CHAPITRE XV
3îoU dur et vieille ferraille Brcnt pleuvoir une grili de coups.
Butler, Uudibrat.
^jiricHAKD Grahamc, tciiaut ti la uiaiu ie drapeau iju'il avait £'■ ' improvisé, descendit la colline, en sifflant un air dont l'allure et les conrbettes de son cheval accompagnaient la mesure. Un trompette le suivait à distance. Dos deux ailes de la petite armée presbytérienne se détachèrent une douzaine de cavaliers, qui avaient l'air d'être des officiers; ils se réunirent au centre , et s'approchèrent tous ensemble du fossé aussi près que le leur permit la nature du terrain. Tout en demeurant sur la rive opposée , ce fut vers ce groupe que le cornette dirigea sa course. En ce moment tous les yeux étaient fixés sur lui, et sans vouloir rabaisser le courage d'aucun des })artis en présence, il est probable que, de part et d'autre, on faisait des vœux j)our conjurer, grâce à cette ambassade, l'imminence d'un sanglant conflit.
Arrivé en face de ceux qui, en s'avançant pour recevoir son message, s'étaient désignés comme les chefs de l'ennemi , Grahame fit sonner la chamade. Faute de musique militaire pour répondre à cet appel, un des rebelles lui demanda, d'une voix rude et forte, pourquoi il s'était approché de leur camp.
a Je viens vons sommer au nom du roi, » répondit le cornette, a et
au nom du colonel John Graliame de Cloverhonse, dûment investi des l)oavoirs du très honorable conseil privé d'Ecosse, de mettre bas les armes et de licencier ceux que vous avez excités à la révolte contre les lois de Dieu, du roi et du pays.
— Retourne vers ceux qui t'ont envoyé, » reprit celui qui avait parlé, « et dis-leur que nous avons pris les armes pour le Covenant et l'Église, l'un faussé, l'autre martyre. Dis-leur que nous renions Charles Stuart, le parjure débauché que vous appelez roi, de même qu'il a renié le Covenant, après avoir juré mainte et mainte fois d'employer tout son pouvoir à en poursuivre la complète exécution, de point en point, sincèrement, sans relâche, tous les jours de sa vie, en n'ayant d'autres ennemis que les ennemis du Covenant, d'autre amis que ses amis. Bien au contraire, loin de tenir le serment dont il avait pris à témoins Dieu et les auges, son premier acte, à sou retour dans ces royaumes, fut de commettre une effrayante usurpation sur les prérogatives du Tout-Puissant par riufame loi de la suprématie. Eu même temps, il expulsait par centaines, sans sommation, avertissement ou forme légale, d'illustres et loyaux prédicateurs ; il arrachait ainsi le pain de vie de la bouche des pauvres créatures affamées pour leur faire avaler de force la bouillie fade, indigeste, sans âme et sans force des quatorze faux prélats et des prêtres sycophantes, charnels et scandaleux, leurs âmes damnées!
— Je suis venu, » repartit l'officier, « non pour entendre un sermon, mais pour savoir, en un mot, si vous voulez vous disperser sous l'assurance d'un pardon général, hormis aux assassins de l'archevêque de Saint-André ; ou attendre l'attaque des troupes royales, qui sont prêtes à marcher contre vous.
— En uu mot donc, nous sommes ici l'épée sur la cuisse, comme des veilleurs de nuit, et tous ensemble nous prendrons fait et cause pour chacun , comme des frères légitimes. Quiconque nous attaque dans nos justes droits, que son sang lui retombe sur la tête! Ainsi retourne vers ceux qui t'envoient, et que Dieu les éclaire sur les voies de perdition que vous suivez !
— Ne vous appelez-vous pas John Balfour de Burley ? » demanda Grahame, à qui commençait à revenir la mémoire des traits de son interlocuteur,
186 LES PUBITAINS D'ECOSSE.
« Kt (iiiand cela serait, qu'y trouverais-tu à dire?
— Oil ! peu de cliose. Comme vous êtes exclu du pardon au nom du roi et de mon commuudaut, c'est h tous ces malheureux que je l"offre, et non à vous ; je u'ai pas été envoyé pour traiter avec vous ou vos pareils.
