CHAPITRE XL
Oil est-il donc , ce joyeux hôte ? J'ai toujom-s eu la manie de causer avec Thûte, moi.
Voyage d'un amoureux.
ORTON arriva saus encombre à la jietite ville, et mit-jiied t|^''J/lîl à terre devant la mode.ste auberge du cornemusear.
Il avait eu, chemin faisant, l'esprit travaillé d"im souci : si l'habit qu'il avait porté dans sa jeunesse , et qu'il ve-
nait de reprendre, pouvait favoriser ses recherches, ne lui rendraitil pas l'incognito plus difficile à garder? Plusieurs années de campagnes et de voyages l'avaient beaucoup changé, il est vrai, et il avait bon espoir que dans l'homme fait, à l'air énergique et réiléchi, nul ne reconnaîtrait le timide novice qui avait gagné le prix du Perroquet. Le seul risque était, par-ci par-là, de rencontrer quelqu'un des puritains ayant jadis servi dans les tireurs de Milnwood ; mais, de ce côté , il n'y avait aucune précaution à prendre.
L'auberge était pleine et paraissait toujours en possession de son ancienne vogue.
Niel Blane avait pris du ventre et perdu de ses manières accortes, ce qui prouvait de reste qu'il s'était arrondi la bourse à l'égal de la pause; car, eu Ecosse, la complaisance d'un hôtelier est eu raison inverse des faveurs de la fortune. Sa fille avait acquis toute la
456 LES PUIUTAINS D'ECOSSE.
dextérité d'une servante d'auberge, enfermée dans le cercle de ses devoirs, indifférente aux choses de l'amour et de la guerre. Tous deux n'accordèrent à Morton que le degré d'attention auquel pouvait prétendre un étranger qui voyageait sans suite, & une époque où. le contraire était une marque particulière de distinction.
He conformant de tous points au rôle qu'annonçait son extérieur, il alla surveiller à l'écurie l'installation de son cheval, et revint s'asseoir dans la salle commune. La demande d'une chambre à. part eût été regardée comme un trait de suffisance.
Dix ans auparavant, Henri avait célébré en ce môme endroit sa victoire an tir du Perroquet, simulacre de guerre qui avait en de graves conséquences. Il u'ignorait certes pas la révolution qui s'était opérée en lai depuis ce jour de fête, et pourtant, au premier coup d'œil, il crut revoir dans la taverne le même spectacle qu'autrefois. Deux ou trois bourgeois sirotaient leur grog à petites gorgées ; des dragons tuaient le temps autour d'un pot de petite bière, en maugréant contre la paix qui ne leur permettait pas un meilleur régal. Leur cornette ne jouait pas aux dés avec le vicaire en soutane, mais il vidait un jjetit flacon d'aqua mirabilis en compagnie du ministre presbytérien eu habit gris. Autre temps, mêmes mœurs ; outres gens, même physionomie.
(T Monte on descende la marée humaine, » pensa Morton, « il y aura toujours assez de remplaçants pour boucher les vides. Travail on plaisir, l'homme succède à l'homme dans la vie, ainsi que font les feuilles d'un même arbre : le contraste des individus s'efface dans l'ensemble. »
Au bout de quelques instants de réflexion, Henri, qui connaissait par expérience le moyen d'être bien servi, demanda une pinte de bordeaux. Lorsque l'hôte lui apporta en souriant le vin moussant encore dans la mesure d'étain, — à cette époque on n'avait pas l'usage de le metre en bouteilles, — il l'invita à en prendre sa part. Proposition flatteuse pour l'amour-propre de Niel ; à vrai dire, il ne l'attendait pas de la part d'un quidam débarqué en si mince équipage, mais, le cas échéant, il s'y prêtait volontiers sans cérémonies.
Notre hôte s'assit donc vis-à-vis de l'étranger, dans un coin de
la clieminée. Tout en lui faisant raison, et au-delà, il se mit, comme pour remplir un autre de ses devoirs professionnels , à défiler le chapelet des nouvelles du pays : naissances, décès, mariages, mutations de propriété, désastres d'anciennes familles, fortune des parvenus. Des affaires politiques, matière inépuisable à conversation, il ne tou-
cha pas un mot. Ce ne fut qu'en réponse à une question de Morton qu'il dit d'un air d'indiflférence :
« Des soldats?... Ah! oui, nous en avons toujours par ici, un peu plus un peu moins. Il y a là-bas, à Glasgow, de la cavalerie allemande, avec un commandant nommé Wittybody, ou quelque chose d'approchant. Un pince sans rire, ce vieux Hollandais, et le plus rébarbatif que j'aie vu!
