CHAPITRE XXXVII
Qae de larmes brûlent nos yeux ! que de morts à endurer avant de moni-ir ! Nous pleurons nos amitiés brisées, et les amours de la jeunesse qui ne sont plus.
J. Logan, Pot^sies.
UDDiE ne tarda pas à rcDtrcr, et assnra gaiement an voyageur que son cheval avait une bonne provende, et que la ménagère allait lui préparer un lit dans la maison des maîtres, où il serait plus à son aise que sous le toit de jianvres gens comme eux.
L'étranger, assez surpris , demanda d'une voix altérée : « La famille est-elle là?
— Non, Monsieur, ils sont partis avec les domestiques, c'est-à-dire avec les deux qu'ils ont à présent, et notre femme a les clefs et la surveillance, sans être une servante à gages. Comme elle est née dans la famille et qu'elle y a grandi, on a toute confiance en elle, et elle a la liante main. S'ils étaient ici, nous ne nous aviserions pas d'une telle liberté sans leur permission ; mais puisqu'ils n'y sont pas, ils seront bien aises d'avoir obligé nn gentilhomme étranger. Miss Eellenden rendrait service à tonte la terre, si elle avait autant de moyens que de cœur, et lady Marguerite, sa mère-grand, a le respect de la noblesse; elle n'est pas dure non plus au pauvre monde... Ah! ça, femme, est-ce qu'on ne va pas souper? Et le gruau?
— C'est bon, J> répondit Jenny ; « tu l'auras juste à point. On sait que vous aimez la soupe chaude, mon garçon. y>
Cette alluf<ion mit Cuddle en belle humeur : il ét-lata de rire et se trémoussa en prenant des airs malicieux. Le couple échangea quelques proj)Os insignifiants, auxquels l'inconnu coupa court par une nouvelle question.
« A quelle époque, » dit-il, « aura lieu le mariage de lord Evandale? j>
Cuddie ouvrait la bouche pour répondre lorsque sa femme jirit la parole et la garda.
a Dans très peu de temps, croyons-nous, » dit-elle, a Ce serait chose faite sans la mort du vieux major.
— Le digne et excellent hommel J'ai appris sa mort à Ivlimbourg. A-t-il été longtemps malade?
— Quand il a vu sa belle-sœur et sa nièce chassées du chateau, ça lui a porté un coup dont il ne s'est pas relevé, on peut le dire. Il avait, emprunté gros pour soutenir le procès. Biais c'était sur la fin du roi Jacques, et Basile Olifant, qui réclamait l'héritage, se fit papiste pour plaire aux juges. Dès lors on n'avait rien à lui refuser. Après avoir bataillé des mois et des années, nos dames finirent par perdre leur procès, et, comme je vous l'ai dit, le major ne s'en releva ])lns. Ensuite vint le renvoi des Stuarts ; il n'avait guère lieu de s'en louer, et pourtant il n'en put prendre son parti : ça l'a achevé. Les créanciers sont tombés sur Charuwood et y ont fait maison nette. Il n'était pas riche, le pauvre cher homme ; les malheureux lui tiraient tout ce qu'il avait.
— Oui, c'était un noble cœur; du moins, je l'ai oui dire... Ainsi voilà ces dames sans fortune et sans protection?
— Tant que vivra lord Evandale, elles n'auront besoin ni de l'une ni de l'autre. Il a été dans leurs peines un véritable ami. Tenez, la maison où elles demeurent lui aiipartient... Jamais, comme répétait la vieille iladelon, ma belle-mère, jamais homme, depuis le temps du patriarche Jacob, n'a été si patient et si fidèle pour obtenir une femme!
— Pourquoi donc, » dit l'étranger qui paraissait ému, « n'a-t-il pas été récompensé plutôt de sa constance?
— A cause du procès d"abord , et puis des arrangements de famille.
— Non, » ajouta Caddie, « il y avait une ai^tre raison; faut vous dire que notre jeune maîtresse...
— Allons, tais-toi et mange ta soupe, » interrompit Jeuny en le servant. « Ne vois-tu pas que monsieur a l'air souffrant? Notre maigre ordinaire ne lui convient pas ; je vais tordre le cou à un poulet.
— Il n'est pas nécessaire. Un verre d"eau me suffit, et le repos ensuite.
— Prenez la peine de me suivre; je vous montrerai le chemin. » La nuit étant survenue, Jeuny s'empressa d'allumer une petite lanterne.
Cuddie offrit aussi ses services.
« Mais à quoi songeait-il? » dit-elle. « A laisser les mioches tout seuls, pour qu'ils se chamaillent, se bousculent et choppent dans le feu? »
Il resta donc pour maintenir le bon ordre.
Jenny passa devant et enfila un sentier, qui après quelques zigzags parmi des buissons d'églantiers et de chèvrefeuilles, aboutissait à une porte basse dont elle haussa le loquet. Ayant ensuite traversé un jardin fleuriste à l'ancienne mode, coupé de plates bandes régulières et de bordures en ifs bien taillés, elle arriva jusqu'à une porte vitrée et l'ouvrit avec un passe-partout. Après avoir allumé ime chandelle, qu'elle posa sur un guéridon, elle demanda pardon à son hôte de le laisser seul afin d'aller préparer sa chambre. Son absence ne dura pas plus de cinq minutes.
Quel fut son étonnement, à son retour, de le voir courbé sur la table, la tête plongée dans ses mains, comme s'il fut tombé en faiblesse! En s'approchant, elle reconnut à ses sanglots et à ses tressaillements nerveux qu'il était en proie à un accès de muet désespoir. Par réserve elle se tint à l'écart ; lorsqu'il leva la tête, elle vint à lui, et, sans paraître remarquer son agitation, elle l'avertit que son lit était prêt. L'étranger fixa nu moment les yeux sur elle et chercha à comprendre le sens de ses paroles. Elle les répéta; il lui répondit par un signe de tète, et entra dans la chambre qu'elle désignait du doigt.
C'était l'appartement réservé à lord Evandale, toutes les fois qu'il se rendait à la Butte aux Fées ; il se composait d'uu petit cabinet chinois
qui (lounait sur le jiiidiu, d'un salon, et d'une cbauibie à coucher entre les deux pièces.
Avant souhaité an voyageur nne bonne nnit et une meilleure santé, Jeuny retourna chez elle d'un pas rapide.
« Cuddie, » s'écria-t-elle eu entrant, « nous sommes perdus.
— Tant que ça! » dit son flegmatique épnux, qui ne s'alarmait pas pour peu de chose. « De quoi s'agit-il?
— Sais-tu quel est ce monsieur?... Tu avais bien besoin de l'inviter à descendre ici !
— Ce monsieur? Que diantre veux-tu qu'il soit?... Il n'y a plus de loi contre IhospitaUté maintenant. Ainsi, puritains ou royalistes, que nous importe ?
— Oui-da! et moi je dis que le mariage de lord Evandale est à van l'eau, si l'on n'y prend garde. Ce monsieur-là, c'est le premier galant de miss Edith, et ton ancien maître, mon homme!
— Tu rêves, femme! b s'écria Cuddie en se levant tout à coup. <t Me preads-tn pour un aveugle? M. Henri Morton! Je le reconnaîtrais entre mille.
— Tu as de bons yeux, je ne dis pas, mais ils ne voient pas si clair que les miens.
— Ofi veux-tu en venir? A quoi as-tu vu qu'il ressemblait à mon maître Harry?
-:- Écoute un peu. D'abord sa manière de se cacher la figure et de déguiser sa voix, ça m'a mise en défiance. A tout ha.sard, j'ai rappelé les histoires de l'ancien temps. Quand j'ai parlé de la soupe chaude, tu sais, il n'a pas broaché, non, — il est trop sérieux maintenant pour rire, — mais il a fait de l'œil un clignotement qui me prouvait qu'il avait compris... Puis le mariage de miss Edith l'a frappé au cœur : tout son chagrin vient de là. De ma vie je n'ai vu un homme si aflblé d'amour!... Et j'ajouterais même une femme non plus, si je ne me rappelais la désolation de miss Edith à la première nouvelle que lui et toi. mauvais sujet! vous maa-chiez sur Tillietudlem avec les rebelles... Eh! mais, qu'est-ce qui te prend tout d'uu coup?
7— Ce qui me prend?» répéta Cuddie, qui se rhabillait à la hâte. « Je vais retrouver mon maître. »
Jenuy lui barra le cbemiu, et reprit froidement d'iiu air décidé : « Nou, non! pas de ça, Caddie.
— Elle est possédée du diable! Ab! dis donc, est-ce que je suis un Jeannot pour que les femelles me mènent toute la vie par le bout du nez?
