‹ Les puys de Palinod de Rouen et de Caen, ouvrage posthume de Eugène de Robillard de Beaurepaire publiéChapitre 17 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du rôle du grotesque dans les concours pallnodlques. — Le Festin des Princes. — David Ferrand et la Muse normande.

L es fêtes palinodiques, bien que consacrées à célébrer l'immaculée Conception de la Vierge, et ayant, par conséquent, un but exclusivement religieux, admettaient cependant dans une certaine mesure des divertissements très profanes qui ne nous paraissent pas jusqu’ici avoir été mis en lumière. On a bien signalé pour les Mitourics de Dieppe le rôle irrévérencieux du farceur Grippe sur Lais; mais aucune révélation de ce genre n’a été faite sur le Puy de Rouen ; et pourtant, il est certain que là aussi, et sous une forme peutêtre plus originale, une ample satisfaction était donnée aux goûts et aux instincts de la foule. Ce fait, que certaines délibérations du chapitre de la cathédrale de Rouen pouvaient

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déjà faire supposer, est aujourd’hui hors de contestation, et de nombreux documents établissent que, dès les premiers temps, on vit se produire, en dehors du concours et parmi les pièces offertes au Prince du Puy, des compositions bouffonnes et souvent grossières, dont le ton contrastait et avec le but de la fête et avec la gravité lourde et sententieuse des poésies couronnées. Ces œuvres singulières étaient lues solennellement sur le Puy à l’issue de la cérémonie, et elles provoquaient d’inexprimables transports dans l’assistance. Le banquet qui venait ensuite était l’occasion de nouvelles folies, et une boîte d’anis ou une bouteille offerte par le Prince devenait le prix de sonnets bachiques, grivois ou licencieux.

Il serait difficile et peut-être sans intérêt de rechercher et de faire- connaître tous les auteurs qui se sont successivement exercés dans ce genre; mais, parmi eux, il en est un qui s'est fait une place tellement à part qu’il nous semble impossible de le passer sous silence.

Nous voulons parler de l’imprimeur rouennais David Ferrand, l'auteur si connu de la Muse normande. Par une bizarrerie qui ne saurait être assez remarquée, ce fécond versificateur, qui joue un rôle si caractéristique

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dans les solennités du Puy, paraît avoir échappé à l'attention de tous les anciens historiens de l'Institution. L'abbé Guiot lui-même, si complet et souvent si prolixe, ne lui donne place dans son catalogue que parce qu'il a été juge des concours et à deux reprises différentes lauréat du chant royal; mais dans les nombreux volumes de notes et de transcriptions de pièces palinodiques qu'il nous a laissés, on chercherait vainement les poésies facétieuses de l’imprimeur; évidemment, elles étaient considérées comme des hors-d’œuvre à l’usage des classes populaires et comme tout à fait indignes de figurer dans un recueil sérieux. Notre époque, si curieuse du détail précis et exact, ne partage pas cette manière de voir beaucoup trop dédaigneuse, et pour elle les Cants Roy aulx en gros langage, avec l’ensemble d’informations qu’ils renferment, resteront toujours plus intéressants que la plupart des poésies couronnées. Ils peuvent soulever, au point de vue du goût, de très légitimes répugnances, mais il faut reconnaître qu’ils , nous en apprennent beaucoup sur les mœurs de l’époque, et aucun document, selon nous, n’éclaire d’une plus vive lumière la physionomie, à coup sûr fort étrange, de ces cérémonies du Puy où, à côté des ardeurs d'une

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théologie militante et des subtilités prétentieuses d’une versification surchargée de règles,

la gaieté gauloise trouvait le moyen de reprendre ses droits et de se donner carrière.

David Ferrand, né vers la fin du XVI e siècle, exerça à Rouen l’art de l’imprimerie depuis 1615 jusqu’à 1660, date de sa mort (1). Éditeur et ami de plusieurs littérateurs de sa ville natale, il trouva aussi le moyen de composer lui-même, dans les rares loisirs que lui laissait sa profession, une infinité d’opuscules de la nature la plus diverse. Nous citerons notamment : Les larmes et complainetes de la Roy ne d'Angleterre sur la mort de son époux à Vimitation des quatrains du s T de Pibrac.