468 LES PUIUTAINS P'KCOSSE.
— N'est-ce pas Witteubold? » dit Henri, a Un vieillard à cheveux blancs, et à petites moustaches noires, qui parle peu?
— Et qui fume toujours. Votre Honneur connaît le {mrticuiier, à ce que je voit*. Pour ce que j'en sais, il est possible qu'en tant que soldat et Hollandais, ça soit un homme sans pareil; mais serait-il dix fois général et autant de fois Wittybody, il n'entend rien & la musique. Ne m'a-l>-il pas arrêté un jour au milieu du ranz de Torphichen, le pins bel air qu'on ait jamais joué sur la cornemuse?
— Ces gaillards-là, » dit Mortou en désignant de l'œil les soldats attablés dans la salle, « n'appartiennent-ils pas à son régiment?
— Ça? Non, non. Ce sont des dragons écossais, de vieilles chenilles à, nous. Dans le temps ils faisaient les cent conpg avec Claverliouse, et ils ne demanderaient pas mieux que de recommencer s'il avait encore l'épée à la main.
— Le bruit court qu'il a été tué.
— En effet. Votre Honneur a raison , l'on fait cuurir ce bruit-là ; mais, à mon humble avis, le diable met longtemps à mourir. Je conseillerais à nos gens d'avoir l'œil ouvert. S'il quitte la montagne, il nous tombera dessus plus vite que je ne saurais avaler cette rasade... Et savez-vous alors ce qu'on verra? Au premier coup de sifflet, ces pillards de dragons courront tous avec lui. Ils sont à présent les soldats du roi Guillaume, c'est vrai, comme ils étaient hier ceux du roi Jacques ; et la raison en est claire : ils se battent pour qui les paye. Sans ça, pourquoi se battraient-ils , eux qui n'ont ni maisons ni terres?... Il y a eu du bon dans les changements, ou, comme on dit , dans la révolution : chacun a son franc parler, même devant ces jolis messieurs, sans crainte d'être fourré au corps de garde, ou d'avoir les doigts vissés dans les poucettes, comme j'enfoncerais un tirebouchon dans du liègo. ï>
L'entretien tomba un instant. Puis Morton, voyant à la familiarité de Niel qu'il avait gagné sa confiance, lui demanda, avec l'hésitation naturelle à quiconque attache du prix à une question :
« Connaîtriez-vous dans les environs une femme nommée Elisabeth Maclure?
— Si je connais Bessie? » répéta l'aubergiste, avec le gros rire de
l'emploi. « La sœnr du premier mari de ma défunte, — Dieu ait son âme ! — si je la connais?... En voilà une brave femme, et, qui a eu des malheurs ! Elle a perdu ses fils , deux jolis -gars, au temps de la persécatiou, comme ils disent aujourd'hui, et elle a porté sa croix avec patience, sans blâmer personne, sans accuser jjersonne. Ah! s'il y a une honnête femme au monde, c'est Bessie Maclure. Perdre ses enfants et avoir des dragons sur le dos des mois durant, — car, que l'un on l'autre ait le dessus , on vous envoie toujours ces coquins à héberger, — perdre, comme je disais...
— Elle tient donc une auberge? » interrompit Morton.
— Un cabaret borgne, tout au plus, » dit Niel en jetant autour de lui le coup d'œil de l'homme supérieur. « Elle débite de la petite bière aux chalands trop fatigués de la route pour y regarder de trop près. Ce n'est pas ce qu'on appelle un brillant commerce, une maison de rapport.
— Pourriez-vous m'y faire conduire?
— Votre Honneur va rester ici ce soir? » dit l'hôte, qui ne poussait pas l'aftection pour sa belle-sœur jusqu'à lui procurer des pratiques à son détriment. « Chez Bessie, vous ne seriez guère à votre aise.
— J'ai rendez- vous chez elle avec un ami, et je ne suis entré que pour boire le coup de l'étrier et m'informer du chemin.
