CHAPITRE XXXY
Adieu, terre natale ! Bonsoir.
Byrox.
E couseil privé d'Ecosse, qui, depuis le roi Jacques I'"", exerçait à la fois le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif, était assemblé dans une vaste et sombre salle gothique, contiguë à celle de l'ancieu parlemeut.
En eutraot, Claverliouse alla prendre place parmi les juges. (£ Vous nous avez apporté trois jolis plats de gibier, général, » dit un seigneur du plus haut rang, qui présidait le couseil. « Voici un corbeau qui va faire une confession de foi, un coq de combat prêt à regimber, et... comment nommerons-nous le troisième?
— Sans plus de métaphore, y> répondit Glaverlioase, « je prie Votre Grâce de le nommer un homme à qui je porte un intérêt particulier.
— Et un mécontent par-dessus le marché? »
Là-dessus l'important personnage, qui n'était autre que le vieux duc de Lauderdale, contracta ses traits vulgaires en une sorte de grimace qui leur était habituelle, et laissa pendre de côté une langue trop épaisse pour tenir dans sa bouche.
« Oui, c'est un mécontent, ne vous en déplaise, » répliqua Claverliouse, sans se départir de sa civilité hautaine ; « un mécontent comme l'était Votre Grâce au temps de Cromwell.
— Ali! Jlilord, )) dit un tics jnges, « vous en tenez, je crois.
— C'est ma foi! vrai, » rcj)aitit le duc eu riant, a Dejiuis l'affaire du mont Loudon il n'y a pas moyen de lui rieu dire... Allons, qu'on fasse comparaître les prisonniers, et vous, greffier, lisez le rapport. J>
Le greffier en fit lecture au tribunal. C'était une sorte d'obligation passée entre le général Grahame de Claverhouse, lord Evandale et Henri Morton de Milnwood : celui-ci, pour avoir pris part à la rébellion, devait sortir du royaume et attendre & l'étranger le bon plaisir de Sa Majesté, sous peine de mort contre lui en cas de rupture de ban, et d'une amende de cinquaute mille ecus ponr chacune des deux per.«onnes qui se jiortaicnt caution.
« Monsieur Morton, y> demanda le duc, « acceptez-vous le pardon du roi à ces conditions?
— Milord, » répondit Henri, a je n'ai pas le choix.
— Alors signez cet acte. »
Dans la situation où il se trouvait, était-il possible d'obtenir un traitement i)lus favorable? Il ne le pensait pas ; aussi obéit-il sans réplique. Macbriar, qu'on approchait au même instant de la table du conseil, attaché sur une chaise, car sa faiblesse l'empêchait de se tenir debout, Macbriar, disons-nons, fut témoin de ce qu'il regardait comme une apostasie.
« La trahison est consommée, » s'écria-t-il en gémissant; « il reconnaît le tyran. Encore une étoile qui file!
— Silence, Monsieur! d dit le duc. « Béservez votre haleine pour souffler sur votre soupe; elle sera i>robablement chaude, je vous le promets. Faites avancer l'autre, qui a l'air un peu plus sensé. Où saute le premier mouton passe le reste du troupeau. »
Cuddie fut amené entre deux hallcbardiers, et placé au pied de la table à côté de Macbriar. Le pauvre garçon jeta autour de lui des regards effarés, empreints à la fois d'une vive appréhension pour luimême, de pitié pour ses compagnons d'infortune, et d'une terreur respectueuse en face des grands personnages qui allaient le juger. Après avoir fait deux ou trois grands saints à la paysanne, il attendit qu'on l'interrogeât.
La première question le surprit comme un coup de tonnerre.
« Étiez-Yons à l'affaire du pont de Bothwell? » demanda le président.
Il allait dire non, mais un éclair de bon sens lui montra qu'il serait aisé de le confondre. Aussi répondit-il en vrai Calédonien, c'est-à-dire d'ane manière evasive :
« Qnant à y avoir été, je ne dirai pas que ça ne soit pas possible.
— Réponds clairemeut, drôle. Tu y étais, tu le sais bien.
— Je ne suis Tias pour aller contre l'honneur de Votre Seigneurie.
— Encore une fois, t'y trouvais-tu, oui ou non?
— Qui peut savoir au juste, mon bon Monsieur, où il était chaque jour de sa vie?
— Ah! gueux, » s'écria le général Dalzell, « si tu ne t'expliques pas mieux, je te brise les dents avec la poignée de mou sabre! T'imaginestu que nous allons passer la journée à danser et virer autour de toi, comme des chiens après un lièvre ?
— Eh! bien donc, puisque nulle autre chose ne saurait vous satisfaire, mettez par écrit que je ne peux pas nier que j'y étais.
— Cela suffit; et prendre les armes en pareille circoustauce, étaitce de la rébellion, à ton avis?
— Iliun ! Jlon.siear, je ne suis guère eu position de prononcer lù-dcs- 8US ; il pourrait m'en coûter ciier. Pourtant ça doit être qucl(|ue cliose d'approchant.
■ — D'approchant quoi?
— De la rébellion, pardine, comme l'appelle "N^otre Honneur.
— A la bonne heure! A'oilà qui est parler clair. Et si l'on te pardonne ta faute, consens-tu à te soumettre à l'ICglise et h prier jtour le roi?
