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CHAPITRE IV

Lève-toi, jeune homme ! C*est une vois d'en haut qui t'appelle. L'église du Seigneur est assiégée. Hâte-toi d'armer les remparts I Vole partout où flotte dans les airs l'étendard k la croix rouge, gage du triomphe ou d'un glorieux trépas I

James Dcff.

ORTON et son compagnon étaient déjà parvenus à une certaine distance de la ville sans avoir échangé une parole. L'antipathie qu'il ressentait pour la personne de l'étranger empêchait le jeune homme d'entamer la conversation, et celui-ci, d'antre part, ne semblait pas soucieux de rompre le silence. Pourtant ce fat lui qui parla le premier.

« Que venait chercher le fils de votre père, » demauda-t-il Lrusquement, « parmi ces jeux profanes où je vous ai vu mêlé aujourd'hui?

— J'y suis venu remplir mon devoir de sujet, et j'y ai pris une distraction, à mon gré, bien innocente, » répondit Morton un peu blessé.

— Votre devoir, dites-vous? Est-ce le devoir d'un jeune chrétien de porter les armes en faveur de ceux qui, dans le désert, ont répandu le sang des saints comme si c'était de l'eau? Appelez-vous distraction innocente i^erdre son temps à tirailler sur un paquet de plumes et finir la journée au cabaret avec des ivrognes, quand celui qui peut tout est venu sur terre pour séparer, comme le vanneur, le bon grain de l'ivraie?

— D'après la uaturo de vos discours, vous êtes, à ce que je vois, de ceux qui ont jugé bon de se révolter contre le gouvernement. S'exprimer de la sorte en présence d'un étranger est dangereux et , sacliez-le bien, tout à fait inutile ; et du temps où nous vivons il n'est pas prudent à moi de vous écouter.

— Tu ne saurais t'en défendre, Henri îlortou ; le Seigneur a des vues sur toi, et lorsqu'il t'appellera, il faudra obéir. Tu n'as pas encore entendu, je gage, la parole d'un vrai ministre ; autrement tu serais déjà ce que tu deviendras un jour.

— Nous sommes de la même confession, des presbytériens comme vous. »

En effet, la famille de Milnwood allait au prêche d'un pastenr presbytérien qui, en souscrivant à certaines conditions, avait reçu, ainsi que beaucoup d'autres, la permission d'exercer librement son ministère. Cette tolérance, comme on l'appelait, avait amené un grand schisme dans l'église d'Ecosse, et l'acte de soumission était, pour les sectaires qui en avaient rejeté les termes, un sujet de récriminations violentes.

Aussi l'étranger accueillit-il avec an amer dédain la profession de foi de Morton.

« Équivoque pure, » s'écria-t-il, « et une pauvre équivoque! Un discours froid et mondain, débité le dimanche par un lâche complaisant, assez oublieux de sa hante mission pour mendier son apostolat à des courtisans et à d'indignes évêques, vous appelez cela la parole de Dieul De tous les leurres que le démon a inventés pour piper les âmes en ces jours de sang et de ténèbres, nul n'a été plus meurtrier que cette noire tolérance. Quel déchaînement de catastrophes! le berger foudroyé, les brebis dispersées sur les montagnes, la Maison du Christ divisée en deux camps, bannière contre liannière, la guerre de l'enfer combattue avec l'épée des enfants du Très Haut!

— L'opinion de mon oncle est que nous jouissons, sous les ministres autorisés, d'une liberté de conscience raisonnable. Mon devoir est de lui céder eu ce qui touche le lieu qu'il a choisi pour nos prières.

— Que parlez-vous de votre oncle! Un homme à qui le dernier des agneaux de sa bergerie tient plus au cœur que toute la chrétienté ! Mais il aurait sans pudeur adoré le veau d'or de Bethel, votre oncle, et l'i-

dole détraite et jetée à l'eau, il en aurait ramassé la poussière ! Votre père était d'une autre trempe.

— Oui, mon père était un brave et galant homme ; et vous devez savoir, Monsieur, qu'il s'est battu pour cette famille royale au nom de laquelle j'ai pris les armes aujourd'hui.