— De qui donc voudrais-tu être l'iiomme? et qui te mènerait, si ce n'est moi?... Tu vas saisir la cbose en un clin d'œil. A part nous, nul ne sait que ce jeune bomme est vivant. Puisqu'il s'entoure de mystère, c'est, à mon avis, qu'il a l'intention , si miss Editb était mariée ou à la veille de l'être, de s'en aller comme il est venu, sans lui faire de peine. Fort bien. Mais qu'elle apprenne qu'il vit encore, fût-elle en ce moment-là au pied de l'autel, je gage qu'elle dirait no7i tout de suite.
— Que veux-tu que j'y fasse? Si l'ancien amoureux lui sourit plus que le nouveau, n'est-elle pas libre de cbanger d'idée comme tant d'autres ? Toi-même, Jenny, n'avais-tu pas promis à Tom Halliday de l'épouser? Il le soutient toujours.
— Halliday est un menteur, et Cuddie un benêt de l'écouter... Quant au préféré de miss Editb, miséricorde! tout l'or qu'il possède est sur son babit, tu peux en être sûr. Alors comment suffira-t-il aux besoins de lady Marguerite et de sa petite-fille?
— Et le domaine de Milnwood? Le vieux laird l'a laissé en viager à sa gouvernante, je le sais, parce qu'il n'entendait plus parler de son neveu; mais on n'a qu'à dire nu mot à la vieille, et ils vivront là comme des coqs en pâte, lady Marguerite et les autres.
— Tu n'as pas le sens commun, mon pauvre bomme. Comment peux-tu t'imaginer que des dames de leur naissance iraient faire maison commune avec Alison, alors qu'elles sont trop fières pour accepter même les bienfaits de lord Evandale? Non, non, si miss Edith cboisit Morton, il faudra qu'elle le suive à l'armée.
— Et sa grand'mère aussi, ce qui ne serait pas trop de sou goût, et le temps lui durerait joliment de voyager dans le fourgon aux bagages.
— Sans compter qu'ils n'en finiraient plus de se disputer sur lespuritains et les royalistes.
— Et Dieu sait si miladv est chatouilleuse sur cet article-là !
418 LES PDBITAINS D'ECOSSE.
— Eufin, mon Cuddie, supposons que le mariage avec le jeune lord est rompu, i> poursuivit Jenuy, qui avait réservé pour le dernier son argument décisif, « que deviendra la maisonnette, où nous n'avons rien à payer? et le potager? et l'enclos pour la vache? Ah! je m'en doute, nous et les chers petits, il nous faudra courir le monde. »
Et Jenny se mit à pleurnicher.
Cuddie allait et venait, ne sachant sur quel pied danser. A la fin il s'écria :
a Voyons, femme, au lieu de toutes ces histoires, dis-moi plutôt ce qu'il y a à faire.
— Pour rinstaut, rien du tout, » répondit-elle lestement. « N'aie pas l'air de rien savoir de ce qui concerne notre hôte, et de son entrée ici ne souffle pas mot, sur ta tête... Ah! si j'avais sa! Je lui aurais cédé mon lit, quitte à coucher dans l'étable, ou bien il aurait poursuivi sa route. A présent , ce qui est fait est fait. Demain matin, par exemple, nous aviserons à ce qu'il déloge à la muette, et m"cst avis qu'il ne sera pas pressé de remettre les pieds chez nous.
— Mon pauvre maître! Alors il ne faut pas que je lui parle?
— Garde-t'en bien! D'ailleurs rien ne t'oblige à le reconnaître; mais, comme ça pouvait arriver, j'ai mieux aimé te prévenir.
— C'est convenu, » dit Cuddie en soupirant. « J'irai labourer le plus loin possible. Puisque je ne dois pas lui parler, je ne tiens pas à être sur son chemin.
— Voilà une bonne idée, mon cher petit homme. Personne n'a plus de sens que toi quand nous avons jasé un peu de tes affaires ; mais agir d'emblée à ta tête, vois-tu , ça ne te vaut rien.
— Ma parole, on dirait que c'est vrai, » dit-il en se déshabillant ; « j'ai toujours eu un cotillon ù mes trousses, péronnelle ou commère, pour me faire aller comme un tonton. Pour commencer, il y a eu la mère,» et il se mit au lit, « après ça, lady Marguerite ; je fl'avais rien à moi, pas même mon âme, et toujours en querelle à mon sujet, chacune me tirant de son côté, ni plus ni moins que le diable et Polichinelle quand ils se disputent le commissaire. Maintenant, » continna-t-il à demi-voix en ramenant à lui les couvertures, « c'est le tour de ma femme à me faire marcher à la lisière.
— Plains-toi donc ! Est-ce que tu as jamais mieux marché qu'avec moi? »
Là-dessus, Jenny mit fin à la conversation et prit place auprès de sou mari, après avoir soufflé la chandelle.
La lendemain, dans la matinée, deux dames ù, cheval, accompagnées de leurs domestiques, arrivèrent à la chaumière de la Butte aux Fées,
et Jenny reconnut en elles, à son grand déplaisir, miss Bellenden et lady Emilie Hamilton, sœur de lord Evaudale.
« Si vous le permettiez, » leur dit-elle, toute troublée de les voir paraître si mal à propos, « j'irais mettre un peu d'ordre dans l'appartement.
— Nous n'avons besoin que du passe-partont, » dit miss Bellenden. « Bonvin ouvrira les volets du petit salon.
— Le petit salon ? » répéta Jenny, qui songea aussitôt à la correspondance de cette pièce avec la chambre de son hôte. « II est fermé à clef, et la serrure en est brouillée.
— Eh bien! allons au salon rouge. »
Sans descendre de cheval, les jeunes dames se dirigèrent vers la maison par un cliemin dillérent de celui qu'avait suivi Morton.
K Tout va se découvrir, » pensa Jenny, a. si je ne réussis j)as à le faire sortir en cachette par derrière. »
Elle restait là indécise, la tête perdue, battant la terre du jtied. « J'aurais mieux fait de leur dire tout simplement qu'il y avait là un étranger... Et si par hasard elles l'avaient invité à déjeuner?... Que faire?... Allons, voilà Bonvin à cette heure qui se promène dans le jardin! B Elle venait d'ouvrir la petite porte. « Comment aller prévenir l'autre? Je n'oserai jamais tant qu'il sera là. Mou Dieu! que va-t-il arriver? »
Dans cet état de perplexité, elle s'approcha du ci-tlevant sommelier dans l'intention de l'attirer hors du jardin.
En avançant en âge et en perdant de sou importance, Bonvin était devenu d'un caractère difficile. A l'instar de beaucoup de gens moroses, il avait nue sagacité rare pour deviner ce qu'on voulait de lui et ne point s'y prêter. Aussi les efforts de Jenny u'eurent-ils d'antre résultat que de lui faire jirendre racine , pour ainsi dire, dans l'endroit d'où elle s'était proposé de l'éloigner. Malheureusement encore, depuis qu'il vivait à la Butte aux Fées, il avait une passion pour le jardinage, et se déchargeant du reste sur le domestique de lady Emilie, il s'occupait avant tout de soigner les fleurs qu'il avait j)rises sous sa protection spéciale. Il bêchait, étayait, arrosait, discourant sans relâche sur les mérites de chaque chose, et la pauvre Jenuy le suivait pas à pas, prête à éclater d'impatience, mourant de peur et d'inquiétude.
On eût dit que le destin avait résolu, dans cette fatale matinée, de la démonter jusqu'au bout.
Après avoir mis pied à terre, les deux dames remarquèrent que la porte du petit salon, qui touchait à la chambre de notre voyageur, était entrebâillée, au lieu d'être close, ainsi que l'avait déclaré Jenny. Trop préoccupée pour faire attention à cette circonstance, Edith entra dans cette pièce avec son amie et en fit ouvTir les volets.
« Il n'est pas encore arrivé, » dit-elle. « Quel peut être son des- «eiu ? Pourquoi tant de hâte h nous donner ici uu rendez-vous, au lieu de
venir nous rejoindre à Castle-Diunan, selon sa première idée? J'avoue, ma chère Emilie, que, malgré nos engagements mutuels, malgré même l'autorité de votre présence, j'ai quelque scrupule de l'avoir laissé faire.
— Evandale n'a jamais agi par boutade, » répondit sa sœur. « Il a de bonnes raisons en réserve, j'en suis certaine, et s'il n'en a pas, nous le gronderous ensemble.
— Ce que j'appréhende par-dessus tout, y> reprit Edith, « c'est qu'il ne soit entré dans quelqu'un des complots si fréquents en ces temps de révolution. Au fond du cœur, je le sais, il est d'accord avec le terrible Claverhouse et sa bande, et, sans la mort de mon oncle, qui lui a causé tant d'embarras à cause de nous, il j a longtemps qu'il aurait été le rejoindre. N'est-il pas singulier qu'un esprit si réfléchi, et qui a un sentiment si juste des fautes de la famille exilée, soit prêt à tout sacrifier pour la replacer sur le trône ?