— Tu es encore neuf au service, l'ami, et tu as besoin d'apprendre ton métier : ou tu saurais qu'un parlementaire ne peut traiter avec une armée que par l'entremise de ses thei's, et que s'il prétend agir autrement, il est déchu de ses privilèges. »
A ces mots, Burley détacha sa carabine et Tarma.
« Les menaces d"nn assassin ne m'empêcheront pas de remplir mon devoir, » répliqua le cornette. « Écoutez-moi, bonnes gens. Au nom du roi et de mon commandant, j'annonce un pardon plein et entier pour tous, excepté...
— Je t"ai averti loyalement, » interrompit Burley, eu le couchant eu joue.
«r Un jiardou absolu, » continua le jeune homme, qui avait élevé la voix pour s'adresser à la masse des rebelles; a un pardon général, excepté...
— Alors que le Seigneur ait pitié de tou âme! b reprit Burley. « Amen! »
Il fit feu au même instant, et llichard glissa à terre, mortellement atteint. L'infortuné n'eut que la force de se retourner en murmurant : « Pauvre mère! » et dans ce mouvement il expira. Son cheval elfaré remonta la colline au galop, suivi du trompette, dont la panique n'était guère moindre.
« Qu'avez-vous fait ? » dit uu des compagnons de Burley.
« Mon devoir, » répondit-il d'un ton ferme, a K'est-il jias écrit : a Ton zèle ira jusqu'à tuer? » Maintenant vienne qui l'ose parler de trêve ou de pardon ! »
Claverhouse vit tomber son neveu. Jetant sur Evaudale un regard dont l'indéfinissable émotion troubla comme nn éclair la sérénité de ses traits, il ne prononça que ces mots :
« "Voilà le résultat.
— Je veux le venger ou mourir! y< s'écria le jeune lord.
Et dounant de l'éperon à son cheval, il descendit la colline à fond de train. Sa compagnie le suivit, ainsi que celle du cornette, qui s'élança sans avoir reçu d'ordre. Tous luttèrent de vitesse à qui vengerait le premier la mort du jeune officier, et le désordre ne tarda pas à se mettre dans leurs rangs. Ces deux compagnies composaient la première ligne des troupes royales.
« Halte! » criait Claverhouse. « Halte! C'est de la témérité... Vous allez nous perdre. »
Appel inutile! Tout ce qu'il put faire, eu parcourant au galop, l'épée à la main, le front de la seconde ligue, fut de l'empêcher, à force de prières et de menaces, de se laisser entraîner à un exemple si contagieux.
Dès que l'ordre eût été à peu près rétabli :
« Allan, » dit le colonel au major, « conduisez l'escadron jusqu'en bas et tenez-vous près à appuyer lord E vandale, qui aura bientôt grand besoin de secours... Bothwell, toi qui as du sang-froid et de l'audace...
— Oui, oui, » grommela le sergent, « on s'en souvient à l'occasion.
— Prends dix hummes, file à droite par le chemiu creux, et u'importc commeut traverse le mnrais ; pnis charge les rebelles à revers, pendant que nous les occuperons de face. »
Bothwell fit un signe d'intelligence et s'éloigna rapidemeut avec son peloton.
Sur ces entrefaites, la force des choses arueua le malheur qu'avait ])révu Claverhouse. Les cavaliers qui, à la suite de lord Evandale, s'étaient rués en avant, rcucoutrèrent, dans la nature impraticable du sol, des obstacles à leur course désordonnée. Les uus s'embourbèreut dans le marais en essayant de le franchir; les autres, hésitant à s'y aventurer, demeurèrent sur les bords, et la plupart s'écartèrent dans l'espoir de trouviT un passage moins difficile. Au milieu de cette confusion, l'ennemi, qui avait disposé sou infanterie sur trois rangs, le premier genou à terre, le second à demi incliné, le troisième debout, ouvrit un feu nourri, qui fit vider les arçons à une vingtaine de gardes au moins, et porta chez eux la confusion au comble.
Lord Evandale, de son côté, à la tête d'uue poignée de soldats bieu montés , était parvenu à traverser la trauchée ; mais, à peine sur l'autre bord, il eût affaire à la cavalerie de l'aile gauche, qui tomba .«ur lui avec fureur, eu criant, a Malheur aux Philistins! malheur aux iucircoucis! A mort Dagou et tous ses supi)ôts! »
Le jeune capitaine se battit comme un lion ; la plupart de ses hommes furent tués, et lui-même n'anrait pas échappé an même sort sans l'intervention de Claverhouse. Après s'être approché du marais avec le reste du régiment, le colonel envoya à l'ennemi une décharge meurtrière qui fit fléchir un moment cavaliers et gens de pied. Evauiiale, débarrassé de ses nombreux assaillants et se voyant presque seul , profita de l'occasion pour rebrousser chemiu.