— De tout mou cœur, îlousieur, » riposta vivement Cuddie, qui n'avait pas de scrujinle ; a et je boirai même à sa santé, quand la bière sera bonne.
— Parbleu, c'est un maître coq. Qui t'a fourré dans ce gâchis-là, mou brave?
— Le mauvais exemple, Monsieur, et ma vieille coquine de mère, sauf le respect que je dois à l'honneur de Votre Seigneurie.
— Allons, l'ami, garde-toi à l'avenir des mauvais conseils, car de comi)loter une trahison de ton propre chef cela n'est guère probable... Expédiez-lui sou pardon pur et simple, et qu'on approche le coquin qui est sur la chaise. »
On plaça Macbriar eu face du tribunal, et le duc entama l'interrogatoire par la même question qu'il avait faite à Cuddie : « Étiez-vous au combat du pont de Bothwell ?
— Oui, » répondit le prisonnier d'une voix ferme. «. J'y étais. — • En ai'mes ?
— Xon. J'étais là eu ma qualité de ministre de la parole de Dieu, afin d'encourager ceux qui tiraient l'épée pour sa cause.
— En d'autres termes, pour aider et exciter les rebelles.
— C'est toi qui l'as dit.
— Alors, dans le nombre, vous devez avoir ^•u John Balfour de Burley. Je présume que vous le connaissez?
— Oui certes, et j'en remercie Dieu : c'est un chrétien fervent et sincère.
— Où et quand avez-vous vu le saint homme, pour la dernière fois?
— Je suis ici pour répondre de mes actes , et non pour compromettre personue.
— Nous avons, » dit le général Dalzell, « des moyens de vous délier la langue.
— Tâchez de lui persuader, » reprit le duc, « qu'il est dans un. conventicule, et elle se déliera toute seule... Voyons, mou enfant, allez-y franc jeu, pendant qu'il est temps encore. Le fardeau qui vous attend sera bien lourd à vos jeunes épaules.
— Faites, je vous défie!.. Ce n'est pas la première fois que j'aurai subi la prison ou la souffrance ; et, tout jeune que je suis, j'ai assez vécu pour avoir appris à mourir quand l'heure sera venue.
— La mort est facile, soit ; mais, avant d'arriver lu, il y aura de petits préparatifs, si vous persistez dans votre entêtement. »
En même temps, le vieux duc agita une sonnette d'argent, qui était placée devant lai sur la table.
A ce signal, une draperie d'un rouge foncé se leva au fond de la salle. Dans une espèce de retrait ou d'embrasure gothique, ou aperçut l'exécuteur des hautes œuvres : cet homme sinistre, nu géant à l'air farouche, se tenait debout derrière une table de chêne encombrée d'instruments de torture, entre autres des poucettes et des brodequins de fer, dits bottes écossaises, dont on se servait, en ces temps de tyrannie, pour mettre les accusés à la question.
Morton, surpris, tressaillit d'horreur à ce spectacle. Quant à Macbriar, il y parut moins sensible, et le considéra même avec beaucoup de sang-froid ; à peine si le sang se retira un instant de ses joues.
Lauderdale reprit l'interrogatoire d'un ton grave cette fois, et presque à voix basse :
« Savez-vous quel est cet homme?
— C'est sans doute, » répondit Macbriar, « l'infi'ime exécuteur de vos jugements sans pitié contre les élus du Seigneur. Vous êtes trop bas, lui et vous, pour arrêter mon attention, et, grâce à Dieu, je ne crains rien ni du mal qu'il peut me faire, ni des ordres que vous pouvez donner. Infligez-moi vos tortures ; la chair et le sang frémiront peutêtre, la faible nature versera des larmes et poussera des cris ; mais mon âme, j'en ai la ferme confiance, a jeté l'ancre sur l'éteruel rocher de la foi.
— Faites votre devoir, » dit le duc au bourreau.
L'homme s'avança, et demanda d'une voix rauque à quelle jambe de l'accusé il appliquerait d'abord son terrible engin.
a Qu'il décide lui-même, » dit le président; « je suis prêt h l'obliger dans tour, ce qui sera raisonnable.
— Puisque vous me laissez le choix, » dit Ephraïm en étendant la jambe droite, « jireuez la meilleure; j'en fais don volontiers à la cause pour laquelle je souffre. »
Le bourreau, aidé de ses valets, enferma la jambe et le genou dans une étroite botte de fer ; puis plaçant un coin de même métal au bord de la machine, il prit un maillet et demeura immobile, attendant de nouveaux ordres. De l'autre cûté du prisonnier vint se poster un homme vêtu de noir, chirurgien de profession : il lui mit le bras gauche à nu, et posa son pouce sur l'artère, afin de mesurer la torture aux forces du patient.
Ces apprêts terminés, le président réitéra sa question :
« Où et quand avez-vous vu Burley pour la dernière fois? »
Au lieu de répondre, Macbriar leva les yeux vers le ciel comme pour implorer l'assistance divine, et murmura quelques i)hrases, dont on entendit seulement les derniers mots :
« N'as-tu pas dit : Mon peuple me servira au jour de ma puissance? »
Le duc de Lauderdale regarda tour à tour les membres du conseil , et, se réglant sur leurs muets suffrages, il fit un signe au bourreau. A l'instant le maillet s'abattit sur le coin, qui fut introduit à force entre la botte et le genou. La douleur fut si vive que la face du patient se teignit de pourpre. Le bourreau releva son maillet et se tint prêt à frapper un autre coup.
