrière Edith que l'infortuné crut, à quelques phrases décousues de sa conversation, en avoir entendu assez pour confirmer le propos de Bothwell.

H s'opéra en ce court moment une étrange et subite révolution dans ses idées. L'état désespéré de son amour et de sa destinée, le péril imminent suspendu sur sa tête, le revirement de sa maîtresse, suivi d'une démarche qui en accentuait l'amertume, tout semblait tendre à détruire en lui la passion dominante de sa vie, et en même temps à réveiller les sentiments sacrifiés jusqu'alors à l'égoïsme de l'amour. En désespoir de cause, il résolut de défendre les droits de son pays, méconnus en sa personne. Ou aurait pu comparer le changement brusque et radical de son caractère à celui que subirait un paisible foyer de bonheur domestique, converti tout à coup, par l'invasion de la force armée, en un poste formidable.de défense.

Nous avons déjà dit qu'Henri jeta sur Edith un regard d'adieu su-

prême, où la donlenr s'alliait au reproche; puis il s'avança d'au pas ferme jusqu'à la table près de laquelle était assis Claverhouse.

« De quel droit, Monsieur, » demanda-t-il hardiment et sans attendre qu'on l'interrogeât, « de quel droit ces soldats m'ont-ils enlevé à ma famille et chargé de fers, moi, citoyen librfff

— Par mon ordre, » répondit le colonel, « et maintenant je vous enjoins de vous taire et d'attendre mes questions.

— Je n'en ferai rien, » répliqua Morton, dont l'audace frappa de stupeur tous ceux qui l'entouraient, « avant de savoir si mou arrestation est légale, et si je comparais devant un magistrat civil, ou si la constitution de mon pays est violée en ma personne.

— Un joli cadet, ma foi! » dit Claverhouse.

« Ah! çàjêtes-vous fou, Henri? » s'écriale major Belleuden, qui ajouta d'uu ton mêlé de gronderie et de prière : « Pour l'amour deDieu, n'oubliez pas que vous parlez à l'un des officiers supérieurs de Sa Majesté.

— C'est pour cela même, Monsieur, » dit Henri sans se démentir, « que j'insiste pour apprendre en vertu de quel droit il me prive de ma liberté sans un mandat légal. Si j'avais affaire à un magistrat, je saurais que mou devoir est de me soumettre.

— Yotre ami que voilà, » dit froidement Claverhouse au vétéran, « est un de ces gens pointilleux qui, semblables au maniaque de la comédie, attendent un ordre du juge pour attacher leur cravate. Mais je lui ferai voir, avant de nous séparer, que mon aiguillette est un insigne d'autorité qui vaut bien la main de justice. Ainsi, sans plus de paroles, faites-moi le plaisir, jeune homme, de me dire tout de suite à quelle époque vous avez vu Balfour de Burley.

— Comme je ne vous reconnais pas le droit de m'adresser cette question, » dit Morton, « je refuse d'y répondre.

— Vous avez avoué à mou sergent que vous l'aviez vu et hébergé, sachant que c'était uu traître mis hors la loi. Pourquoi ne me montrez-vous pas la même franchise?

— Parce que je présume, d'après votre éducation, que vous avez appris à connaître les droits dont vous semblez n'avoir nul souci, et je veux que vous sachiez qu'il y a encore des Ecossais qui osent revendiquer les libertés de l'Ecosse.

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— Et ces prétendus droits, vons seriez prôt à les soutenir à la pointe de l'épée, je présume?

— Si j'étais armé comme vous l'êtes, en face de vous seul sur Itf terrain , vous ne me feriez pas deux fois cette question.

— Cela suffit, et de reste. Vos discours s'accordent avec tout ce que j'ai appris de vous. Mais vous êtes le fils d'un soldat, quoique d'un soldat rebelle, et vous ne mourrez point de la mort d'un chien. C'est un déshonneur que je veux vous épargner.

— Tuez-moi comme vons voudrez ; je n'en mourrai pas moins comme le fils d'un galant homme, et l'ignominie dont vous parlez retombera sur ceux qui versent le sang innocent.

— Faites donc votre paix avec le ciel : vous avez cinq minutes. Bothwell, couduisez-le dans la cour et faites ranger le peloton. »

Ce terrible colloque et l'arrêt de mort qui en était le terme avaient rendu muets d'horreur tous les personnages présents, à l'exceptiou des deux interlocuteurs. Soudain éclata un concert d'objurgations et de doléances. La châtelaine , chez qui les préjugés nobiliaires et politiques n'avaient pas éteint les sentiments naturels à son sexe , éleva fortement la voix.

a Oh! colonel Grabame, » s'écria-t-elle ; « respectez sa jeunesse! Renvoyez-le aux magistrats! Ne payez pas mou hospitalité en versant le sang humain sur le seuil de ma porte !