— La Muse Saincte ou les divins advantages de la sacrée mère de Dieu y dédiée aux Pèlerins et confrères de la dévote confrairie de Notre Dame de Lauret te. — Les Res jouissances de la Normandie sur le triomphe de la Paix. — Les figures des métamorphoses d'Ovide sommairement descrites en vers. —

(1) Depuis la rédaction de ce volume, M. Héron a publié, pour la Société rouennaise de Bibliophiles, la Mute normande et l’a accompagnée d’une notice sur David Ferrand et de notes très savantes sur le caractère de l’ouvrage et sur les faits qui y sont relatés.

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Tout cela est aujourd'hui oublié et mérite justement de l’être; mais il en est autrement de la Muse normande y son œuvre de prédilection. Elle ne nous touche pas précisément par les mêmes côtés que les contemporains ; mais les emprunts qu’on lui fait tous les jours montrent suffisamment que son intérêt n’est pas encore épuisé.

La première édition de ce travail renferme 27 parties réunies sous le titre suivant: La Muse normande ou recueil de plusieurs ouvrages facecieux en langage purinique ou gros normand recueillis de divers auteurs.

Ce volume, très difficile à rencontrer complet, comprend, en effet, 27 parties différentes, qui parurent successivement, seules ou réunies, dans l’intervalle des années 1622 à 1651. Quatre ans après, en 1655, notre auteur procéda à une nouvelle édition, présentée comme dégagée des éléments étrangers que la première renfermait, et comme étant, à proprement parler, son œuvre exclusive et définitive. Cette publication, qui diffère sensiblement de la précédente par les retranchements, les additions et les remaniements qui s’y remarquent, est intitulée :

Inventaire general de la Muse normande divisée en 20 parties où sont descrites plu -

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sieurs batailles, assaults, prises de villes, Guerres estrangères, Victoires de la France, histoires comicques, Esmotions populaires, grabuges et choses remarquables arrivées à Rouen depuis quarante années. Rouen chez l'auteur 1655.

La première, la seconde et la troisième partie de la Muse normande réunies ont été, en outre, imprimées à part, sous des titres différents, chez plusieurs libraires de Rouen. Le même fragment est entré de plus dans la collection des livres populaires dits de 1$ bibliothèque bleue, imprimés par Lecrêne- Labbé. Le même honneur est advenu à une poésie : Les regrets lamentables, publiés aussi à part chez Morrout en 1633. A la Muse normande se rattachent encore quelques autres livrets de circonstance, animés du même esprit, • tels que : Les Etrennes de la Muse normande sur le déreglement du temps qui court dediées aux habitants des terres nouvellement descouvertes. — Les Entretiens de la Muse normande. — Les Adieux de la Muse normande aux Palinods. — Le congé burlesque de la Muse normande, les Eurétins ou les discours plaisants et récréatifs tenus ces jours gras chez une nouvelle accouchée, et enfin le

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Rétablisse ment de l'année normande , publié

en 1659.

La première chose qui frappe à la lecture de ces nombreuses productions, c’est l’étrangeté de la langue qui s’y trouve employée. Pour condescendre au goût de son auditoire, David Ferrand a écrit ses Cants Roy aulx en gros normand ou en patois purinique. Ce jargon était particulier aux ouvriers des quartiers Saint-Maclou, Saint-Nicaise et Saint-Vivien, désignés généralement sous le nom de Purins, et il se retrouvait d’ailleurs, à peu de changements près, dans une grande partie du pays de Caux. — A ces éléments naturels notre auteur en a réuni d’autres, empruntés aux locutions habituelles des écoliers, en y joignant de temps en temps quelques bribes de latin (1). Par suite de ce mélange et de l’introduction de mots savants laborieusement altérés, la Muse normande constitue, au point de vue de la linguistique, un véritable farrago, au milieu duquel les mots populaires sont assez difficiles à discerner, et nous comprenons dès lors la sévérité avec laquelle ce recueil, envisagé comme

(1) Cantiqua de callotibus

Qui sont de cinq ou de sixin

Fr. la grippa eapitibas

Tant en franco» comme en latin.

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œuvre de patois pur, a été traité récemment par M. Édelestand du Mérii.

