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CHAPITRE XXIV

Encore à l'assaut, chers amis, encore une fois ! Shaxspkark, Henri V.

ous les rapports reçus dans la soirée confirmèrent l'opinion que l'armée rebelle marcherait contre Tillietudlem le lendemain, à la pointe du jour.

Picard avait examiné les blessures de lord Evandale. Quoique nombreuses, aucune n'était de conséquence, et elles présentaient un aspect satisfaisant. La perte de sang, non moins peut-être que le merveilleux spécifique de lady Bellenden, avait écarté tout symptôme de fièvre. Aussi, en dépit d'une grande faiblesse etde souffrances assez vives, le malade soutint qu'il était capable de se traîner en s'appuyant sur une canne. S'il refusa de garder la chambre, ce fut d'abord pour encourager les soldats par sa présence, ensuite pour étudier à loisir le plan de défense qu'on pouvait soupçonner le major d'avoir dressé d'après quelque vieille routine d'art militaire. Comme il avait servi, dès sa première jeunesse, eu France et dans les Pays-Bas, il possédait les qualités requises pour conférer sur de pareils sujets. Cependant il ne vit pas grand'chose à modifier aux préparatifs déjà faits, et, n'eût été la rareté des provisions, il lui parut évident qu'une place si forte n'avait rien à craindre de l'attaque d'ennemis tels que ceux qui la menaçaient.

Au jour levant, Evandale et le major se trouvaient sur les remparts, donuant un dernier coupd'œil aux travaux de défense et attendant avec anxiété que l'ennemi se montrât. Ils venaient de recevoir le rapport des deux dragons envoyés la veille en reconnaissance ; mais le vétéran s'obstinait à traiter de fable la nouvelle que îlortou eût pris les armes contre le roi.

a Je connais trop bien le garçon, » dit-il. « Ces drôles-là, voyezvons, auront eu peur de s'avancer : ils se sont laissés prendre à un air de ressemblance, ou bien on leur a fait un conte.

— Tel n'est pas mon avis, major, » répondit Evandale, a et je crois que vous le verrez parmi les rebelles ; j'en aurai un sincère regret, mais cela ne m'étonncra guère.

— Vous ne raisonnez pas mieux que Claverhouse. Lui aussi, hier matin, me soutenait cela en face : ce jeune homme, nu des plus nobles et des plus distingués que j'aie connus de ma vie, n'attendrait qu'une occasion pour se mettre à la tète des rebelles I

— D'après la façon dont ou l'a traité et les soupçons qu'on a fait peser sur lui, quelle autre voie lui est ouverte? Quant à moi, je serais en peine de décider s'il est plus à blâmer qu"à plaindre.

— A blâmer, Milord! à plaindre ! » répéta le vieux Cavalier, qu'un semblable langage avait lieu de surprendre. « Il mériterait la corde, voilà tout, et, fût-il mou propre fils, je le verrais brancher avec joie. A blâmer, vraiment! Votre Seigneurie ne pense pas sérieusement ce qu'elle vient de dire.

— Ce n'est pas d'aujonrd'liui , major, et je vous en donne ma parole, que je n'approuve point ce qui se passe en Ecosse. Gouvernants et évoques ont poussé les choses à une fâcheuse extrémité ; ils se sont aliéné, à force de violences, non seulement les basses classes, mais même dans la haute tons ceux qu'une loyauté à toute épreuve ou des intérêts de cour ne retenaient pas sous leurs drapeaux.

— La politique n'est pas mon fait, et la finesse de ces distinctions m'échappe. Mon épée est an service du roi, et je la tire pour lui s'il l'ordonne.

— Vous ne me trouverez pas, je l'espère, moins empressé, bien qu'au fond du cœur je souft'rc d'avoir devant moi des compatriotes. Du reste,

ce débat est hors de saison. Les voici qui s'approchent; nous n'avons plus qu'à résister le mieux possible. »

Au moment où parlait lord Evandale, l'avant-garde des rebelles commença de paraître au sommet de la colline qui faisait face à celle du château. Ils n'avancèrent pas plus loin toutefois, comme s'ils eussent craint, dans la descente, d'exposer leurs colonnes au feu des canons ennemis. Leurs rangs , d'abord assez clair-semés, se grossirent bientôt et, à juger des masses qui couvraient l'arrière-colline par celles qu'on voyait entassées à l'ouvert du chemin, l'ensemble représentait une force très considérable.