— Vous feriez mieux, » reprit Niel, avec la ténacité des gens de son état, « d'envoyer dire à votre ami de venir vous retrouver ici.
— Ce n'est pas du tout la même chose, mon hôte, » répliqua Morton d'un air d'impatience. « Il faut que j'aille droit chez cette femme, et je vous prie de me trouver un guide.
— Oh! Monsieur, vous êtes bien le maître, assurément, » dit Niel, assez penaud; « mais du diable si vous avez besoin de guide! Tenez il n'y a qu'à descendre la rivière une demi-lieue ou guère plus, comme si on allait à Milnwood, et prendre ensuite la première route défoncée qui tourne vers les montagnes. Vous la reconnaîtrez à un frêne à moitié mort qui est au bord d'une source, juste à la croisée du chemin. En tirant de ce côté, vous tombez sans faute sur la buvette de la veuve Maclure, car au diable si par là on aperçoit à la ronde
une autre maison, une baraque môme, en marchant quatre à cinq lienes d'I"2cosse, (jni eu valent au moins le double en Angleterre. Ça me fùche de voir Votre Honneur quitter mon auberge à la nuitée ; mais la belle-sœnr de ma défunte est une digne femme, et ce que gagne un ami n'est pas perdu pour nous. »
Ainsi qu'il avait résolu de faire, Morton paya son écot et partit.
On était aux plus longs jours de l'été, et les derniers rayons du soleil éclairaient encore le vieux tronc de frêne, qui marquait l'entrée du chemin des montagnes.
a C'est ici, » pensa notre voyageur, « que mes malheurs ont commencé; oui, c'est ici qu'au moment de me séparer de Burley que je venais de rencontrer, il eut connaissance de l'embuscade où les dragons l'attendaient au passage. La femme qui lui en donna la nouvelle était assise là, au pied de cet arbre. Étrange coup du sort qui a rendu nos destinées solidaires, sans rien avoir fait de plus, pour ma part, que remplir un simple devoir d'humanité! Plaise au ciel que je retrouve enfin la paix de l'âme à l'endroit où je l'ai perdue ! »
Le sentier dégradé où il s'engagea le conduisit bientôt dans une gorge étroite, jadis boisée et qui n'était alors qu'une ravine à peu près nue. Les arbres qu'on y voyait encore, au penchant des précipices ou sur des blocs de rochers, semblaient, par leur situation inaccessible, tenir les hommes à distance, ainsi que des peuplades qui, fuyant devant l'étranger victorieux, sont chassées d'asile en asile jusqu'au sommet de leurs stériles montagnes. On eût dit que, vaincus du temps, il ne prolongeaient une existence flétrie que pour attester l'antique splendeur du paysage. Parmi ces ruines d'une venue encore vigoureuse courait impétueusement un ruisseau ; il répandait autour de lui toute l'animation qu'un site sauvage et désert est susceptible de recevoir d'une onde tombée des cimes ; spectacle plein d'un charme jiéuétrant que regrette le montagnard, même à l'aspect d'un fleuve majestueux qui promène ses eaux paisibles à travers de grasses campagnes ou le long des riches palais.
Le chemin tracé suivait les méandres du ruisseau, qui tantôt roulait à ciel ouvert, et tantôt se perdait en clapotant an milieu des pierres ou dans les fentes des rochers.
(.( 0 ruisseau grondeur, » dit Morton dans un élan de lyrisme, « pourquoi t'irriter contre les obstacles qui ralentissent un moment ton cours? 11 y a une mer pour t'engloutir dans sa masse, comme il y a une éternité qui recevra l'homme à la fin de son orageux voyage dans la vallée des temps. Qu'est-ce que ta colère puérile comparée aux profondeurs et à l'immensité de l'Océan? Ce qu'est notre vie de soucis, d'espérances, de craintes, de joies et de douleurs auprès des objets qui doivent nous occuper durant la succession infinie des âges ! »
Ainsi philosophant, il vit enfin la gorge s'élargir, les montagnes s'écarter, et le ruisseau couler dans un vallon verdoyant. A côté d'un petit champ de blé s'élevait une chaumiue , dont les murs n'avaient pas plus de cinq pieds de haut. Le toit, vert de joubarbe, de mousse et d'herbes folles, se ressentait i^ar places des atteintes de la dent des vaches, que cette apparence de verdure ou un appétit fantasque avait détournées de leur pâture légitime. Une enseigne sans orthographe et d'une écriture presque illisible annonçait au voyageur qu'il trouverait là « bon logis, h pied et à cheval. y> L'invitation n'était pas à dédaigner, toute grossière que semblait la bicoque, attendu l'affreux chemin qu'il fallait suivre avant d'y arriver, et le sombre massif de montagnes pelées qui s'étendait au-delà de cet humble asile.
