‹ Les puritains d'ÉcosseChapitre 5 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Oui, comme une trag^'dic h toutes ses pnges, cet homme porte au front les stigrçates d'une œuvre tragique.

SllAK£.«r'EAPE.

NE fois débarrassé de la présence de dame Alison, le jeune homme rassembla ce qu'il avait mis de côté des reliefs qu'elle lui avait servis, afiu de les porter à son hôte. Il

âj ne jugea pas à propos de prendre une lumière, ayant une

parfaite connaissance des êtres, et bien inspiré fut-il de n'en avoir rien fait. Il avait à peine franchi le seuil de la porte qu'un lourd piétinement de chevaux en marche se produisit près de la hauteur sur laquelle était situé le manoir de Milnwood.

C'était un corps de cavalerie qui passait sur la route, celui-là même dont le son des trompettes avait signalé l'approche. L'officier qui commandait fit halte, et l'ordre arriva distinct aux oreilles d'Henri. Puis un grand silence suivit, interrompu seulement par quelque coursier qui hennissait ou trépignait d'impatience.

« A qui appartient cette maison ? » demanda une voix d'un ton d'autorité.

« A David Morton, s'il plaît à Votre Honneur, » répondit-on.

« Le propriétaire est-il bien pensant?

— Il se conforme aux ordonuances et fréquente le prêche d'un ministre toléré.

— Ah! oui, toléré! Uu vrai masque de traliisou, cette tolérance, qu'on a maladroitement laissé à des gens trop lâches pour afficher leurs sentiments. Le mieux serait d'envoyer un détachement et de fouiller la maison ; pent-être un des abominables scélérats qui ont trempé dans cette sauvage tuerie est-il caché là. »

Avant que Henri fût revenu de l'alarme oti l'avait jeté cette proposition, un autre interlocuteur s'écria :

« A mon avis, ce serait un coup d"épée dans l'eau. Ce Milnwood est un vieux bonhomme infirme et déplaisant, qui ne se mêle pas de politique, et qui n'aime qu'une chose au monde, l'argent. Son neveu, h ce que j'ai ouï dire, assistait à la revue ce matin ; il a même gagné le prix du Perroquet, ce qui n'est pas le fait d'un fanatique. Ils dorment tous là-dedans, j'en réponds, et depuis longtemps. Une descente à cette heure de nuit serait le coup de la mort pour le pauvre vieux.

— Alors, » reprit le chef, « s'il en est ainsi, nous perdrions notre temps à visiter la maison, et nous n'en' avons pas de reste. Messieurs les gardes , en avant , marche ! »

Les trompettes sonnèrent, les timbales marquèrent la mesure, et le trot des chevaux mêlé au fracas des armes annonça que la troupe s'était remise en branle. La lune se leva au moment où les premiers rangs de la colonne atteignaient les flancs de la colline ; sous ses lueurs indécises l'acier des casques jeta çà et là quelques feux, et cavaliers et chevaux profilèrent leurs noires silhouettes le long de la route sinueuse. Ils continuèrent à monter, et, arrivés sur le plateau , il se déployèrent en lignes dont la longueur indiquait une force considérable.

Lorsque le dernier soldat eut disparu à l'horizon, le jeune Morton alla rejoindre son hôte.

Burley était assis sur son humble couche, une petite Bible à la main, et semblait absorbé dans une méditation profonde. Sa large épée, qu'il avait tirée du fourreau dès le premier bruit d'alarme, était posée en travers sur ses genoux; le bout de chandelle fumeuse, planté à côté de lui sur un vieux coffre, qui servait de table, éclairait, de lueurs blafardes et inégales, ses traits sombres et durs, auxquels l'enthousiasme du sectaire prêtait une tragique expression de grandeur et de noblesse. Son visage n'accusait plus que l'ambition âpre et dévorante d'un esprit

qui a secoaé le joug de toute passion liumaine ; de même, sur le roc et la falaise, dont l'œil devine la place à l'écume bouillonnante des flots qui viennent s'y briser, rogne en souveraine la houle îles hauti-s marées d'équinoxe.