« Voulez-vous dire, y> répéta le duc, « où et quand vous avez quitté Burley ?
— J'ai répondu, » dit Macbriar avec fermeté.
Un second coup retentit, puis nu troisième, puis un quatrième... Au cinquième, après l'introduction d'un coin plus gros, le malheureux jeta un cri d'agonie.
Morton sentait sou sang bouillir à la vue de ces actes d'atrocité. La patience lui échajipa; bien que sans armes et eu péril de mort, il allait
s'élancer de son siège, qnancl Claverhonse , témoin de son émotion, le saisit par le bras, en lui disant à l'oreille :
« Au nom du ciel, songez où vous êtes! »
Ce mouvement, par bonheur, ne fut aperçu d'aucun des juges, dont
l'attention était concentrée sur l'horrible scène qui se passait devant
« Il n'a plus de force, » dit le chirurgien, « il est évanoui. Milord. La nature humaine n'en peut endurer davantage.
— Donnez-lui relâche, » dit Lauderdale, qui, se tournant vers
Dalzell, ajouta : u 11 coutirniera lu proverbe : Qui a mis ses bottes ne monte pas toujours à cheval. En voilà assez, n'est-ce pas?
— Oui, » répondit le général, a dépécbez-lui sa sentence, et qu'on n'en entende plus parler. Il y a encore nne fière besogne. »
On s'empressa de rappeler l'infortuné à la vie au moyen de baumes ot de cordiaux. Lorsque d'involontaires tressaillements iudiquèreut le réveil des sens, le duc passa sur lui sentence de mort, comme cou- ])able de trahison et pris en flagrant délit de rébellion ouverte. Il ordonna qu'il serait conduit de la barre du tribunal au lien ordinaire des exécutions pour y être pendu par le col, avoir la tête et les mains retranchées du corps après le supplice, et mises à la disposition du conseil ; qu'enfin tons ses biens meubles et immeubles seraient confisqués an profit de la couronne.
« Justicier, » continua-t-il , « lisez au i)risonnier sa sentence. »
A cette époque, et même longtemps après, l'office de justicier {(loomster) était rempli en Ecosse par l'exécuteur des hautes œuvres. Il consistait à réciter à haute voix aux condamnés la sentence prononcée par le juge, et qui acquérait de la sorte un nouveau degré d'horreur, puisque l'odieux personnage chargé d'eu faire lecture aurait aussi la tâclie de la mettre à exécutiou.
Macbriar avait à peine saisi le sens du jugement qu'avait porté contre lui le président du conseil ; mais pendant que la voix du bourreau en accentuait durement la teneur, il reprit connaissance. Aux derniers mots : « Et telle est ma sentence, » il répliqua hardiment :
« Milord, je vous remercie de l'unique grfice que j'attendais, et que j'eusse consenti à recevoir de vous, celle d'envoyer à une fin si prompte cette carcasse broyée et estropiée aujourd'hui par votre cruauté. Il m'importait pen en somme de, périr en prison ou sur Téchafaud ; mais si la mort, suivant de près mes tortures, était venue me saisir daus l'ombre d'un cachot, le peuple n'aurait pu voir comment nn chrétien sait souffrir pour la bonne cause. Au reste, Milord, je vons pardonne et ce que vous avez ordonné et ce qne j'ai souffert... Pourrait-il en être autrement?... Vous me faites passer, hcnreux échange! d'un monde de poussière et de cendres dans la compagnie des anges et des justes... vous me faites passer des ténèbres à la lumière^ de la mort à l'iminor-
talité, en uu mot, de la terre au ciel!... Si donc les remerciements et le pardon d'un mourant peuvent vous faire du bien, je vous les donne, et puissent vos derniers moments être aussi tranquilles que les miens! »
En parlant ainsi, ses traits étaient illuminés d'une joie triomphante.
Les gardes qui l'avaient introduit dans la salle l'emportèrent au dehors.
Une demi-heure plus tard, il cessait de vivre, et la même intrépidité
d'âme dont il avait fait preuve durant êa courte existence le soutint
, jusqu'au gibet.
Le conseil se sépara, et Henri remonta dans le carrosse de Claverhouse.
« Quel courage! quelle admirable fermeté! » dit-il eu réfléchissant à la conduite de Macbriar. « N'est-ce pas uu malheureux contraste que tant d'héroïsme et d'abnégation avec le farouche emportement du sectaire ?
— Voulez-vous jiarler, » dit le général, « de la sentence de mort qu'il avait portée contre vous? Oh! il n'eût pas été en peine de la justifier à l'aide d'une citation de l'Écriture; celle-ci par exemple : « Et « Phinéas se leva pour exécuter le jugement de Dieu, » ou quelque chose dans ce goût-là. Savez-vous où je vous mène à présent, monsieur Morton ?
— Au bord de la mer, à ce que je vois. Ne me permettra-t-ou pas, avant de quitter l'Ecosse, de prendre congé de mes amis?
— Votre oncle a été prévenu; il refuse de vous voir. Le brave homme a une peur terrible, et il n'a pas trop tort, que l'on ne s'en prenne à ses propriétés du crime dont vous êtes coupable. Toutefois il vous envoie sa bénédiction et une petite somme d'argent. Lord Evandale est retombé malade. Le major est retourné à Tillietudlem pour y remettre tout en ordre ; car les coquins d'insurgés ont mis à sac les antiquailles de lady Marguerite , entre autres ce que la bonne dame appelait le Trône, qu'ils ont souillé et détruit. Y a-t-il une autre personne qu'il vous plairait devoir?