— Que voulez-vous! c'est im point d'honneur chez lui. Notre famille a toujours été attachée aux Stuarts ; Evandale a servi plusieurs années dans les gardes, dont Claverhouse, le colonel, était aussi son ami. Plusieurs de ses parents voient de mauvais œil qu'il reste dans l'inaction, et mettent cette attitude sur le compte d'un défaut d'énergie. Vous n'ignorez pas, ma chère Edith, combien nous sommes esclaves des relations de famille et des amitiés d'enfance ; elles influencent nos actions plus souvent que les meilleurs raisonnements. Néanmoins, je crois que mon frère ne se laissera pas entraîner, quoique, à parler franchement, vous êtes la seule qui puissiez le retenir.
— De quelle façon ?
— En lui fournissant, pour l'empêcher de partir, l'excuse que donne l'Écriture : « Il a pris femme et ne peut aller avec vous. »
- — J'ai promis, » dit Edith d'une voix émue, « mais j'espère qu'on ne me pressera pas de fixer l'époque.
— Je laisse à Evandale le soin de plaider sa cause eu personne, et justement le voici qui vient.
— Restez, je vous en prie.
— Non pas, non pas, » dit Emilie en se levant ; ce en ces occasions-là un tiers fait toujours une sotte figure. A l'heure du déjeuner, euvojez-moi prévenir : je serai dans l'allée des saules, au bord de la rivière. »
422 LES PURITAINS DECOSSE.
Comme elle s'échappait d'nn pas léger, elle croisa le jenne lord sur le seuil de la porte.
a Bonjour, frère, et adieu jusqu'au moment de nous mettre à table, » ajoutft-t-elle. a Tilchez de donner une solide raison à miss Bellenden pour l'avoir contrainte à sortir de si grand matin. »
Elle disparut sans attendre sa réponse.
«t Eh bien, Milord, » demanda Edith à son tour, a me voici à votre rendez-vous : puis-je savoir quel eu est le motif ? »
Mais, en jetant les yeux sur lui , elle fut vivement frappée de l'altération de ses traits, et s'écria :
a Mon Dieu ! qu'y a-t-il ?
— Les fidèles sujets du roi Jacques, » répondit-il, a. viennent de remporter, près de Blair-Athol, une victoire signalée et tout à fait décisive ; par malheur mon noble ami le vicomte de Dundee...
— Claverhouse est mort? » dit-elle en anticii)ant la nouvelle.
c< Hélas ! oui, ce n'est que trop vrai... mort en plein triomphe, et il ne reste pas un homme qui ait assez de talent et de crédit pour le remplacer au service de Sa Majesté. Le devoir commande : il ne s'agit pas de transiger avec lui. J'ai donné ordre à tous mes gens de prendre les armes ; ce soir même, il faudra que je vous dise adieu.
— Vous u'y pensez pas. Milord ! Votre vie est trop précieuse à vos amis ; ne l'exposez pas dans une aventure si téméraire. Comptez-vous seul tenir tète, avec une poiguée de tenanciers ou de serviteurs derrière vous, aux forces de tonte l'Ecosse, les clans de la montagne exceptés?
— Écoutez-moi, Edith, Je ne suis pas aussi téméraire que vous le supposez, et les raisons de ma conduite présente sont d'un ordre supérieur à celles qui pourraient toucher les gens de mon entourage. La garde royale, dans laquelle j'ai servi longtemps, conserve malgré les chaugemeuts qu'elle a subis, une certaine prédilection pour ses maîtres légitimes. Sitôt, » ajouta-t-il eu baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu de la pièce voisine, a sitôt qu'elle apprendra que j'ai le pied dans l'étrier, deux régiments de cavalerie renonceront an service de l'usurpateur, comme ils l'ont juré, et se rangeront sous mes ordres. Ils n'attendaient pour cela que l'invasion de Dundee dans les basses
terres ; mais, puisqu'il n"est plus, quel est celui de ses officiers qui frappera ce coup hardi, saos y être encouragé })ar le soulèvement des soldats? Si l'on tarde, leur zèle se refroidira. C'est donc à moi de les entraîner pendant qu'ils sont fiers de la victoire gagnée par leur ancien chef et impatients de venger sa mort prématurée.
— Quoi ! c'est sur la foi d'hommes dont vous connaissez trop bien le caractère, que vous allez jouer un rôle si dangereux?
— Oui, il le faut : Thouneur et la loyauté m'en font un devoir.
— Tout cela pour un prince dont la conduite, taut qu'il fut sur le trône, n'eut pas de censeur plus sévère que vous !
— Parfaitement vrai. An plus fort de sa puissance, je m'irritais, en sujet indépendant, des nouveautés qu'il introduisait dans l'Eglise et l'État; en face de son adversité, je ne veux plus me résoudre, en sujet fidèle, qu'à proclamer ses droits légitimes. Que les courtisans et les hypocrites flattent le pouvoir et délaissent l'infortune ; moi, je ne ferai ni l'un ni l'autre.
— Puisque vous êtes résolu à vous jeter dans une entreprise qui semble à mon faible esprit pleine de hasards, ce rendez-vous n"était guère opportun , et vous pouviez vous en épargner la peine.
— Si je réponds qu'avant d'entrer en campagne, je désirais dire adieu à ma fiancée, l'explication vous suffira-t-elle? En vérité, mettre en doute le motif d'une action si naturelle, c'est juger avec froideur de mes sentiments et me donner uue preuve trop manifeste de l'indifférence des vôtres.
— Mais pourquoi dans cette maison, Mylord, et avec tant de mystère?
— Parce que j'ai une requête à vous adresser, et j'ose à peine le faire, même eu me plaçant sous l'égide de cette lettre de créance. »
En même temps, il lui tendit une lettre, qn"Edith, saisie d'un vague effroi, parcourut des yeux à la hâte; elle était de sa graud'mère.
« Ma bien chère enfant,
« Je n'ai jamais été plus vivement contrariée du rhumatisme qui « m'a mise hors d'état de monter à cheval qu'en écrivant la présente <r lettre, alors que j'aurais tant souhaité d'être où elle sera bientôt.
« c'est-à-dire h la Bntte aux Fées, auprès de l'nuique rejeton de mon
I pauvre et cher Willie. Mais c'est la volonté de Dien que je sois re- <i tenue loin de vous; je n'en jjuis douter à la souffrance que j'éprouve
II de mou rhumatisme, qui n'a cédé ni aux cataplasmes de camomille, >i ni aux décoctions de moutarde sauvage, an moyeu desquels j'ai tant '( de fois soulagé le mal des autres.
il II me faut donc vous dire par écrit, et non de vive voix, que le <( jeune lord Evandale, étant appelé, par honneur et par devoir, à faire i£ la campagne qui va s'ouvrir, m'a vivement pressée de consentir, (I avant son départ pour la guerre, à la célébration de votre mariage, >£ conclusion naturelle de l'engagement que vous avez pris dans le «i temps à cet effet. Comme je n'y vois aucune objection raisonnable, « j'ai la confiance qu'en fille toujours bonne et soumise, vous u'iman giuerez rien qui ne le soit pas.
d II est vrai que les alliances de notre famille ont jusqu'à présent 4 été célébrées d'une façon plus conforme à notre rang, et non pas en « secret, avec de rares témoins, comme une chose bâclée à l'écart. Mais « telle est la volonté du ciel, ainsi que telle a été celle des gouvernants « de ce pays de nous dépouiller de nos biens et notre roi de son « trône. Espérons pourtant que Dieu rétablira l'héritier légitime à sa « place et convertira sou cœur à la vraie foi protestante et épiscopale. « Je compte d'autant plus le voir de mes yeux que j'ai déjà vu la fa- (T mille royale réduite à une lutte cruelle contre des usurpateurs et « des rebelles non moins puissants que ceux d'aujourd'hui. C'était à a l'époque où Sa très sacrée Majesté Charles II, d'heureuse mémoire, tf honora notre pauvre maison de Tillietudlem en y acceptant à dé- <£ jeûner... »
Nous n'abuserons pas de la patience du lecteur en poussant plus loin la citation de l'interminable épître de lady Bellenden. Il suflira de dire qu'elle se terminait par une injonction à sa petite-fille de consentir sans délai à la célébration de son mariage.
« Ah! » dit la jeune fille en laissant tomber la lettre sur ses genoux. « Je n'aurais jamais cru d'une telle part à une conduite si peu généreuse.