Il leva la tête et aperçut Henri debout devant lui.

« Je vois, B dit celui-ci eu jetant les yeux sur l'épée, « que vous avez entendu passer les dragons ; c'est ce qui m'a mis en retard.

— A peine y ai-je pris garde, » répondit Burley; « mon heure n'est pas encore venue. Que je tombe entre les mains des méchants et que j'aille partager la gloire des saints, leurs victimes, cela sera, j'en ai la certitude. Ah! jeune homme, plût à Dieu que cette heure-là eût sonné!... Elle serait la bienvenue comme à nu fiancé le jour des épousailles. Mais s'il convient au Maître de m'employer encore sur la terre, je ne dois pas avoir mauvaise grâce à lui obéir.

— Mangez et réparez vos forces, » reprit Henri. « Il faut, dans l'intérêt de votre sûreté, que demain vous quittiez cet asile, afin de

«raguer la montagne aussitôt qu'il sera possible de distinguer le chemin à travers les marécages.

— Ma présence vous pèse déjà, jeune homme ; et que serait-ce peutêtre si vous connaissiez Toeuvre qui vient de m'être imposée! Au reste, je n'en suis point surpris... Il y a des moments où je me pèse à moi-même. C'est une épreuve amère, croyez-moi, pour des êtres de sang et de chair d'être aj^pelés à exécuter les jugements du ciel, alors que s'agite encore au fond de la créature cette pitié aveugle des souftVances humaines qui la fait palpiter d'émotion en déchirant le sein d'un de ses semblables I Uu tyran orgueilleux est précipité de son rang. Que pensez-vous de ceux qui ont aidé à le punir? Auront-ils à toute heure la force d'examiner en face, sans pâlir ni frissonner, la part qu'ils ont prise à sa chute? Ne doivent-ils pas quelquefois mettre en question la réalité de l'inspiration secrète qui les a fait agir? Et même cette impulsion puissante, qui est venue d'en haut calmer leurs angoisses et exaucer leurs prières, ne doivent-ils pas douter de son origine, et confondre, dans l'eflarement de leurs consciences, les révélations de la Vérité avec quelque illusion perfide du père du mensonge ?

— Ce sont là des sujets, Monsieur Burley, sur lesquels je n'ai pas qualité pour discuter avec vous. Toutefois, je l'avoue, la source d'une insniratiou qui irait à l'encontre des sentiments d'humanité, dont Dieu a fait la règle générale de notre conduite, me semblerait singulièrement suspecte. »

A cette remarque , Barley perdit contenance et se redressa vivement , mais il surmonta vite cette faiblesse passagère, et repartit d'un ton froid : « Il est naturel qi;e vous vous exprimiez ainsi. Vous êtes encore dans l'esclavage de la loi , et c'est une fosse plus obscure que celle où fut plongé Jérémie, dans la prison de Malcaias, fils d'Amelmélec, fosse sans eau et pleine de fange. Cependant le sceau du Covenant est sur votre front; le fils du juste, le fils de celui qui résista aux hommes de sang dès que la bannière fut déployée sur les montagnes, ne sera pas voué à la perdition comme uu enfant des ténèbres. N'exige-t-on de nous, en ces temps d'amertume et de calamités, rien autre chose que d'observer la loi morale dans la limite de notre faiblesse? Suffit- il de combattre nos passions, de vaincre nos penchants vicieux et corrompus? Ne le croyez

pas. Quaud uons nous ceignons les reins, on nous commande de parcourir hardiment la carrière, et une fois l'épée hors du fourreau, il nous est enjoint de frapper l'impie, fùt-il notre voisin, ainsi que l'homme puissant et cruel, fùt-il notre allié, fùt-il l'ami de notre cœur.