L'inquiétude tenait les deux partis en suspens. Parmi les covenantaires régnait une sorte de trouble, soit pression des derniers venus, soit ignorance des mouvements à faire. Leurs armes , d'une variété pittoresque, étiucelaient au soleil, dont les feux naissants se reflétaient sur une forêt de piques, de mousquets, de haches et de hallebardes. Au bout de quelques minutes, l'agitation de cette multitude cessa : trois ou quatre cavaliers, qui paraissaient eu être les chefs, se détachèrent et vinrent se poster sur un monticule plus rapproché de la Tour.

Bonvin, qui ne manquait pas d'une certaine adresse comme canounier, pointa sur ce groupe une des petites pièces dites fauconneaux.

« Je lâcherai l'oiseau, » dit- il au major, k an commandement de Votre Honneur, et il leur frisera le toupet, j'en réponds! »

Le major interrogea du regard lord Evandale.

« Un instant, » répondit celui-ci. a Ils nous envoient un parlementaire. »

En effet, un des cavaliers avait mis pied à terre, et, déployant un mouchoir blanc au haut d'une pique, il s'acheminait vers le château. De leur côté, les deux officiers, qui ne jugeaient pas prudent de l'admettre dans l'enceinte d'une ]3lace qu'ils avaient résolu de défendre, descendirent de la grosse tour et se portèrent à sa rencontre jusqu'à la dernière barricade. Au moment où le parlementaire se mit en marche, ses compagnons, comme s'ils eussent prévu la surprise que leur ménageait le sommelier, abandonnèrent leur poste avancé pour se replier sur le gros de l'armée.

L'envoyé des puritains, d'après sa tournure et sa mine, semblait

infatué du bigotisme orgueilleux qui caractérisait cette secte. Ses traits respiraienf une affectation dédaigneuse ; il fermait à demi les yeox pour s'épargner la vue des misérables choses de ce monde, et, dans sa marche compassée, il avait une manière de lancer ses pieds en dehors tout à fait méprisante pour la terre qui le portait.

Evaudale ne jiut s"empêcher de sourire à l'aspect de cet étrange personnage.

« A-t-ou jamais vu pantin plus ridicule? » dit-il. « On jurerait qu'il est mu par des ressorts. Sait-il parler au moins?

— Hélas! oui, » répondit le vétéran, a II ressemble à mes vieilles connaissances; c'est un vrai puritain, de pur levain pharisaïque. Attention! le voilà qui tousse et renifle... il va sommer le cluiteau et battre la chamade, avec nn sermon en guise de trompette. »

Le vieux soldat, qui, au temps de Cromwell, avait eu plus d"nne occasion d'observer les habitudes de ces sectaires, ne s'était guère trompé dans sa conjecture. Seulement, au lieu d'un exorde en prose, le laird de Laugcale, — ce n'était rien moins que lui, — se mit à beugler, d'une voix de tonnerre, la paraphrase d'un verset du XXH^'' psaume :

Haussez vos têtes, grands portaux.

Huis éternels, tenez -vous hauts!

Laissez entier le roi de gloire.

Quel est ce roi si glorieux?

C'est le Dieu fort, le Dieu des cieux, Qui mène avec lui la victoire.

« Que vous disais-je? » fit observer le major à Evandale.

Ils se présentèrent tous deux i\ l'entrée de la barricade, et le vétéran demanda au laird à quel propos ou dans quelle intention il venait, comme un goret sous un vent d'orage, faire une si lamentable musique aux l)ortes du château.

Sans aucune des salutations ou des cérémonies d'usage, l'envoyé reprit de sa voix la plus criarde :

a Je viens, au nom de la sainte armée du Covenant, jiiarr jiarler à deux réprouvés endurcis, "William Maxwell, dit lord Evandale, et Miles Bellenden de Charnwood.

LES PDEITAINS D'ECOSSE.

— Et que leur voulez-vous, à ces deux réprouvés? » dit le major.