« Il n'y il (ju'cn pareil endroit, » pensa Morton, <i que Barley ait pu trouver une confidente h son goût. »
En approchant, il aperçut, assise devant la porte, la maîtresse du logis, qu'un grand buisson de sureau avait cachée à ses regards.
K Bonsoir, lanière, » lui dit-il. <( N"ètes-vons pas mistress îlaclurc?
— lOlisabetli Maclure, » répondit-elle, « une jtauvre veuve.
— Pouvez-vous loger cette nuit un étranger?
— Oui, Monsieur, s'il vent se contenter du i)ain et du foyiT de la veuve.
— J'ai été soldat, ma bonne femme, et je ne suis pas difficile.
— Soldat! » dit-elle en soupirant. <t Dieu vous fasse rencontrer mieux !
— C'est un métier réputé honorable, et parce qu'il a été le mien, vous n'eu aurez pas, je pense, plus mauvaise opinion de moi.
— Je ne juge personne, Monsieur, et d'ailleurs le son de ventre voix annonce un homme bien élevé. Mais j'ai vu les soldats faire tant de mal à ce pauvre Jiays, que la satisfaction de ne plus en voir me console de la perte de mes yeux, d
Morton remarqua en eâ'et qu'elle était aveugle.
IX Ne vais-je pas vous incommoder, ma brave femme? » lui dit-il d'un ton de commisération, ot Une telle infirmité doit bien vous gêner dans votre état.
— Pas trop, surtout pour aller et venir céans, et jniis j'ai là nne fillette qui m'aide. Quand les dragons reviendront de leur patrouille, ils auront soin de votre cheval, moyennant un léger pourboire; ils sont à présent plus honnêtes que dans le temps. »
Sur cette assurance, Henri mit pied à terre.
« Peggy, ma jjoulette, » continua l'hôtesse, en s'adressant à une petite fille d'une douzaine d'années qui venait de jiaraître sur le senil , « conduis le cheval de Monsieur à l'écurie, déboucle la sangle, retire la bride et fais tomber nne botte de foin dans le râtelier en attendant le retour des dragons... Venez par ici, Monsieur; si la maison n'est pas belle, au moins elle est propre. »
Et Jlorton suivit l'aveugle dans la chaumière.
CHAPITKE XLI.
Alore !a vieille mère se mit à parler, tont en pleurant et sanglotant : a Je te l'avais bien dit, mon cher enfant : ne va pas avec les chasseurs ! »
Ancienne ballade.
peine entré, Morton reconnut que son hôtesse n'.avait dit que la vérité. L'intérieur de la chaumière faisait mentir sa misérable apparence : tout y était propre, commode même, sartout dans la chambre du fond o(i il devait souper et passer la nuit. On lui servit un repas des plus modestes, et bien qu'il n'eiU pas grand appétit, il j fit honneur pour avoir occasion de s'entretenir avec la veuve. Ce fut elle-même qui veilla à ses besoins, car elle se dirigeait par une sorte d'instinct qui lui faisait trouver sans peine tontes choses.
« Vous n'avez qae cette jolie enfant, » demanda Morton, « pour vous assister dans le service ?
— Oui, Monsieur, » répondit-elle. « Je vis seule, ainsi que la veuve de Sarepta. Il ne vient guère de monde dans ma pauvre auberge, et je n'ai pas assez d'ouvrage pour louer des domestiques. J'avais autrefois deux fils qui prenaient soin de tout... Dieu me les a donnés et me les a retirés... Que son saint nom soit béni ! » ajouta-t-elle en levant vers le ciel ses prunelles éteintes. « Alors, et même après les avoir perdus.
464 LES l'UlUÏAINS D'ECOSSE.
ma position était ineillcnre, sons le rapport des biens terrestres ; mais c'était avant le dernier bouleversement.
