CHAPITRE VI
Époque moderne.
L e mauvais goût et les habitudes singulières dont nous avons jusqu'ici signalé l'influence ne cessèrent pas au moment de la rénovation littéraire en France: la plupart des hommes de génie dont s’honore le siècle de Louis XIV avaient publié leurs œuvres, que les productions palinodiques tournaient encore dans le même cercle de formes surannées et de subtilités prétentieuses. Des modifications arrivèrent pourtant à se produire, mais ce fut avec lenteur. Toutefois, par la force même des choses et malgré les obstacles de tout genre qui s’opposaient à une transformation, elle était, à bien peu de chose près, complète lorsque la Révolution emporta le Palinod avec les institutions de l'ancien régime. Dans cette nouvelle période qui, du règne de Louis XIV, arrive à
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la fin du XVIII e siècle, les poésies palinodiques se perfectionnent incontestablement, mais elles perdent en même temps ce cachet d’étrangeté qui faisait l’un de leurs principaux attraits. Retranchez l’allusion, elles rappellent à s’y méprendre les poésies à la mode, non seulement par le style, mais encore par le fonds d’idées; et l’on peut dire qu’envisagées dans leur ensemble, elles ne sont ni meilleures ni plus mauvaises que la plupart des pièces couronnées aux époques correspondantes par l’Académie française. Cette similitude ou tout au moins ces analogies incontestables ne nous permettent pas de nous étendre aussi longuement sur les productions de cette période : les livrets qui les renferment se rencontrent d’ailleurs très facilement, et la lecture de quelquesuns suffirait à donner une idée nette de la physionomie du plus grand nombre. Ce serait aussi vainement que l’on chercherait à établir une différence entre les poésies du Palinod de Caen et les poésies du Palinod de Rouen:
l’analogie qui existe entre elles est d’autant plus complète que les mêmes auteurs y concouraient et que souvent les mêmes pièces étaient simultanément présentées aux deux concours. Cependant il est certains faits particuliers à chacun d’eux qui, en raison même du
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retentissement qu’ils eurent, doivent être traités séparément. De ce nombre sont incontestablement les succès remportés à Caen par le duc de Saint-Aignan, et ceux que quelques dames obtinrent successivement à Rouen.
Le duc de Saint-Aignan, pair de France, membre de l’Académie française, sera toujours honorablement connu par ses services militaires et par l’estime qu’il témoigna à l’étude des arts dans un temps où régnait encore « le préjugé des siècles grossiers, qui se figuroient que les talens par où s’élève l’homme né dans l’obscurité, ravalent l’homme né dans la splendeur! » (Hist. de VAcadémie franç. de d’Olivet).
Dès 1667, il concourut au Puy de Caen et y remporta le prix de l’ode française. Le sujet est ainsi expliqué: « Le Minotaure enfermé dans le Labyrinthe fait mourir tous ceux qui se hasardent d’y entrer; mais Thésée, avec le secours de la princesse Ariadne, combat le monstre et en demeure vainqueur » :
Il paroist avec cette audace Qui fait triompher un amant.
Et d’Ariadne, aimable et belle,
Le cœur sent la vive étincelle D’où naist un doux embrasement.
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Feignant sous un armet qui brille La douceur avec la fierté,
Il fait voir à l’illustre fille Et la grâce et la majesté.
La jeune princesse ravie Afin de conserver sa vie Lui mit un fil entre les mains.
Il est impossible de débuter sur un ton plus doux et plus pastoral. Tout cela, du reste, n’est que le prélude pour amener le fait capital du morceau, la lutte de Thésée et du Minotaure:
A l’aspect de la lourde masse Que porte le monstre invaincu Le prudent guerrier se ramasse Demy courbé sous son escu.
Il oppose à cette tempeste Le bras pour garantir la teste Et reçoit un coup sans pareil.
L'escu brisé comme du verre.
En cent pièces jetté par terre Ksclatte aux rayons du soleil.