— Ces sentiments-là sont ceux que vos ennemis mettent à votre charge, et qui excusent, sans les justifier pourtant, les tyranuiques mesures que le conseil a prises contre vous. A ce qu'on assure, vous n'admettez pour règle de conduite qu"nne prétendue lumière intérieure, et vous rejetez le joug du pouvoir légal, de la loi commune, et même de l'humanité, s'ils se trouvent en désaccord avec « l'esprit qui est en vous, » comme vous dites.

— On nous calomnie. Ce sont eux, les parjures, qui ont rejeté toute loi divine et humaine, et, à cette heure, ils nous persécutent, nous, restés fidèles au Covenant , à l'alliance solennelle entre Dieu et le royaume d'Ecosse, alliance jurée par eux tons, entendez-vous? sauf par quelques entêtés papistes, pour la fouler aux pieds aujourd'hui et en brûler publiquement les témoignages authentiques. Quand ce Charles Stuart est rentré dans ses États, qui l'a ramené? Les impies? Kon, leur coup de force n'a point réussi, je suppose. Le seigneur de Montrose essaya, avec la canaille des montagnes, de le rétablir sur le trône. En vint-il à bout? Leurs têtes exposées sur nue porte d'Edimbourg ont assez longtemps attesté le contraire. Ce furent les artisans de l'oeuvre de gloire, les restaurateurs du saint tabernacle, qui rappelèrent Charles an rang suprême d'où son père avait été précipité. Et quel fut notre salaire? Écoutez la parole du prophète : « Nous cherchions la paix, et rien de bon n'est «c venu ; au lieu de la santé, voici l'affliction. Ou entendait dejmis Dan « renâcler ses chevaux ; toute la terre tremblait au bruit de leur hennis- « sèment ; car ils sont arrivés , et ont dés'oré la terre et ce qui était « dessus. »

— Monsieur Burley, vous avez contre le gouvernement des griefs auxquels je ne veux être associé ni pour ni contre. J'ai tfiché de payer la dette de mon père en donnant asile à son ami malheureux ; mais excusez-moi si je me tiens à l'écart de votre parti, et même de la discussion. Je vous laisse donc reposer, et je regrette sincèrement de n'avoir pu mieux remplir à votre égard les lois de l'hospitalité.

— Mais ue vons reverrai-je pas clemaio, avant mou départ ? Je ne suis point homme à sentir remuer mes entrailles pour des parents ou des amis de ce monde. Quand j"ai mis la main à la charrue, j'ai fait un pacte avec les affections d'ici-bas, c'est de ne rien retenir des choses que je laissais derrière moi. Cependant, le fils de mon vieux camarade est comme mon fils, et je ue puis le voir sans éprouver Tintime et ferme conviction qu'un jour il ceindra l'épée eu faveur de la chère et bonne cause pour laquelle son père a combattu et versé son sang. »

Henri Morton promit de venir l'avertir quand il serait temjjs pour lui de se mettre en route, et ils se séparèrent.

Notre jeune homme dormit à peine quelques heures ; son imagination, surexcitée par les incidents de la journée, ne lui permit pas de goûter un sommeil paisible. Dans une vision . sanglante s'accomplit une scène d'horreur, et son nouvel ami en était le principal agent. Une gracieuse figure lui apparut aussi : les yeux en pleurs et les cheveux épars, elle l'appelait à son aide, et il lui était impossible d'y aller. Il sortit de ces rêves fatigants, en proie à une agitation fiévreuse, et le cœur plein de lugubres pressentiments.

Déjà la cime des montagnes se teignait à l'horizon d'une pourpre éblouissante, et l'aurore s'annonçait au loin dans toute la fraîcheur d'une matinée de printemps.