— Vous m'étounez. N'étes-vous pas presbytérienne, ma bonne mire ?
— Si, Monsieur, et louée soit la lumière qui m'a maintenue dans le droit chemin !
— Alors la révolution n'aurait dû, selon moi, que vous faire du bien.
— Pourvu qu'elle en ait fait au pays et qu'elle ait permis aux consciences scruj)uleuses de prier à leur gré, qu'importe ce qu'elle m'a valu à moi, infime ver de terre!
— Mais enfin comment a-t-elle pn vous nuire? Je ne me l'explique pas.
— Hélas! c'est une longue histoire. Monsieur... Sachez donc qu'une nuit, six semaines environ avant la bataille du jiont de Bothwell, un gentilhomme s'arrêta à la porte de cette misérable chaumière. Il était tout raide, pâle, couvert de sang, épuisé de fatigue ; son cheval avait tant couru qu'il ne pouvait plus mettre un pied devant l'autre. Ses ennemis le suivaient de près, et lui-même était de nos ennemis... Que devais-je faire, Monsieur? Vous qui êtes soldat, vous allez dire que je ne suis qu'une pauvre innocente... Hé bien, je l'ai nourri, je l'ai soigné, et je l'ai tenu caché jusqu'à, ce que le danger fût passé.
— Et qui oserait vous blâmer de l'avoir fait?
— Je ne sais pas, mais on m'en a gardé rancune parmi nos frère?. On disait que j'aurais dû le traiter comme Jahel fit de Sisara. Je savais bien le contraire, moi : Dieu n'ordonne pas de verser le sang, et l'épargner est plutôt le devoir d'une femme et d'une chrétienne. Alors ou m'accusa d'avoir manqué d'affection maternelle eu assistant un des hommes qui avaient massacré mes deux fils.
— Massacré, dites-vous?
— Oui, Monsieur, quoique peut-être vous appellerez leur mort d'un autre nom. L'un est tombé l'épée à la main en combattant pour la gloire du Covenant; l'autre... Ah! ils vinrent le prendre à la maison, et ils le fusillèrent là, sur le pré, en présence de sa mère !... Quand les fusils partirent, un nuage me passa devant les yeux. C'est, à mon idée, depuis cet horrible jour qu'ils se sont affaiblis de plus en plus ; et le chagrin, le désespoir, les larmes qui ne voulaient pas s'arrêter, ont aidé
aies achever... Quand même j'aurais livré à ses ennemis le jeune lord E vandale, mes enfants n'en seraient pas moins conchés sous la terre.
— Eh! quoi, » s"écria Morton, « c'est à ce seigneur que vous avez sauvé la vie?
— Justement, Monsieur, à lui-même. Après ça, il a eu bien des bontés pour moi : il m'a donné une vache et son veau, de l'orge, de la farine, de l'argent; tant qu'il a eu de l'autorité, l'on n'osait me faire de peine. Mais nous demeurons sur uu coin de terre qui dépend de Tillietudlem. Lady Marguerite Bellenden et le seigneur actuel, Basile Olifant, ont longtemps plaidé à propos du domaine, et lord Evandale soutenait la vieille dame par amour pour miss Edith, une des meilleures et des plus jolies filles de l'Ecosse, à ce qu'on dit. Par malheur, on leur donna tort, et Basile eut le château et les terres. Tout de suite après, arriva la révolution, et qui retourne au jilus tôt son habit? mon Basile, papiste pour suivre la mode , disait-il , et changé en franc presbytérien comme autrefois. Voilà qu'il monte en faveur, et lord Evandale n'est plus compté pour rien, parce qu'il avait le cœur trop fier et trop honnête pour virer à tous vents; et puis, qu'il pense comme il voudra, il n'a pas tourmenté nos frères, c'est connu, il les a aidés mieux que Basile, qui a toujours nagé entre deux eaux.