— C'est vrai; et s'il voyait ce qui se passe, il maudirait l'heure où il tira l'épée pour cette cause. Mais nous en reparlerons une autre fois. Quant à toi, jeune homme, ton heure arrivera fatalement, je te le prédis, et les paroles que tu viens d'entendre s'attacheront à ta mémoire comme des flèches barbelées. Voici ma route. »

Et du geste il désigna un sentier rocailleux qui s'enfonçait an loin dans un massif de montagues arides et désolées. Mais, comme il allait tourner bride pour suivre cette traverse, une vieille femme, enveloppée d'une cape rouge, et qui était assise à la croisière du chemin, se leva et vint à lui.

« Si vous êtes un des nôtres, » dit-elle d'un ton de voix mystérieux, « n'allez pas par là cette nuit : il y a péril de mort. Un lion rôde aux alentours. Le vicaire de Brotherstone occupe le passage avec dix soldats, prêt à arracher la vie à ceux de nos frères errants qui se risqueraient de ce côté pour aller rejoindre Hamilton et Dingwall.

— Les persécutés sont-ils réunis en troupe?

— Oui, environ soixante à soixante-dix, tant à pied qu'à cheval, mais bien mal armés, hélas ! et presque sans vivres.

— Dieu y pourvoira. Pared faut-il passer pour aller les rejoindre?

— Oh! pour cette nuit, c'est tout à fait impossible ; les soldats sont sur leurs gardes. Il est venu de l'est, à ce qu'il paraît, des nouvelles extraordinaires , qui les jettent dans une rage plus cruelle que jamais. Mettez-vous à l'abri quelque part, tenez-vous caché jusqu'au point du jour, et alors vous pourrez aller là-hant en passant par la mare aux canards. Sitôt que j'ai entendu les horribles menaces de nos oppresseurs, j'ai pris ma cape, et je suis venue m'asseoir au bord du chemin pour avertir ceux de nos malheureux frères qui se présenteraient par ici, avant qu'ils tombent dans les pièges des ravisseurs.

— ■ Demeurez-vous aux environs, et puis-je me rendre chez vous?

— Ma chaumière est là-bas, de l'autre côté de Ja route, à nue

demi-lieue tout au plus; mais quatre fils de Bélial, des dragons, y sont logés pour la ruine de mon pauvre ménage, parce que je ne veux pas aller entendre la parole sans moelle ni vigueur de Jolin Sliuceparole, cet homme charnel qui est leur desservant.

— Adieu, ma brave femme, et merci de vos avis. » L'étranger se remit eu marche.

« Que les bénédictions de la promesse vous accompagnent! s lui dit la vieille. « Que Celui qui peut tout vous protège!

— Amen! » répondit le voyageur; « car aucune sagesse humaiue ne saurait m'euseitrner où cacher ma tète cette nuit.

— Votre situation m'afflige, » dit Henri. « Si j'avais une demeure, un lieu de refuge qui fût à moi, je ne serais pas éloigné de braver les dernières rigueurs de la loi plutôt que de vous abandonner dans une telle détresse. La sévérité des peines et amendes prononcées contre quiconque reçoit, aide ou fréquente les gens mis hors la loi a tellement effrayé mon oncle , qu'il nous a défendu absolument à tous d'avoir aucun rapport de ce genre.

— Je n'attendais pas moins de sa part, » répliqua Tétrauger. « Toutefois vous pom-riez me recevoir h son insu. Une grange, un grenier, une soupente, n'importe quel réduit pour reposer mes membres, me paraîtrait, avec les habitudes que j'ai, un tabernacle d'argent garni de lames de cèdre. »

Morton était fort perplexe.

« Vous admettre à Milnwood sans que mon oncle le sache et qu'il y consente... non, cela m'est impossible, je vous l'assure... Et le pourrais-je même, je me croirais inexcusable de l'exposer, dans' ces conditions-là, au danger dont il se garde et qu'il appréhende le plus.

— Eh bien, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Avez-vous jamais ouï parler à votre père de John Balfour de Burley?

— Sou ancien ami et compagnon d'armes, qui lui sauva la vie, presque aux dépens de la sienne, à la bataille de Marston-Moor? Oh! souvent, très souvent.