— Non , » répondit Henri en soupirant iirofondément ; « non... et puis ce serait inutile... Mais les apprêts de voyage?... Tout modestes qu'ils sont, il faut les faire.
— On y a pensé pour vous. Lord Evandale a été au-devant de vos désirs. Voici uu pli de sa part avec des lettres de recommanda-
ti'iu pour le priuce d'Orange; j'y ai ajouté les miennes. C'est song ses ordres que j"ai fuit mes iiremières armes, à la bataille de Seuef, où j'ai vu le feu. Vous y trouverez aussi des lettres de crédit pour subvenir à vos plus pressants besoins, et l'on vous en adressent «l'iiutres h réquisition. »
Morton prit machinalement le paquet et demeura confondu de la brusque exécution de sa sentence.
a Et mou domestique ? » demanda-t-il enfin.
— Ou eu aura soiu; il rentrera, si cela se peut, au service de lady Bellenden. Je crois que l'envie lui aura passé de manquer aux revnes de la milice ou d'aller faire une seconde campagne... Vous voici sur le quai, et le bateau vous attend. »
lis étaient en eft'et arrivés à Leith, petite ville qui servait de port à Édiniliourg. Uue chaloupe attendait le capitaine Morton, ayant à bord les malles et bagage qui convenaient à son rang. Ciaverhouse serra la maiu du jeune homme, et lai souhaita un bon voyage ainsi qu'un heureux retour au pays en des temps plus tranquilles.
« Je n'oublierai jamais , » dit-il , « la façon généreuse dont vons avez agi avec mon ami E vandale, en des circonstances où bien des gens à votre place n'auraient songé qu'à en nettoyer leur chemin. »
Après une nouvelle poignée de mains, ils se séparèrent.
Comme il descendait la jetée pour entrer dans la chaloupe, Henri sentit qu'on lui glissait dans la main un papier, plié de manière à tenir le moins de place possible. Il se retourna vivement. L'individu qui le lui avait remis était enveloppé dans un grand manteau ; il appuya un doigt sur sa bouche et se perdit dans la foule.
Cet incident éveilla la curiosité de Morton. Lorsqu'il fut à bord de r Incl'pendance , navire qui était en charge pour Rotterdam , et qu'il vit les passagers occupés à leur installation, il profita de l'occasion pour prendre lecture du billet mystérieux.
Voici ce qu'il contenait :
« Le courage que tu as déployé dans la fatale journée oh Israël fuyait « devant l'ennemi a expié, jusqu'à un certain point, ton malheureux « attachement aux erreurs de l'érastianisme. Ce n'est jias le moment de « faire combattre Éphvaïm contre Israël.
<£ Je sais que ton cœur est encore avec la fille des gentils.
« Renonce à cette folie ; car dans l'exil, dans la persécution, et dans « la mort même, ma droite pèsera sur cette maison d'oppresseurs et « de mécréants, et la Providence m'a fourni les moyens de venger sur « elle les brigandages et la confiscation dont elle s'est rendue cou- -î pable. La résistance qu'ellt a fuit a ete H piuiti) île t ui^e de notre
« déroute au pont de Botliwell, et je me suis imposé le devoir de l'en « punir.
« N'y pense donc plus. Réunis-toi à nos frères exilés, qui brûlent ce toujours de sauver et d'affranchir ce misérable pays. II en est resté « en Hollande un honnête faisceau, qui attend l'heure de la délivrance. « Va les rejoindre comme le vrai fils du vaillant et digne Silas Morton, « et ta recevras chez eux un bon accueil en mémoire de lui et pour ce tes propres mérites.
« Si l'on te juge encore digne de travailler à la vigne du Seigneur. « tu auras en tous temps de mes nouvelles en. l'informant de Quentiu
a Jliickell d'Irouyray, cliez Bessie ^Inclure, cette parfaite chrétienne, «c qui demeure près de l'endroit ot'i Niel Blaue donne à loger. Voilà c pour celui qui espère entendre parler de toi comme d'un frère, réa sistant jusqu'à la mort et luttant contre le péché.
« Eu attendant , prends ton mal en patience. Tiens ton glaive à « la ceinture et ta lampe allumée, comme le veilleur de nuit; car ce celui qui jugera le mont d'Esaû, et qui dispersera les faux prophètes a comme des brins de paille et les mécréants comme du chaume, « celui-là viendra à la quatrième veille avec des vêtements teints « de sang, et la maison de Jacob sera pour le pillage, et la maison de <£ Joseph pour le feu.
« La main qui t'écrit s'est levée sur le puissant dans le champ <t de la désolation. »
Cette lettre extraordinaire était signée J. B. de B. ; mais Henri n'eut jias besoin de voir ces initiales pour deviner qu'elle ne pouvait venir que de Bnrley. Ce lui fut une nouvelle occasion d'admirer l'indomptable génie de cet homme, qui, avec autant d'adresse que de résolution et de persévérance, travaillait en ce moment même à renouer les fils d'une conspiration dont la trame venait d'être mise en pièces. Mais il n'éprouva aucune velléité d'entretenir avec lui un commerce qui devait être des plus hasardeux, ou de renouveler une association dont il avait failli de tant de manières être la victime.
