‹ Les puritains d'ÉcosseChapitre 39 sur 41 · GO · texte numérisé non relu

GO

474 LES l'UItlTAINS D'ECOSSE.

a. Écoutez! L'entendez-voiis? »

Il écouta avec atteutiou ; et du fond môme du gouffre, daus le vacarme de la cataracte, il crut distinguer des cris, des exclamations, des lambeaux de phrases, comme si le démon du lieu mêlait ses plaintes à la temi)L'te des eaux.

a Voici le chemin, Monsieur » dit la fillette, a Suivez-moi, s'il vous plaît, et prenez garde à vos pieds. »

Puis, avec une hardiesse et une agilité que l'habitude lui rendait faciles, elle abandonna brusquement la plate-forme, et, s'accrochant h des racines et aux aspérités de la pierre, elle descendit à reculons vers le précipice.

Aussi adroit qu'intrépide, Henri ne balança point h suivre ses traces. Sans regarder autour de lui, il apporta tonte Tattention qu'exigeait un exercice où il fallait assurer le pied avant de lâcher prise de la main. Après avoir descendu une trentaine de 2>ieds, l'enfant s'arrêta, et il vint la rejoindre.

Cette nouvelle situation était à la fois romantique et périlleuse. Ils se trouvaient presque en face et irn peu au-dessous de la chute, au tiers de son effroyable saut dans le gouffre qui s'ouvrait sons leurs pieds pour la recevoir. De la sorte, l'ensemble de la scène s'offrait aux yeux daus sa majesté : la nappe des eaux tombant d'abord pleine et unie, la noire cavité où elle se déversait ensuite, et entre les deux étages de la cascade, des tourbillons d'écume s'élançant de l'une pour aller se noyer dans l'autre. A si peu de distance de cet imposant spectacle, ils étaient baignés dans une nuée de vapeurs , et assourdis par un fracas d'enfer.

Par le travers et à huit ou neuf pieds de la seconde cataracte, un vieux tronc de chêne renversé comme par hasard, formait au-dessus de l'abîme une sorte de pont étroit et d'une solidité peu rassurante. La tête de l'arbre s'appuyait sur le terre-plein où ils étaient descendus; et le pied touchait sur un point de la rive opposée, en arrière d'un rocher en saillie qu'on distinguait à peine. Par delà ce rocher brillait un feu rougeâtre, qui par moments projetait sur les eaux voisines de sanglantes lueurs ; c'était d'un effet sinistre, et qui contrastait crûment avec les rayons du soleil levant, qui u'cclairait encore que la première

La oaâcade de Liuklatf i

chute, saus jamais atteindre, même au méridien, au tiers de la hauteur totale.

La petite fille tira de nouveau Henri par l'habit, — car il lui eût été impossible en parlant de se faire entendre, — et désigna l'arbre du geste, ce qui voulait dire qu'il fallait le traverser.

Morton la regarda d'un air surpris.

Sous les règnes précédents , les presbytériens avaient, au fort de la persécution, cherché un refuge au fond des gorges, des bois et des cavernes, près des cataractes, dans les sites les plus déserts et les jilus étranges ; les uns, par exemple, avaient fait un long séjour sur les sauvages hauteurs de Polmoodie; les autres s'étaient retirés dans la grotte encore plus effrayante de Creehope-Linn. Morton savait tout cela ; mais sou imagination ne s'était jamais représenté au vif les horreurs d'une telle résidence. Il s'étonna de ce que la cascade de Linklater lui eût échappé, à lui un admirateur passionné des grands phénomènes de la nature, et la raison en était que ce lieu écarté devant servir d'asile aux prédicateurs et aux disciples du Covenant, le secret de son existence avait été soigneusement gardé par les rares bergers qui pouvaient le connaître (S).

Faisant trêve à ces réflexions, il se demandait comment il allait franchir ce pont dangereux, si proche de la cataracte, dont une éternelle bruine rendait le passage humide et glissant, et suspendu à soixantedix pieds au-dessus d'un abîme, lorsque Peggy, comme pour lui donner du courage, le traversa et revint à lui sans la moindre hésitation. Eu ce moment-là, il envia la jeune fille et ses petits pieds nus qui, s'aidant des aspérités de l'écorce, assuraient plus aisément sa marche que n'auraient pu le faire de grosses bottes de voyage.

Il se décida pourtant à passer h son tour. Les yeux attachés sur un point fixe de la rive opposée, se raidissant contre l'entraînement du vertige, sans se laisser distraire au fracas des eaux ni aux tourbillons d'écume, il s'avança hardiment, et atteignit sans encombre l'entrée d'une grotte qui s'ouvrait de l'antre côté. Une fois là, il s'arrêta : caché dans l'ombre du rocher, il put, à la lueur d'un feu de charbon, examiner l'intérieur de cette retraite, et celui qui l'avait choisi pour s'y réfuiiier.

Ce qu'il aperçut alors n'était nullement fait pour encourager un homme moins résolu que lui à poursuivre son entreprise.