Mais l’adresse à la force jointe Fait que le héros, à son tour,
Porte au monstre un grand coup de pointe Dès qu’il y voit le moindre jour:
Avec tant d’ardeur il allonge Que toute sa lame se plonge
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Au cœur de cet audacieux.
Et par une atteinte si forte.
Avant que l'épée en ressorte, Le cruel a fermé les yeux.
Nous doutons fort que ces belles choses, si elles fussent arrivées jusqu’à elle, eussent été de nature à satisfaire M me de Sévigné : à Caen on jugea différemment, et le succès paraît avoir été complet. C’était chose si nouvelle que de voir un duc et pair briguer les palmes palinodiques, que nous serions porté à penser que cette situation particulière du candidat ne nuisit pas au triomphe. Aussi sa poésie, acclamée avec enthousiasme, et que l’abbé Guiot déclare un phénomène littéraire, fut-elle imprimée avec un soin particulier, escortée d’une infinité de pièces congratulatives en latin et en français.
Le Puy de Rouen ne nous présente rien de pareil : cependant, les succès qu’y remportèrent quelques femmes ont attiré l’attention et ont été mis en évidence par tous les historiens de l’Institution. La première, dans l’ordre des dates, que nous ayons à mentionner, est la sœur du célèbre Biaise Pascal, Jacqueline Pascal; elle n’avait pas encore treize ans qu’elle remporta le prix des stances pour des vers sur l’Arche d’Alliance. Bien que peu remarquables, ils
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excitèrent l'admiration d’Antoine Corneille, qui fit de leur auteur, l’année suivante, l’objet d’un chant royal :
D’un feu sacré dont la subtile ardeur Vint au combat provoquer mon courage,
Je sens la flamme exciter la vigueur Pour entreprendre un généreux ouvrage Qui puisse, ô Vierge, exalter ta grandeur.
Mais en nos jours la modeste pudeur D’une pucelle aussi jeune que sage Par dessus tous brille avec splendeur,
Qui, l’an dernier, pour son apprentissage Rend sa vertu d’une immortelle odeur.
Des plus polis les veines moins forcées Sont par sa Muse aisément surpassées.
Les juges même en demeurent surpris,
Et j usqu’à ceux que sa vertu supplante.
Tous à l’envi trouvent digne du prix La jeune fille en ce puy triomphante.
Ces succès étaient, du reste, familiers à Jacqueline Pascal, et le rédacteur anonyme de VAlmanach littéraire de 1780 (p. 116) n’a eu garde de l’oublier. Il a rappelé notamment avec quelle grâce, après avoir joué devant le cardinal de Richelieu l'Amour Tyrannique , elle lui récita un placet en vers pour solliciter le
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rappel de son père et obtint, par sa grâce et sa gentillesse, l’objet de sa demande. Aussi ne peut-il s’empêcher de regretter qu’Étienne Pascal lui-même n’ait pas figuré au nombre des Princes ou des membres de l’association:
« Deux ans après, Étienne fut nommé à l’Intendance de Rouen, mais son nom y était connu auparavant dans la personne de Jacqueline : il ne manquoit, ce semble, à leur gloire commune que de voir le père à la tête du palinod de cette ville ; mais outre qu’il falloit qu’il y fût précédé par les anciens confrères de l’association qui étaient dans l’expectative de la principauté, il fut trop peu de temps dans la place d’intendant pour que la place du Puy lui fût proposée ».