Quant aux menaces de Burley contre la famille Bellenden, il n'y vit qu'un accès de colère provoqué par la résistance de Tillietudlem. Était-ce précisément en plein triomphe que cette famille avait la moindre chose à redouter d'un adversaire en fuite et sans ressources? Rien de plus improbable. Morton balança uu instant s'il ne donnerait point avis au major ou à lord Evaudale des menaces de Burley. Comment, d'autre part, les mettre sur leurs gardes sans leur dénoncer les moyens de s'emparer du proscrit? Où serait l'excuse d'un tel abus de confiance, s'il n'apportait remède qu'à un mal en quelque sorte imaginaire?
Après mûre réflexion , il se contenta de prendre note du nom et de l'endroit qui lui serviraient à retrouver son correspondant; il déchira ensuite la letti'e et en jeta les morceaux dans la mer.
Cependant le navire avait levé l'ancre, et un vent favorable de nord-ouest enflait ses blanches voiles. Il inclinait le flanc sous la brise, et fendait les vogues mugissantes, en laissant derrière lui nn long sillon d'écume. La ville et le port s'effacèrent peu à peu dans Téloignement, les montagnes qui les dominaient finirent par se confondre avec l'aznr du ciel, et, pour une suite d'années, Morton fut séparé de la terre natale.
CHAPITKE XXXYI.
Et put; qui fait fuir le temps an galop? SnAKSrEAHE, Comme il rout plaira.
h est heureux pour les couteurs d'histoires qu'ils ne soient
pas astreints, comme )e sout les écrivains dramatiques, aux
unités de temps et de lieu, et qu'ils puissent à leur gnise.
conduire leurs personnages à Tlièbes et à Athènes, et les
eu ramener quand il leur plait.
Le temps, pour nous servir d"une comparaison de Sliakspeare, a jusqu'ici marché au pas avec notre héros ; car, depuis qu'Henri Morton a paru pour la première fois an tir du Perroquet jusqu'à son départ pour la Hollande, il s'est écoulé à peine un laps de deux mois. Mais, avant qu'il nous soit possible do reprendre le fil de notre récit, les années ont glissé rapidement, et le temjis, pour aiusi dire, a galopé dims l'intervalle.
Usant donc du privilège de ma profession, je réclame rattentioi! du lecteur pour continuer cette histoire, qui va dater d'une ère nouvelle, c'est-à-dire de l'année qui suivit immédiatement la révolution anglaise de 1G8S.
A cette époque, l'Ecosse commençait à se remettre de la commotion politi(jne occasionnée par le renversement de la dynastie des .Stuarts, et, grâce à la sage tolérance du roi Guillaume III, elle échappa de bien
près aux horreurs cFune longue guerre civile. L'agriculture renaissait enfin, et les habitants, jetés hors d'eux-mêmes par les changements survenus clans l'Eglise et clans l'Etat, rentraient dans leur assiette naturelle et songeaient à leurs intérêts au lien de ne plus s'occuper que des affaires publiques.
Les montagnards seuls résistaient ouvertement au nouvel ordre de choses. Ils étaient réunis en grand nombre sous les ordres du vicomte de Dundee, titre récent octroj'é par le roi déchu à l'un de nos personnages, John Grahame de Ciaverhouse. Mais on était si accoutumé à l'état de désordre od ils vivaient sans cesse , qu'un degré de plus ou de moins u'affectait guère la tranc[uillité générale, à la condition de ne pas s'étendre au delà de leur territoire.
Dans les basses terres, les jacobites, devenus les vaincus de la veille, avaient renoncé à espérer quelque avantage immédiat d'une rébellion déclarée; ils en étaient réduits, à leur tour, h tenir des conciliabules et à former des ligues de défense mutuelle, en se posant comme victimes d'un gouvernement qui les qualifiait de traîtres.
De leur côté, les modérés {icldgs) triomphaient : ils avaient rétabli le presbytérianisme à titre de religion nationale et rendu aux assemblées générales de l'Église tout leur ancien prestige. Quant à restaurer la ligue solennelle et le Covenant, ils ne s'y prêtèrent en aucune fanon, refusant de suivre dans leurs prétentions extravagantes les caméroniens et autres sectaires non-conformistes. Aussi ceux qui s'attendaient à trouver dans Guillaume d'Orange un zélé covenantaire furent étrangement déçus lorsqu'il signifia, avec le flegme caractéristique d'un Hollandais, l'intention de tolérer tous les cultes compatibles avec la sûreté de l'État.
La pratique de semblables principes blessa au vif les puritains, qui les réprouvaient comme essentiellement contraires à l'Écriture. A l'appui de leur intolérance, ils multipliaient les citations, toutes tronquées, comme on le pense bien, et extraites en grande partie des livres de l'Ancien Testament, où il est commandé aux Juifs de chasser les idolâtres de la terre promise. Un de leurs principaux griefs était, l'influence que s'arrogeaient les laïques dans l'exercice des droits de patronage ecclésiastique, influence synonyme à, leurs yeux d'attentat à
404 LES PURITAINS DÉCOSSE.
la chasteté de l'Église. Ils censuraient et condamnaient comme entachées d'éiastiaiiisme la plupart des mesures jmr lesijnelles le nouveau gouvernement marquait nu penchant à s'immiscer d:tns les aD'aires religieuses. Enfin, ils refusèrent tout net de prêter serment d'allégeance au roi Guillaume et à la reine Marie avant qu'ils eussent, de leur côté, juré le Covenant, cette grande charte, suivant leur expression, de la communion presbytérienne.