« Ètes-vous les individus en question? » riposta l'autre, tonjours du même ton rêche et suffisant.

« Oui, faute de mieux.

— Alors voici la sommation publique , et voici une lettre particulière adressée à Miles Bellenden par un pieux jeune homme, qui a l'honneur de commander un corps de notre armée. Hâtez-vous de les lire, et que le Seigneur vous fasse la

grâce de profiter de leur contenu , ce dont je doute beaucoup. »

La sommation, remise à lord Evaudale, était ainsi coni^ne :

« Nous, chefs élus et constitués deâ gentihhommes, ministres « et autres, présentement en armes pour la cause de la liberté et de la <( vraie religion, donnons avis et sommation à lord William Evandale K et à Miles Bellenden de Charnwood, ainsi qu'à tous ceux qui tiennent « garnison dans la Tour de Tillietadlem, de rendre ladite Tour à conic ditiou d'avoir franc quartier et de sortir avec vie et bagues sauves. K Sinon, ils auront h souffrir, par le fer et le feu, tons les maux qu'au- « torisent les lois de la guerre contre ceux qui résistent dans une place « sans défense. Dieu protège la bonne cause ! »

Ce document portait la signature de John Balfour de Burley, quartier-maître général de l'armée du Covenant, pour lui-même et au nom des autres chefs.

La lettre adressée an major était de la main d'Henri Morton ; elle contenait ce qui suit :

a Le pas que je viens de faire, mon respectable ami, aura pour con- « séquence pénible, entre plusieurs autres, d'encourir, je le crains, votre <i entière désapprobation. Je m'y suis décidé en tout honneur et bonne « foi, et à l'entière satisfaction de ma conscience. Mes droits et ceiLX de « mes compatriotes foulés aux pieds, notre liberté violée, nos perce sonnes outragées , notre sang répandu, et tout cela sans juste motif <i ni jugement légal, c'est un sjjectacle auquel je n'ai pu me résigner « plus longtemps. Aujourd'hui, les excès mêmes de nos oppresseurs « semblent avoir secondé la Providence pour nous ouvrir le chemin qui et doit nous affranchir de cette insupportable tyrannie ; et quiconque, « pensant comme moi, refuse à sa patrie le secours de son bras, ne « mérite plus, à mon sens, le nom et les droits d'un homme libre.

a Mais Dieu, qui voit le fond de mon cœur, m'est témoin que je ne « partage point les colères ni les haines des malheureux exaspérés avec « lesquels je fais cause commune. Mon vœu le plus ardent, le plus «. sincère, est de voir cesser au plus tôt cette guerre contre nature. Que « les braves gens de tous les partis, les sages et les modérés, s'enten- « dent pour rétablir la paix ; qu'ils le fassent, sans porter atteinte aux « droits constitutionnels de la couronne, en substituant au despotisme « militaire l'autorité d'une législature équitable, et en permettant à

« chacun d'honorer Dieu suivant sa conscience. Ne vaut-il pas mieux « remettre à la raison le soin de contenir le zèle religieux que de l'ir- « riter jusqu'à la frénésie par l'intolérance et la persécution?

« Il vous sera aisé de comprendre à quel point je souffre, avec de « tels sentiments, de paraître en armes devant le château de votre « vénérable sœur. On vous prête l'intention de le défendre contre nous. « Soyez assuré qu'un semblable projet n'aboutira qu'à faire couler le « saug. Comme vous n'êtes pas préparé à soutenir un long siège, « nous avons assez de monde, eu cas d'un premier échec, pour in veste tir la place et la réduire par famine. A l'idée des cruelles souf- « frances qu'entraîne cette alternative et des personnes qui eu sec( raient surtout les victimes, j'ai le cœur serré de chagrin.

« N'allez pas croire, mon respectable ami, que j'aie à vous propo- « ser des conditions qui puissent compromettre votre grand carac- « tère, non plus qu'une gloire si justement acquise et soutenue « depuis tant d'années. Renvoyez les soldats de Claverhouse (j'assu- « rerai leur retraite), et l'on n'exigera de vous que la promesse de « rester neutre pendant cette malheureuse crise. Les biens de lady « Marguerite et les vôtres seront respectés, et l'on ne vous imposera a aucune garnison.