Malgré la perte qu'ils avaient essuyée, les rebelles s'aperçurent bien vite qu'il leur restait le double avantage du nombre et de la position : pour peu qu'ils soutinssent la lutte avec courage , la défaite des royalistes était inévitable. Leurs chefs couraient de rang en rang, les exhortant à tenir ferme , et leur montrant quelle supériorité ils avaient sur <les cavaliers qui, suivant l'habitude du temps, combattaient sans mettre pied à terre.
Plus d'une fois, Claverhouse, voyant ses meilleurs soldats décimés, par une fusillade à laquelle il ne pouvait riposter utilement, fit des efforts désespérés pour opérer le passage et engager le combat sur uu terrain plus solide et moins inégal; mais le feu continu des insurgés, joint aux difficultés naturelles de Tendroit, arrêta partout ses tentatives.
« Il n'y a plus qu'à battre eu retraite, » dit-il à Evandale, « à moins que la diversion de Bothwell ne preune une tournure favorable. En attendant, faites replier les hommes hors de portée, et laissez des tirailleurs derrière ces buissons d'aunes pour tenir l'ennemi en échec. »
Ces dispositions achevées, ou guetta avec impatience le moment oti paraîtrait Bothwell avec son peloton. Mais Bothwell avait aussi à compter avec les obstacles. Son mouvement tournant n'échappa point à la sagacité de Burley, qui en effectua un semblable avec ses cavaliers de l'aile gauche; et, quand le sergent eut enfin trouvé, après un long détour, le moyen de traverser le marais sans trop de peine, il s'aperçut qu'il avait en face de lui une force supérieure à la sienne. Ce danger inattendu ne lui fit rien perdre de son audace habituelle.
« En avant mes amis! » cria-t-il à sa troupe. « Qu'on n'aille j'as dire que nous avons tourné le dos à ces cafards de têtes rondes! »
Pais, comme inspiré par l'esprit de ses ancêtres, il poussa le cri de Bothwell! Bothwell! et s'élança dans le marais. A la tête de ses dragons, il força le passage, et chargea le parti ennemi avec une telle impétuosité qu'il le rejeta à une portée de pistolet, et lui tua trois hommes de sa main.
Si les rebelles avaient pour eux le nombre, ils le cédaient aux soldats réguliers dans le maniement des armes et des chevaux, et une défaite à cet endroit pouvait entraîner de graves conséquences. Burley le comprit, et, se jetant à l'encontre de Bothwell, il l'attaqua corps à corps. Chacun des combattants étant regardé comme le champion de son parti, il s'ensuivit une scène plus conforme aux œuvres d'imagination qu'à la vie réelle. Aussitôt une sorte de trêve s'établit entre les deux troupes, qui assistèrent à cette lutte comme si elle allait
décider du sort de la jonruée. Ou eût dit qae lea redoutables adversaires partageaient la môme opinion ; car, après avoir éehangé quelques rudes coups d'estoc et de taille, ils s'arrêtèrent, d'un accord tacite, pour reprendre haleine et se préparer à un duel dans lequel chacun avait conscience d'avoir rencontré son égal.
« C'est toi qui es l'infâme Bnrley, Burley l'assassin! » dit Bothwell les dents serrées et en étreignaut la poignée de son sabre, k Tu m'as échappé une fois, mais, » ajouta-t-il en proférant un juron épouvantable, « ta tête vaut son pesant d'or, et je l'emporterai à l'arron de ma selle ou ma selle s'en reviendra sans moi.
— Oui, » répondit le puritain avec un calme sombre et farouche, a c'est bien moi, John Balfour de Burley, moi qui t'ai promis de courber ta tête si bas qu'elle ue se relèverait jamais. Que Dieu me traite de même, et plus encore, si je ne tiens pas ma promesse!
— Alors, va pour un lit de bruyère ou mille marcs d'argent! » reprit Bothwell, en lui portant un coup terrible.