Burley n'était point changé, sauf la barbe qu'il avait laissé croître et qui était devenue grise. Debout au centre de la caverne, il tenait sa Bihle d'uQc main et sou épée de l'autre. Ses traits, illuminés par la flîuiuue de reflets cuivrés, semblaient ceux d'un démon dans la lugubre atmosphère de l'enfer ; ses mouvemeuts et ses paroles, du moins ce qu'on eu pouvait saisir, respiraient le même caractère de violence et d'étrangeté. Quoique seul et dans un lieu presque inaccessible, il avait l'air d'un homme qui défend sa vie à outrance contre les assauts d'un ennemi mortel.

« Ah! ah!... Tiens, tieos ! » criait-il, et il accomimgnait chaque mot d'un coup d'épée, fraj)pé dans l'espace de toute la force de son bras. « Ne te l'ai-je pas dit?... J'ai résisté, et tu t'es enfui... Lâche que tu es, viens donc avec ton cortège de terreurs... viens avec celui de mes fautes, qui te rend plus terrible encore : il y a pour moi dans les pages de ce livre assez de moyens de salut... Que marmottes-tu de cheveux blancs ?... Le tuer était un acte de justice... L'épi mûr appelle la faux du moissonneur... Es-lu parti? es-tu parti?...- J'ai toujours dit que tu étais un lâche... Ah! ah! ah! »

Après ces exclamations désordonnées, il baissa la pointe de ."^on épée, et demeura immobile et le regard fixe, comme un maniaque dont l'accès de folie vient de finir.

« A présent, il n'y a jilus de danger, » dit la fillette, qui avait suivi Morton ; « f;a ne dure guère après que le soleil s'est levé sur la montagne. Vous pouvez causer avec lui. Je vous attendrai de l'autre côté do la cascade... Il n'aime pas à voir deux personnes à la fois. »

Morton s'avança à pas lents, et, sans cesser d'être sur ses gardes, il se présenta aux yeux de son ancien collègue.

« Quoi ! te voilà encore, et ton heure est passée ! »

Tel fut le premier cri de Burley, qui brandit son armo avec une expression d'éjiouvaute mêlée de rage.

« Je suis venu,' Monsieur Burley, » dit Mortou d'une voix ferme et calme, « renouveler avec vous une connaissance interrompue depuis la bataille du pont de Bothwell. »

A peine eut-il reconnu qu'il avait devant lui Movton en personne, — idée qui traversa son esprit comme un éclair, — il maîtrisa son imagination ardente et exaltée avec cette force de volonté qui était un des traits saillants de sou étrange nature. Il laissa retomber son épée, et, en la remettant au fourreau, il murmura quelques mots sur le froid et l'humidité, qui obligeaient un vieux soldat à ferrailler tout seul pour se dégourdir les membres.

Après quoi, il dit de ce ton froid et solennel dont il avait Diabitude en conversant :

ff Tu as attendu longtemps, Henri Morton, et tu n'arrives à la vigne qu'à la douzième heure. N'importe I Es-tu iirêt à prendre ta part de l'œuvre commune? es-tu de ceux qui, indifférents aux trônes et aux dynasties, ont choisi l'Écriture i)our règle de leur conduite?

— Je suis surpris, » dit Morton, évitant de répondre directement à ses questions, « que vous m'ayez reconnu après tant d'aunées.

— Les traits de ceux qui devraient agir avec moi sont gravés dans mon cœur, et il eu est peu, hormis le fils de Silas Morton, qui auraient osé me suivre jusque daus mon château de refage. Vois-tu ce pontic vis que m'a fait la nature?» et du geste il montra le chêne renversé. « Un coup de pied, et il disparaît dans le gouffre, réduisant à l'impuissance les ennemis de l'autre rive et les livrant de ce côté à la merci d'un homme qui n'a jamais trouvé d'égal en combat singulier.

— J'aurais cru qu'aujourd'hui vous n'aviez guère besoin de tels moyens de défense.

— Guère besoin? » s'écria-t-il avec feu. a Oui vraiment, quand une légion de diables incarnés se sont ligués contre moi sur la terre, et que Satan lui-même... filais laissons cela, » ajouta-t-il en se modéraut. « Mon asile me plaît, il suffit... C'est ma caverne d'Adnllam, et je ne troquerais pas ses grossières parois de granit contre les riches lambris du château de Till ietudlem avec ses vastes domaines et sa baronnic.Toi, à moins que ta folle passion se soit dissipée, tu dois penser autrement.

— C'est précisément à cause de ces domaines que je suis venu jusqu'ici, et je ne doute pas de trouver dans Monsieur Barley autant de politique et de raison que je lui en ai vu an temps où un zèle malheureux divisa des frères.

— Ah! vraiineut? Est-ce donc là ce que tu cberches? Voyous, explique-toi plus clairement.

— Je vais le faire eu quelques mots. Par des moyens que je devine, vous avez exercé une secrète mais funeste influence sur la fortune de lady Bellenden et de sa petite-fille, et cela dans l'intérCt d'un vil et malfaisant apostat, Basile Olifant, que la justice, égarée par vos manœuvres, a mis eu possession de leur légitime propriété.

— Tu le crois?

— Oui, et je l'affirme. Vous ne nierez peut-être pas , face si face, une chose que vous m'avez attestée par écrit.

— Et en admettant que je ne la nie pas , en admettant même qu'à force d'éloquence tu me persuades de dénaturer ce qui a été le fruit de mûres réflexions, qu'y gagneras-tu? As-tu encore l'espoir de posséder la fille blonde, ainsi que son vaste et riche héritage?