« Je pourrais en dire davantage à l'appui de ma proposition. Malce heureusement je dois vous paraître bien coupable, et les bonnes « raisons ne gagnent pas à venir d'un lieu suspect. Je prendrai donc « ici congé de vous. Quels que soient par la suite vos sentiments à « mon égard, rien ne saurait altérer ni amoindrir la reconnaissance c< que je vous ai, je vous en renouvelle les plus vives assurances, et « s'il m'était donné de vous le prouver autrement qu'en paroles, je « regarderais ce jour-là comme le plus heureirx de ma vie. Il se « joeut qu'un premier mouvement de colère vous fasse rejeter mes « offres ; que cela ne vous empêche pas d'y revenir, si les événements « les rendaient plus acceptables; car n'importe le moment et la mate nière où je pourrai vous être de quelque service, ce sera toujours « faire le plus grand plaisir à

« Henri Morton. »

Après avoir lu cette longue lettre avec l'indiguatiou la plus luar- (jnée, le major la remit à lord Evaudale.

« Jamais je n'aurais cru pareille chose d'Henri Jlortou, » dit-il, « quand la moitié de la terre l'aurait juré! L'ingrat! le traître! le rebelle!... et rebelle de sang-froid, sans avoir même l'excuse de l'enthousiasme qui échauffe la bile des fous et des imbéciles comme notre ami l'ambassadeur que voilà!.. Comment diable ai-je oublié qu'il était presbytérien? J'aurais dû savoir que j'élevais un louveteau, dont la nature infernale s'est trahie à la première occasion pour me saisir et me déchirer. Si .saint Paul revenait ici-bas et qu'il fût presbytérien, il serait rebelle avant trois mois... C'est dans leur sang.

— Je serai le dernier à parler de nous rendre , » dit le capitaine ; « pourtant s'il y a disette de vivres, et si nous ne recevons pas de secours d'Edimbourg ou de Glasgow, je crois que nous devrions profiter de cette ouverture pour faire au moins sortir ces dames du château.

— Elles sont prêtes à tout endurer jilutùt que de s'en remettre à la protection de ce mielleux hypocrite. Je les renierais pour mes parentes, s'il eu était autrement. Mais renvoyons l'auguste ambassadeur... Mou ami, ajouta-t-il en s'adressant à Langcale, « dites à vos chefs et aux gens rassemblés là-bas qu'à moins d'avoir une confiance particulière daus la dureté de leurs crânes, ils ne s'avisent pas de venir les cogner contre ces vieilles murailles ; c'est le conseil que je leur donne. Et qu'ils ne nous envoient plus de parlementaire, ou bien nous les pendrons en représailles de l'assassinat du cornette Graliame. »

Le laird retourna avec cette réponse vers ceux qui l'avaient député. A peine eut-il rejoint le principal corps qu'une sourde clameur s'éleva dans cette foule, et qu'on déi^loya au premier rang un immense drapeau rouge bordé de bleu. Au moment où cette enseigne de guerre et de défi déroulait ses larges plis à la brise du matin, l'ancienne bannière de la famille Bellenden fut arborée sur les créneaux de la Tour, ainsi que l'étendard royal. La manœuvre fut appuyée d'une volée d'artillerie, qui causa quelque ravage parmi les rebelles. Sur l'ordre des chefs, ils se mirent à l'abri derrière la colline.

1 Eh! eh! » dit Bouviu tout en rechargeant ses pièces, « m'est avis

qu'ils out trouvé uo peu vive la morsnre de nos coulevriues. Ce n'est pas pour rien qu'elles sifHeut. »

Les presbj-tériens ne tardèrent pas à couvrir de nouveau les hauteurs, et commencèrent à tirailler de là sur le château.

Pais, à la faveur des nuages de famée, une troupe de volontaires déterminés descendit la colline au pas de course, soutint sans broncher la forte mousquetade de la garnison, et se fraya un chemin jusqu'à la première barricade. Ces braves gens avaient à leur tête Barley en personne, qui montra un courage égal à sou exaltation. Malgré une vive résistance, la barricade fat bientôt emportée, et le reste des soldats qui la défendaient obligé de se retirer derrière la seconde.