Ce jiarti, toujours inquiet et irrité, ne cessait de di-noncer l'apostasie et les causes do la colère divine ; et si on l'eût persécuté comme sous les règnes précédents, il n'aurait pas manqué d'en appeler. encore une fois à la force. Tout au contraire, on permit aux mécontents de se réunir et de témoigner tant qu'ils voulurent contre les socinicns et les érastiens, contre les défaillances et les compromis du jour. Il s'ensuivit que leur fougue, au milieu de l'indifférence, tomba peu à peu d'ellemême ; leur nombre diminua, et ils en vinrent à n'être plus à la longue qu'une poignée d'enthousiastes graves, scrupuleux et inofîensifs.
Pendant les premières années de la révolution toutefois, les caméroniens composaient encore une secte nombreuse et d'opinions exaltées ; tout en les ménageant par prudence, on ne demandait pas mieux que de les écouduire. C'était une faction violente. A plusieurs reprises, les épiscopaux et les jacobites, oubliant leurs vieilles querelles, tentèrent de l'attirer à eux et de la faire concourir au rappel des Stuarts. Le gouvernement avait pour lui presque tout le bas pays ; on y penchait en général vers la modération, par un effet des mêmes idées qui. sons Charles II, y avait fait accepter le régime de la tdcraticc, stigmatisée par les puritains.
Tel était l'état des esprits en Ecosse après la révolution de 1688.
L'année suivante, et par une délicieuse soirée d'été, un étranger à la tournure militaire descendait à cheval une colline, d'où la vue s'étendait sur les ruines pittoresques du château de Botliwell et sur les détours de la Clyde, qui courait à travers les roc-hers et les bois. On voyait aussi, à quelque distance, le pont de Buthwell. La plaine adjacente, qui avait ofi'ert, dix ans plutôt, une scène de lutte et de massacre,
était alors jDaisible et uuie comme la surface d'un lac. Un vent léger agitait à peine le feuillage si agréablement varié des bouquets d'ar- Lres, et les eaux du fleuve n'avaient plus qu'un faible murmure, en harmonie, à ce qu'il semblait, avec ce calme paysage.
Le sentier que suivait le voyageur serpentait çà et là entre de grands
cliêues isolés et partout ailleurs des vergers, d'où, à travers des haies en fleur, se projetaient des rameaux chargés de fruits.
Ce qu'il y avait de plus remarquable aux environs était une ferme, ou peut-être bieu la demeure {lodije) d'un petit propriétaire, située sur le versant d'un riant coteau, et entourée de pommiers et de poiriers.
An bas de l'allée qui conduisait à cette habitation modeste, s'élevaitnne maisonnette ; ainsi placée en avant, elle ressembl.ait assez à un pavillon de concierge, bien qu'elle n'eût certes pas cette destination. Propre et
commode, elle avait nii jardinet planté de légumes, de liosqnets et d'arbres fruitiers. Tout auprès, dans un clos, paissaient une vache et six moutons ; devant la porte, un coq paradait et caquetait pour rappeler autour de lui sa famille. Ou avait mis eu tas des broussailles et de la tourbe pour les jours froids de l'hiver. Un mince filet de fumée bleuâtre, s'échappant du toit de chaume et roulant à travers hîs branchages verdoyants, annonçait que l'on préparait à l'intérieur le repas du soir.
Comme dernière touche à ce tableau champêtre, une fillette de cinq à six ans était en traiu de puiser de l'eau avec un pichet à une limpide source qui sortait, à une vingtaine de pas de là, d'entre les racines desséchées d'un vieux chêne.
L'étranger arrêta son cheval et appela la petite nj'mphe pour lui demander le chemin de la Butte aux Fées. L'enfant, qui n'avait pas bien compris, posa le pichet d'eau à terre, rejeta en arrière ses cheveux blonds, et ouvrit tout grands ses yeux naïfs.
a Quoi que vous voulez? » demanda-t-elle.
C'est la réponse que fait tout d'abord un paysan écossais à n'importe quelle question, si cela peut s'appeler répondre.
« Je voudrais savoir, » reprit l'étranger, « par où l'on va à la Butte aux Fées.
— Maman! maman! » cria la petite fille en courant vers la maisonnette, « viens parler au monsieur. y>
La mère s'avança.
C'était une jeune et belle femme, dont les traits naturellement rieurs et malins , avaient acquis dans le mariage cet air de décence et de gravité qui distingue particulièrement les paysannes écossaises. Du bras droit elle portait un enfant au maillot, et de l'autre elle rabaissait son tablier, auquel s'était cramponné un gros chérubin de deux ans. Sa fille aînée, que le voyageur avait déjà vue, se tenait en arrière et coulait de temps en temps vers lui un regard curieux.
« Que demandiez-vous, Monsieur? » dit la mère, d'un ton de civilité respectueuse, assez rare chez les gens de sa condition, mais qui n'avait rien d'obséquieux.
Après l'avoir regardée avec beaucoup d'attention :
« Je cherche un endroit qu'on appelle la Butte aux Fées, i>dit.
lïncouuu, « et un homme du nom de Cuthbert Headrigg. Pourriez-vous me renseigner là-dessus?