— Pas le moins du monde.

— Qui te pousse donc à cet excès d'audace, de vouloir enlever sa dépouille au vainqueur, arracher la proie de Fautre du liou, extraire du miel des entrailles du dévorant? Pour l'amour de qui as-tu entrepris de déchiffrer une énigme, pins diflâcile que celle de Samson?

— Pour lord Evandale et sa fiancée, » répliqua Henri d'une voix nette. «Ayez meilleure opinion de vos semblables. Monsieur Burley, et croyez bieu qu'il y eu a de prêts à sacrifier leur bonheur à celui d'autrui.

— Eh bien, sur mou âme, avec ta barbe au menton et ton adresse à manier un cheval et une épée, tu n'es qu'une marionnette sans cœur ni tiel, et la pins incapable de venger une injure! Quoi! c'est ce maudit Evandale que tu veux jeter dans les bras de ta maîtresse? C'est à eux que tu réserves le magnificpie héritage? Tu t'es dit qu'il existait un autre homme, plus cruellement offensé que toi, mais aussi insensible et aussi abject, un être rampant ipielque part sur la terre, et tu as osé supposer qu'il s'appellerait Burley?

— Je ne dois compte qu'à Dieu des motifs de ma conduite. Quant à vous, il n'importe guère, à ce que je présumais, que le domaine de Tillietudlem appartienne à Basile Olifant ou à lord Evandale.

— C'est là ce qui te trompe. Tous deux, il est vrai, sont plongés

dans les ténèbres extérieures, et aussi étrangers à la lumière que l'aveugle dont les jeux sont demeurés clos à la clarté du jour. Basile je

le sais, est un Nabal, un Demas, un misérable drôle, dont le crédit et la richesse sont à la disposition de qui a le pouvoir de l'en priver. Il est venu à nous parce qu'on l'avait frustré de la baronnie ; il s'est fait papiste pour en obtenir la possession; le voilà érastien par crainte

482 Lies PURITAINS DliCOSSE.

(le la perdre, et il sera ce que je voudrai tant que j'aurai par devers moi le document qui peut causer sa ruine. Cette fortune est ù la fois un mors dans sa bouche et un hamefon dans ses narines : la bride et la ligne sont entre mes mains pour en faire l'usage qu'il me plaira. Il en sera donc ainsi, à moins que je n'en dispose, après de bonnes assurances, en faveur d'un ami sincère et dévoué... Mais lord Evandale! c'est an réprouvé, au cœur de roche, au front de diamant. Les biens du monde tombent sur lui comme les feuilles sèches sur la terre gelée, et il les voit sans s'émouvoir balayées au premier coup de vent. Que nous font ses vertus païennes ? elles nous sont plus funestes que les sordides penchants des gens que leur intérêt gouverne. Esclaves de l'avarice, ceux-ci la suivent partout où elle les mène, et voilà pourquoi on peut les contraindre à travailler à la vigne du Seigneur, ne fût-ce que pour le salaire du péché.

— Tout cela aurait pu être fort bon il y a quelques années, et j'eusse compris à la rigueur votre façon d'agir, moralité à part toutefois. Mais, dans l'état des choses, à quoi vous sert-il de conserver snr Olifant une influence d'où il ne peut sortir ancuu résultat favorable? Le pays est en paix, il est libre, nous avons la liberté de conscience... Que vous faut-il encore ?

— Ce qu'il me faut! » s'écria Bnrley, en dégainant avec une vivacité qui fit tressaillir Morton, a Regarde cette lame : il y a trois brèches, n'est-ce pas?

— Je crois que oui ; mais quel rapport?...

— Le fragment d'acier qui manque à la première brèche est resté dans le crâne de l'infâme parjure qui introduisit l'épiscopat en Ecosse; cette autre a été faite sur les côtes d'un soldat impie, le plus brave et le plus scélérat de ceux qui soutenaient les évêqucs à Drumclog ; la troisième enfin vient du morion de fer d'un capitaine, qui défendait la chapelle d"Hol3'-Rood quand le peuple s'insurgea l'année dernière : os et fer, je lui fendis la tête jusqu'aux dents... Elle a fait de grandes choses, cette simple lame, et chacun de ses coups a été une délivrance pour l'Église. Oui, » ajouta-t-il en la replaçant an fourreau, <r et elle a encore plus à faire : il lui reste à déraciner l'érastianisme, cette hérésie de pestilence ; à réclamer l'indépendance et la pureté de l'Eglise,

à rétablir le Covenant dans sa gloire... Ensuite, que la rouille la consume auprès des ossements de sou maître!

— Pour attaquer le gouvernement nouveau, Monsieur Burley, il vous manque à la fois des partisans et des moyens d'action. Tout le monde est content, sauf quelques gentilshommes jacobites, et sans doute vous ne songeriez pas à vous joindre à des gens qui n'useraient de votre concours que dans leur intérêt particulier.