— Colonel, » dit à son tour le major, a vous aurez à répondre de cet acte de violeuce. Ne croyez pas, malgré mon âge et ma faiblesse, que je laisse impunément massacrer sons mes yeux le fils d'un compagnon d'armes. Je trouverai des amis à qui vous en rendrez raison.

— Rassurez-vous, major Belleuden, je suis à vos ordres, » répondit Claverhouse sans s'émouvoir. « Et vous, Madame, si ardente h intercéder en faveur d'un traître, vons m'éviteriez le chagrin de vous refuser, si vous songiez au sang que ses pareils ont coûté à votre noble maison.

— Je laisse à Dieu le soin de ma vengeance ; il en est seul maître, » dit lady Marguerite, dont les vieilles mains tremblaient d'émotion. « La mort de ce jeune homme rendra-t-elle à la vie ceux qui m'étaient chers? Et quelle consolation eu retirerai-je à l'idée qu'il y

a, i)eut-être une autre veuve, comme moi, qu'un acte commis dans ma maison aura privé de son enfant?

— C'est de la démence pure. L'Eglise et l'État commandent : je remplirai mon devoir. Il y a tout près d"ici un millier de manants eu révolte ouverte, et vous me demandez la grâce d'un jeune fanatique qui, à lui seul, suffirait à mettre en feu toute l'Ecosse! Cela ne se peut pas... Emmenez-le, Bothwell. »

Celle à qui cet arrêt portait le coup le plus terrible avait tenté deux fois de protester, et deux fois, incapable d'assembler des mots et de proférer aucun son, la voix lui avait manqué. Aux dernières paroles de Claverbouse, elle se leva, fit quelques pas en avant, et, à bout de forces, elle serait tombée sur le carreau si Jeun}' ne l'eût soutenue dans ses bras.

« Au secours! » cria celle-ci. « Au secours!.. Mou Dieu, ma maîtresse se meurt! »

A ce cri de détresse, E vandale, qui jusque là n'avait donné aucun signe de vie, s'approcha de son commandant.

« Colonel, » lui dit-il, « avant d'aller plus loin, voulez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien en particulier? »

Claverhouse le regarda d'un air surpris, mais quittant son siège aussitôt, il se retira avecle jeune capitaine dans le fond de la salle.

a II est inutile, je crois, » dit Evandale, « de vous rappeler que, l'an dernier, lorsque le crédit de ma famille vous vint en aide auprès du conseil privé, vous vous reconnûtes en quelque sorte comme notre obligé.

— Assurément, mon cher Evandale, » répondit Claverhouse. « Je ne suis pas homme à oublier de pareilles dettes, et vous me ferez plaisir en me disant comment je puis vous marquer ma reconnaissance.

— Eh bien, je vous tiendrai quitte si vous m'accordez la grâce du prisonnier.

— Vous êtes fou, mou ami, complètement fou! » dit Claverhouse, qui n'en pouvait croire ses oreilles. « Quel intérêt vous inspire cette engeance de tête ronde? Savez-vous que le père était le plus dangereux citoyen de toute l'Ecosse? Froid, résolu, soldat dans l'âme, et qui n'eût pas dévié d'une ligne de ses détestables opinions ? Le fils me

parait taillé sur ce modèle; vous ne vous dontez pas des embarras qu'il peut nous causer. Je connais les hommes, E vandale. 8i nous avions aftaire à. nn nigaud de paysan, à une mauvaise tête sans con-

séquence, croyez-vous que j'aurais refusé la bagatelle de sa vie à lady Marguerite et à sou frère? Mais non, c'est un gaillard bien élevé, plein de feu et de courage ; il ne manque plus h ce ramassis de chenapans qu'uu chef comme lui pour discipliner leur fanatisme aveugle et gui-

cler lenr audace. Ne prenez pas ce que je vous dis pour nue fin de non recevoir ; j'essaie de vous faire comprendre les suites probables de votre demande. Il n'est pas dans mou caractère d'éluder une promesse ou de ne point m'acquitter d'une obligation. Si vous voulez qu'il vive, il vivra.

— Faites-le garder étroitement ; mais, n'en soyez pas étonné, je vous prie de lui laisser la vie sauve. J'ai à cela d'impérieux motifs.