« J"ai dormi i;u pen trop, » se dit Henri. « Hâtons-nous de faire échapper ce malheureux. »

Il s'habilla au plus vite, ouvrit avec précaution la porte du manoir, et courut à l'endroit où était caché le puritain. Il entra sur la pointe du pied, car l'aspect de ce singulier personnage, sa résolution, l'étrangeté de ses discours et de ses sentiments, lui avaient causé une impression mêlée de respect et de terreur.

Burley dormait encore.

Sur sa couche sans rideaux un rayon de lumière laissait voir à Morton ses traits durs, dont la contraction semblait trahir un violent trouble intérieur. Il ne s'était point déshabillé. Il avait les bras étendus hors de la couverture : sa main droite, fortement serrée, s'essayait à porter des coups comme on en ébauche dans les rêves de bataille; et sa gauche, toute ouverte, se soulevait par moments pour simuler un geste d'é-

loignenicnt. La sueur jwrlait à son front, coiniue l'écume ù la pointe des vagues. Outre ces signes d'émotion, des phrases entrecoupées s'échappaient de sa bonclie.

« Tu es pris, Judas... tu es pris!... Ne t'accroche pas à mes genoux... c'est inutile... Abattez-le!... Toi, prêtre?... Oui, de la race des prêtres (le Baal, qu'Élie lit égorger près du torrent de Cisson... Des armes à feu n'eu viendront pas à bout... Du fer... frappez avec du fer!... liais finissez-en... qu'il ne souffre plus !... par respect au moins pour ses cheveux blancs. »

Vivement alarmé du sens de ces paroles, accentuées, même dans le sommeil, avec autant d'énergie farouche que si elles avaient accompagné l'exécution réelle d'un crime, Henri réveilla son hôte en lui frappant sur l'épaule.

Les premiers mots qu'il murmura furent : « Conduisez-moi où vous voudrez; j'avouerai tout. J) Puis, jetant les yeux autour de lui, il s'éveilla tout à fait et sa physionomie reprit aussitôt sa teinte ordinaire de tristesse et de dureté.

Avant (le rien dire à Morton, il se jeta à genoux et prononce une fervente prière pour les souffrances de l'Église d'Ecosse, suppliant le ciel d'être propice aux mérites de ses saintes victimes et de ses martjTS, et le Tout-Puissant d'étendre son bouclier sur les restes épars du troupeau, qui, pour l'amour de son nom, s'étaient enfuis dans le désert. Ce fut par un appel à la vengeance, à de larges et promptes représailles contre les oppresseurs, qu'il termina son invocation, faite à haute voix, avec l'emphase et l'éclat particuliers au style oriental de l'Écriture.

Prenant alors le jeune homme par le bras, il descendit à l'écurie. Là le ragabond — pour donner à Burley le nom qui servit souvent à désigner sa secte — se mit eu devoir d'équiper son cheval. Cela fait, il pria Morton de l'accompagner dans le bois jusqu'à une portée de fusil et de lui indiquer le plus court chemin pour gagner la lande. Morton y consentit volontiers.

Pendant quelque temps ils marchèrent en silence, à l'ombre de vieux et beaux arbres, le long d'une espèce de sentier naturel qui, s'étendant à couvert près d'un quart de lieue, aboutissait au pied des montagnes, dans un site nu et sanvase. Ils n'avaient échangé que des propos insi-

gnifiants, lorsque Burley adressa brusquement cette question à sou compagnon :

« Ce que je vous ai dit hier soir a-t-il porté fruit dans votre âme ?

— Je n'ai pas changé d'avis, » répondit Morton; « mon intention est toujours d'allier, avec patience et dans la mesure du possible, les devoirs d'un bon chrétien avec ceux d"uu paisible sujet.