L’exemple de Jacqueline Pascal ne resta pas sans imitatrice. En 1653, sous la principauté de M. le premier président de Becdelièvre, M lle d’Argences remporta L'Anneau d'or. Elle chantait la défaite d’un monstre, « né des fraischeurs d’un marais empesté », qui avait ravagé l’île de Chypre, comme autrefois la gargouille, exterminée par saint Romain, avait désolé les environs de Rouen. En 1659, ce ne fut plus un triomphe mais deux, que le sexe féminin put réclamer. Deux demoiselles, sur lesquelles nous connaissons peu de détails,
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envoyèrent des pièces: l’une de ces pièces, signée Coulon, avait pour sujet la Rose et était honoraire; l’autre était une demoiselle Canu, parente vraisemblablement de Guillaume Canu- Laurent, fort connu des juges du concours. Par une coïncidence bizarre, Guillaume Canu avait remporté l'Anneau d'or pour un sonnet sur le Rossolis. M ,,e Canu obtint aussi cette récompense pour un sonnet sur le même sujet. Ainsi qu’il était naturel de l’attendre, les vers de Guillaume Canu ont une allure plus décidée que ceux de son imitatrice :
Lorsque la Canicule au lion opposée Va des peuples divers les cantons guerroyant Et qu’aux raiz chaleureux de son œil flamboyant Elle crève le sein de la terre embrasée;
Il n’est si belle fleur qui, pour n’etre arrosée, N’assèche sous l’ardeur qu’elle va desployant;
Celle que le soleil caresse tournoyant S’emperle toutefois d’une humide rosée.
Le début de M"* Canu est beaucoup moins solennel et bruyant:
Lorsque Tardant soleil avec le ciel d’accord Assèche les ruisseaux, rend les plaines arides Et qu’il ravit aux fleurs leurs substances humides, La cause de leur vie est celle de leur mort
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Les deux poésies n'ont pas assez de valeur pour que nous croyions devoir pousser plus loin la comparaison. La célèbre M me du Boccage, dont le portrait porte la devise Forma Venus, arte Minerva , ne dédaigna non plus ces concours, et après avoir présenté, en 1746, une pièce de vers à l’Académie de Rouen, qui lui décerna le prix fondé par le duc de Luxembourg, elle obtint, l’année suivante, la Rose au Palinod :
Nymphes dont les autels ornaient l’antiquité, Disparaissez: tout cède à celle que j’encense.
Sans tache, à l’Homme Dieu son sein donne naissance. Déesses des païens, qu’avez vous enfanté?
Les beaux esprits de la ville se mirent alors en frais d’amabilité, et tandis que l’un translatait en latin (1), l’autre, faisant allusion à l’essai sur le Paradis Terrestre (2) imité de Milton, qu’elle venait de publier, lui adressait le compliment suivant:
Sapho, qui de Milton suivit si bien les traces,
Par de sublimes chants, par des vers ingénus
Deux Eves célébra, dont naquirent deux races La mère des humains, la mère des élus.
(1) L’abbé Guiot.
(2) L’abbé La Roy. curé de Saiut-Herbland de Rouen.
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Si, pour se rencontrer elles quittaient leurs places,
Toutes deux souriraient à tes talents connus;
L’une dirait: Voyez comme elle a peint mes grâces;
L’autre: Admirez comment elle a peint mes vertus.
Un docteur médecin allemand, non moins galant et plus expressif, déclarait nettement qu’il admirait encore plus l’auteur que ses ouvrages. Le portrait de M mr du Boccage nous porterait à penser que cet anonyme n’avait pas tort :
Al dum se ipsa offert oculis lioccagia nos tris,
Quasi ab Oceano Phoebe redire solet:
Nec Scythiœ campos, Paradisi nec moror hortos,
Nec placet Antiope, nec placet Eoa, parens.
Il ajoutait, en faisant allusion à sa tragédie des Amazones, représentée en 1749:
Lesbla, Amazonibus vitam uocemque dedisli:
Ut placeant, oculos, Lesbia, junge tuos.
Un autre, après avoir fait allusion à Jacqueline Pascal et à M Ho d’Argences, saluait dans la dernière venue l’Aglaé du Parnasse et la proclamait digne, non de la Rose, mais du Laurier:
A deux grâces jadis on vit briguer nos prix
Il manquait au Carmel l’Aglaé du Parnasse
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Vint enfin Du boccage, et de ses vers épris Au même rang qu'au Pinde chacun içi la place.