— Ce Burley, c'est moi. Là-bas est la maison de ton oncle; j'y vois de la lumière à travers les arbres. Le cri du sang me poursuit, et ma mort est certaine si je n'ai pas de refuge là. Maintenant, jeune homme, choisis : repousse l'ami de ton père, comme un voleur de nuit, et livre-le à la boucherie dont il l'a sauvé ; ou bien ne crains pas d'exposer les biens terrestres de ton oncle au péril que, en ces temps pervers, court celui qui donne un morceau de pain ou un verre d'eau fraîche au chrétien périssant faute de secours ! »

Mille souvenirs assaillirent à la fois l'esiirit d'Henri Morton. Son père, à la mémoire duquel il rendait un véritable culte, s'était plu mainte fois à lui rajDpeler ses obligations envers cet homme, en regrettant de s'être brouillé avec un si vieux camarade. Leur séparation eut lieu à l'époque où l'Ecosse fut troublée par la querelle des résolution-

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uistes {rcsoliitiotiers) et des remoutrauts Cproteslers) : ceux-là s'étaient ralliés an jirétendaut, après la mort di! Charles I"snr réchafaud, et cenxci ]icnchaieut vu secret pour une alliance avec les républicains victorieux. L'ardent fanatisme de Burlcv l'avait entraîné vers ce dernier parti, et les deux amis s'étaient quittés mécontents l'un de l'autre, pour ne plus se revoir. Ces circonstances, le colonel Morton les avait souvent racontées à son fils, et ce qui le peinait par-dessus tout, c'était de n'avoir jamais eu l'occasion d'acquitter envers Burley sa dette de reconnaissance.

Sur ces entrefaites, une bouffée de vent apporta le son encore lointain des trompettes, ce qui semblait annoncer l'approche d'un corps de cavalerie. Le jeune homme se décida sur-le-champ.

<( Ce doit être Claverhonse avec le reste de son régiment, » dit-il à son compagnon, a Quel est le motif de cette marche de nuit? Aller de l'avant, c'est se livrer; retourner îi la ville, Grahame s'y trouve, et le danger n'est pas moindre; quant au sentier de la montagne, il est barré. Allons, Monsieur, je vois bien qu'il faut. vous donner asile à Miluwood on vous exposer à, une mort prochaine. Mais, en toute justice, je serai le seul coupable, et non mon oncle. Suivez-moi. t>

Burley, qui avait attendu avec un calme impassible, le suivit en silence.

Le manoir de Jlilnwood, bâti par le père de celui qui l'occupait alors, était une habitation décente, en rapport avec l'importance du domaine; son nouveau maître l'avait laissé tomber en mauvais état, faute de réparations. A quelque distance du corps de logis se trouvait le bfitiment des communs. Ce fut ]k qu'Henri s'arrêta.

« Restez ici un moment, » lui dit-il tout bas ; « je vais fâcher de vous procurer un lit dans la maison.

— Que m'importe un tel raffinement! y> répondit Burley. « Depuis trente ans ma tête a reposé plus souvent sur l'herbe on la pierre que sur la laine ou le duvet. Un pot de bière, un morceau de pain, de la paille fraîche pour m'étendre quand j'ai dit mes prières, ont autant de prix à mes yeux qu'un riche appartement et la table d'un prince. »

En même temps, il vint à l'idée de Morton qu'essayer d'introduire le fugitif dans le manoir ne servirait qu'à augmenter pour lui le

risque d'être découvert. S'étant doue procuré de Ja lumière avec le briquet placé à dessein dans un coin de l'écurie, et après avoir attaché les chevaux au râtelier, il assigna, pour lieu de repos, à Burley nue soupente à moitié pleine de foin ; il y avait là une couchette en bois, à l'usage d'un domestique que le vieux Milnwood, de jour en jour plus parcimonieux, avait congédié dans un redoublement d'économie.

a Ayez soin de dissimuler la lumière , » dit-il en laissant son hôte dans ce galetas vide, « de façon qu'on ne l'aperçoive pas de la fenêtre. Je serai bientôt de retour avec les provisions qu'il me sera possible d'obtenir à pareille heure. »

Il s'avançait beaucoup en donnant cette assurance; car le moyen d'obtenir les aliments les plus simples dépendait entièrement de l'humeur où il trouverait la vieille gouvernante de son oncle, l'unique personne qui possédât sa confiance. Que d'aventure elle fût couchée, ce qui était fort probable, ou mal disposée, ce qui ne l'était pas moins, la question du souper devenait à peu près insoluble.