« Il fut donc mal vu et mis de côté; on ne le consultait jamais. Basile en profita pour se venger : il se mit à le vexer par tous les bouts, et surtout en opprimant et dépouillant Bessie Maclure, la pauvre veuve vieille et aveugle, qui avait sauvé la vie au jeune lord et pour laquelle il était si bon. Mais il s'est trompé, si c'est là ce qu'il veut; car il se passera du temps avant que j'aille chagriner lord Evandale du récit de mes peiues ! Non, il ne saura pas de moi qu'on a fait vendre mes vaches afin de payer un fermage qui n'était pas encore échu, et qu'on m'a envoyé des dragons à loger quand tout le pays est tranquille. Je saurai porter ma croix avec patience, et les pertes mondaines y sont pour peu de chose. »
Surpris autant que touché de tant résignation, de courage et de reconnaissance, Morton ne put s'empêcher de proférer une violente imjirécation contre le vil coquiu qui, par des voies détournées, usait de si lâches représailles. '
4GG LES l'L'UITAINS DÉCOSSE.
« Ne le mandissez pas , Monsieur ! » reprit l'aveugle. « J'ai ouï dire à uu brave homme qu'une malédiction était comme une pierre qu'on jetterait vers le ciel : il se peut qu'elle retombe sur la tête de qui Ta lancée. Si vous connaissez lord Evandale, dites-lui d'être sur ses gardes. Los soldats qui logent ici causent entre eux d'étranges choses, et ils parlent souvent de lui. 11 y en a un qui a été deux fois jusqu'à ïillietudlem ; c'est une espèce de favori du laird , et pourtant il a été dans le temps, après le sergent Bothwell, un des plus cruels oppresseurs qui aient couru le pays... On le nomme Inglis.
— Je prends le plus vif intérêt à la sûreté de lord Evandale, et soyez assurée que je trouverai moyen de l'informer de ces ])articularités suspectes. En revanche, ma bonne mère, permettez-moi de vous adresser une question. Avez- vous quelques nouvelles de Quentin Mackell d'Irongray? »
La vieille hôtesse tressaillit, et ce fut d'une voix alarmée qu'elle demanda :
« Comment avez-vous dit?
— Quentin Mackell d'Irongray. Qu'y a-t-il d'eft'rayaut dans ce nom-là ?
— Eien, rien, » dit-elle en hésitant; « mais l'entendre dans la bouche d'un étranger, dun soldat !... Dieu nous assiste ! Que va-t-il encore nous arriver?
— Quant à moi, rassurez-vous. Celui dont je vous parle n'a rien à craindre de ma part si, comme je le présume, ce Quentin Mackell est le même que John Bal...
— Chut ! » dit la veuve en mettant un doigt sur ses lèvres. « Puisque son secret vous est connu, ainsi que le mot de passe, je serai franche avec vous. Mais, de grâce, parlez plus bas! J'espère bien, mon Dieu, que vous ne le cherchez pas pour son malheur... Vous êtes soldat pourtant?
— Oui, et je le répète, mais uu soldat dont il n'a rien à craindre. Je commandais à côté de lui au pont de Bothwell.
— Vraiment? H y a en effet dans votre voix quelque chose qui inspire confiance. Vous parlez droit et ferme, comme un honnête bonmie.
— Et je me pique de l'être.
— C'est que, soit dit sans vous offenser, Monsieui", dans ces malheureux temps on voit le frère lever la main contre son frère, et Tpouv lui, il court presque autant de dangers à présent que sous l'ancienne persécr.tion.
— J'ignorais cela. Il est vrai que je suis tout frais débarqué de l'étrang-er.
IX^^ji 4 ^.nf
■ — Je vais vous dire... »
Avant de s'expliquer, l'aveugle se mit eu devoir d'écouter à la ronde, attitude qui montrait à quel degré de réalité l'ouïe avait suppléé au défaut de la vue dans la faculté de percevoir les sensations extérieures : car, au lieu de jeter autour d'elle un regard circonspect, elle baissa la tête, et la tourna lentement à droite et à gauche, de manière à s'as-
468 LKS PUniTAIKS D'ECOSSE.
snrer qu'il n'y avait aucun bruit inquiétant dans le voisinage. Puis elle poursuivit eu ces termes :
<L Je vais vous dire. Vous savez combien il a travaillé pour rétablir le Covenant brûlé, violé et enseveli dans les cœurs endurcis et les égoïstes pensées de ce peuple réfractaire. Ensuite, à son voyage en Hollande, loin de recevoir les remerciements et les grûces des puissants, l'amitié secourable des élus, tontes choses qu'il était eu droit d'attendre, il n'eut du prince d'Orange aucune faveur, et des pasteurs aucune bonne parole. Quelle dure épreuve pour lui qui avait tant fait et tant soufifert... trop fait peut-être !.. Mais est-ce à moi de le juger? Alors il revint me trouver et rentra dans son lieu de refuge, qui l'avait si souvent abrité durant sa détresse, et précisément à la surveille de notre grande victoire au mont Loudon. Cette fois-là, je ne l'oublierai jamais, dans la soirée du jour où le jeuue Miluwood gagna le prix du Perroquet, c'était là qu'il allait se rendre, comme les autres fois. Heureusement je l'avertis à temps.