O Muse de ces lieux, si dans les champs d’Éden Ton goust à quelque fleur eut dit: je t'abandonne,
Au lieu de cette Rose, on nous verrait en main T’offrir le seul Laurier qui te sied pour couronne.
Nous arrivons à des triomphes plus éclatants. En 1770, M mc de L’Étoile remporte le prix de l’ode, le Miroir d'argent, pour une imitation du premier cantique de Moïse. — L’année suivante, elle était couronnée pour une idylle sur le Réveil d'Abel. La première composition, s’appuyant sur les versets saisissants de l’original, se distingue par un certain souffle peu habituel aux pièces palinodiques ; la seconde ne nous offre rien de pareil; mais elle porte bien, par l’affectation de fausse sensibilité qui la dépare, l’empreinte du goût contemporain:
Sous un feuillage frais au murmure de l'onde,
Abel goûtoit un tranquille sommeil.
Les premiers rayons du soleil,
A travers les rameaux, doroient sa tresse blonde Et coloroient son teint d’un éclat plus vermeil.
Un air plus pur que le zéphire S’exhaloit de son sein doucement palpitant.
Sur sa bouche un léger sourire,
De ses sens agités par un songe inconstant Exprimoit l’aimable délire.
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Assises près de lui, 1a timide Pudeur,
L’Innocence ingénue et la simple Candeur Le flxoient avec complaisance.
Tandis que la vertu, veillant à son côté,
D’un regard foudroyant, écartoit la licence.
Les noires passions et le vice effronté.
Celte marque du temps, qu’il est facile de saisir, ne paraît pas avec moins d’évidence dans les poésies qu’il nous reste à faire connaître.
En 1774, M“ e de Courcy fut couronnée pour une pièce de vers sur Les Passions. Elle se terminait par les vers suivants, adressés à Marie-An toi nette :
Règne sur nos coeurs, partage avec Louis
Et l’hommage et l’amour de ce peuple soumis ;
Le ciel te fit pour n’avoir point d’égale;
Ton hymen du bonheur fut pour nous le signal:
Tu chéris notre Roi: la France est ta rivale;
Notre Roi te chérit: le peuple est ton rival.
Cette poésie, où il n’y avait guère à louer que l’intention, est appréciée assez sommairement par l’abbé Cotton Des Houssayes: « Le prix du poëme françois, écrit-il, a été décerné à une pièce intitulée : Les Passions, avec cette sentence: Il ny a pas de passion dont on puisse attendre autre chose que des folies ou
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des crimes. L’auteur est M œe de Courcy.
Il y a des beautés dans cette pièce et surtout le portrait de la passion du jeu et celui de l’amour. L'auteur s’est déjà f^it connaître par des vers au Sommeil, insérés dans plusieurs journaux et dont on a parlé avec éloge ».
C’est avec d’autres accents que l’honorable secrétaire s’exprime sur le compte d’une autre œuvre composée aussi par une dame, la comtesse de Laurencin, et couronnée dans la même séance. Mais, avant d’arriver à cette poésie, il nous semble impossible de ne pas dire quelques mots de M. de Laurencin, dont les succès sur le même théâtre devaient préparer ceux de sa femme.
Dès 1771, M. Jean-Baptiste-Espérance, comte de Laurencin, né, le 17 janvier 1741, à Valence en Dauphiné, chevalier de Saint- Louis et membre de diverses académies, avait présenté au concours une idylle sur la Mort du Juste, qui lui mérita le prix; une autre composition, envoyée au concours de l’Académie royale de Rouen, Épître d’un père à son ami sur la perte de son fils unique, mort des suites de l’inoculation, n’obtint qu’un accessit. Mais M. de Laurencin avait eu pour concurrent l’abbé Delille, et l’estime qu’on avait conçue de sa personne lui mérita la place de
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membre associé de l'Académie de Rouen et acheva de le lier avec l'abbé Des Houssayes.