— Ce sont eux qui serviront le nôtre. Je me suis rendu au camp de Claverhouse le mécréant, comme le futur roi d'Israël s'en alla dans le pays des Philistins. Nous avions préparé ensemble un soulèvement; sans le misérable Evandale, la moitié de l'Ecosse serait aujourd'hui j^erdue pour les érastiens. Oh! si je le tenais, je le tuerais, sur les degrés même de l'autel ! »

A ces mots, un éclair de rage haineuse s'alluma dans ses yeux. Puis il reprit d'un ton plus calme, après avoir déployé un rouleau de parchemin, qui contenait les dernières volontés du comte de Torwood en faveur de sa fille :

« Situ voulais, toi le fils de mon compagnon d'armes, rechercher l'alliance de cette Edith Bellenden, et mettre la main à l'oeuvre de régénération avec un zèle égal à ton courage, ne t'imagine pas que je préférerais l'amitié d'un Basile Olifant à la tienne. Il suffirait de produire cette pièce pour la faire rentrer en possession du domaine de ses pères. J'y ai toujours pensé depuis la journée fatale où je t'ai vu combattresi vaillammeutpour la bonne cause. Ellet'aimait,et tu l'aimesencore.

— Monsieur Burley, » répondit Morton sans se laisser émouvoir, « il me déplaît de feindre avec vous, même dans une bonne intention. En venant ici, j'avais l'espoir de vous décider à un acte de loyale réparation, et non de satisfaire mes vues personnelles. Je n'ai pas réussi ; je le regrette pour vous, plus encore que pour les victimes de votre injustice.

— Alors tu repousses mes propositions?

— Oui. Si vous étiez réellement l'homme d'honneur et de conscience que vous affectez de paraître, eh bien, sans vous soucier d'autre chose, vous restitueriez ce testament à lord Evandale pour le bénéfice de l'héritière légitime.

484 Lies PURITAINS DÉCOSSE.

— PIntôt l'anéantir! »

D'un l)rns(iue mouvement, Barley jeta l'acte authentique dans le brasier allumé près de lui, et l'y enfonça du talon de sa Lotte. Le ]>arcliemin fuma d'abord, puis grésilla et se crispa dans le feu.

îlorton s'élam.a pour l'en arracher, mais Burley l'ayant saisi an collet, il s'ensuivit un combat corps à corps. Tous deux étaient jileins de force, l'nu plus ardent et plus jeune, l'autre d'une vigueur plus résistante; aussi ce dernier jiarvint-il à contenir son adversaire jusqu'à ce que le parchemin iCit réduit en cendres.

La lutte cessa.

Surexcité par sa victoire, et ne respirant que vengeance, le fanatique braqua sur Morton des regards farouches.

« Tu as mon secret, » dit-il. « Il faut être avec moi on monrir!

— Je méprise vos menaces, » répondit froidement Henri ; « j'ai pitié de vous, et je vous quitte, t

Au moment où il allait sortir, Burley se précipite, le devance, et pousse du pied le chêne, qui roule dans le goufifre avec le retentissement du tonnerre. Puis, l'épée à la main, debout à l'entrée de la caverne, il crie d'une voix puissante qui semblait défier les colères de la cascade :

« Ah ! je te tiens à présent... Allons, défends-toi, c^e on meurs!

— Je ne me battrai pas contre l'homme qui a sauvé la vie de mon jière, 5> dit Morton ; « je n'ai pas encore appris à me rendre, et quant à ma vie, advienne que pourra! »

A ces mots, et avant qne Bnrley eût pénétré son dessein, il bondit Jiors de la grotte, et, avec une rare agilité, sauta par-dessns l'abîme qui le séparait du roc en saillie. Grimpant aussitôt sur la plate-forme supérieure, il se retourna et vit le puritain rester un moment immobile de surprise, puis, en proie à nn accès de furieux désappointement, disparaître dans sou repaire.

L'esprit de ce malheureux avait si longtemps flotté entre des coups de désespoir et des revirements soudains, qu'il avait perdu tout équilibre ; sa conduite était maintenant voilée d'une ombre de folie, d'autant ])lu8 manifeste qu'il apportait plus d'énergie et d'adresse à ses ténébreux complots.

Morton eut bientôt rejoint la petite fille, encore toute effrayée de la chute de l'arbre. Il lui en parla comme d'un accident, et elle lui apprit en retour que l'hôte de la caverne n'en serait point incommodé, parce qu"il avait à sa disposition ce qu'il fallait pour faire un autre pont.

Les aventures de la matinée n'étaient pas au bout. Comme ils approchaient de la chaumière, la fillette poussa un cri à la vue de sa grand' mère, qui , s'aventuraut au dehors i)lns loin que d'habitude, marchait à tâtons à leur rencontre.

« Oh! Monsieur, Monsieur! y> dit l'aveugle dès qu'elle eut reconnu leurs pas. « Si vous aimez lord Evandale, voici l'instant de le secourir, ou jamais... Dieu soit loué de m'avoir laissé l'ouïe quand il m'a retiré la vue! Venez par ici... Suivez-moi... Surtout ne faites pas de bruit... Peggy, mon ange, cours seller le cheval de Monsieur, et conduis-le bien doucement derrière la haie d'épines, où tu attendras. »

Elle le mena près d'une lucarne , d'où, sans être vu, il pouvait voir et entendre ce qui se passait dans la salle commune.

Deux dragons, assis devant un pot de bière, vidaient leur coup du matin en causant avec animation.