— Quoi! c'est vous qui, couverte d'une mante rouge, étiez assise au bord du chemin ? Vous lui avez dit qu'un lion rôdait aux alentours.
— Seigneur Dieu, qui êtes-vous donc? » s'écria la vieille, à qui l'étonncment coupa un instant la parole. « Qui que vous soyez, tout le mal qu'on dira de moi est d'avoir voulu sauver la vie d'un de mes semblables, ami ou ennemi.
— Du mal de vous, mistress Maclnre! Je n'en sais et je n'en pense aucun... Mon unique intention était de vous prouver que les affaires de œtte personne me sont assez familières pour que vous m'appreniez le reste saus méfiance. Continuez, s'il vous plaît.
— Vous parlez avec le ton du commandement, et, chose étrange, vous avez la voix douce... Mais j'ai presque fini. On a chassé les Stuarts, et Guillaume d'Orange a été mis à leur place; quant au Covenant, il n'en est pas plus question que s'il n'existait pas. On a accueilli à bras ouverts, le clergé de la tolérance, et l'Église d'Ecosse, jadis pure et glorieuse, est sous la puissance d'une assemblée générale d'érastiens. C'est plus mauvais encore, tous les confesseurs de la foi en convieuneut, que la persécution avec ses tyrans et ses renégats. Les âmes sout endurcies et frappées de mort ; la multitude à jeuu est
gorgée de viande creuse au lieu de la bonne parole enseignée à propos ; maint pauvre affamé qui vient, au jour du sabbat, cliercher une nourriture fortifiante jDOur travailler à la grande œuvre, n'a plus à se mettre sous la dent qu'une morale sèclie et bruyante... »
La bonne femme, chez qui l'enthousiasme religieux n'était pas moins fort que l'amour du prochain, aurait prolongé cette digression outre mesure, si sou interlocuteur n'eût jugé bon de l'interrompre jiar cette réflexion :
« Bref, vous n'approuvez jroint le nouveau gouvernement. Et lui, partage-t-il vos opinions?
— Plusieurs de nos frères. Monsieur, sont d'avis que nous avons combattu pour le Covenant ; que nous avons jeûné, souffert et prié en son nom, et que dorénavant l'objet de nos combats et de nos souffrances, de nos jeûnes et de nos i^rières, nous n'en verrons rien, nous n'en entendrons plus parler. Alors ils ont cru qu'il y aurait avantage à rappeler l'ancienne famille avec des conditions nouvelles ; car, après tout , si les Anglais ont renvoyé le roi Jacques, c'est à cause des sept évêques, ses ennemis et les nôtres. H y en a parmi nous, il est vrai, qui ont reconnu le régime actuel et même formé un régiment. Mais notre digne ami et d'autres attachent plus de prix à la pureté des doctrines et à la liberté de conscience : ils ont résolu de prêter l'oreille aux Jacobites avant de se déclarer contre eux, par peur de tomber à terre comme un mur mal cimenté ou de demeurer entre deux selles.
— Ils ont bien choisi leurs gens, ma foi, pour exiger d'eux la pureté de doctrine et la liberté de conscience!
— 0 cher Monsieur, la lumière du soleil se lève à l'orient, mais la lumière de l'esprit, pauvres aveugles que nous sommes, ne peut-elle venir du nord?
— Et c'est vers le nord que Burley s'est tourné?
— Oui bien, et il a vu Claverhouse en personne, qu'on appelle à présent Dundee.
— Voilà qui me renverse! J'aurais juré que l'un d'eux ne serait pas sorti vivant d'une telle rencontre.