Nous devons aussi reconnaître l'exactitude des reproches que, sous un autre aspect, M. Floquet a cru devoir adresser à Ferrand.

Ainsi que le remarque très justement cet écrivain, la Muse normande est malheureusement remplie de Cants Royaulx où l'auteur « s’efforce de parler le langage purin et s’y « étudie trop pour ne pas s’écarter fréquem- « ment du naturel, du bon goût et de la décence. « Parmi les Purins, il a pris, avec leur argot, « leur grossièreté cynique et ordurière ».

L'observation est vraie, mais cette absence de réserve et cette licence faubourienne sont des signes du temps et méritent d’être relevés. Ce qu’il y a en effet de caractéristique, ce n’est pas que David Ferrand ait composé des poésies de ce genre, c’est qu'il ait pu les produire à l’occasion des concours palinodiques. Ces gros mots, ces équivoques obscènes, ces facéties ordurières qui effarouchent à bon droit la pudeur contemporaine, étaient alors considérés comme des plaisanteries fort inoffensives. La société, dans ses éléments les meilleurs et les plus moraux, avait conservé un certain fonds de grossièreté native qui ne disparaît pas complètement avec Louis XIV ; et c’est ainsi

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que beaucoup de poésies dont nous nous occupons ont pu être déclamées au banquet des Princes ou lues sur le théâtre du Puy, en présence, non seulement d’écoliers et de gens de métier, mais de hauts fonctionnaires, de magistrats du Parlement et de membres du clergé. La destination palinodique de ces poésies, quelque étrange que le fait nous paraisse, ne saurait, en effet, faire l’objet d’un doute. Les titres des 27 livrets, conçus en termes à peu près identiques, suffiraient à le révéler, puisqu’ils énoncent expressément que les œuvres jovialles dont ils sont composés ont été présentées aux Palinots. Les indications éparses dans les poésies ne sont pas moins décisives: David Ferrand nous y est perpétuellement représenté comme un auteur venant lire au milieu de l’assemblée ses chants royaux et recueillir, à défaut des couronnes officielles, les applaudissements des lettrés et du populaire. Aussi, cette certitude du succès donne-t-elle à son attitude devant le public quelque chose d’insouciant et de singulièrement dégagé. Vers 4621, il écrivait à l’adresse de l’auditoire, en lui présentant le livret de l’année :

Pren donc stichy si tu vais qui te haitte

Et le rechez comme ung premier essay ;

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Je t’en promets un otre a haguiguette.

En attendant je m’en vay baire à tay.

C’est bien autre chose en 1651. David Ferrand , après une longue succession d’années heureuses, a la conscience de l’excellence de son entreprise et se met sans hésitation au-dessus du jugement de l’opinion:

Je n’en dierray pas davantage,

Rechais donc su petit ouvrage.

Si tu le rejette d’abbord Comme estant de tes yeux indigne Malgré toy, l’autheur comme un cigne,

Le chantera jusqu’à la mort

Ce n’est pas toutefois que, dans cette période de temps, la Muse normande n’eût eu à lutter contre quelques opposants. En 1645 et 1646 notamment, l’austérité des Princes en charge priva le public du divertissement auquel il était depuis longtemps habitué, en interdisant d’une manière absolue l’entrée du Puy à David Ferrand et aux poètes de son école. L’imprimeur rouennais s’émut de cette défense inattendue et se dédommagea du silence qu'on lui imposait en publiant Les

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Palinots à la Réforme et les Palinots deslogés sans risaye :

Messieus, mon vers n’estoit pas tant immonde Pour m’affronter quand pour braire je vins, Donnant bon jour au vin qui tant abonde Et bannissant ce jus produit de l’onde Qui trop grossier nuit à nos intestins.

Prinche, excusez si ma muse est aintelle; Dans s’en passer la mode est trop nouvelle Pour oublier les acclamations Que faiset hier toute ste grande assemblaye Qui vit faschaye, en montrant ses talions, Les Paltnos deslogez sans risage.

Ailleurs, sa mauvaise humeur se manifeste dans une boutade qui ressemble un peu à une justification et qui mérite, à ce titre, d’être recueillie :

Mais quay? queulle grippe nouvelle Leu z’est monté à la chervelle De ne laisser luire en su lieu Ocune stance que sacrée ?