— Que dites-vous là? » s'écria Evandale. « Est-ce ainsi que vous
interprétez le désir de vous donner mon nom avant une séparation qui sera peut-être éternelle?
— Lord Evandale a la mémoire courte. Sa persévérance, il est vrai, le juste hommage rendu à sou mérite et à son dévouement, je m'empresse de le reconnaître, m'ont arraché le consentement tacite de céder un jour à ses vœux. Mais à quelle condition? De n'être pas mise en demeure de hâter l'exécution de ma promesse. Et voici pourtant qu'il s'autorise de son influence sur la seule parente qui me reste pour me pousser à bout et m'accabler d'importunités presque déloyales. N'y a-t-il pas, Milord, plus d'égoïsme que de générosité dans une poursuite si acharnée? »
Avant de répondre à ces reproches, Evandale, qui eu parut fort blessé, fit deux ou trois tours dans le salon.
« Vous m'auriez épargné l'amertume d'une telle accusation, » dit-il enfin, « si je n'avais craint d'avouer le principal motif qui m'a porté à faire une demande si pressante. Ce motif aura sans doute peu de poids sur votre esprit en ce qui vous concerne, mais il deviendra tout autre en songeant à lady Marguerite. Si je meurs à la guerre, tous mes biens passent par substitution à mes héritiers collatéraux ; si je suis déclaré traître au gouvernement usurpateur , une confiscation peut m'en dépouiller au profit du prince d'Orange ou de quelque favori hollandais. Dans l'un ou l'autre cas, ma vénérable amie et ma fiancée resteraient forcément sans appui ni fortune. Investie au contraire des droits et du douaire qu'assure le mariage, lady Evandale trouverait, dans les moyens de soutenir la vieillesse de son aïeule, une sorte de consolation d'avoir consenti à partager les titres et la destinée d'un homme qni n'ose se croire digne d'elle. »
A cet argument inattendu, miss Bellenden, interdite, ne sut qu© répondre. Elle se voyait obligée de reconnaître que, dans la recherche de sa main, Evandale avait fait preuve d'autant de délicatesse que de prudence.
«: Et cependant, » dit-elle en pleurant, « telle est la i^uissance singulière qui me ramène sans cesse vers le liasse, qu'il m'est impossible de songer, sans un sinistre pressentiment, à tenir parole à si bref délai.
— Nous avons truite à fond ce pénible sujet, ma chère Editli, » reprit Evumlale; « le résultat de vos informations et des miennes aurait dft vous convaincre que ces regrets étaient inutiles.
— Oh ! oui, bien inutiles. »
Elle accompagna cette exclamation d'un profond soupir, qui eut à l'instant même nu écho imprévu dans la chambre voisine. Ce bruit la fit tressaillir, et elle eut beaucoup de peine à se remettre en dépit des assurances du jeune lord , qui cherchait à lui persuader qu'elle n'avait entendu que l'écho de sa propre voix.
« C'est étrange! » ojouta-t-elle. « Le son m'a paru net et distinct, je dirais j)resque de mauvais augure. Mais j'ai les nerfs si irritables qu'un rien m'impressionne. »
Après avoir calmé ses alarmes, Evaudale s'effor<^a de la faire consentir à une résolution, précipitée en apparence, et qui pour l'avenir serait sa meilleure sauvegarde. En faveur de ses prétentions, il allégua ' l'engagement des fiançailles, le désir impérieux de sa grand'mère, la nécessité d'assurer son bien-être et sou indépendance ; il glissa légèrement sur la constance de son amour et sur les services de toutes sortes qu'il lui avait rendus. Moins il fit valoir ce dernier argument, plus Edith en sentait la force. Qu'avait-elle à opjioser eu définitive à tant de passion et de grandeur d'âme? Une répugnance inexplicable, et dont elle était la première à rougir. Aussi en fut-elle réduite à se rejeter sur l'impossibilité d'accomplir la cérémonie si vite et dans uu tel lieu.
Mais Evaudale avait tout préparé de longue main, et ce ne fut pas sans un joyeux empressement qu'il lui donna cette dernière explication. L'ancien chapelain de son régiment l'avait suivi jusqu'à la Butte aux Fées, ainsi qu'un serviteur fidèle, autrefois sons-officier daus le même corps ; sa sœur était déjà dans la confidence, et l'on pourrait ajouter à la liste des témoins Cuddie et sa femme, si miss Bellendeu l'avait pour agréable. Quant au lieu, il l'avait choisi à dessein. Le mariage devait demeurer secret, et lord Evaudale avait résolu de partir sous un dégnisement aussitôt après la cérémonie. S'il eût été célébré en public, ce départ inconcevable aurait éveillé l'attention des autorités et fourni contre lui la preuve de sa complicité avec les rebelles.
Puis, sans attendre de réponse, le jenne lord alla prier sa sœur de tenir compagnie à la future épousée, pendant qne lui-même réunirait les personnes, dont la présence était nécessaire.
Quand lady Emilie arriva, elle trouva son amie en proie à une crise de larmes. Elle fut assez embarrassée d'eu deviner la cause, car elle était de ces personnes qui ne trouvent rien de terrible ou d'effrayant •dans le mariage, et surtout pas le moindre sujet de s'inquiéter avec un
fiancé de la tournure d'Evandale. Sous l'influence de cette opinion, elle épuisa à tour de rôle la kyrielle des arguments obligés pour rendre courage aux jeunes filles, sans omettre aucune des protestations de sympathie et de condoléance d'usage en semblables occasions. Peines perdues! La future belle-sœur ferma l'oreille à tous les lieux communs de consolation; un flot de pleurs ne cessa d'inonder son visage d'une pâleur de marbre; sa main resta froide et insensible aux étreintes et aux caresses. Alors la fierté d'Emilie s'offensa, et l'amitié fit place en elle à un dépit amer.
« En vérité, miss Bellenden, » dit-elle, « que veut dire tout ceci? Je renonce à le comprendre. Bien des mois ont passé depuis que vous
428 LES PUIUTAINS D'ECOSSE.
avez conseuti à épouser mon frère, et, de jour en jour, vous avez difléré d'accomplir cet engagement, comme s'il s'agissait de vous soustraire à nue alliance déshonorante ou du moins fort désagréable. Je puis répoudre, au nom de lord Evaudale, qu'il n'est pas d'hnmeur à rechercher la main d'une femme malgré elle, et, bien que sa sœur, j'ajouterai en toute assurance qu'il n'a jjîis besoin de faire violence aux inclinations de personne. Excusez ma hardiesse, miss Belleudeu, mais le désespoir où je vous vois me semble d'un fâcheux présage pour le bonheur de mou frère; ces marques de douleur et d'aversion, laissez-moi vous le dire, sont tout à fait iudignes de lui, et c'est là une étrange récompense de l'attachement qu'il vous a témoigné depuis si longtemps et de taut de numières.
— Vous avez raison, huly Emilie, » répondit la Ijelle affligée, en essuyant ses yeux et eu faisant effort pour reprendre un tran(|uille maintien, que démentaient la pâleur de ses joues et le tremblement de sa voix; avons avez parfaitement raison. Lord Evandale ne mérite d'être traité ainsi par personne, encore moins par celle qu'il a honorée de ses attentions. Si j'ai, uue dernière fois, cédé tout à conp h l'irrésistible impétuosité de mes sentiments, c'est pour moi une consolation, lady Emilie, de savoir qu'il en connaît la cause, que je ne lui ai rien dissimulé , et qu'il ue craint nullement de rencontrer dans Edith Belleudeu une femme indigne de son affection. Toutefois, vous avez raison, je le répète, et vos reproches sont justes : j'ai eu tort de m'être un moment abandonnée h des regrets sans objet, k des souvenirs douloureux. Cela n'arrivera plus : mon sort est lié à celui de votre frère, et ma résolutiou est prise sans retour. Rien désormais ne viendra plus exciter ses plaintes ou mécoutenter sa famille. Je veux remplir avec honneur les devoirs d'une fidèle épouse; la mémoire des jours qui ne sont plus ne saurait m'en distraire, ni aucune trompeuse illusion me rappeler des temps... »
A ces mots, ses yeux, (iu'elle avait jusque là tenus cachés avec sa main, se portèrent vers la fenêtre entr'ouverte de la chambre voisine : elle poussa un cri terrible et s'évanouit.
Emilie regarda aussitôt dans la même direction, et n'aperçut que l'ombre d'un homme qui s'éloignait précipitamment de la fenêtre. Plus
effrayée de l'état de sou amie que de l'apparition dont elle venait d'être témoin, elle appela du secours à grands cris. Evandale ne tarda pas à arriver avec le chapelain et Jenny.