— Dans les temps de révolution, il se fait, à ce que j'en puis savoir, des changements soudains. Voyez Montgomery, Ferguson et beaucoup
470 LES rUIUTAINS DÉCOSSE.
d'antres qui en voulaient tant au roi Jacques : à cette heure ils sont pour lui... Claverhouse reçut fort bien notre ami, en lui disant de s'entendre avec lord Evandale. Cela rompit tout : le lord refusa absolument de le voir. Depuis il est furieux et va de mal en pis, il a soif de se venger du lord, il ne parle que de tout briider et massacrer. Oii! et ces accès de délire! ils bouleversent son âme et donnent à l'ennemi de grands avantages.
— Quel ennemi ?
— Vous le demandez? Peut-on avoir vécu dans la familiarité de Bnrley sans savoir qu'il a souvent à se défendre des attaques terribles de l'esprit du mal ? Ne l'avez-vous jamais vu seul, une Bible à la main et l'épée nue sur ses genoux? La nuit, à ses côtés, ne l'avez-vous jamais entendu se débattre en rêve contre les illusions de Satan ? Vous ne le connaissez guère si vous ne l'avez vu qu'en plein jour ; car nul ne sait mieux commander à son visage et cacher le secret de ses cruelles tortures. Je l'ai vu, moi, après un de ces assauts d'agonie, trembler si fort qu'un enfant l'aurait arrêté, pendant que la sueur ruisselait de son front aussi vite que la pluie d'orage de mou toit de chaume. »
Cette confidence rappela aussitôt à la mémoire d'Henri l'état où il avait surpris Barley dans la soupente de Milnwood; ce que lui avait rapporté Cuddie du dc-sordre de ses facultés ; ses extases et ses luttes contre le tentateur, dont les caméroniens s'entrenaient fréquemment à mots couverts. De tout cela il conclut que Bnrley était la première victime de ses hallucinations. Grâce à une force d'âme peu commune, il dissimulait cette faiblesse à ceux qui eu auraient mal auguré de son jugement, et, par une disposition qui se rencontre chez certains épilcptiques, il difi"érait à volonté, pour ainsi dire, l'explosion des accès jusqu'il ce qu'il fût à l'écart, ou en présence de gens que ces visites surnaturelles remplissaient d'admiration et de respect.
Il était naturel de supposer, d'après le récit de la veuve , que les regrets de l'ambition, le naufrage de ses espérances, la ruine du parti auquel il avait voué une fidélité à toute épreuve, avaient, en l'exagérant, transformé son exaltation en une sorte de folie passagère. Il n'était pas sans exemple en eft'et. dans ces temps d'efl'orvescence , de voir des hommes tels que sir Henri Vaue, Harrison, Overton et d'autres illu-
raillés, esclaves pour eux-mêmes des ima'ginations les plus bizarres, se conduire en public uou seulement avec adresse et bou sens an milieu des situations difficiles, mais avec une vive intelligence et une résolnlutiou intrépide.
« Au point du jour, » reprit l'aveugle, « et quand les soldats dormiront encore, Peggy vous mènera vers lui. Mais prenez garde à laisser passer sou heure de péril, comme il l'appelle, avant de vous risquer dans son lieu de refuge. La petite vous avertira du moment. Elle est au ftiit de tout cela, car c'est elle qui lui porte les rares provisions dont il a besoin pour soutenir sa vie.
— Quelle est la retraite où cet infortuné a cherché asile?
— Un des lieux les jilus redoutables où jamais être vivant se soit retiré. Ou le nomme la cascade de Liuklater. C'est un triste séjour; mais il s"y plaît plus que partout ailleurs, parce qu'il y a souvent trouvé un bon abri; il le préfère même, j'en suis sûre, à une chambre tapissée et h un lit de plume. An reste, vous verrez la grotte. Moi aussi, je l'ai vue, il y a bien longtemps. J'étais une jeune étourdie alors, et ne me doutais guère à quoi elle servirait... Voudriez-vous prendre qnelque chose , Monsieur, avaut d'aller vous cou^'her ? Demain il faudra être debout à la petite pointe du jour.
— Merci, ma bonne mère. »
L'hôtesse se retira.
Après avoir recommandé sou âme à Dieu, Morton se mit au lit. Il commençait à s'assoupir lorsqu'il entendit les dragons qui revenaient de la patrouille, et, après une journée si pénible, il finit par tomber dans un profond sommeil.