— L'homme est mou mari, » répoudit-elle avec un sourire gracieux. « Voulez-vous descendre de cheval, Monsieur, et entrer dans notre pauvre maison?... Cuddie, Cuddie ! y ajouta-t-elle en s'adressant à un blondin de quatre ans qui parut sur le senil. « Va dire à ton père qu'un monsieur le demandé, et dépêche-toi, mou petit homme... Ou plutôt, reste là... Toi, Jenny, qui est plus raisonnable, vas-y ; tu le trouveras aux Qaatre-Arpents... Ne voulez-vous pas descendre et vous reposer un instant, Monsieur? Vous casseriez une croûte, avec un morceau de fromage et un verre de bière, jusqu'à ce que l'homme vienne. C'est de bonne bière, et il ne me sied pas de dire qui la brasse ; mais les laboureurs ont une besogne fatigante, il leur faut quelque chose de plus que l'ordinaire pour leur soutenir le cœur, et j'y ajoute toujours une grosse poignée de drèche. »
Pendant que l'étranger la remerciait de ses offres amicales, notre ancienne connaissauce Caddie arriva en personne. Son aspect présentait encore le même masque de niaiserie apparente, traversée d'éclairs de finesse, lequel se rencontre si sonveut sur la physionomie de nos porteurs de souliers ferrés.
Il regarda le cavalier comme il eût fait d'un inconnu, et entama la conversation par la phrase de rigueur :
« Que voulez-vous de moi, Monsieur?
— J'aurais quelques questions à faire sur ce pays, » dit le voyageur, « et l'on m'a adressé à vous comme à un homme intelligent qui saurait y répondre.
— Sans doute. Monsieur, » reprit Cuddie, qui hésita un peu; « mais je ne serais pas fâché de savoir d'abord de quelle sorte de questions il s'agit. On m'en a tant fait dans ma vie, et de si cocasses, que, si vous les connaissiez, vous ne seriez pas surpris de ma méfiance à cet endroit-là. Tout bambin, la mère me fit apprendre le Petit Catéchisme, ce qui m'enrageait diablement ; puis on me serina, pour plaire à milady, un tas de compliments aux parrain et marraine ; moi j'en faisais une salade, et personne n'était content. Une fois à l'âge d'homme, ce fut une autre chanson : il fallut répondre sur les œuvres et sur la grâce, si
bien que je cousais les deux euseniblc. Voilà pounjuoi, Monsieur, avaut. de réiioiidre h uue question, j'aime assez qu'on me la fasse.
— Voua n'avez rien à craindre de ma part, mou ami ; je ue veu.v (jue m'iuformer de l'état du pays.
— Le pays? Oh ! il ne va pas trop mal, le pays, n'était ce diable à quatre de Ciaverhouse, — ou l'appelle Duudee à présent ; — il se démèue daus la moutiigue, à ce qu'on dit; d'accord avec les Donald, les Diiucan, les Dugald et tous les sans culottes de là-haut, les traînant après lui pour mettre les choses sens dessus dessous, maintenant qu'elles sont assez bien arrangées. Mais on a envoyé un général qui rabattra sou caquet, c'est sûr et certain; il lui réglera son compte, je vous le garantis.
— Quelle certitude eu avez-vons?
— Je l'ai entendu do mes propres oreilles. Oui, ça lui a été prédit par uu homme couclié raide mort dej)uis trois heures, et qui s'est réveillé tout exprès pour lui dégoiser sou idée. C'est arrivé à im endroit qu'on appelle Drnmshinnel.
— En vérité ! J'ai peine à vous croire.
— Vous pourriez le demander à ma mère, si elle était encore de ce monde; c'est elle qui m'a tiré ça au clair, car moi, je croyais que l'homme était seulement blessé. Qu'il en soit ce que fa voudra, il annonça comme je vous le dis qu'on chasserait les Stuarts et qu'une vengeance se mitonnait contre Ciaverhouse et ses dragons. On nommait cet homme Habacuc l'Enragé. Il avait bien un coup de marteau, mais c'était un fameux prêcheur tout de môme.
— Le pays où vous êtes me semble riche ot paisible.
— Il n'y a pas à se plaindre. Monsieur, quand la récolte est bonne. Ah! si vous aviez vu le sang couler sur le pont de là-bas aussi vite que l'eau qui passe dessous, vous n'auriez pas trouvé le spectacle bien agréable.
— Vous parlez de l'affaire qui eut lien il y a dix ans? J'étais près de ^Monmouth ce jour-là, mon brave, et j'en ai vu quelque chose.
— Alors vous avez vu une rude bataille, et qui m'a guéri de l'envie d'eu voir jamais une autre... Comme ça, vous êtes militaire : je m'en doutais à votre habit galonné et à votre chapeau à retroussis.
— Et de quel côté étiez-vous, l'ami?
— Ali! voilà, mou gars! » répondit Cuddie eu clignant de l'œil d'uu air qui voulait être malin. « Est-ce que c'est utile à dire si je ne sais pas qui me le demande?
— J'approuve votre prudence, bien qu'elle ne soit pas de mise.
Je sais, moi, que vous étiez alors au service d'Henri Morton.
— Bah! » s'écria Cuddie stupéfait. « Comment diable avez-vous appris ça?... Au fond, je m'en soucie comme d'une épingle, nous avons la partie belle à présent. C'est dommage que mon maître ne soit plus là pour en jouir aussi.