Autre chose est de prier Dieu Autre chose est qu’on se récrée.

Cette proscription sévère des années 1645 et 1646 ne se reproduisit pas les années suivantes; l’incident ne paraît, du reste, avoir

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laissé aucune trace dans l’esprit de notre poète. En 1644, il offrait son livret à l’abbé d’Eu, sans s’imaginer qu’il pût y avoir matière à scandale :

Mon bon Prélat, lui disait-il, je vo présente Cet œuvre d’une ame fervente.

Mais yeuxcusez-may si jay mis Votte nom su ses pouèsies Qui sont petites fantasies Qui ont rengaillardy le Puys.

A la fin de sa vie, il plaçait, avec la même simplicité et la même confiance, l'ensemble de ses œuvres non expurgées sous le patronage du gouverneur de Normandie, le prince de Longueville, en affirmant que le prêtre, le religieux et la jeune fille pouvaient le lire sans le plus léger scrupule :

O Luysard.

Enfin au déclin de mon aage J’ay bien voulu par passe temps Espluquer ce grotesque ouvrage Pour subsister malgré le temps:

Ch’eust esté une mocquerie D’emplyer l’art d’imprimerie A tieux sujets dont les sçavans Ne pouvoyent faire aucune estime,

Car no z’en luyset tous les ans,

Où ne se trouvet sens ny rime.

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U y avoit tant de marmaille Qui clabaudest dessus le Puy Et qui ne fezest rien qui Taille,

Mais y plaisest bien à autruy :

Su quemun qui ne veut que rire Qui lez entendest y la luire De Rouen maints sujets divers,

Leu donnest bientôt l’advantage Et sans juger ryme ny vers Me demandest qu’aintieul ouvrage.

Tellement que pour lui complaire Et rendre le livret plus gros,

11 m’estoit souvent necessaire D’imprimer tout l’ouvrage enclos.

Mais en espluquant ceste gerbe Ne trouvant que de mauvaise herbe, (Je dis ce qui ne valoit rien Par l’advis d’aucuns personnages Qui m’ont aydé dans ces triages)

11 n’est resté près que du mien.

Mais depuis que j’ay eu l’honneur De monter dessus tel Parnasse Je n’ay rencontré, par bon heur, Aucun qui put prendre ma place:

Car je ne suis qu’un ignorant Je ne dis pour estre sçavant Qui n’a jamais eu nulle estude;

Mais je dis de quelque suyvant Lequel ayt pris cette habitude De faire un œuvre en gros normand.

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Tant y a, pour te le bien dire,

Que le prestre et le religieux Peuvent bien ce volume lire Sans le rebutter de leurs yeux.

Non plus il ne craint le blasme D’aucune fille ny femme Ny de tous ceux qui le liront Car il n’y a pas une ligne Qui leur puisse causer un signe De vergongne dessus le front

Les mêmes sentiments se retrouvent dans la dédicace qui figuré en tête de XInventaire. Cette pièce curieuse, qui fixe bien le caractère du recueil et qui détermine avec exactitude les circonstances qui lui ont donné naissance, est ainsi conçue :

« A Son Altesse de Longueville,

« Monseigneur,

« J’advoue que ce m’est une grande témérité de me présenter devant vous et vous offrir ces vers crotesques de ‘ma Muse Normande, d’autant qu’un esprit comme le vostre ne demande rien que de sublime et de relevé ; mais, considérant d’autre part que l’arc tousiours bandé perd beaucoup de ses premières forces: j’ay creu que donnant relasche à vostre esprit occupé aux affaires importantes de

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l’Estat vous ne dédaigneriez pas, comme par passe-temps, de jetter vos yeux benevolles sur le corrompu langage de celle qui ne sçauroit exprimer les bienfaits qu'elle a receus de vous, luy ayant procuré une douce paix au milieu des efforts de la guerre de ses plus proches voisins : joinct qu'estant pour la seconde fois qu’il a pieu à Vostre Grandeur d’accepter la charge de Directeur de la Confrairie du sacré Concept de la Reyne des Anges, où, dès la première je receus cet honneur de vous en présenter quelque petite partie, l’ayant tousiours continuée depuis quarante ans sur les occurences du temps, je me suis persuadé que vous ne lui feriez pas moins d’accueil et benevolence de vous la présenter toute entière, veu la douceur avec laquelle vous traictez tous ceux qui ont l’honneur de vous aborder : C’est ce qu’espère de vous (Monseigneur) celuy qui prend la hardiesse de se dire à jamais,