Grâce aux précautions du major, ce premier avantage ne fat d'aucun profit aux covenantaires. Une fois maîtres du poste, ils s'y virent assaillis par un feu meurtrier qui plongeait sur eux du haut de la Tour et des retranchements successifs élevés dans l'avenue. N'ayant aucun moyen de s'abriter contre cette mitraille ou de riposter avec succès sur un ennemi à couvert derrière des murs et des palissades, ils n'eurent d'autre parti que de battre en retraite : ils ne s'y décidèrent toutefois qu'après avoir détruit la barricade à coups de hache, de manière à empêcher les assiégés de s'y loger à nouveau.

Burley se retira le dernier. Un instant même, on le vit presque seul, une hache au poing, travaillant comme un pionnier au milieu d'une grêle de balles dont plus d'une était à son adresse.

Cet échec eut pour eifet d'apprendre» aux rebelles, non sans un grave préjudice, les divers moyens de résistance que possédait la place. Aussi apportèrent-ils plus de prudence dans leur seconde attaque.

Un fort détachement opéra, sous la conduite d'Henri Morton, un mouvement tournant à travers le bois; il se composait de tireurs, dont la plupart avaient disputé le prix au jeu du Perroquet. Pour se j^rotéger de leur mieux, ils laissèrent de côté le chemin découvert, et, courant sur les roches qui l'encaissaient, ils se glissèrent le long des taillis de manière à gagner un endroit d'où, ils pourraient, sans être trop exposés, inquiéter de flanc la seconde barricade, tandis que Burley, revenant à la charge, la menacerait de front. Le danger de cette marche n'échappa point aux assiégés, qui s'eftorcèreut de la contrarier en tirant sur les uou-

veaax-venns à chaqne occasion favorable. Ceux-ci, d'antre part, déployaient autant de sang-froid qne d'habileté à pousser davantage leurs approches, ce qu'on devait attribuer en grande partie au jeune officier qui les commandait.

Morton fit prenve dans ses dispositions d'un conp d'ceil promjit et ferme à la fois, tantôt économe '^de la vie des siens, tantôt ardent à surprendre l'ennemi. Il recommandait sans cesse de viser les habits rouges de préférence aux autres défenseurs du château, et surtout d'épargner les jours du vieux major, que son zèle emporta plus d'une fois jusqu'à s'exposer d'une façon qui, sans cette générosité de l'ennemi , eût pu lui être fatale.

De tous les côtés du mont escarpé sur lequel la Tour était assise, éclatait un feu irrégulier de mousqueterie. Cependant, de buisson en buisson, de rocher en rocher, d'arbre en arbre, les tireurs continuaient d'avancer, s'aidant pour atteindre plus haut des branches et des racines, et luttant à la fois contre les difficultés du terrain et le feu de l'ennemi. Ils parvinrent enfin à occuper une jiosition dominante, d'où les mieux placés tirèrent dans la barricade.

Burley profita de la confusion qui s'ensuivit pour brusquer l'assaut, et il le fit avec la même fureur, le même acharnement que la première fois. On lui opposa moins de résistance, car l'heureuse diversion de Morton avait jeté l'alarme parmi les combattants. Déterminé à poursuivre son avantage, Burley les culbuta jusqu'à la troisième et dernière barricade, et y entra avec eux, sa hache à la main.

« Tue! tue! » criait-il pour exciter ses gens. « Mort aux ennemis de Dieu et de sou peuple !... Poiut de quartier!... Le château est à nous ! »

Les plus hardis s'élancèrent à sa suite, taudis que les autres armés de haches, de pelles et de pioches, remuaient la terre et abattaient des arbres , se hâtant d'élever en arrière de la seconde barricade un retranchement qui leur permît de s'y établir si l'on n'emportait pas le château d'un coup de main.

Lord Evandale ne put se contenir plus longtemps. Il se mit à la tête d'une poignée d'hommes qu'on avait tenus en réserve dans la cour, et, bien qu'il eût le bras en écharpe, il les entraîna an secours de leurs camarades, serrés de près par les assaillants.