<i: Plus j'y pense, Inglis, moins ça me plaît, y> disait l'un. « Evandale était un brave oiBcier et l'ami du soldat. S'il nous a punis pour la révolte de Tillietadlem , il faut convenir, pardieu, que nous ne l'avions pas volé.

— Au diable si je lui pardonne, moi! y> répliqua l'autre. » C'est à mon tour de lui rendre la monnaie de sa pièce.

— Bah! mon cher, oubliez cette vieille histoire. Mieux vaudrait le branle-bas avec lui et s'en aller, comme les autres, rejoindre les clans de la montagne.

— Ane que tu es, le branle-bas dont tu parles n'aura jamais lieu, li'on a remis le jour parce qn'Halliday a vu un revenant, ou que miss Bellenden a gagné la pépie, ou pour je ne sais quelle bêtise. D'ici à deux jours on éventera la mèche, et alors qui étrennera? Le premier imbécile qui aura chanté faux.

— Il y a du vrai là-dcdaus. Et ce particulier, ton Basile Olifant, paye-t-il bien?

— Comme un prince, mon cher. Evandale est l'homme qu'il déteste

486 LES PUIUTAINS D'ECOSSE.

le pins au monde. En outre, il a peur avec Ini de s'attirer des chicanes, l't tant qu'il l'aura sur sa route, il tremblera pour son domaine.

— Mais avcz-voas un mandat d'arrêt? Serons-nous en force? Les gens d'ici ne marcheront pas avec nous, et là^bas il aura peut-être fi ses côtés quelques-uns de nos camarades.

— Poltron, va! Sache donc qu'il se tient tranquille à la Butte aux Fées pour écarter les soupoons. Olifant est juge de paix ; il amènera des gens à lui, dont il est sûr. Puis il y a nous deux, et un enragé puritain nommé Quentin Mackell, qui a un vieux compte à régler avec Evandale.

— Bien, bien! Vous êtes mon supérieur, après tout, » repartit le dragon avec un scrupule de conscience tout militaire ; <t et si ça tourne mal...

— Je prends tout sur moi , » dit Inglis. « Encore un pot de bière, Dick, et en route pour Tillietudlem !.. Hé, l'aveugle ! Bessiel.. Oti diable est-elle passée, la vieille sorcière ?

— Retenez-les le plus possible, » dit Morton à l'hôtesse en lui glissant sa bourse dans la main. (ï II s'agit de gagner du temps. »

Courant ensuite à l'endroit oui la fillette tenait son cheval prêt : <( Où aller? » pensait-il. ce A la Butte aux Fées? Non. Seul, je ne pourrais les défendre... A Glasgow plutôt, et sans retard. Wittcnbold,. qui y commande, me donnera le secours nécessaire : des soldats et un magistrat. En passant, je les avertirai... Allons, Moorkopf, » dit-il Ji son cheval en se mettant en selle, « c'est aujourd'hui qu'il faut avoir des ailes. »

CHAPITKE XLIII.

II n'avait phis la force de dûtoumer d'Emilie ses yeux languissants et qui s'éteignaient de plus en plus. Il resta ainsi un moment sans dire une parole ; puis il serra la main qu'il tenait entre les siennes, et rendit l'âme.

Chauceb, PaUmon et Arcite.

'apparition soudaine d'Henri avait causé à Edith une violente secousse qui l'obligea tout le jour à garder la chambre ; mais le lendemain , comme elle se portait beaucoup mieux, lord Evandale revint à son projet de partir pour les montagnes.

Dans l'après-midi, sa sœur entra chez la malade avec un air compassé qui ne lui était pas ordinaire. Après avoir échangé les compliments d"usage :

« Voici une triste journée, » dit Emilie, « pour moi du moins, car elle vous délivre d'un grand poids... Mon frère va nous quitter.

— Nous quitter ! » s'écria Edith saisie d'étonnement. « Pour retourner chez lui, sans doute ?

— • J'ai lieu de croire qu'il se dispose à faire un plus long voyage ; ici , je ne vois plus rien qui le retienne.

— Grand Dieu! Suis-je donc née pour la ruine de tout ce qui est noble et généreux! Que faire pour l'empêcher de courir à sa perte? Jo descends à l'instant... Dites-lui surtout de ne pas partir sans m'avoir vue.

488 LES l'UlUTAlNS D'ECOSSK.

— II sera fait comme vous le désirez, mais c'est bieu iuutile. » Elle sortit avec la môme gravité cérémonieuse, et alla iuformer son

frère de l'inteution de miss Bellendeu, qui était tout à fait rétablie.

Il La perspective, » ojouta-t-elle d'uu ton aigre-doux, « d'être bientôt débarrassée de votre présence l'anra guérie de ses vapeurs.

— Ma sœur, » répondit Evandale, a vous êtes injuste ou jalouse.

— Injuste, cela se peut; mais jalouse, » dit-elle eu se mirant dans une glace, «. il faudrait de meilleures raisons... Mais la vieille dame nous attend dans l'autre salle; elle y a fait servir un repas qui aurait rassasié toute votre compagnie de dragons quand vous en aviez une. »

Evandale la suivit en silence, sachant par expérience que c'était peine perdue de lutter contre ses préventions et sou amour-propre blessé.

La table était couverte en effet de victuailles, préparées sous la surveillance de lady Marguerite.