— A moi l'épée du Seigneur et de Gédéon! 7> dit Burley, aussi prompt à la parade qu'à la riposte.
Force, adresse, courage, acharnement, jamais peut-être les chances d'un combat n'avaient été si égales. Les premiers coups assénés et rendus avec la même rage firent à chacun d'eux des blessures de peu d'importance. Dans la dévorante impatience d'une haine implacable ils en vinrent à une lutte corps à corps : Bothwell saisit son ennemi par le baudrier, tandis que Burley le serrait au collet, et ils finirent par tomber ensemble. Les compagnons de Burley accoururent à son aide, les dragons les repoussèrent, et la mêlée recommenoa.
Toutefois, rien ne put détourner l'attention des deu.\ adversaires, rien ne les fit renoncer à leur mortelle étreinte, et ils se roulaient dans la bruyère, l'écume à la bouche, cherchant à se mordre et à se culbuter avec la ténacité de véritables chiens de combat. Sous les charges des cavaliers qui leur avaient meurtri le corps, ils ne s'étaient point séparés! Enfin le coup de pied d'un cheval cassa le bras droit du sergent, qui lâcha prise eu étoufi'ant un gémissement de douleur, et en même temps ils se relevèrent. Bothwell, dont le 'bras blessé pendait inerte à son côté, porta la main gauche à son poignard, qui
clans la lutte était toroLé hors du fourreau. Se voyant sans défense, il jeta sur le puritain des regards enflammés de fureur et de désespoir. Celui-ci, avec un ricanement de joie sauvage, brandit son épée et la lui plongea dans la poitrine ; mais l'arme ne fit qu'entailler les côtes... Bothwell reçut le coup sans faiblir. Il n'essaya même plus de résister, et ce fut d'un accent de haine et d'amer mépris qu'il s'écria :
« Vil manant, tu verses le
sang d'une race de rois !
— Meurs, scélérat ! meurs ! »
dit Burley, en dirigeant mieux son coup; et lui mettant le pied
sur le corps étendu à terre, il le perça une troisième fois de son
épée. c< Meurs, chien altéré de sang!... Meurs comme tu as vécu!...
192 LliS I'UUITAIXS D'ECOSSE.
incurs comme une béto fauve, sans rien espérer, saus rieu croire...
— Et saus rien craintlre! » ajouta Bothwell, qui rassembla ses forces défaillantes pour proférer cette protestation suprême.
Aussitôt après, il expira.
Saisir par la bride un cheval sans maître, s"élancer sur son dos et courir au secours des siens, ce fut pour Burley l'affaire d'un moment. Comme la chute du sergent leur avait donné toute l'ardeur qu'elle avait ôtée à ses camarades , l'issue de cet engagement ne fut pas longtemps douteuse. Plusieurs dragons furent tués, les autres refoulés au delà du marais, et Burley victorieux le traversa à son tour, pour diriger contre Claverhouse la manœuvre que celui-ci avait indiquée à Bothwell. Sou but, en effet, était de tourner l'aile droite des royalistes avec sa cavalerie; aussi, en faisant annoncer son succès au reste de l'armée, la pre$sa-t-il, au nom du ciel, d'opérer le passage sur tonte la ligne et d'achever l'œuvre glorieuse du Seigneur par une attaque générale de l'ennemi.
Pendant ce temps, Claverhouse avait jus(iu'à uu certain point remédié au désordre qu'avait jeté dans ses rangs la première charge, aussi malheureuse qu'irrégulière. De front, l'affaire n'était plus qu'une escarmouche à distance, que des cavaliers démontés, embusqués derrière les bouquets d'aunes, entretenaient à coup de carabine; ils tiraient bien, et leur feu calme et nourri fatiguait beaucoup les rebelles. C'est ainsi que Claverhouse soutenait le combat, dans l'espérance que la diversion de Bothwell lui permettrait d'entreprendre une attaque s'i fond avec avantage.
Un dragon, dont la figure ensanglantée et le cheval hors d'haleine témoignaient assez de la part qu'il avait prise à la lutte, s'approcha de lui.
<£ Qu'y a-t-il, Halliday? » lui demanda le colonel, qui connaissait par leur nom tous les hommes de son régiment. « Où est Bothwell?
— Mort, et plus d'un brave avec lui.
— C'est nn vaillant soldat de moins pour le roi. Sans doute l'ennemi a passé le marais?