— Soyez donc satisfait. Quelques mots encore, mon jeune ami. Si, plus tard, vous désirez parvenir au premier rang dans le service du roi, que le devoir et l'intérêt public soient la règle de votre conduite ; vos passions, vos affections, vos sentiments ne doivent venir qu'après. Ce n'est pas le moment de sacrifier au radotage d'un barbon ou aux pleurnicberies d'uue femmelette les rigoureux moyens de salut que nous impose le péril où nous sommes. Souvenez-vous enfin que, si je cède aujourd'hui à vos instances, cette concession doit m'épargner à l'avenir de semblables requêtes. »

Ils se rapprochèrent alors de la table, et Claverhouse dirigea sur Morton un regard pénétrant, comme pour étudier l'effet qu'avait produit sur lui ce temps d'arrêt entre la vie et la mort, qui mettait eu émoi tous les assistants. Henri en était à ce degré d'abnégation stoïque, à laquelle s'élève seulement une âme qui n'a plus d'amour ni d'espoir à attendre ici-bas.

« Le voyez-vous? » dit Claverhouse à demi-voix au jeune lord. « Le voici au bord de l'abîme, entre le temps et l'éternité, situation plus effrayante que la plus horrible certitude ; seul entre tous pourtant , son front n'a point pâli, son œil est resté calme, son cœur bat comme à l'ordinaire, ses nerfs n'ont point tressailli. Kegardez-le bien, Evandale... Si jamais ce jeuue homme se présente à la tête d'une armée de rebelles, vous aurez uu fier compte à rendre de l'œuvre de cette matinée. »

S'adressant ensuite au prisonnier, il dit tout haut :

« Henri Morton, grâce à l'intercession de vos amis, vous avez la vie sauve, quant à présent. Emmenez-le, Bothwell, avec les autres prisonniers, et qu'on veille sur lui. »

Outré de l'idée qu'il devait cette commutation de peine aux prières de son heureux rival, Henri se récria.

158 LES PURITAINS DECOSSE.

« Si lord Evandalc a voulu me sauver.., » commença-t-il, <t Faites sortir le prisonnier, Bothwell, » interrompit Claverhoose. <t Je n'ai pas le loisir d'entendre de belles phrases. »

On poussa Henri dehors, et, tout en le conduisant dans la cour, le sergent lui disait :

<t Avez-vous donc plusieurs têtes de rechange, mon garçon, sans compter celle qui tient à vos épaules , pour laisser à votre langue la permission de courir ce train>là? Allons, allons, j'aurai soin de vous tenir loin des yeux du colonel; autrement, vous ne seriez pas plus tôt cinq minutes en face de lui qu'il vous ferait pendre au premier arbre ou coucher dans le premier fossé. Ainsi, vous marcherez avec vos compagnons d'infortune. »

Bothwell, qui, malgré ses brusques façons, sympathisait volontiers avec les braves de tous les partis, entraîna Morton dans la cour d'honneur, où trois prisonniers, — deux hommes et une femme, — qu'avait ramenés lord Evandale étaient gardés par un piquet de dragons.

Sur ces entrefaites, Claverhouse prit congé de lady Marguerite. Son hôtesse avait sur le cœur le refus qu'elle avait essuyé.

a J'avais cru jusqu'à présent, » dit-elle, « que le château de Tiilietudleni pouvait être un lieu d'asile pour les gens en péril de mort, quand même ils n'auraient pas été dignes de bénéficier d'un tel privilège. Mais, je le vois, les vieux fruits n'ont plus de saveur : les malheurs et les services de ma famille datent de trop loin.

— Que Votre Seigneurie se rassure, » répondit Claverhouse, « ce n'est pas moi qui en perdrai le souvenir. Rien n'aurait pu me faire hésiter à combler vos vœux , à vous et au major, si ce n'est ce que je regardais comme un devoir sacré. Allons, ma chère dame, laissez-moi vous entendre dire que vous me pardonnez. Ce soir, je vous ramènerai un troupeau de deux cents puritains, et j'en relâcherai cinquante pour vous être agréable.

— Cela me réjouira de vous savoir victorieux, colonel, » dit le major. « Mais prenez conseil d"uu vieux routier : épargnez le sang après le combat. Quant au jeune Morton, j'offre encore une fois caution pour sa liberté.

— Nous verrons cela à mcTii retonr. En attendant, soyez assuré que sa vie est en sûreté. »

Pendant ces adieux, Edith, revenue de sou évanouissement, avait été conduite dans sa chambre, sous la garde de la prudente Jenny.

Ce fut à regret et lentement qu'Evandale, qui la cherchait encore des yeux, obéit aux appels de l'impatient Claverhouse. Les prisonniers étaient déjà en route avec leurs gardes lorsque les deux officiers montèrent à cheval, ainsi que les hommes d'escorte. Ils se hâtèrent tous de rejoindre le régiment, car il ne lullait guère qu'une couple d'heures pour arriver en vue de l'ennemi.

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