C’est précisément cette liaison qui donna plus tard naissance à la pièce couronnée.
« On peut se rappeler, disait, en 1774, dans le discours préliminaire qui figure en tête des pièces de l’année, M. Des Houssayes lui-même, qu’en 1771 l’Académie décerna le prix du Prince à une idylle maintenant imprimée sous ce titre: La Mort du Juste. Je dis alors au nom de là compagnie en parlant de cette idylle : Plus on lit cette pièce, plus elle intéresse. Qui sait peindre ainsi le vrai bonheur est digne d’en jouir, en jouit sans doute, et sait le procurer. Le dessin, la composition, le coloris, tout retrace le peintre charmant de la nature et du sentiment, le poète des âmes sensibles, l’aimable Gessner. Je crus voir que l’auteur de cette idylle, qui m’était alors tout à fait inconnu, avait plus que des talents. Je crus sentir qu’il avait un cœur vertueux, et en lui annonçant son succès, je lui demandais son amitié ».
M. le comte de Laurencin ne pouvait pas la refuser. Une correspondance suivie s’établit bientôt entre eux. Dès le mois de décembre, il instruisait l’abbé qu’il avait une femme qu’il aimait beaucoup, des enfants qu’elle avait
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nourris, et qu’il vivait à la campagne, s’occupant de lectures pendant l’hiver et cultivant dans la belle saison des arbres plantés de ses propres mains. Cette pastorale en action ravit singulièrement l’abbé Des Houssayes. En 1772, nouvelles lettres dans lesquelles il est plus question de M me de Laurencin que de l’auteur. M. le comte communique d’abord des vers faits par lui en l’honneur de sa femme. « Ces couplets, disait-il,- sont un tribut mérité, un légitime hommage, l’expression sincère de mon cœur »; et il les faisait suivre, dans la même lettre, d’une pièce de vers de sa femme elle-même. Cette fois, l’abbé Des Houssayes n’y tint plus, et, emporté par son goût pour la poésie et par son zèle pour les concours palinodiques, il invita M 1 * 1 ® de Laurencin à y envoyer quelques vers, et il prit soin de lui indiquer les sujets qui lui paraissaient de nature à être traités. « Lorsque je connus les talents de cette dame, mon zèle pour l’honneur du corps au nom duquel j’ai l’honneur de parler, m’engagea à la faire solliciter de nous consacrer quelques-uns des instants précieux qu’elle ne donnerait pas aux soins de sa famille et de ses enfants: je pris même la liberté de lui faire indiquer quelques sujets vertueux, par exemple : Le bonheur de l'union conjugale animée par
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la vertu, le portrait de la femme vertueuse, les avantages de Véducation paternelle. Mais parmi ces différents sujets, j'insistai particulièrement sur l'obligation pour les mères de nourrir leurs enfants, sur les avantages qu'elles trouvent à remplir ce devoir, sur l’intérêt qu’elles sont certaines d’inspirer par-là aux mères honnêtes et qui savent encore sentir la nature ». L’abbé Des Houssayes prêchait une convertie: dès sa première lettre, M. le comte de Laurencin, disciple de l'abbé Roger, ami de la campagne et de la nature, lui avait appris que sa femme nourrissait ses enfants, et dans une defe pièces qu’il lui avait communiquées, M" # de Laurencin écrivait elle-même des vers qui révélaient ses véritables sentiments.
Pour ne pas séparer l’un de l’autre M. et de Laurencin, époux assortis et véritables ménechmes littéraires, ajoutons que le mari, couronné pour la Mort du Juste en 1774, le fut également, en 1775, pour une autre idylle intitulée Palémon ou le triomphe de la vertu sur Vamour, et, en 1776, pour des stances sur la Vie champêtre. On y retrouvait cette âme sensible associant au goût très vif de la nature des idées religieuses prononcées. L’idylle de Palémon est caractéristique sous ce rapport.