Il fallut un certain temps et l'emploi de moyens énergiques avant qu'il fût possible de rendre à Edith l'usage de ses sens ; encore ne s'exprima-t-elle d'abord que par des phrases sans suite et pleines d'étrangeté.
« Ne me pressez pas davantage, » dit-elle au jeune lord ; « cela ne se peut pas... Le ciel et la terre... les morts et les vivants... se sont ligués contre cette funeste union!... L'estime, le dévouement, l'amitié la plus vive... tout cela, je vous le donne... je vous aimerai comme uu frère, je vous servirai comme uu maître... mais ne me pariez plus de mariage, jamais, jamais ! »
La stupéfaction d'Evaudale était au comble.
« Emilie, » dit-il à sa sœur, « c'est là votre ouvrage. Malédiction sur moi de vous avoir amenée ici! Quelque folie de vous l'aura jetée dans cette crise.
— Sur ma parole, frère, c'est plutôt vous qui êtes capable d'affoler toutes les femmes d'Ecosse 1 » répliqua Emilie. « Parce que votre maîtresse ne songe qu'à vous berner, vous me cherchez querelle, à moi, juste au moment où je parlais en votre faveur! J'avais même obtenu qu'elle m'écoutât tranquillement, lorsqu'un homme a jjaru soudain à cette fenêtre. Est-ce vous ou un autre qu'elle a cru y voir? Je ne sais ; mais voilà d'où vient la scène de haute tragédie dont sou cerveau en délire nous a régalés gratis.
— Quel homme? quelle fenêtre? » s'écria Evandale avec impatience. « Miss Bellendeu est incapable d'une tromperie, et pourtant...
— De grâce. Milord, arrêtez-vous ! » interrompit Jenny, qui avait tout intérêt à empêcher une explication, a Parlez plus bas, pour l'amour de Dieu! La voilà qui revient à elle. »
Edith, ayant repris son entière connaissance, demanda, d'une voix faible, qu'on la laissât seule avec Evandale. Tout le monde se retira, Jenny avec un air de simplicité officieuse, Emilie et le chapelain avec celui d'une vive curiosité.
Alors Edith invita du geste Evandale à prendre place à côté d'elle
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sur la chaise longue, oCi elle était h demi couchée. D'un brusque mouvement, elle saisit une de ses mains et la porta à ses lèvres, malgré sa résistance; puis se laissant glisser à terre, elle embrassa ses genoux, a Oil! pardon, Milord! » s'écria-t-elle. «Pardon d'en agir si cruellement, jKirdon de rompre une promesse solennelle! C'est une fatalité. Vons avez mon amitié, ma plus haute estime, ma reconnaissance la ])lus sincère... vous avez plus encore, ma parole et ma foi ; mais, jiardon ! ce n'est pas ma faute... Vous n'avez pas mon amour, et je ne puis vous épouser sans être coupable.
— Encore des chimères, ma chère Edith! » dit-il eu la relevant. «: L'imagination vous égare. Il n'y a dans tout cela que Terreur d'une âme sensible à l'excès. Celui que vous me préférez est depuis longtemps dans un monde meilleur; vos impuissants regrets ne l'y suivront pas, et, si c'était possible, ils n'auraient d'autre efiet que d"assûmbrir sa félicité.
— Détrompez-vous, lord Evandale, » dit-elle d'un accent solennel, a Je ne suis ui folle ni somnambule. Non, de i)ersonne autre je n'aurais pu croire ce que j'ai vn. Mais puisque je l'ai vu, je dois en croire mes yeux.
— Vu ! Qui cela?
— Henri Morton. »
Ces deux mots s'échappèrent de sa bouche comme un faible murmure d'agonie, et peu s'en fallut qu'elle ne tombût de nouveau en défaillance.
« Miss Bellenden, » reprit le lord, chez qui l'anxiété avait fait j>lace à une .sourde irritation, « vous me prenez pour nu .sot ou pour un enfant. Si votre engagement vous pèse, je ne suis pas d'un caractère à vouloir forcer vos inclinations ; mais traitez-moi comme un homme, et cessez un tel badinage. »
Il allait sortir, quand, à son visage défait et à ses yeux égarés, il comprit qu'elle était à cent lieues de jouer un rôle , et que son esprit, sous l'empire d'une forte impression, était bouleversé par une véritable terreur. Il changea de ton aussitôt, et usa de tous les moyens de persuasion pour l'apaiser et lui arracher le secret de ce mystérieux contretemps.
a Oui, je l'ai vu ! » répéta-t-elle. « J'ai vu Henri Morton debout à cette fenêtre, la tête tournée de mon côté à l'instant où j'allais renoncer i\ Ini pour toujours. Il était plus maigre et plus pâle qu'autrefois, et le teint plus basané ; il portait im manteau de voyage ; son cbapeau à retroussis lui couvrait les yeux ; l'expression de sa figure était la même que le jour où il fut interrogé par Claverhouse, à Tillietudlem. Questionnez votre sœur ; demandez-lui si elle ne l'a pas vu comme moi... Je sais pourquoi il est revenu... C'était pour me reprocher d'accorder ma main à nu autre, tandis que mon cœur est avec lui au fond de la mer... Milord, entre vous et moi tout est fini. Quoi qu'il advienne, elle ne peut plus se marier celle dont le projet d'union va troubler le sommeil des trépassés. »
A moitié fou de surprise et de chagrin , Evandale se mit à parcourir le salon- à grands pas.
« Dieu du ciel! » se disait-il eu lui-même. « Il faut que sa raison soit complètement dérangée ; c'est la suite des efforts qu'elle a dû faire pour m'être agréable. Certes l'intention était bonne, mais ma demande est venae bien mal à propos ! Si elle manque de calme et de soins, voilà sa santé à jamais ruinée. »
La porte s'ouvrit, et Halliday, le valet de confiance d'E vandale de- ))uis qu'ils avaient ensemble quitté le régiment des gardes, se précipita dans la chambre, les traits renversés par l'épouvante.
a Quoi de nouveau? » demanda son maître. <.( Aurait-on découvert la... »
Il eut assez de présence d'esprit pour interrompre à temps cette question malencontreuse.
a Non, Monsieur, » dit l'ancien sergent, « il ne s'agit pas de ça, ni de rien de pareil. Il y a que j'ai vu un revenant !
— Un revenant! triple sot! » dit le lord, qui commençait à perdre pationije. « Tout le monde a-t-il juré de me rendre fou? Quelle espèce de revenant, imbécile?
-^ Henri Morton , le capitaine presbytérien du pont de Bothwell ; j'étais au jardin quand il m"a frôlé comme nu feu follet.
— C'est une véritable épidémie, » reprit Evandale, « à moins qu'il n'y ait là-dessous quelque ténébreuse machination... Jenny, accompa-
gnez votre maîtresse dans sa chambre pendant que j'essaierai de trouver le mot de l'énigme. »
Il eut beau se mettre eu qnôte : ses recherches n'eurent aucun succès.
Jeuuy seule eût été à môme de trancher le nœud «rordien ; pour cela il fallait le vouloir, et elle avait intérêt à laisser les choses dans l'obscurité ; or, depuis qu'elle avait conquis en propre un mari travailleur et dévoué, l'intérêt s'était fait dans son cœur une large place, an point d'y supplanter le goût de la coquetterie. Mettant à profit les premiers moments de désarroi, elle avait fait à la hâte disparaître de la chambre coutiguë au petit salon toutes les traces du séjour d'un étranger, sans négliger même d'efl'acer l'empreinte des pas au-dessous de la fenêtre accusatrice. Que Morton eût passé dans le jardin à côté d'Halliday, elle n'en doutait pas ; de plus , elle apprit de son fils qu'il avait couru à l'étable, sellé son cheval, jeté une pièce d'or à l'enfant, et qu'il était parti au grand galop dans la direction de la rivière.
Le secret était donc renfermé dans sa famille , et Jenny avait mis dans sa tête qu'il n'en sortirait pas.
« Car, enfin, » se dit-elle, a parce que ma maîtresse et Tom Halliday ont reconnu M. Henri eu plein jour, s'ensuit-il que j'aurais dû le reconnaître le soir et à la chandelle, d'autant plus qu'il s'est caché tout le temps de Cuddie et de moi? »
Aussi se tint-elle hardiment sur la négative.
Quant à Halliday, sa déposition se réduisit à peu de chose : comme il venait d'entrer par la jiorte du jardin, il avait rencontré le jirétendu revenant, qui jouait des jambes, avec un air singulier, moitié colère et moitié chagrin.