— En d'autres termes, vous désirez servir à la fois Dieu et Mammon : un jour confesser la vérité, et le jour d'ensuite prendre les armes sur

l'ordre d'un pouvoir mondain et despotique, pour verser le sang de ceux qui ont tout sacrifié à la vérité! Peut-on toucher à la boue sans qu'il en reste aux mains? Quoi! vivre côte à côte des royalistes, des catholiques, des prélatistes, des latitudiuaires et des blasphémateurs ; partager leurs amusements , qui ressemblent aux viandes offertes aux idoles ; s'allier peut-être avec leurs filles , comme les enfants de Dieu s'allièrent avec les filles de la terre avant le déluge; quoi! se conduire ainsi, et rester pur de toute souillure! Le croyez-vous possible? Non, non, je vous le dis , tout commerce avec les ennemis de l'Église est une abomination devant le Seigueur. Ne touchez à rien, ne goûtez à rien, n'effleurez rien ! Et ne vous affligez pas, jeune homme, car vous u"êtes pas le seul appelé à mortifier sa chair et à renoncer à des plaisirs qui sont autant de

serpents sous les pas. Allez, le fils de David u'a pa-s voulu que la postérité d'Adaiu eût un meilleur lot. »

Alors il niouta à eheval et, se tournant vers sou compagnon, il j)araphrasa le texte de IKcriture :

« Un joug pesant a été imposé aux fils d'Adam, dejmis le jour où ils sortent du sein de la femme jusqu'à celui où ils retournent à la mère de toutes choses : pour la créature vêtue de soie et qui porte couronne, comme pour celle qu'enveloppe un lin grossier, la colère, l'envie, le chagrin et l'inquiétud'', la violence, la lutte et la peur de la mort jusque dans la paix, voilà l'unique partage ! »

A ces mots, il piqua des deux et ne tarda pas à disparaître dans l'épaisseur du bois.

« Adieu, sauvage enthousiaste! » s'écria Henri en le suivant des yeux. « Ah! je le sens, il est des moments où la société d'un tel compagnon serait des plus dangereuses pour moi. »

Et revenant sur ses pas, il se prit à réfléchir.

a Sa passion pour les doctrines abstraites de la foi, ou plutôt pour un culte particulier, ne m'a certes point ébranlé; et pourtant puis-je voir avec indifférence, moi homme et Écossais, une persécution qui a fait tourner la tête aux plus sages? C'est pour la cause de la liberté civile et religieuse que mon père a combattu. M'appartient-il de rester dans l'inaction? Est-ce à moi de soutenir un gouvernement oppresseur, même s'il offrait quelque chance raisonnable de répaver les criantes iniquités qui accablent mes compatriotes?... Qui me répond d'ailleurs de ces malheureux? La persécution les a exaltés jusqu'au délire : peut-être, à l'heure du triomphe , seraient-ils aussi cruels , aussi intolérants que ceux qui les traquent aujourd'hui. Ce Burley, qui s'est signalé comme un de leurs meilleurs soldats, quels ménagements, quelle pitié attendre de lui? A quelle œuvre de violence vient-il de se livrer? Il en est encore tout haletant, et son fanatisme ne le défend pas des remords qui semblent l'assaillir.

et Je suis las de ne voir autour de moi que fureur et outrance, tantôt sous le masque des lois , tantôt sous celui de la religion. Tout me pèse et m'angoisse : mon pays, moi-même, la dépendance où je suis, les sentiments refoulés dans mou cœur, jusqu'à ces arbres, cette rivière.

cette maison, tout enfin, excepté Edith... qui ne peut être à moi. Que me sert de reclierclier sa compagnie? d'entretenir mes illusions, et les siennes peut-être ? Il est impossible qu'elle m'appai'tienne. L'orgueil de sa graud'mère, les opinions différentes de nos familles, ma pauvreté, mon esclavage, devrais-je dire, — misérable ilote, hélas! qui n'a pas même les gages d'un valet, — autant de raisons qui démentent le vain espoir d'être jamais unis ! Pourquoi donc nourrir plus longtemps cette douloureuse chimère? »

Puis il ajouta tout haut, eu se redressant fièrement :