— Oui, avec un fort parti de cavalerie commandé i>ar ce démon incarné qui a tué Bothwell, » dit le soldat encore ému.
— Chut! » reprit Cltiverhouse, toujours calme et un doigt sur ses lèvres. « Pas un mot de ceci à qui que ce soit. » Et se tournant vers Evandale : « Il faut battre eu retraite ; nécessité n'a point de loi. Rappelez les tirailleurs; Allan ouvrira la marche, et tous deux vous remonterez la côte, de manière à vous appuyer l'un l'autre; quant à moi, pour tenir les coquins en respect, je serai à l'arrière -garde et soutiendrai le feu, en leur faisant de temps en temps volte-face. Ils ne tarderont pas à franchir le marais, car toute leur ligne est déjà en mouvement : il n'y a donc pas une minute à perdre.
— Mais, Bothwell, qu'est-il devenu? » demanda Evandale, étonné du sang-froid de son commandant.
« Son compte est réglé, » répondit Claverhouse à voix basse ; a le roi a perdu un serviteur, et le diable en a gagné un autre. A l'œuvre, Evandale! Jouez de l'éperon, et ralliez vos hommes. Surtout, Allan et vous, tenez-les en bon ordre. Nous ne sommes pas accoutumés à reculer ; mais notre tour viendra une autre fois. »
Les deux officiers se mirent à la besogne ; mais pendant qu'ils rassemblaient leurs colonnes qui devaient se replier par échelons, les rebelles avaient opéré le passage en force considérable, non sans quelque désordre produit par les accidents du terrain. Claverhouse en profita aussitôt pour les attaquer à la tête d'une poignée de braves qu'il avait gardés autour de lui. Il y en eut de tués et beaucoup d'autres culbutés en arrière; le reste s'arrêta, et ce moment d'hésitation permit aux dragons affaiblis et démoralisés de commencer leur retraite vers le plateau de la montagne.
Mais l'ennemi, ayant reçu du renfort et mieux soutenu, força l 'arrière-garde à déloger à son tour. Jamais homme ne se montra plus vaillant soldat que Claverhouse dans cette journée. Bien reconnaissable à son cheval noir et à son panache blanc, il était le premier à charger les assaillants chaque fois qu'une occasion se jDrésentait de ralentir leur poursuite et de couvrir la retraite des siens. Couché en joue de toutes parts, il s'exposait aux coups avec une indifférence qui semblait défier le danger. A en croire les crédules fanatiques , l'esprit du mal l'avait doué de moyens surnaturels de défense, et ils juraient avoir vu les balles rebondir sur ses bottes fortes et sa casaque de buffle
194 LES PUUITAINS D'ECOSSE.
comme la grêle sur les rocs de granit, pendant qu'il galopait décote et d'antre au plus fort de la bataille. Plus d'un, ce jour-là, glissa dans son mousquet un écu en fonne de balle, s'imaginant que, pour abattre le persécuteur de l'Église des saints, l'argent aurait plus de vertu que le plomb.
«. Attaquez-le à l'arme blanche! On perd pa poudre avec lui. Autant vaudrait tirer sur Satan lui-même! » (M)
Ce cri revenait à chaque nouvelle détonation.
Recommandations inutiles ! Telle était l'épouvante dont les rebelles étaient frappés, qu'ils reculaient à son approche comme devant un être surnaturel, et peu d'entre eux se risquèrent à l'aflrouter le fer à la main. Quant à lui, sans cesser de combattre dans les plus mauvaises conditions, il couvrait la retraite.
Dès que le gros du régiment vit le nombre des ennemis s'accroître au-delà du marais, les hommes commencèrent à perdre contenance; à chaque manœuvre successive , il fut de plus en plus difficile au major et à Evaudale de les maintenir en arrêt sur une ligne régulière, ou, la marche reprise , de modérer leur allure beaucoup plus précipitée qu'il ne convenait à la discipline. En approchant du sommet d'où un élan si malheureux les avait fait descendre, la panique augmenta. Chacun se sentait impatient de mettre l'épaisseur de la colline entre soi et la mousqueterie des assaillants, et nul ne jugeait utile de rester au dernier rang et de faire au salut des autres le sacrifice de sa propre vie. Sous cette impression, plusieurs, piquant des deux, s'enfuirent de but en blanc, et leurs camarades devinrent an fur et à mesure si peu. gouvernables qu'il fallait à tout moment s'attendre à les voir suivre cet exemple.