« Je le connaissais bien , » ajonta-t-il , a à preuve qu'il a été deux fois sous ma garde, et que j'ai même écrit son signalement, si par hasard il nous avait échappé. Au surplus, on ne voit pas souvent des figures comme la sienne. »
Mais pourquoi revenir daus nu pays où il n'avait été ni pendu ni fusillé? Le brave sergent se creusait eu vain la cervelle pour comprendre cette anomalie.
Lady Emilie déclara qu'elle avait vu un homme se retirer de la fenêtre, et ce fut tout.
Halliday se précipite dans le salon en dkant qu'il a ru un rcveuant.
LES PURITAINS D'KCOSSE. 435
La liste des témoins s'arrêtait là. Bonvin ne savait rien du fantôme, et pour cause : il était en train de boire la goutte. Le valet d'Emilie n'avait pas bougé de la cuisine ; Cuddie était aux champs. Ces gens à part, il n'y avait âme qui vive à cinq cents pas à la ronde.
Lord Evandale revint fort perplexe de son enquête.
Ce qui le contrariait à Textrême , c'était de voir échouer, sans Tombre d'une raison, le plan qu'il avait conçu; un plan d'où dépendait la sécurité d'Edith en des temps difficiles, et partant son jiropre bonheur, un plan absolument nécessaire et qui était à la veille de réussir! Il n'eût pas fait à sa fiancée l'injure de la soujiçonner d'un mensonge pour masquer un coup de tête ; il tendait plutôt à mettre cette aventure sur le compte d'une imagination maladive, et que les circonstances avaient tout à coup surexcitée. Mais Halliday, qui n'avait aucun motif de songera Morton plus qu'à tout autre, que devenait son témoignage? En le faisant, n'ignorait-il pas ce qui était arrivé à miss Belleuden? Quelle coïncidence!
D'autre part, comment croire que Morton fût encore de ce monde? Il s'était embarqué pour Eotterdam à bord d'au navire qui avait sombré corps et biens, et, malgré de longues et pénibles recherches, jamais on n'avait eu de ses nouvelles. Fùt-il vivant, à quoi bon s'entourer de mystère? Il était dans son pays, et le gouvernement actuel favorisait les idées de son j)arti.
Le chapelain, à qui le scrupuleux Evandale s'ouvrit un peu à contrecœur, lui répondit par une longue dissertation sur la démonologie. Après avoir cité Delrio, Burton et de Laucre au sujet des apparitions, ainsi que divers légistes et praticiens sur la nature des preuves, le docteur émit enfin son opinion personnelle, qu'il divisa en trois points catégoriques :1° l'apparition de l'esprit d'Henri Morton était réelle, auquel cas, en sa double qualité de théologien et de philosophe, il n'avait rien à dire, ni pour ni contre; 2" le dit Morton, qu'on croyait mort, s'était montré lui-même en personne naturelle ; 3° une ressemblance frappante avait abusé les yeux de miss Bellenden et de Thomas Halliday. Laquelle de ces hypothèses paraissait la plus probable, c'est sur quoi le savant homme refusa de prononcer, tout en se déclarant prêt à soutenir, au risque de sa tête, que l'une des trois était la véritable.
Lord Evamlale eut Lieiitût im nouveau sujet cVinquiétude : Edith tomba gravement malade.
«t Je ne quitterai point d'ici avant d'être certain qu'elle est hors de danger, » pensa-t-il. « Cela me serait impossible, et d'ailleurs je ne le dois pas : quelle qu'ait été l'origine de sa maladie, n'en suis-je pas la première cause avec mon malheureux projet? »
Il s'établit à titre d'hôte dans la famille. La présence de sa sœur et de lady Marguerite, qui, eu dépit de ses douleurs, s'était fait transporter le même jour à la Butte aux Fées, rendait une telle détermination aussi naturelle que délicate. De cette manière il attendrait, non sans souffrir, que la sauté d'Edith fût assez forte pour lui permettre d'avoir avec elle une explication définitive.
i( Qu'importe sa promesse! » disait le généreux amant, a Je ne veux pas qu'elle soit à ses yeux un moyen de l'enchaîner à un mariage dont l'idée seule parait troubler son intelligence. »
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CHAPITKE XXXVIII
Ail ! riautes collines ! doux ombrages ! campagnes chéries, où jadis s'écoula ma naïve enfance, sans rien savoir de la douleur !
J. GlL^Y, Ode sur une vue du wîîiije d'Etojt.
E u"est pas senlement par les exigences du corps et par les infirmités que les hommes du jilus haut mérite sont rabaissés, durant leur vie , au niveau du commun des mord--^^^"''! tels. Il y a aussi des moments de trouble moral où l'es-
prit le plus ferme ne se distingue en rien du plus faible ; et quand il paie ainsi tribut à l'humanité, il sent s'exaspérer sa douleur par la conscience qu'en s'y laissant aller, il forfait aux lois de la religion et de la philosophie, qui devraient en général régler sa conduite.
C'était dans une de ces crises d'âme que l'infortuné Morton s'éloigna de la Butte aux Fées. Apprendre qu'Edith, sa bien-aimée d'autrefois et sa toujours aimée, celle dont l'image avait si longtemps rempli son cœur, était sur le point d'épouser son ancien rival, dont l'inépuisable dévouement lui enlevait, pour ainsi dire, jusqu'au droit de refuser sa main, quel coup de poignard! Et pourtant, si déchirante que fut la nouvelle, il aurait dû s'y attendre.
Pendant sa longue résidence à, l'étranger, il avait écrit à Edith une seule fois, pour lui dire un éternel adieu et la conjurer de ne plus penser à lui. Bien qu'il l'eût priée de ne point répondre à sa lettre, il
renonça difficilement an vague espoir qu'elle n'en tiendrait nul compte. Cette lettre n'était jamais parvenue à son adresse. Morton, qui l'ignorait, en vint à conclure de ce silence qu'il s'était perdu par trop d'abnégation et qu'on l'avait oublié. Depuis son retour en Ecosse, tout ce qu'il apprit de leurs amis communs le prépara de plus en plus à considérer miss Bellcnden comme la fiancée légitime de lord Evandale. Quaud même il n'eût pas été attaché à ce dernier par les liens de la recounaissance, rien n'aurait été plus contraire à ses sentiments d'honneur que de troubler leurs accords en faisant revivre des droits dont l'absence avait prescrit l'exercice, auxquels manquait l'approbation des parents, qui avaient enfin à triomplier de mille obstacles.
Quel secret mobile l'avait doue poussé à visiter la demeure où les vicissitudes de la fortune avaient forcé lady Marguerite et sa petitefille de chercher uu asile? Il avait cédé, nous devons le reconnaître, à l'impulsion d'un désir irréfléchi, dont la plupart des hommes à sa place auraient subi l'empire.
Par un effet du hasard, il apprit en traversant le pays, qu'il n'y avait en ce moment personne à la Butte aux Fées. Comme la maison se trouvait précisément sur la route, il ne put résister à l'envie de s'arrêter devant la cliaumière de Cuddie, afin d'être exactement renseigné sur les progrès qu'avait faits lord Evandale dans l'affection de celle qu'il n'osait plus nommer sa maîtresse.
Ou a vu ce qu'il advint de cette imprudence. Henri s'enfuit de la Butte aux Fées, convaincu qu'Edith l'aimait encore, et contraint par le devoir et l'honneur, de renoncer à elle jwur toujours. Dans quel chaos d'émotions le jeta l'entretien des deux fiancés, dont il avait été le témoin involontaire, on peut se l'imaginer, car nous n'essaierons pas de le décrire. Cent fois il fut tenté de rompre leur entrevue, ou de s'écrier : « Edith, me voici ! » Et qui le retint sur cette pente ? Le souvenir de la foi qu'elle avait engagée à son rival, et la reconnaissance qu'il devait à celui qui, de concert avec Claverhouse, l'avait sauvé d'une condamnation à mort. Agir autrement les eût jilonges tous trois dans de nouveaux embarras, sans en retirer pour lui-même le moindre espoir d'être heureux.
Cette lutte, d'où il sortit vaiuipieur par le sacrifice, lui causa un
ébranlement douloureivx qui retentit dans toutes les fibres de son être.
« Non, Edith , » jura-t-il au fond de son cœur, « ce n'est pas moi qui jetterai des pierres dans ton chemin ! Qu'il arrive ce que le ciel a voulu ; mais ajouter, par mes souffrances égoïstes , le poids d'un atome au fardeau que tu as à porter, non, je ne le dois pas! J'étais mort à tes yeux quand tu t'es engagée ; et jamais, jamais tu ne sauras qu'Henr Morton vit encore! »
A l'instant où il prit cette résolution, par défiance de ses propres forces, et pour échapper à la séduction qu'exerçait sur lui la voix de sa maîtresse, il allait se précipiter hors de la chamljre par la porte-fenêtre qui conduisait au jardin.