« C'est à peine, Milord, si l'on peut dire que vous avez déjeûné ce matin, » dit la douairière. « Aussi devez-vous, avant de monter à cheval, goûter à cette petite collation, telle que peuvent l'offrir dans les conjonctures présentes les habitants d'une pauvre maison, qui sont à tant d'égards vos obligés. Pour ma part, je n'aime pas à voir les jeunes gens partir l'estomac vide, qu'il s'agisse de plaisirs ou d'affaires. C'est justement ce que je dis à Sa très sacrée Majesté quand elle déjeûna à Tillietudlem en l'an de grâce 1051 ; et elle daigna me répondre, en buvant un verre de vin du Rhin : a Lady Marguerite, vous parlez comme « un oracle des montagnes. » Ce sont les propres paroles de Sa Majesté. Jugez par là. Milord, si je n'ai pas la meilleure dès autorités pour engager la jeunesse h se restaurer comme il faut. »

Il est permis de supposer que la tirade de la bonne dame échappa en grande partie à lord Evandale, qui, tout entier à Edith, ne songeait qu'à surprendre le bruit de ses pas légers. Cette contention d'esprit, fort naturelle sans doute, lui coûta bien cher.

Pendant que lad)"^ Marguerite faisait les honneurs de la table, rôle qui lui plaisait et dont elle s'acquittait à merveille, Bonvin entra pour lui annoncer, selon sa coutume de désigner un inférieur, « qu'il y avait là quelqu'un qui demandait à parler à Milady. »

« Quelqu'un? » répoudit-elle. « Qui cela? N"a-t-il pas de nom? Ne dirait-on pas que je tiens boutique et que je suis aux ordres du premier venu?

— Oui certes , il a un nom, mais Votre Seigneurie n'aime pas à l'entendre.

— Parlez donc, faquin!

— C'est Gibbie les Vaches, là, » riposta Bouviu d'un ton plus élevé que ne l'autorisait le respect de l'étiquette ; mais en raison de ses anciens services et de sa fidélité au mallieur, il lui arrivait de s'oublier. « C'est Gibbie, puisque Milady veut le savoir, qui garde les vaches d'Eddie Henshaw, là-bas, au bout dujwnt; le petit bonhomme qu'on appelait Gibbie les Oies à Tillietudlem, et qui, dans le temps, un jour de revue...

— ■ Taisez-vous, Bonvin, » interrompit la vieille dame en se redressant d'un air offensé. « C'est d'une rare impertinence de s'imaginer que j'irais me commettre avec cette espèce. Qu'il conte son affaire à vous ou à Jenny.

— Il n'entend pas de cette oreille-là. Celui qui l'envoie, dit-il, lui a recommandé de donner la chose à Votre Seigneurie, en mains propres, ou à lord Evaudale, il ne sait pas au juste. Le fin mot, c'est qu'il est loin d'être à jeun, autrement ce serait un idiot fiefie.

— Alors mettez-le à la porte, et qu'il repasse demain quand il n'aura pas bu. Il venait mendier la charité sans doute , comme ancien serviteur de la maison.

— C'est assez probable, Milady, car il est eu guenilles, le pauvre diable. »

Bonvin alla congédier Gibbie, non sans faire auprès de lui une nouvelle tentative pour connaître l'objet de son message.

Or, ce message était de la plus haute importance. Dans un billet de quelques lignes, Morton informait lord Evandale des manœuvres d'Olifant, et l'engageait à fuir sans délai ou à chercher refuge à Glasgow, en l'assurant qu'il y trouverait protection. Ce billet, écrit à la hâte, il le remit à Gibbie, qu'il avait rencontré paissant ses vaches près du pont de Botliwell, et l'accompagna d'une couple d'écus pour qu'il le portât sur le champ à sou adresse.

490 LES PUIIITAINS D'ECOSSE,

Mais il était dans la destinée de Gibbie les Oies que son intervention, soit comme émissaire, soit eu qualité d'homme d'armes, serait fatale à la maison de Tillietudlem. Afin de constater si l'argent de l'incoDun était de Ijou aloi, il fit au cabaret une halte si longue, qu'en arrivant à la Butte aux Fées le giaiu d'intelligence qu'il avait reru de la nature était noyé dans des flots de bière et d"eau-de-vie. Au lieu de lord Evaudale, il s'obstina à demander lady Marguerite, dont le nom plus familier surnageait dans sa mémoire. N'ayant pu obtenir d'être admis en sa présence, il garda la missive en poche, et s'en retourna les bras ballants et les jambes avinées, trop fidèle exécuteur des recommandations de Morton sur le seul point où il eût bien fait de s'en départir.

En se revoyant dans la salle à manger, Edith et lord Evaudale éprouvèrent un égal embarras. Lady Marguerite s'en aperçut; mais, ignorant que la remise du mariage eût d'autres causes que l'indisposition de sa petite-fille, elle l'attribua simplement à la réserve naturelle h de futurs époux : pour les mettre à leur aise, elle attira Emilie h l'écart et se mit à causer de choses et d'autres.

Eu même temps, Edith, toute alanguie et chancelante, dit à E vandale, ou plutôt lui fit comprendre, qu'elle désirait l'entretenir en particulier. Il lui offrit le bras, la conduisit daus le petit salon et la fit asseoir dans un fauteuil; puis, ayant pris place à côté d'elle, il attendit qu'elle consentît à s'expliquer.