« Esclave? non, je ne le suis pas, tant qu'il reste un moyen de m'affrauchir. Il y a d'autres demeures. L'épée de mon père est mou bien, et l'Europe m'est ouverte, comme elle l'a été pour lui et pour des centaines d'Ecossais qui l'ont remplie du bruit de leurs exploits. Un hasard heureux peut m'élever au rang des Ruthven, des Leslj', des Monroe, les compagnons favoris du champion de la réforme Gustave- Adolphe; sinon, j'aurai la vie d'un soldat ou la mort d'un soldat. y>

Au moment où il prenait cette détermination , il allait rentrer à Milnwood.

« Mon oncle en sera instruit aujourd'hui il le faut. Un seul coup d'œil d'Edith, encore une rencontre avec elle, et adieu mes résolutious! Je veux faire un pas irrévocable avant de la revoir une dernière fois. »

Ainsi décidé , Heuri se dirigea vers la salle aux lambris de chêne. Ce fut là qu'il trouva son parent, assis devant un déjeuner, composé, comme à l'ordinaire , d'un énorme plat de gruau et d'une jatte de petit-lait. La gouvernante était debout derrière lui, à demi appuyée sur le dossier de son fauteuil, dans ime attitude qui tenait à la fois du respect et de la familiarité.

Dans ses jeunes années, le vieux gentillâtre avait été d'une taille hante et droite, avantage que l'habitude de se courber lui avait fait perdre. Aussi, dans une réunion où l'on discutait sur la voûte d'un pont à jeter sur'la rivière, un plaisant proposa d'acheter le dos de Milnwood, sous prétexte qu'il n'avait rien à lui dont il ne se défît pour de l'argent. Des pieds plats et d'une grandeur démesurée ; des mains longues et sèches , armées d'ongles crochus ; des joues caves ; un visage allougé et creusé de rides ; une paire de petits yeux gris, perçants et sans cesse à

LHK PL'ltlTAIXS D'ECOSSE.

l'affût d'une bonne affaire, tel était l'extérienr pen avantageux de David Morton de ililnwood. Comme c'eût été une grave crrenr de loger dans cette enveloppe rejjonssaute des sentiments nobles ou généreux, la nature l'avait gratilié d'une âme à l'unisson, c'est-à-dire basse égoïste et cupide.

Lorsque cet aimable personnage vit entrer son neveu, il se hûta, avant de lui adresser la parole, d'avaler la cuillerée de bouillie qu'il allait porter à ses lèvres ; mais elle était brûlante, et la douleur qu'il en ressentit dans l'estomac fut loin de calmer sa mauvaise humeur.

« Au diable qui a fait ce gruau! » s"écria-t-il en apostrophant son mets favori.

— Vous le trouveriez excellent, » riposta mistress Wilson, a si vous preniez le temps de le manger. C'est moi-même, qui l'ai fait. Mais aussi, quand on n'a i)as de patience, on devrait se faire paver le gosier.

— Paix, Alison! c'est à mon neveu que je parlais... Eh bien, Monsieur, qu'est-ce que cela veut dire? A quel genre d'escapades vous livrez-vous? Hier, vous n'êtes rentré céans qu'il minuit.

— A peu jirès, îlonsienr, » répondit Henri d'uu air indifférent.

— Comment! à peu près? Quelle est cette manière de répondre. Monsieur? Pourquoi ne pas revenir aussitôt la revue terminée, comme tout le monde?

— Oh! Monsieur, vous eu connaissez bien la cause. Le hasard a voulu que je sois le meilleur tireur, et je suis resté pour offrir, suivant l'usage, quelques rafraîchissements aux jeunes gens.