Quelque irrévocable que lui parût sa détermination, il lui fut impossible de s'arracher de l'endroit où les accents d'une voix si chère vibraient encore à son oreille, sans essayer de mettre l'occasion à profit pour jeter un dernier regard sur l'enchanteresse. Edith tenait alors les yeux obstinément baissés; mais à ]ieine eut-il cédé à la tentation qu'elle les leva tout à coup et Taperçut. Au cri qu'elle poussa, son fidèle et malheureux amant s'enfuit au dehors comme chassé par les furies. Dans le jardin il passa près d'Halliday sans le reconnaître et même sans le voir, courut à Tétable et monta à cheval. Une sorte d'instinct plutôt que la réflexion lui fit prendre la traverse et le premier chemin venu au lieu de la grand'route d'Hamilton.
Ce fat là probablement ce qui empêcha lord Evandale de s'assurer de l'existence d'Henri Morton. A la nouvelle de l'important avantage remporté par les montagnards à Killiecrankie, on craignit que le soulèvement ne s'étendît aux basses terres, et l'ordre était venu de surveiller sévèrement tous les passages entre les deux régions. Ou n'avait eu garde de négliger le pont et le village de Bothwell. Or, les soldats postés dans ces deux endroits aflSrmèrent n'avoir vu passer personne allant à l'est ou à l'ouest. Le fait de l'apparition , certifié à la fois par Edith et par Halliday, devenait plus incompréhensible que jamais. Aussi lord Evandale en fut-il réduit à se persuader qu'Edith avait cm voir un fantôme dans le mirage de son imagination déréglée, et qu'Halliday, par une bizarrerie de la nature, avait été le jouet d'un phénomène semblable.
Cependant Morton, qni avait imprimé à sa monture toute la vitesse dont elle était capable, se trouva en l'espace de quelques secondes sur les bords de la Clyde; à en juger d'après des traces récentes, l'endroit devait servir d'abreuvoir. Le cheval, lancé au galop, ne s'arrêta pas un instant, et entra dans la rivière, où presque aussitôt il perdit pied.
Le plongeon qu'il fit et la fraîcheur de l'eau qui l'inondait jusqu'à la ceinture rendirent Morton au sentiment de l'existence : jusqu'alors il avait agi d'une façon purement machinale ; la nécessité de se sauver lui-même et le noble animal qui le portait réveilla ses facultés engourdies. Habile à tons les exercices du corps, il savait aussi bien manœuvrer un cheval à la nage qu'en libre carrière. D'abord il l'abandonna quelque peu nu fil de l'eau , en le dirigeant doucement vers une rive plate, qui semblait oft'rir nue sortie facile. Mais, en abordant ce terrain qui se déroba par deux fois sous lui , peu s'en fallut que le cheval ne s'abattît sur sou cavalier. Une troisième tentative dans un endroit judicieusement choisi fut plus heureuse que les précédentes, et notre voyageur se vit sain et sauf de l'antre côté de la Clyde.
« Où aller maintenant? » pensa-t-il dans l'amertume de son cœur, a Et qu'importe le point de l'espace où se débat une misérable créature? Ah! si je pouvais le souhaiter sans crime, plût à Dieu que ces eaux i^rofoudes m'eussent englouti, et avec moi le souvenir du passé et l'impression du présent ! »
Ce cri de désespoir lui avait à peine échappé qu'il en eut honte. Il se rappela que cette vie, dont il faisait si peu de cas, lui avait été jadis conservée comme par miracle à travers des dangers qui se renouvelaient sans cesse.
a C'est de la folie, » reprit-il, a et plus encore, que de mépriser une existence que le ciel a si souvent préservée. Il me reste encore des devoirs en ce monde : supporter mes peines en homme de cœur, venir eu aide à ceux qui ont besoin de moi. Après tout, ai-je rien vu, rien entendu à quoi je ne dusse m'attendre? Quant i\ eux, » — il éprouvait, à prononcer leurs noms même en pensée, un certain embarras, — « leur situation est des plus critiques : elle n'a plus de fortune, et il est sur le point, à ce que j'ai cru comprendre, de s'engager dans quelque périlleuse entreprise. Si j'avais les moyens de leur être utile? »
Peudaut qu'imposaut silence à ses propres chagrins, il ramenait toute sou attention sur les intérêts d'Edith et de son futur époux, la lettre de Burley, oubliée depuis longtemps, lui revint tout à coup à la mémoire. Ce fut comme un rayon de soleil à travers un épais brouillard.
K La ruine d'Edith est son oeuvre, j'en jurerais, » s'écria-t-il. « S'il y a un remède, il doit le détenir ou le connaître. C'est lui (|u"il faut
trouver. Tout fanatique, tout astucieux qu'il est, plus d"uue fois il a cédé à mes franches représentations. Je puis obtenir de lui de précieux renseignements, et qui sait s'il n'en résultera pas d'heureuses conséquences pour celle que je ne verrai plus, et qui probablement n'apprendra jamais que j'ai sacrifié à son bonheur jns(|u'à mes propres regrets? »
Soutenu par cette espérance, dout le fondement était bien fragile, il coupa au court, afin de regagner la graud'route. Tous les détours de la vallée lui étaient familiers ; aussi n'eùt-il d'autre obstacle à franchir que deux ou trois clôtures, et il se trouva sur la chaussée qui
menait au bourg près duquel avait eu lieu le tir au Perroquet. Quoique encore courbé sous le f\iix d'une amère tristesse, il s'était affranchi des cruelles étreintes du désespoir, car tel est l'efiFet d'une résolution \-irile et désintéressée : si elle ne procure pas le bonheur, elle rend au moins la paix de l'âme.
Découvrir la retraite de Barley et tirer de lui un moyen quelconque d";illéger la position d'Edith, il ne voulut plus penser à autre chose. Sans arrêter de plan, il résolut, son ancien collègue une fois trouvé, de s'en rapporter aux circoustances, espérant, d'après ce qu'on lui avait dit de sa mésintelligence avec les presbytériens, qu'il serait moins hostile à la famille Bellenden, et disjjosé peut-être à faire un meilleur usage de l'influence qu'il ])rétendait avoir sur ses destinées.
Il était plus de midi quand Morton arriva dans le voisinage de Thabitation de son oncle. Milnwood s'élevait dans un site accidenté, coupé de clairières et de bosquets. A cette vue, qui rafraîchissait en sa mémoire les lointaines images du passé, il ne put se défendre de cette douce mélancolie que ressent une âme sensible , alors qu'elle retrouve , après les tourmentes de la vie publique, les lieux aimés de l'enfance et de la jeunesse.
Un vif désir d'entrer au manoir s'empara de lui.
« La vieille Alison, » se dit-il, « ne me reconnaîtra pas plus que l'honnête couple qui m'a vu hier. Ma curiosité sera satisfaite, et je continuerai mou voyage avant qu'elle se soit doutée de ma présence. On m'a dit, je crois, que mon oncle lui avait légué son patrimoine... Soit! qu'elle le garde. J'ai assez de mes peines sans y ajouter une mesquine contrariété. Singulière idée de clore une longue ligne d'ancêtres honorables par cette grondeuse sempiternelle ! Enfin n'importe ! Je veux voir le vieux nid encore une fois. »
Le manoir de Milnwood, même en ses jours de gloire, n'avait jamais eu rien d'attrayant, et pourtant son aspect s'était rembruni davantage sous la maîtrise de l'ancienne gouvernante. Tout, à la vérité, paraissait en bon état de conservation : pas une ardoise ne manquait à la haute toiture, pas un carreau de vitre axLX étroites fenêtres. Mais un eût (lit, à l'herbe qui poussait drue dans la cour, que nul pied humain n'avait passé là depuis des années. Les portes étaient bien fermées, et
celle qui donnait accès dans le vestibule semblait même tout à fait condamnée, puisque les araignées y avaient h loisir suspendu leurs toiles. Du reste, on ne voyait personne, et le silence était complet.
Après avoir frappé à plusieurs reprises , Morton vit s'ouvrir avec précaution le guichet à travers lequel on venait reconnaître les visiteurs. Alison y montra sa vieille figure, où grimaçaient quelques rides de jjIus, et encadrée dans un large escoffion (to^), d'où s'échappaient en désordre des mèches de cheveux gris.
D'une voix aigre et chevi'otante, elle demanda pourquoi l'on frappait si fort.
« Je voudrais, » dit Henri, ce dire deux mots à une femme du nom d'Ahson Wilson, qui demeure ici.