Maudissant au fond du cœur la sordide avarice qui s'étendait à toute la maison, le jeune homme arriva près d'une porte verrouillée et y frappa uu léger coup ; c'était une manière de se faire reconnaître lorsqu'il lui arrivait de rentrer au logis après la consigne du maître, qui se retirait de bonne heure. Alors quel coup hésitant! i;n bruit modeste ressemblant à l'aveu d'une faute, et en sollicitant bien bas le pardon !

11 fallut renouveler plusieurs fois ce signal pour arracher la ménagère au coin du feu de la salle à manger. Elle se leva en grommelant, s'attacha un mouchoir à carreaux sous le menton pour se garantir de l'air frais, traversa un vestibule dallé, et, après avoir demandé plusieurs fois : « Qui vient là si tard? » elle se décida à décrocher les barres et à tirer les verroux.

La porte ouverte non sans précaution, la vieille dame continua sur le ton impérieux et revêche que savent prendre les serviteurs gâtés par la faveur du maître :

« Voilà une belle heure. Monsieur Henri, une jolie heure et honnête, ma foi, pour troubler la paix d'ime maison et faire rester les braves gens sur pied à vous attendre I Votre oncle est dans son lit depuis

plus de trois heares ; Robin est allé se coucher & cause de ses rhumatismes ; et c'est moi, pauvre eurhumée que je suis, qui ai dû faire la veillée. »

Et pour preuve de l'incoramodité sans pareille qu'il lui avait imposée, elle se sentit prise d'une quinte de tou.\.

a Je vous suis bien obligé, Ali.son, » répondit le jeune homme, « et je vous remercie de bon cœur.

— Ah! les beaux messieurs que nous avons là! Je suis mistress Wilson pour tout le monde ou à peu près ; Milnwood est le seul qui se permette le nom d' Alison tout court, et encore m'appelle-t-il aussi souvent mistress Alison.

— Eh bien donc, Mistress Alison, je suis véritablement fâché de vous avoir fait attendre.

— A présent que vous voilà revenu, Monsieur Henri, prenez votre lumière et allez vous coucher; il est temps. Surtout, faites attention, en marchant, à ne pas laisser couler la chandelle sur les lambris de la salle ; autrement j'aurais tonte la maison à nettoyer pour enlever les gouttes de suif.

— C'est que... avant d'aller me coucher... j'aurais grand besoin de manger quelque chose et de boire un coup.

— Manger ? boire ? Sur ma foi , vous ne vous gênez plus. Croyezvous que nous n'ayons pas eu des nouvelles de là-bas et de votre grande affaire du Perroquet? "\''ons avez brûlé autant de poudre qu'il en faudrait pour tuer tout le gibier dont nous aurons besoin d'ici à la Cliaudeleur; puis vous êtes allé jarader à la taverne du ménétrier en compagnie des fainéants du pays, et là, (juelle ribote, aux frais de votre oncle sans doute, avec toute cette racaille du bord de l'eau, jusqu'après le soleil couché!... Et vous rentrez à la maison pour demander à boire, comme si vous étiez maître et plus encore! »

Très blessé d'un tel langage , mais ayant à cœur de satisfaire les besoins de son hôte, Morton sut se contenir.

« Oui, vraiment, » assura-t-il d'un air de bonne humeur. « je meurs de faim et de soif. Quant à la fête du Perroquet, ne m'avez-vous pas conté que vous y alliez autrefois, Mistress Wilson? Cela m'aurait fait plaisir de vous y voir ce matin.