— Qu'est-il donc devenu?
410 LES PUIUÏAINS D'ECOSSE.
— Il s'est perdu à bord dn vaisseau qui allait dans cefte HoUnude de malheur... perdu saus rémission. Tout a coulé, et mon maître avec... Personne n'en est revenu, ni matelot ni mousse. »
Et Cuddie soupira tristement.
a Ace que je vois, «reprit l'étranger, oc vous aviez de l'aûectiou pour lui.
— Comment n'en aurai-je pas en? Sa figure vous mettait le cœur en joie; rieu qu'à le regarder, ou l'aimait. Et quel brave soldat! Oh! si vous l'aviez vu, là sur le pont, se précipiter, comme un dragon volaut pour décider à se battre des gens qui n'y tenaient guère ! Il y avait lui et ce furieux puritain qu'on appelait Burley : s'il avait suffi de deux hommes pour gagner la bataille, nous n'aurions pas eu l'échiné rossée ce jour-là.
— A propos (le Burley, vit-il encore?
— Je ne sais pas grand'ciiose de lui. Il a passé d'abord à l'étranger, diton, et aucun des exilés n'a voulu le recevoir, à cause de l'assassinat de l'archevêque. Ça fait qu'il est rentré au pays, cent fois plus rageur qu'auparavant, et qu'il s'est fâché avec presque tous les presbytériens. Enfin, à l'arrivée du prince d'Orange, on ne lui a donné ni place ni commandement, par crainte de sou humeur de dogue. Depuis, il n'eu a plus été question. II y a des gens qui disent que l'orgueil et la rage lui ont mis la tête à l'envers.
— Et... et... » dit le cavalier en hésitant, « connaissez-vous lord Evandale?
— Je crois bien, puisqu'il épouse ma jeune maîtresse, dont vous voyez la maison d'ici.
— Quoi! ils ne sont pas mariés?
— Pas encore; accordé seulement, à preuve que. cet hiver, nous avons été témoins, ma femme et moi. Ah! il a traîné eu longueur, cet amour-là, et la raison n'en est pas connue de tout le monde après nous... Mais n'allez-voos pas mettre pied à terre? Ça me peine de vous voir rester en selle. Et puis voilà que le ciel s'obscurcit du côté de Glasgow, ce qui est signe de pluie. »
En eifet, un gros nuage noir avait caché le soleil couchant : il tombait de larges gouttes d'eau, et le tonnerre commençait à gronder dans le lointain.
« Il a le diable au corps, » pensait Cuddie. « Qu'il se dépêche donc de descendre ou d'aller clierclier un abri à Hamilton avant que l'orage éclate! »
Mais riuconnu ne songeait à faire ni l"nu ni l'autre ; il ne bougeait pas, et paraissait en proie à un débat intérieur. Tout à coup, et non sans un pénible effort, il s'informa de lady Bellenden.
« Elle vit encore, » dit le paysan, «: mais elle n'en mène pas large. C'est une famille bien changée depuis qu'elle a de mauvais jours ; elle a eu du malheur en suffisance, au commencement et à la fin. Songez donc, perdre la vieille Tour, et la belle baronnie , et les champs que j'ai labourés tant de fois, et les fermes, et mon potager qu'on allait me rendre!... Et tout ça pour une bêtise, on peut bien le dire, à cause de quelques morceaux de parchemin qui ont été perdus dans le hourvari qui a suivi la prise de Tillietndlem.
— Oui, j'en ai entendu parler, » dit l'étranger d'une voix sourde et en détournant la tête. « Cette fiimille m'intéresse, et je ne demanderais pas mieux que de lui être utile. Pourriez-vous ce soir me donner l'hospitalité, mon ami?
— Nous n'avons qu'un petit coin à votre service, Monsieur; mais nous ferons notre possible plutôt que de vous laisser aller dans la pluie et le tonnerre. Et tenez, pour être franc, vous n'avez pas l'air bien portant.
— Je suis sujet au vertige ; mais cela passe vite.
— Vous aurez un souper passable , et quant au coucher, on s'arrangera. Nous n'aimerions pas qu'un étranger soit chez nous dans l'embarras ; mais, en fait de lits, nous ne sommes pas riches. Jenny a tant de marmots. Dieu les bénisse au moins! qu'il faudra bien que je prie lord Evandale de faire ajouter à la maisonnette uu appentis ou une mansarde.
— Je ne suis pas difhcile à contenter.
— Pour votre bidet, soyez sûr qu'il ne sera pas à plaindre : je m'entends h soigner les bêtes, et vous en avez là une excellente. »
Le voj'ageur mit enfin pied à terre. Caddie conduisit le cheval à une petite étable, et dit à sa femme de préparer ce qu'il fallait pour héberger leur liôte.
LES PCIUTAINS D'ECOSSE.
Celui-ci entra et alla s'asseoir snr nn tabouret à quelque distance de la cheminée, et le dos tourné à la fenêtre en treillis qui éclairait la salle. Jenny, ou mistress Headrigg, si on le préfère, l'engagea i-n vain à se mettre à l'aise ; il s'excusa de rester couvert sous prétexte qu'il avait froid, et, pour occuper le temps jusqu'au retour de Cnddie, il se mit à badiner avec les enfants, en évitant avec soin les regards curieux de son hôtesse.