— Elle n'est point chez elle aujourd'hui, » répliqua l'intéressée eu personne, à qui l'état un peu trop pittoresque de sa coiffure inspirait peut-être l'idée de se renier de la sorte. « Dites donc, vous n'êtes guère poli de demander si lestement après elle. Est-ce que ça vous aurait écorché la langue de l'appeler mistress Wilsou de Milnwood? »
Un manque d'égards rencontrait toujours chez la bonne dame la même susceptibilité grincheuse, ce qui fit sourire le nouveau venu.
« Pardonnez-moi, » dit-il, «je ne suis pas du pays, et j'ai si longtemps résidé par delà les mers que j'ai presque oublié ma propre langue.
— Vous venez des pays étrangers ? N'auriez-vons pas par hasard entendu parler d'un jeune homme nommé Henri Morton ?
— Si, j'ai entendu un nom comme cela en Allemagne.
— Eh bien, mon ami, attendez-moi là un petit moment. Ou plutôt non... Faites le tour de la maison par derrière, jusqu'à une porte basse ; elle est fermée au loquet, on ne met le verrou qu'à la nuit. Vous l'ouvrirez eu prenant garde de tomber dans le cnveau, car l'entrée est obscure. Puis vous tournerez adroite, vous marcherez en avant, vous tournerez encore à droite, et vous ferez attention à l'escalier de la cave. Là, vous aurez devant vous la porte de la petite cuisine; c'est la seule qui serve à présent à Milnwood. Je viendrai vous y rejoindre, et tout ce que vous aviez à dire à mistress Wilsou, vous me le direz il moi ; ce sera tout comme. »
Eu dé|)it des luiuatienses instructions de la gonvernante, un étranger aurait on de la peine à se piloter à travers le sombre dédsile de passages qui conduisaient de la porte de derrière à la petite cuisine. Mais Henri était trop familiarisé avec la navigation de ces parages pour avoir à craindre le double écueil de Scylla, sous la forme d'une cuve à lessive, et de Char3-bde, abîme entr' ouvert dans l'escalier tournant d'une cave.
Le seul embarras qui gêna sa marche fut un petit épagneul , qui se mit ù, japper furieusement contre lui; jadis l'animal lui avait appartenu, et, au rebours du tidèle Argus, il vit sou maître revenir de sou odyssée sans avoir l'air de le reconnaître.
« Il en est des chiens comme da reste! » dit Henri, que l'ingratitude de son favori rendait injuste, a Je suis trop changé ; pas une créature vivante que j'ai connue et aimée ne me reconnaîtra. »
Bientôt il entendit venir sur l'escalier la vieille Alison, traînant ses gros souliers et marquant le pas avec sa canne à bec de corbin, qui lui servait à la fois de soutien et de guide. Elle s'annonçait de loin, sans aller pour cela plus vite.
En attendant, Morton eut le loisir de remarquer à quelles conditions modestes était réduit le ménage dans la maison de ses pères. Quoiqu'il y eût abondance de charbon dans le voisinage, le feu avait été disposé dans l'âtre pour la plus rigoureuse économie du combustible. Une petite marmite contenait le dîuer de la vieille femme et d'une fillette de douze ans, sa servante à tout faire et la légère vapeur qui s'en exhalait n'indiquait pas qn'Alison eût amélioré son régime en changeant de fortune.
Dès qu'elle parut, il retrouva en elle l'image d'autrefois , par exemple les hochements de tête qui lui donnaient un air d'importance ; l'humeur impérieuse et revêche, suite d'une longue maîtrise, en lutte sur sa physionomie avec une bonté de cœur naturelle; la coiffe, le tablier, la robe bleue à carreaux. Néanmoins des barbes en dentelle qu'elle avait ajoutées à sa coiffure, et quelques autres mcuus atours, marquaient la différence entre l'ex-gouveruante et l'usufruitière du manoir de Milnvrood.
<£ Que vouliez -vous dire à mistress Wilson, Monsieur? r> dit-elle en entrant. « Je suis mistress "U'ilson. »
Les cinq minutes qu'elle avait passées à sa toilette lai donuaieut, à son sens, le droit de se présenter dans tonte la gloire immaculée de ses nom et titre. Les idées de Morton, aux prises avec le présent et le passé, se confondaient de telle sorte, qu'il eût été en défaut de répondre, s'y fùt-il préparé d'avance. Or, n'ayant pas songé à décider de quel personnage il couvrirait son incognito, il eut un motif de plus de garder le silence.
Alison, non sans un peu d'inquiétude, répéta sa question, et ajouta ;
« Ne disiez-vous pas avoir connu M. Henri Morton ?
— Faites excuse, Madame, » dit Henri, « je parlais d'un certain Silas Morton.
— Son père alors? le frère du feu laird de Milnwood, d dit la vieille, dont le visage s'attrista subitement. « Et vous l'avez connu ? Comment serait-ce possible? Il était revenu au pays que vous n'étiez pas né. Je croyais que vous m'apportiez des nouvelles du pauvre Harry, mon jeune maître.
— C'est par mon père que j'ai entendu parler du colonel Morton. Quant au fils, je n'en sais pas grand'chose; le bruit a couru qu'il avait péri en allant en Hollande.
— - Hélas! il y a toute apparence, » dit-elle en soupirant, « et bien souvent j'en ai eu les yeux gros de larmes. Sou oncle, le pauvre monsieur ! a trépassé avec cette idée-là dans la tête. Il venait de me donner des ordres précis relativement au pain, au vin et à l'eau-de-vie pour ses funérailles, et combien de fois il fallait en offrir à la compagnie, — mort ou vivant, voyez-vous, c'était un homme sage, laborieux et qui n'aimait pas la dépense ; — alors il me dit, dit-il : ce Lisette, » il m'appelait ainsi tout court ; nous étions de si vieilles connaissances ! a: Li- « sette, prenez bien soin de tout, l'argent et le reste, car le nom de « Morton de Milnwood s'en est allé comme le refrain d'une vieille « chanson. » Ensuite il tomba de faiblesse en faiblesse, et ne dit plus rien à quoi l'on entendît goutte, hormis qu'on n'avait pas besoin d'une chandelle moulée pour se voir mourir. Il ne pouvait pas souffrir la vue d'une chandelle moulée, et, par malheur, il y eu avait alors une sur la table. »
Pendant qu'elle racontait ainsi les derniers moments da vieil avare.
l'épagueul, revenu de sa siir[)rise, examinait l'étranger eu détail ; ajjrès l'avoir bien flairé, ses souvenirs se réveillèrent, et il entama autour de
lui une série de gambades et de cabrioles qui menaçaient à chaque instant de le trahir. A la fin, emporté par l'impatience, Henri ne put retenir cette exclamation :
« A bas, Lutiu ! à bas. Monsieur!
— Voas savez le nom de notre chien! » dit Alison suffoquée d'étonnement. a II n'est pas commun pourtant... Et la petite bête vous connaît aussi, » ajouta-t-elle d'une voix tout attendrie. « Dieu soit loué ! C'est mon cher enfant !
A ces mots, la bonne vieille se jeta au cou de Morton, le serra sur son cœur, et l'embrassa, eu pleurant de joie, comme si elle eût été sa mère. Il n'y avait plus à dire non , quand même il aurait eu le courage de faire encore mystère de sa présence. Aussi lui rendit-il ses embrassades avec la plus vive reconnaissance.
« Oui, ma chère Lisette, c'est bien moi, » répondit-il, « moi qui suis revenu pour vous remercier de vos boutés d'autrefois et d'aujourd'hui, et qui me réjouis de voir qu'il y a au moins une amie pour saluer ma bienvenue dans mon pays natal.
— Des amis! » s'écria-t-elle. a Ah ! bien, vous n'en manquerez pas, soyez tranquille ; car vous en aurez de l'argent, mon mignon , vous en aurez. Dieu veuille que vous en fassiez bon usage ! Eh miséricorde ! » continua-t-elle , en le repoussant un peu de ses mains tremblantes, et en le regardant en face, comme pour se rendre compte, à une distance convenable, des ravages que le chagrin plutôt que le temps avait produits sur ses traits. « Miséricorde! que vous êtes changé, mon chéri! Vous avez le teint pâle et les yeux creux ; et vos bonnes joues si fraîches, comme elles sont brûlées du soleil! Oh! les maudites guerres! plus d'un y a perdu sa jolie figure... Et depuis quand êtes- vous de retour, mon trésor? Où avez-vous été tout ce temps-là? Qu'avez-vous fait? Pourquoi ne nous avez-vous pas écrit? Comment se fliit-il qu'on vous ait cru mort? Pourquoi se faufiler dans votre propre maison comme un inconnu, et causer un tel saisissement à votre pauvre vieille Lisette? »
En parlant ainsi, elle riait et pleurait tout ensemble. L'émotion de Morton était si forte qu'elle l'empêcha quelque temps de satisfaire à ce déluge de questions.