« Vostre tres-humble et tres-obéissant Serviteur,

« D. Ferrand. »

Ces citations, que nous aurions pu multiplier à l’infini, nous paraissent mettre suffisamment en relief le caractère palinodique de la Muse normande ; mais elles laissent dans l’ombre sa

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valeur historique et son côté facétieux. La composition de chants royaux en gros langage n’est pas toute l’originalité de Ferrand; il faut aussi porter en sérieuse ligne de compte les efforts par lui faits pour raconter, chemin faisant, l’histoire courante de la ville de Rouen et pour égayer par ses imaginations burlesques la gravité de la cérémonie. — A l’un de ces points de vue, il continue le Bouffon de Dieppe, Grippe sur Lais; à l’autre, il marche à sa manière sur les traces d’un autre normand, le gazetier Jean Loret. La prétention d’être le chroniqueur de la ville de Rouen se révèle dès les premières lignes du titre de l ’Inventaire ; et, pour être juste, il faut convenir que les livrets dont il est le résumé justifient complètement les promesses du programme; non pas que David Ferrand soit ce que l’on peut appeler un homme politique. Ses visées étaient infiniment plus modestes: il aspirait simplement à se faire l’écho du mouvement d’opinion qu’il saisissait autour de lui, du sentiment des classes élevées quelquefois, mais souvent aussi des bruits qui agitaient les quartiers populaires. C’est ainsi qu’il fut amené par les nécessités de son sujet à chanter certains événements d'une importance générale et dont le contre-coup retentissait jusqu’à Rouen : les

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assauts, les prises de ville et les triomphes de l’armée française, le siège de La Rochelle, la bataille de Rocroi, la prise de Perpignan, de Dunkerque, de Trêves et de Gravelines, les émeutes de Paris, l’arrivée en province des prisonniers espagnols, le pillage de la campagne. Dans cet ordre d’idées, et sans vouloir tout énumérer, il est deux faits particuliers qui, à plusieurs reprises, ont fixé son attention et qui méritent de notre part mieux qu’une mention sommaire. Ce sont les guerres religieuses d’abord et, plus lard, cette sédition des nu-pieds qui, à un certain moment, prit un développement considérable et s’étendit à toute la Normandie.

Le catholicisme ardent et belliqueux de Ferrand se manifeste dès le début de son œuvre; et ce sont de véritables malédictions qu’il dirige tout à la fois contre les protestants et contre les Anglais. Les diverses péripéties du siège de La Rochelle et la prise de la ville viennent, plus tard, ajouter un nouvel aliment à son fougueux patriotisme. Voici d’abord, pour indiquer l’esprit de ses chants royaux, le sixain

qui sert de préface à la quatrième partie de la

Muse normande :

Pour bien rire en su gros langage Rechais su quatriesme ouvrage

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Ta y Terras les Parpaillots Regretter leur poure Perrette Et les chifrelus de Gogots Honteusement faire retrette.

Après cette annonce, qui n’a pas besoin d’être expliquée, viennent successivement: Le Rècappè de la guerre à Perrette, Le Rochelais qui jeusne sans mérite, La Grand ’ Perrette à présent egueullée, l'Englays caché sans Jane la Pucelle, Trois Poux rampant dans un champ plein de lente. Une seule des strophes dans lesquelles l’auteur décrit avec délectation les souffrances des assiégés suffira à faire apprécier ces compositions brutales sans dignité et sans miséricorde :

Sen ventre estet plat comme une esquerchelle,

Ses flancs étest rechuchez et gregis Et de se z’os secs ainchin qu'une attelle No z’ut bien fait une gran tartevelle Pour s’en seruir tous les Saincts Vendredis.