Ce fut alors une lutte acharnée. L'étroit passage était encombré des partisans de Bnrley, qui se pressaient pour lui venir en aide. Les dragons, animés par la présence et la voix de leur capitaine, se battaient avec rage ; ils rachetaient l'infériorité du nombre par une plus grande habitude des armes et par Texhaussement du terrain, employant, jjour se défendre, les piques et les hallebardes, la lame de leurs sabres et la crosse de leurs carabines. Le reste de la garnison ne demeurait point inactif, et continuait le feu chaque fois qu'il n'y avait aucun risque

d'atteindre des amis. Quant aux francs-tireurs, embusqués aux environs, ils étaient toujours prêts à riposter sur tout ce qui se hasardait entre les créneaux. D'épais nuages de fumée enveloppaient le château, et les rochers renvoyaient aux échos les cris des combattants.

Au milieu de cette scène de désordre, un singulier hasard foillit mettre l'assiégeant en possession de la place.

Cuddie avait fait route avec la troupe de Morton. Comme il n'était pas une roche ou un buisson qu'il ne connût aux alentours, oîi il avait si souvent cueilli la noisette avec Jenny, il put s'aventurer plus loin que

la jilupart de ses compagnons, et à jieu près en toute confiance; trois (III quatre seulement le suivirent de près. Saus manquer i)récisémcut de bravoure, Caddie ne recherchait pas du tout le danger, soit i)our le plaisir, soit pour la gloire qui l'accompagne. Ainsi, dans sa marche, il n'avait pas saisi le taureau par les cornes, selon le proverbe, c'est-ù-dire couru droit au feu de l'eunemi. Au contraire, il s'était peu à peu écarté (lu théâtre de l'action : tournant vers la gauche, il continua de gravir la montée jusqu'au pied du château. Ce cûté-là, opposé à celui où les deux partis étaient aux prises, avait été négligé, l'escarpement du j)iécipice ayant été jugé une défense suffisante.

Il y avait pourtant, de ce côté, une certaine fenêtre de l'office, voisine d'un certain if qui poussait entre deux pierres, et c'était là le chemin iju'avait pris Gibby les Oies pour porter à Charnwuod la lettre d'Edith, et avant lui saus doute plus d'un autre amateur de contrebande.

Caddie fit halte devant la fenêtre et, s'appuyant sur la crosse de son mousquet :

« Voilà un endroit qui m'est bien connu, » dit-il à l'un de ses coml)agnons. « Que de fois n'ai-je pas aidé Jenny à descendre de là-haut, et moi-même que de fois n'y ai-je pas grimpé le soir pour aller m'amuser un peu après le labour!

— Qui nous empêche d'y grimper encore ? » dit l'antre, un gars intelligent qui n'avait pas froid aux yeux.

« Rien que je sache , s'il n'y avait que cela. Mais après ?

— Nous prendrons le château, parbleu ! Nous voici une demi-douzaine, et tout leur monde est occupé aux barrières.

— Allons-y donc! Mais un instant, ne touchez pas du bout du doigt à lady Marguerite ni à la demoiselle, ni au vieux major, ni à Jenny Dennison par-dessus tout, enfin à personne, hormis aux habits rouges. Ceuxlà, tuez-les, mettez-les eu charpie ; à votre aise, je m'en moque.

— Bon ! bon ! Entrons d'abord, et nous arrangerons chacun comme il le mérite. »

Mollement et tirant la jainbo, Ciuklie se mit en devoir d'opérer le fameux passage. Le cœur ne lui eu disait guère. Il n'était pas trop rassuré sur l'accueil qu'on lui ferait là-dedans, et puis la voix de sa conscience lui reprochait de jiayor eu triste monnaie les anciennes bontés

de ia cbâtelame II n eu monta

pas moins sur l'arbre, et deux

de ses compagnons le snnnenta

la file. La fenêtre était detioite

ouverture , les baireau\ de fei qui

en défendaient 1 accès avaient été

détruits par le temps, ou ariacliés

par les valets pour les besoins de

leur convenance personnelle S'introduire était donc chose facile, .i

la condition qu il n y eut perbonnc

dans la salle, ce dont Cuddie voulut avoir le cœui net avant de

sauter le ii'xs

Sourd aux apostiopLes et aux

menaces de ses compagnons d es calade, il lestait la, le cou tendu,

le regard inquiet Tout a coup Jenny, qui avait choisi ledit office comme la retraite la plus sure poui attendre l'issue du combat, apei-