— La peste soit de vous. Monsieur! Et vous venez me dire cela en face? Des rafraîchissements! est-ce votre affaire, à vous incapable de gagner votre vie , sinon aux frais d'un pauvre hère comme moi? Puisque vous m'induisez en dépense , je me rattraperai sur votre travail. Ainsi pourquoi ne mèneriez-vons pas la charrue, à la place du laboureur qui nous a quittés? Cela vaudrait mieux que d'endosser des pourpoints verts et de gaspiller mon argent k de la poudre et du plomb. Vous auriez là un métier honnête, et il vous donnerait du pain qui ne devrait rien à personne.

— Un tel métier me ferait certes beaucoup d'honneur, ^lonsieur ; niuUienreusemeut je ne sais pas mener une charrue.

— La belle raison ! Votre tir à l'arc et au fusil, dont vous raflblez, est bien plus difficile. Le vieux David s"cst chargé de l'ouvrage provisoirement. Eh bien , les deux ou trois premiers jours , vous pourriez lui tenir l'aiguillon, en veillant à ménager les bêtes, et puis vous serez eu état de conduire la machine. Jamais vous n'apprendrez plus jeune, je

vons en réponds. La terre du bord de l'eau est un peu forte, et David trop vieux pour la remuer comme il faut.

— Pardonnez-moi de vous interrompre, Monsieur; mais j'ai formé un plan d'avenir, qui aboutira au même résultat, celui de vous débarrasser de ma présence et des charges qu'elle vous impose.

— Ah! vraiment. Un plan de votre idée? Ce doit être du beau, » dit l'oncle en ricanant. « Voyons çà, mon garçon.

— En (kux mots, le voici. J'ai l'intention de quitt'T le pajs et d'aller servir à l'étranger, ainsi qu'a fuit mon père avant le commencement de nos troubles. Sou nom, qni n'est sans doute pas effacé de la mémoire de ses compagnons de guerre, fournira du moins à son fils l'occasion de tenter la fortune des armes.

— Bouté divine! » s'écria la goiiveruaute. « Notre jeune maître s'en aller du pays! Non, non, cela n'est pas possible. »

Milnwood n'avait ni le dessein ni l'envie de se séparer de sou neveu, qui, d'ailleurs, lui rendait plus d'nn service. Cette brusque déclaration d'indépendance de la part d'un jeune homme soumis jusqu'alors à ses moindres volontés le frappa comme d'an coup de foudre ; néannioins il se rassura presque aussitôt.

ce Et les moyens de partir en guerre, » dit-il , <( à qui les demanderezvons, mou bel ami? Pas à moi, certes; à peine si je puis vous entretenir ici. Et après? Vous vous marierez, je gage, comme a fait aussi votre père, et vous expédierez chez votre oncle un tas de marmots, dont les batailles et les criailleries empliront la maison sur mes vieu.x jours, et qui prendront leur volée comme vous, sitôt qu'ils auront fait un tour à la ville!

— Je n'ai aucune intention de me marier.

— L'entendez-vous à présent! » s'écria la gouvernante. <r Un garçon rangé parler de la sorte, fi! Ne sait-on pas qu'il faut choisir entre le mariage ou le péché?

— Paix, Alison, paix! » reprit son maître. Et il ajouta d'un tou

radouci : « Quant à vous, Harry, ôtez-vous cette sottise de la tête

elle vous est venue d'avoir joué an soldat hier. Ces absurdités-là coûtent cher, et vous n'avez pas le sou.

— Je saurai me borner. Monsieur, et s'il vous plaisait de me remettre la chaîne d'or que le margrave donna à mon père après la bataille de Lutzen...

— Miséricorde! La chaîne d'or! » interrompit le vieillard. « La chaîne d'or! » répéta la gouvernante.

La hardiesse d'une telle réclamation les confondait tous deux d"étonneraent. Henri n'eu continua pas moins :

« J'en garderai quelques anneaux en souvenir de celui qui l'a reçue

et du lieu où elle a été gagnée ; la vente des autres me procurera les moyens de suivre la carrière où mon père obtint cette marque d'honneur.

— Puissances du ciel! » dit Alison. c( Mon maître la porte tous les dimanches.