Sa fâche etet maigre, jaunastre et bise,

La fain ly avet la machoère demise Où claquetest usqu’o fin fond du creux Ses dents, ainchin qu’un clavier d’espinette.

Via comme étet hâve, pasle et hideux Le Recappé de la guerre à Perrette.

Le récit des soulèvements auxquels donna lieu la sédition des nu-pieds exigeait de sa

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part plus de prudence et de circonspection. Les allusions qui ont trait à ces déplorables événements sont nombreuses dans la Muse normande; mais il est évident que l’auteur marche sur un terrain brûlant, il se garde d'entrer dans le vif de la question, et parfois il semble que le souvenir des représailles exercées par le chancelier Séguier le poursuit et arrête les paroles sur ses lèvres. — Il est cependant visible qu’il n’entend pas pactiser avec le désordre, les exploits de Jean nu-pieds et de son capitaine. Les Mondrins ne sont pas de son goût; mais, comme beaucoup d’écrivains de l’époque, il n’hésite pas à reconnaître dans les excès intolérables de la Maltôte la cause première des agitations ; et c’est avec une réelle énergie qu’il dépeint la misère des campagnards écrasés d'impôts et pillés, de surcroît, par les gens de guerre. Dans une des meilleures compositions qu’il ait consacrées à ce sujet, il a osé, en invoquant le souvenir détesté des soldats de Gassion, représenter le peuple sous la figure d'un âne dévoué au service français, mais succombant sous le poids multiplié des fardeaux :

Vous savez bien que l’asne s’humilie Et que jamais ne jette ses far diaux; Si trop pezans queuque fais elle plie.

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Au veil du maistre ossi tost se rallie Et ne fait rien que souffler des naziaux.

Ainchin mé n’asne encore que je regrette Quand no la mise à courir la mazette Et que sus elle o n’a mis le hamois,

De son fardiau jamais ne s’est lassée Et ne m’a point fait dire hors des loix:

Tout est perdu, ma povre asne est ernée.

Et qui la mist ainchin comme un squelette Ch’est qu’a portit auten o haguignette Les Gassions qui venest de F Artois Là où Dieu sçait comme a fut malmenée :

Depis j’ay dit tourious à men patois:

J’ay tout perdu, ma pauvre asne est ernée.

Dieu sçait partout comme apres elle o crie;

Si l’un en veut desia tenir les piaux,

L’autre voudreit la vair à la voirie.

Et bien qu’o gratte assez sa pelterie,

A n’oze braire aveuque tous ses maux.

Partant j’espère oncor la revair drette;

Sen goust est bon; se n’esquine s’apreste Pu que jamais o service francois.

Le ciel (dit elle) à chia m’a destinée,

May d’autre part je ne dierriay ses rois:

J’ay tout perdu, ma pauvre asne est ernée (1).

(1) M. Floquet a vu dans ces vers une personnification de la ville de Rouen.

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La complainte d'un villageois, dans laquelle il énumère la violation de la Charte normande, l’impôt du sel et les éternelles vexations des soldats, n’est pas moins significative ; il semble même que l’inspiration des dernières strophes s’élevant avec le sujet revêt un caractère de gravité religieuse peu habituel dans le volume :

Dieu tout puissant, Majesté infinie Que nous devons adorer ici bas,

De tout mon cœur ores je vous supplie De m’assister en ma mélancolie Qui dans mon sein livre mille combats.

Je sçay, grand Dieu, que par ta Providence,

Que l’homme doit pour sa première offense Vivre en esclave, au labeur de ses mains;

Mais observant la loy que tu commande Je suis réduit à dire néantmains:

Tant moins j’en ay, tant plus on m’en demande.

Nous croyons devoir y joindre quelques strophes du chant royal sur la misère du temps présent. La portée politique de la composition est moins accusée, mais elle a le mérite de montrer le talent de l’imprimeur rouennais sous son jour le plus favorable :

Où est le temps que sous une feuillie Tous les vezins nichez par compagnie

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O pain benist buvest à qui mieux mieux?

Car y l’avest le vin de marvoisie A six patars tant le nouvel que vieux.

Les taverniers prenest ossi la peine D’en apporter o bourgeois sans fredaine;

O cabarets no z’allet peu souvent.