« Ah ! je suis bien malheureuse ! » dit-elle d'une voix faible et en laissant tomber ses paroles. «Je sais à peine ce qu'il me faut dire, et commeut l'exprimer.

— Si j'ai quelque part à votre embarras, » répoudit-il doucement, « vous serez bientôt délivrée.

— Ètes-vous donc résolu. Milord, à, courir cette funeste chance avec un ramassis d'aventuriers, et cela en dépit de votre raison supérieure et des instances de vos amis, malgré l'échec presque inévitable qui vous menace ?

— Excusez-moi, Miss Belleudeu, mais la sollicitude que vous me témoignez ne doit pas étouflfer la voix de l'honneur. Mes gens sont avertis, mes chevaux m'attendent; le signal du soulèvement sera donné dès mon arrivée à Kilsythe... Si telle est ma destinée, je ne chercherai

pas à la fuir, et si je meurs, » ajouta-t-il en lui prenant la main, « c'est déjà quelque chose d'avoir mérité votre pitié, puisque je n"ai pas su gagner votre amour.

— Oh ! restez, restez ! » s'écria-t-elle dans un mouvement de passion qui le remua profondément. « Le temps éclaircira peut-être l'étrange événement qui m'a si fort troublée, et la paix, avec la sauté, rentrera dans mon âme. Mais n'allez pas au-devant de la mort... So3-ez encore notre providence, et espérez tout de l'avenir!

— Il est trop tard, Edith. Abuser à mon profit des nobles élans d"un cœur sensible serait un manque absolu de générosité. Il vous est impossible de m'aimer, je le vois... Une agitation nerveuse, assez énergique pour évoquer l'image d'un mort ou d'un absent, est l'indice d'une l^rédilection toute-puissante, qui ne cédera jamais à l'amitié seule ou à la reconnaissance. Du reste, en serait-il autrement, le sort en est jeté. »

Comme il finissait de parler, Cuddie se précipita dans le salon, hors d'haleine et la terreur peinte sur la figure.

« Milord... cachez-vous ! r> dit-il. « La maison est entourée de cavaliers.

— De qui parles-tu?

— D'une troupe, commandée par Basile Olifant.

— De grâce. Milord, » dit miss Bellendeu mourante de frayeur. (( mettez-vous à l'abri.

— Je n'en ferai rien, morbleu! De quel droit viendrait-il m'attaquer, ce misérable, ou me barrer le passage? Je saurai me faire place, eût-il un régiment derrière lui. Qu'Hall idaj' et Hunter amènent les chevaux!.. Et vous, Edith, adieu! »

Il la serra dans ses bras et lui donna un tendre baiser. Puis, s'arrachant aux mains de sa sœur qui, de concert avec lady Marguerite, s'eflbrçait de le retenir, il s'élança au dehors et monta à cheval.

Ce fut une scène de confusion... Les femmes poussaient des cris et se pressaient aux fenêtres de devant. A une courte distance , on apercevait un petit détachement de cavaliers, dont deux seulement portaient l'habit militaire : ils étaient devant la chaumière de Cuddie, dans un terrain découvert, situé au bas du chemin qui conduisait à la maison , et s'avançaient avec précaution, comme s'ils ignoraient à quelles forces ils auraient affaire.

492 LES PURITAINS DECOSSE.

a II pent encore leur échapper, » s'écria Edith. « Son salut est certain s'il prend la traverse. »

Loin de songer à se soustraire à nu danger qne dûdaiguait sa grande âme, Evaudale ordonna à ses domestiques de le suivre, et descendit l'avenue au petit pas.

L'ancien sommelier était allé chercher ses armes.

Cuddie décrocha un mousquet, qu'on avait gardé pour la sûreté du logis, et se mit en devoir d'accompagner à pied la cavalcade. Sa femme, toute en émoi, courut après lui, le tirailla jiar ses habits, alla jusqu'à lui prédire qu'il se ferait pendre on fusiller pour se mêler sans cesse des querelles d'autrui : ce fut eu pure perte.

« Tais-toi, carogne! » lui dit-il. « Tais-toi ! C'est là du bon écossais, ou je ne m'y connais pas. Tu appelles ça les querelles d'autrui de voir tuer lord Evandale sous mon nez? »

Et le voilà, parti. Chemin faisant, il réfléchit qu'en l'absence de Bouvin, il composerait à lui seul toute l'infanterie; cela le décida à choisir derrière la haie une position avantageuse : il battit sa pierre, arma le chien, et, couchant eu joue le laird Basile, comme il l'appelait, il se tint prêt à agir.

Aussitôt qu'Evandale fut en vue, les gens d'Olifant s'écartèrent un peu , comme s'ils voulaient le cerner. Leur chef ne bougea point : il avait à ses côtés deux dragons, Inglis et son camarade, ainsi qu'une manière de pa3-san, à n'eu juger (jue sur l'apparence ; tons quatre étaient bien armés. Mais à ses traits sévères, à son attitude déterminée, le troisième acolyte paraissait le plus redoutable de la bande, et quiconque l'avait une fois vu n'aurait pas manqué de reconnaître Balfour de Burley.