— Les dimanches et les samedis, » ajouta Milnwood, « chaque fois que je mets mon habit de velours noir. Au surplus, Guillot l'Avisé serait assez d'avis que c'est là un article d'hoirie qui revient plutôt au chef de famille qu'à l'héritier immédiat . Il j^ a trois mille anneaux ; je les ai comptés et recomptés. Elle vaut sept à huit mille livres.

— C'est plus qu'il ne m'en faut. Préférez-vous m'en donner le tiers en argent, avec cinq anneaux de la chaîne? Cela pourvoira amplement à mes besoins, et le reste sera un faible dédommagement des dépenses et de Tembarras que je vous ai causés.

— Mais on a dû lui jeter uu sort! > s'écria le vieillard. « Hélas! bonnes gens, qu'adviendra-t-il du domaine de Milnwood quand je n'y serai jilus? Il mettrait la couronne d'Ecosse en gage, si elle était à lui.

— Ecoutez, Monsieur, y fit observer la bonne femme, c< je crois, entre nous, qu'il y a un peu de votre faute. Il ne faut pas lui tenir la bride si serrée, et, après tout, jHiisqu'll a été'à l'auberge, vous devez payer sa dépense.

— • Deux ecus, je n'irai pas au delà, » grommela l'avare en faisant la grimace.

— J'arrangerai ça moi-même avec Niel, » dit; Alison, « la prochaine fois que j'irai à la ville, et à meilleur marché que Votre Honneur ou M. Harry. » Et à l'oreille de ce dernier : « Ne le contrariez pas davantage... Je réglerai l'écot avec l'argent du beurre, et qu'il n'en soit plus question. » Puis elle ajouta tout haut : a Quant à la charrue , ne parlez plus d'y envoyer le jeune maître. Il n'y a que trop de malheureux dans le pays, et de pauvres gens persécutés, qui seront bien aises de la conduire pour une bouchée de pain. C'est plutôt leur besogne que la sienne.

— C'est cela, » se mit à geindre Milnwood, « et nous aurons les dragons sur le dos, pour avoir nourri et hébergé des rebelles. Vous

allez nous fourrer dans dcî jolis (Inqis!... Allons. Harry, déjeunez. Jlais d'abord ôtez-moi votre bel habit neuf, et mettez votre jaquette de ratine grise : c'est plus décent, plus économique et plus u'^rréable ù l'œil que ces hauts-de-chausses de guingois et ces nœuds de rubans. V

Convaincu qu'il n'avait ]ii)nr le moment aucune chance de gagner son procès, Henri sortit de la salle, et peut-être ne l'ut-il jias an fond très mécontent de rencontrer des obstacles à l'exécution d'un projet qui l'éloignerait de Tillietudlem. Dame Alison le suivit dans le vestibule, et, lui frappant sur l'épaule :

<i Allez serrer vos beaux atours, comme un biave garçon que vous êtes, » dit-elle. « Je rangerai votre chapeau, après en avoir ôté la ganse et les rubans. Surtout qu'il ne soit plus (juestion de quitter le pays ou de vendre la chaîne d'or; votre oncle a autant de plaisir avons voir qu'à compter ses fameux anneaux. Les vieilles gens, vous savez, ne sont pas faits jionr durer toujours. Par ainsi, la chaîne, les terres, tout vous reviendra, et alors vous épouserez dans le voisinage une jeune demoiselle, dont vous serez amoureux, et vous tiendrez Milnwood sur nu bon pied, car il n'y manque rien. Ça ne vaut-il pas lii peine d'attendre, mon mignon? »

Il y avait dans cette consolante perspective un espoir qui alla droit au cœur d'Henri Morton ; aussi pressa-t-il cordialement la main de la vieille gouvernante, en la remerciant de ses bons conseils, et lui promettant d'en tenir compte avant do revenir à son premier dessein.

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