Les partisans n’enflest leu gibecières.

N’avon nous point asteure asseurement D’un siècle d’or un siècle de misère.

No ne feset de neuche a l'estourdie Sans ses parents et sans queremonie,

Ny sans ossi faire feiste à Gouvieux.

En plain midy marchet la bru jolie Et devant elle allest les violonneux.

Tous ses parens jusques à sa maraine, Dret à l’eglise allest tout d’une traine,

Et les garchons assistest le brument; Noise et débat n’entrest dans leu z’affaires. Asteure ichy chequ’un fait meschamment D’un siècle d’or un siècle de misère.

Y n’y avet point de soye ny soirie;

Les femme estet vestus de drapperie;

Les caperons n’estest point à l’en veux,

Car par la rue y marchest sans folie,

Leu seins couvers ainchin que leu queveux.

Asteure ichy la moindre prétantaine Se vest et marche ainchin comme une Reyne.

No ne connest le riche o vestement;

Tout suit la mode et fust che des fritieres

No les verra faire journellement D’un siècle d’or un siècle de misère.

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Cependant, toutes ces excursions dans le domaine de la politique, malgré le souffle patriotique qui les anime, n’eussent pas suffi à intéresser si Ferrand n’y eût joint des récits, plus ou moins burlesques, empruntés aux commérages de la ville, aux bruits du Palais, aux mouvements populaires et aux scandales du jour, le tout accompagné d’apostrophes à l’auditoire, d’un goût très équivoque, mais d’une animation singulière :

Chardons sucrins pour des Baudets I Quoi! je les entends déjà braire,

Parbleu, je vous ferai bien taire.

Silence là bas, Farfadets!

C’est à cette catégorie joyeuse qu’appartiennent divers Cants Royaulx sur Le Grant Procès mu pour un nid de pie, sur Le Grabuge des Drapiers, sur Les buveurs d'eau de la fontaine Sainte-Catherine, sur L'arrivée à Rouen des prisonniers espagnols. Ailleurs, le poète maudit sur le même ton l’introduction de L'herbe au tabac, il invective La Soudrille de Rouen, il nargue le bourreau qui a laissé échapper un criminel au pied de la potence, ou bien il célèbre l’arrivée de bateaux chargés d’huîtres, l’abondance de la récolte, les pleines

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bourdigades du vin et le piot normand si bien chanté par Basselin, par Le Houx et par les Virois de leur école.

Comme un véritable journaliste, David Ferrand se préoccupe, avant tout, du goût et des impressions fort mobiles du public auquel il s’adresse. — C’est pour lui qu’il s’efforce d’introduire dans ses livrets de l’agrément et de la variété :

Mon luysart vechite un parterre Bigarré de grotesques fleurs;

L’y en a de diverses couleurs Tant pour l’amour que pour la guerre Un checun y pourra choisir Chen qui voudra pour sen plaisir.

Il admettait, du reste, assez volontiers, la collaboration d’étrangers, et, chose rare, il prend presque toujours la peine d’en prévenir le lecteur.

Le tout n’est pas de ma boutique, dit-il dans une ballade, et ailleurs, en 1640, entrant dans de plus longs détails, il ajoute :

Mais y faut que je t’avertisse Que toute l’œuvre n’est à may.

Car deux o trois no m’a flquay Afin que je les imprimisse.

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La dentelle ny la monnais,

Comme o le connestra assez Ne sont du cru de ma chervelle.

Et queuque stanches d’eschollier Qui, pour estre prés de ma venelle.

M’a prié de les imprimer.

Au milieu des éléments empruntés à la réalité se meut et s’agite dans la Muse normande un personnage imaginaire créé de toutes pièces par Ferrand et qui, à défaut d’autre mérite, a celui d’une individualité consistante et parfaitement caractérisée. Ce type, infime mais curieux, est le savetier Naudin, le Purin par excellence, le représentant du corps des Vrelus et de la chavaterie, l’expression naïve de la bêtise humaine, le héros véritable de cette littérature de carrefour dont la Muse normande restera l’impérissable monument. — A côté de cet être prédestiné aux railleries, aux quolibets, aux aventures drolatiques et aux infortunes conjugales, disparaissent et s’effacent Tayault, « maistre gueux » à Rouen, Denis Macée, et toute cette légion de malheureux écoliers: Gringore Flacul, Colin Hen, Colin Hougnou, dont le privilège le plus clair est d’être battus tous les matins sans grand profit pour l’avancement de la science et pour le perfectionnement de leur esprit. Le personnage n’est pas,