« En avant! » dit Evandale à ses domestiques, a Et si l'on nous oppose la force, fuites comme moi. »

Il se dirigea an petit galop vers Olifant, dans l'intention de lui demander pourquoi il fermait ainsi le passage.

Soudain élevant la voix :

« Feu sur le traître ! » dit celui-ci. * Et au même instant tous quatre firent feu de leurs carabines.

Le malheureux gentilhomme chancela sur sa selle. Par un mouve-

ment machinal, il porta la main sur nn des arçons, et y saisit \\n pistolet; mais, n'ayant plus la force de le tirer, il tomba de cheval mortellement blessé.

Ses domestiques ripostèrent aussitôt : Hunter fit feu au hasard; Halliday, qui était un brave soldat, ajusta Inglis et le tua raide.

Presque au même instant, uu coup de fusil, parti de derrière la haie,

494 LES PUIUTAINS D'ECOSSE.

vengea mieux encore Evandale, car la halle frappa Basile Olifant droit au milieu du frout et l'éteadit mort sur la place. Stupéfaits d'une exécution si rapide, ses complices ne semblaient pas disposés à pousser les choses i)lu8 loin, lorsque Burley, dont la lutte échauffait le sang, se jeta sur Ualliday le sabre h la main, en criant : a Mort aux Madiiiuites! »

Un grand bruit do chevaux .se fit entendre, et, par la route de Glasgow, déboucha nu escadron, qui arriva au galop sur le lieu du combat : il se composait de dragons iiollandais, sous la conduite de "Wittenbold ; Morton et un officier civil l'accompagnaient.

Sommés, au nom de Dieu et du roi Guillaume, de se rendre à l'instant, les assaillants obéirent sans résistance.

Un seul tourna bride et essaya de s'échapper : c'était Burley. Par ordre de leur commandant, plusieurs cavaliers se lancèrent à sa poursuite; mais il était bien monté, et deux seulement, des plus avancés, paraissaient le gagner de vitesse. 11 se retourna deux fois, déchargea sans se presser ses pistolets à droite et à gauche, tna l'un des soldats et abattit le cheval de l'autre. Puis il reprit sa course vers le pont de Bothwell, dont il trouva, pour son malheur, les issues fermées et gardées.

Alors remontant la Clyde jusqu'à un endroit qui lui semble gnéable, il s'y précipite sous un feu roulant de mousqueteric. Il atteint le milieu de la rivière, il le dépasse même; tout à coup atteint de deux balles , ils se sent dangereusement blessé. Une volte-face de sou cheval le ramène vers la berge qu'il vient de quitter, et on le voit agiter une main en l'air, comme pour faire signe qu'il est prêt à se rendre. Le feu cesse, les dragons attendent qu'il revienne, et deux d'entre eux s'avancent pour le prendre et le désarmer.

On ue tarda pas îi reconnaître qu'il songeait moins à son salut qu'à venger sa mort.

Dès qu'il fut à portée des deux soldats, il rassembla toutes ses forces, et asséna sur la tête du plus proche nu coup de sabré, qui le mit hors de selle. Le second, qui était une espèce d'iiercule, le saisit à bras le corps ; Burley, h son tour, lui sauta à la gorge, comme un tigre mourant eût fait de sa proie. Dans cette lutte suprême, ils perdirent en-

semble les étriers, roulèrent dans la Clyde et furent emportés par le courant. On pouvait suivre leur passage à la traînée du sang qui bouillonnait à la surface des eaux. A deux ou trois reprises, on les vit reparaître, le dragon cherchant à se soutenir à la nage, Burley cramponné à sa victime de manière à montrer qu'il voulait l'entraîner avec lui.

A une centaine de pas au-dessous du pont, on retira leurs cadavres de la rivière, mais il fut impossible de les séparer, l'étreinte de Burley ayant été tellement forte qu'il eût fallu lui couper les doigts. Ou les enterra ensemble dans une même fosse creusée à la hâte, et sur la pierre qui la recouvre on lit encore une grossière épitaphe.

Tandis que l'âme du sombre fanatique allait rendre ses comptes, celle du vaillant et magnanime Evaudale s'affranchissait aussi de ses liens terrestres.

En le voyant tomber, Morton avait mis pied à terre et couru porter à son rival mourant toute l'aide dont il était capable. Celui-ci le reconnut, lui serra la main, et, n'ayant plus la force de parler, il témoigna par signes qu'il désirait être transporté à la maison ; ce qui fut exécuté avec mille précautions.

Tous ses amis éplorés se pressèrent à son chevet. La douleur d'Emilie éclata en lamentations bruyantes. Edith , plus vivement atteinte, garda une attitude morne et recueillie ; elle n'eût même pas conscience de la présence de Morton... Penchée sur le visage du mourant, elle ignorait encore que le destin , en la privant d'un cœur fidèle , lui en rendait un autre, exhumé pour ainsi dire du tombeau.

Dans un effort suprême, Evandale prit la maiu d'Edith et celle d'Henri, les retint avec tendresse entre les siennes, et les plaça l'une dans l'autre ; puis, levant les yeux au ciel , comme pour appeler sur eux ses bénédictions, il retomba sur -son lit, et, Tinstaut d'après, rendit le dernier soupir.

Page 1