çoit la tête du curieux. A cette vue elle pousse un cri terrible, et s'enfuit à la cuisine qui était contiguë. Une soupe aux choux mijotait sur

le feu clans une inaiinite (in'elle avait accrochée de ses mains, avant promis îi Tom Halliday de lui i)réj>arer son déjeuner. Croyant tout perdu, folle d'éjwuvaute, elle saisit l'ustensile, et en criant à tuetête : <t A l'assassin!... au meurtre ! On nous viole toutes, on nous enlève!... Le château est pris! » elle retourne k la fenêtre, a Tiens, attrape! » ajoutc-t-elle, et le liquide boijillant inonde l'infortuné Cuddie.

Avec quel plaisir Cuddie eût fait avec ce potage une connaissance régulière! Mais la façon dont Jenny le lui administra l'aurait sans doute dégoûté à jamais des jeux de la guerre, s'il avait en ce moment-là levé les yeux. Heureusement pour notre apprenti soldat, transi de peur au premier cri de sa belle, il baissa la tête à propos pour rabrouer ses camarades qui secondaient si mal son désir de battre en retraite ; de sorte que le morion de fer et la casaque de buffle, pièces d'habillement à tonte épreuve, qui avaient ajiparteuu au sergent Bothwell, garantirent sa personne contre le fort de la brûlante averse.

Il eu reçut néanmoins d'assez cuisantes atteintes, et, sons le coup de la douleur et de la surprise, il dégringola au plus vite de l'arbre, en passant par-dessus ceux qui le suivaient, au risque de leur rompre les membres. Après quoi, n'écoutant ni raisons, ni prières, ni menaces, il prit les jambes à son cou, rejoignit, jiar la route la plus sûre, le gros de l'armée rebelle, et, quoi qu'on pût lui dire, ou ne gagna poist sur lui de le ramener au combat.

Quant à Jenny, après avoir ainsi arrosé le corps d'un de ses admirateurs avec le plat que ses blanches mains venaient d'accommoder pour l'estomac d'un autre, elle continua de s'exclamer à grand fracas, en déroulant pêle-mêle la litanie de tous les crimes que les légistes comprennent sous le titre des quatre plaids de la couronne, à savoir le meurtre, le feu, le rapt et le vol. Cet horrible vacarme mit tout le château en désarroi. Evandale et le major, redoutant d'être attaqués à l'improviste sur un point mal gardé, jugèrent prudent de renoncer à la défense extérieure, et, abandonnant à l'ennemi les ouvrages avancés, de se renfermer au dedans de la jilace. Leur retraite ne fut point inquiétée, car la panique de Cuddie et de ses compagnons avait causé parmi les assiégeants presque autant de confusion que le tintamarre de Jenny parmi les assiégés.

Cejoar-là, il n'y eut, d'au côté ni de l'antre, ancuue tentative de renonveler le combat.

L'armée rebelle avait beancoup soufl'ert, et la résistance qu'on lui avait opposée dans la prise des barricades lui donnait peu d'espoir d'emporter la place d'assaut. Quant à la situation des assiégés, elle était affligeante et faite pour décourager. Ils avaient eu, dans l'affaire, deux ou trois hommes tués et plusieurs blessés, perte insignifiante eu comparaison de celle de l'ennemi, qui laissait vingt morts sur le terrain, mais très sensible pourtant, eu égard à leur petit nombre ; en outre, l'acharnement des assaillants leur prouvait sans nul doute et le ferme dessein des chefs à s'emparer de la Tour et l'ardeur des religionuaires à les seconder. Si, au lieu de la force, ou avait recours à l'investissement pour les réduire, ils avaient à craindre les horreurs de la faim. Le ravitaillement, en dépit des ordres, avait été mal opéré, et la surveillance était impuissante à mettre ordre au gaspillage des dragons.

Ce fut donc, le cœur gros d'amertume, que le vieil officier donna ordre de masquer la fenêtre par laquelle on avait failli prendre le château, et d'en faire autant à toutes les ouvertures qui pouvaient ofirir la moindre facilité à une escalade.

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