— Ali! maître Henri, ce qui me ferait plaisir à moi, ce serait de ne pas vous voir entortiller le cœur des femmes avec des cajoleries! Enfin , tant que vous n'essaierez que sur des vieilles dans mon geni'e , çà n'ira pas loin ; mais gare aux jeunes, mou garçon !... A cause du Perroquet, vous vous croyez déjà nu vrai galant. Eli! mais, » ajoutâ-

t-elle en l'examinant à la clarté de la chandelle, « pour le dehors, il n'y a rien à dire, et si le dedans est fait de même... Je me souviens, étant une espiègle fillette, d'avoir vu le duc, celui qui perdit sa tête à Londres, — bien qu'elle ue valût pas cher au dire des mauvaises langues, la perte n'en était pas moins désagréable pour lui, le pauvre seigneur... — Eh bien, il gagna le Perroquet, car on ne se souciait guère de le gagner à son nez et à sa barbe. Ah ! le bel homme ! Quand ils remon-

tèrent tons k cheval pour faire la parade, il était anasi près de moi que je le suis de vons, et il me dit : a Prends garde, mu jolie fille (ce furent ses pro])res paroles); mon cheval n'est pas très sur. i> Ah! oà, puisque vous jiretcndez n'avoir i)rescjue rien mangé ni bu, vous allez voir que je ne vous ai pas oublié ; car, à mon avis, il n'est pas sain pour la jeunesse d'aller se coucher l'estomac vide. »

Peur rendre justice à mistress Wilson, ajoutons qu'en ces occasions ses harangues nocturnes se terminaient assez souvent par cette sage sentence, présage infaillible de quelque surprise culinaire, comme il arriva précisément ce soir-là. En réalité, ce fln.x de paroles n'était qu'un moyen de faire étalage de son importance et de son autorité. A tout prendre, elle n'avait pas mauvais cœur, et saus nul doute elle aimait son vieux et son jeune maître, — tout eu les tourracutaut à l'extrême — plus que personne au monde.

Après avoir apporté ce qu'elle avait mis en réserve, elle s'arrêta pour fixer sur Henri des regards de complaisance.

« Grand bien vous fasse, mon beau garçon! Vous n'aurez pas de la ratatouille comme chez Niel! 8a femme était une honnête personne qui savait très bien apjirêter les choses de son commerce, mais comme la gouvernante d'un gentilhomme, nenni! Quant à sa fille, c'est une pauvre créature : dimanche dernier i\ l'église, est-ce qu'elle ne s'était pas coiflfée à la religieuse, ce qu'on n'a jamais vu? Ah! j'ai bien peur que nous n'ayons bientôt des nouvelles de ces coquetteries... Voilà, mes vieux yeux qui se ferment... Ne vous pressez pas, mon beau garçon... Prenez garde en éteignant le chandelle!... Je vous ai mis un gobelet de bière , avec un petit verre d'eau de ginifle ; je n'en donne pas à tout le monde, je la réserve pour mes crampes d'estomac; mais pour votre jeune sang c'est plus salutaire que l'eau-de-vie. Allons, bonne nuit, IMonsieur Henri, et prenez bien garde à la chandelle! »

Il lui promit d'être attentif ii ses recommandations, la pria de ne point s'alarmer si elle entendait ouvrir la porte, parce qu'il lui fallait retourner à l'écurie, comme d'habitude, pour veiller aux besoins de sa monture. Dame Alison sortit de la salle. Ramassant en hfite ses provisions, Henri allait se rendre près de son hôte, lorsque, dans la porte entrebâillée, il vit la gouvernante avancer la tête : une dernière admo-

nitiou lui rappela de faire son exameu de conscience avant de se mettre au lit, et d'invoquer pour la nuit la protection du ciel.

Telles étaient les mœurs d'une certaine classe de serviteurs, jadis commune en Ecosse et dont on trouverait peut-être encore quelques modèles dans les vieux châteaux des provinces éloignées. Ils appartenaient à la maison au même titre que les meubles, pour ainsi dire, et comme l'éventualité d'un congé ne figurait point parmi les vicissitudes de leur existence, ils étaient sincèrement attachés à tous les membres de la famille. D'un autre côté, par suite de l'indulgence ou de la faiblesse des supérieurs, ils devenaient naturellement acariâtres, arrogants et despotes, au point que maître ou maîtresse n'eût pas trop regretté d'échanger leur fidélité hargneuse contre la flatteuse et complaisante duplicité d'un domestique moderne.

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