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du reste, détaché de son cadre. La chavaterie a ses lois et son ordonnance ; Ferrand nous les fait connaître par le menu ; elle a son quartier à part, où n’entrent jamais les profanes; elle a son banc de nouvelles et son tribunal, cette grande Boise de Saint-Nicaise, sorte de poutre dégrossie, sur laquelle viennent s’asseoir les anciens et autour de laquelle grouillent et crestèlent badauds, filles perdues et commères. Toutes ces particularités et bien d’autres nous sont expliquées par David Ferrand avec un luxe étonnant de détails. — Cette légende compliquée de Naudin, avec tous les accessoires qu’elle comporte, n'éloigne pas l’auteur des Palinods. Le jour de la cérémonie, Naudin quitte ses habits ordinaires et revêt la livrée de la confrérie, et nous le retrouvons gravement assis sur le théâtre auprès des juges du concours, surveillant l’éclairage du bureau et de la salle. Cet office burlesque de Mouqueux de Candelles, dont était gratifié de père en fils un savetier du quartier Martainville, n’était, comme on le pense, qu’un prétexte pour le produire en public et le livrer sans défense aux espiègleries de toute nature de la docte assemblée. Ses moindres mouvements étaient observés avec attention, et il était tenu, par son attitude, son costume et ses

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gestes, de distraire l'attention, fatiguée de l’audition de9 chants royaux et du sermon. Il paraît, au surplus, que ce rôle passif de souffre-douleur lui allait à merveille, et nombre de poésies témoignent des succès qu’il obtint et des regrets qu’il inspira:

L’ancien mouqueux savet bien mieux le branne Et le renchaint pour gentiment mouquer.

Ch’etet un drolle, il estest de garenne;

O le tenet pour bon erquebusier.

Adieu Naudins, mes bons enfans, Serviteurs de la confrairie.

Qui mouchiez au Puy tous les ans Tant la candelle que la bougie.

Vivez maintenant en repos; Vous n’orrez plus aux palinots Maintes sornettes ordinaires Qu’on vous contoit le plus souvent Et non pas à vous seulement Mais encore à tous vos confrères.

Rien que vous seuls ne sont joyeux De ce que nous tenons à perte Pource qu’on troitoit en ces lieux Quelque peine par vous souferte.

Et si vous et tout le mestier (J'entens dire de savetier)

En ce puy avoit eu puissance

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U n'auroit tant paré de coups.

Car tousiours en ballade ou stance L'on faisoit des vers contre vous.

La lecture des Cants Royaulx de la Muse normande sur le Puy ne terminait pas la cérémonie. Ainsi que nous l'avons déjà dit, après la séance, le Prince en charge réunissait dans un splendide festin les confrères, les lauréats, les juges et les personnages notables de la ville. Ces repas pantagruéliques, dont les frais, toujours croissants, faillirent entraîner plus d’une fois la ruine de la confrérie, rouvraient la lice poétique et fournissaient habituellement à Ferrand l'occasion de nouveaux triomphes. Sur une ligne paltnodiale donnée par le Prince le concours recommençait, mais les conditions n'étaient plus les mêmes et les inspirations étaient bien différentes. De la Conception de la Vierge il n'était plus question; et, sous l'excitation du vin et de la bonne chère, les poètes chantaient au dessert, dans des sonnets improvisés pour la circonstance, Magdelon, Bacchus, Margot et le Patriarche Noé, si cher aux buveurs. Il est difficile de rien citer de ces singulières compositions, le plus souvent grossières ou licencieuses. Ferrand y fut toujours passé maître, et nombre

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de fois il reçut des mains du Prince, comme signe du prix, la bouteille ou la boîte d’anis. Aussi est-ce sur un ton presque attendri que, dans sa pièce intitulée les Adieux aux Pâli nods t il rappelle ces banquets splendides qui tendaient à disparaître.

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