Le galop désordonné des chevaux, les gémissements des blessés , le feu roulant de l'ennemi dont les décharges se succédaient sans relâche, les sauvages clameurs de triomphe qui accompagnaient la chute de chaque dragon , formaient une scène indescriptible d'horreur et de carnage. Au milieu du désarroi général , Claverhouse ne cessait de rester maître de lui-même, et, lorsqu'il pouvait craindre d'être abandonné par ses soldats découragés, il avait des regards aussi clairs, un maintien aussi calme qu'au déjeuner de lady Marguerite.
Il se rapprocha d'Evaudale, dans Tintentiou de lai donner des ordres et aussi Je combler, avec des hommes d'élite, les vides de i'arrièregarde.
« Que cette crise dure encore cinq minutes, » dit-il au jeune officier, « et nos coquius vont nous laisser sur les bras, à vous, au vieil Allan et à moi, le poids et l'honneur de la bataille ! Il faut à tout prix que j'arrête cette monsqneterie qui les harcèle, ou nous serons tous déshonorés. Si je tombe , ne cherchez pas à me secourir ; restez à la tête de vos hommes, et, an nom de Dieu, tirez-vous d'affaire comme vous pourrez. Yous direz au roi et au conseil que je suis mort en faisant mon devoir. »
A ces mots, il choisit une vingtaine d'hommes éprouvés, et fit, à leur tête, une charge si furieuse et avec tant d'à jiropos qu'il nettoya le terrain des assaillants les plus déterminés. Dans la mêlée, il distingua Burley ; désirant porter au comble la terreur de ses partisans, il lui asséna sur la tête un violent coup d'épée, qui le renversa de cheval, étourdi, le morion fendu. Plus tard, il parut fort étrange qu'un homme robuste comme l'était le puritain eût chancelé sous la main d'un adversaire de si frêle apparence; et le vulgaire ne manqua 'point d'attribuer à une aide surnaturelle l'effet de cette énergie dont un ardent courage sait armer de faibles bras.
Mais ce retour offensif l'avait entraîué trop loin, et le colonel sévit bientôt cerné par les rebelles.
Au moment ofi ses dragons faisaient halte pendant que ceux du major s'étaient remis en marche, Evandale vit le péril où était Claverhouse. Sans tenir compte de l'ordre généreux qu'il avait reçu de lui, il ne songea qu'à le délivrer et commanda volte-face. Les uns, eu petit nombre, redescendirent la côte; les autres hésitèrent, sans bouger de place, et beaucoup prirent la fuite. Avec ceux qui le suivirent, Evandale se fraya un passage, et il arriva juste à temps pour abattre un paysan qui venait d& blesser d'un coup de faux le cheval de Claverhouse et qui s'apprêtait à recommencer
A peine sortis de la bagarre , ils jetèrent uu rapide coup d'œil autour d'eux. La colonne d' Allan avait disparu derrière la colline, cet officier n'ayant pas eu assez d'autorité pour la retenir, et celle d'Evaudale, dans uu désordre extrême , s'éparpillait de toutes parts.
a. Qa'alloDS-nons faire , colonel ? d demanda Evandale.
« Nona sommes, je crois, restés les derniers sur le champ de bataille, » répondit Claverliouse. a Quand on s'est battu aussi longtemps que possible, la fuite n'est plus nne honte. Que le dernier aille au diable! dirait Hector lui-même, s'il n'avait, comme nous, que vingt hommes contre mille... Sauvez-vous, mes enfants, et ralliez le régiment dès que vons pourrez... Et nous. Milord, au galop! Nous n'avons pas d'autre but. y>
La-dessus il fit sentir l'éperon à sa monture, et le généreux coursier, comme s'il eût compris que le salut de son maître déi)endait de ses efforts, partit avec une\-itesse que ne ralentirent ni la fatigue ni le sang qu'il perdait par sa blessure. Après eux, à la débandade, s'élancèrent les rares survivants de l'arrière-garde. Quant aux soldats, véritables enfants perdus qui cà et là tiraillaient encore, la fuite de leur chef fut comme un signal de cesser une vaine résistance : ils tournèrent bride, abandonnant le champ de bataille aux rebelles victorieux.