Elle s’efforce de peindre la lutte d’un mari
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qui, entraîné un moment par une passion étrangère, revient enfin à l’amour de sa femme. Le R. P. Norbert, qui remplaçait comme secrétaire l’abbé Des Houssayes, n’en dit qu’un mot: « L’idylle est de M. le comte de Laurencin, des académies de Lyon, Rouen et de Villefranche, et qu’il suffit de nommer ici pour vous intéresser ». L’abbé Guiot a été moins sobre de détails: « Le sujet de l’idylle paraît tiré de la vie du comte Gérard d’Auril-
lac. Peut-être le poète n’a-t-il puisé que
dans son imagination; peut-être aussi n’a-t-il peint que sa propre histoire dans un de ces moments critiques où l’on a besoin de toute sa religion pour rester digne d’elle » :
Ne m’abandonne pas à mon état funeste.
A tes pieds, à mon Dieu, je tombe prosterné.
Soutiens, sauve un mortel, coupable et consterné,
Et daigne anéantir un penchant qu’il déteste.
Nous ne nous sommes encore occupé que des femmes palinodistes, et déjà nous avons indiqué le caractère saillant des poésies couronnées dans la dernière période. Les anciennes barrières sont tombées, les usages surannés ont disparu, et il suffit de lire Palémon ou XÉpitre à Idamie, pour voir que l’esprit du temps a
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tout envahi, qu'on lui fait les pliis larges concessions, et que les poésies palinodiques ne se distinguent plus que par l'allusion finale des autres productions poétiques contemporaines.
Le sujet qu'il nous reste à traiter a déjà été exposé par un critique normand d'une manière si complète que nous n'aurions pas songé à le reprendre, si les exigences de notre cadre ne l'eussent impérieusement exigé. Nous le ferons, du reste, aussi succinctement que possible, en renvoyant pour le détail le lecteur au travail de M. l’abbé Loth intitulé: Les derniers jours du parlement de Rouen.
Nous avons essayé précédemment d’indiquer les traces de l'esprit nouveau se faisant jour au Palinod de Rouen dans les poésies couronnées, soit qu'on veuille les envisager au point de vue de la forme extérieure ou des idées générales. Cette influence du siècle se manifeste encore plus ouvertement par le rôle, au milieu de cette société littéraire, des secrétaires qui y furent successivement attachés, et par les divers sujets de discours français qui, dans les derniers temps, furent proposés aux concurrents.
Les commencements des secrétaires du Palinod sont assez obscurs. M. Ballin, s’appuyant
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sur un manuscrit de la Bibliothèque de Rouen, nomme pour premier secrétaire le P. Louis Marche, né à Reims, le 20 mai 1696, religieux carme, mort en 1775, juge au Palinod vers 1725. D’après le même document, il aurait eu pour successeur le P. Amable Perchehaye, de Caen, mort à Pont-Audemer en 1785, après avoir fait un très court séjour à Rouen, et Jean Saas, juge du Palinod, lauréat dans plusieurs concours, chanoine et bibliothécaire de la Cathédrale, membre de l’Académie royale de la même ville. Saas mourut le 10 avril 1774. La vérité est qu’aucun de ces ecclésiastiques ne prit le titre de secrétaire ; ils étaient juges des concours palinodiques et s’étaient chargés de la correspondance.
C'est à Joseph-André Guiot que nous voyons attribué pour la première fois le titre de secrétaire. Couronné pour trois allégories latines sur la Victoire de S l -Causl , 1758; sur les Enfants de la Fournaise , 1759; sur la Levée du siège de Wesel, 1760, et pour une ode latine sur le Péché originel , 1760, il inaugura la série des Éloges en prononçant ceux du P. Marche, de Louis Bretel et de Marin Le Pigny.
Son successeur, Jean-Baptiste Cotton Des Houssayes, marcha dans la même voie. Chanoine de l’église métropolitaine de Rouen,
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professeur de théologie, membre de plusieurs académies, il exerça les fonctions de secrétaire de 1769 à 1776, et peut être considéré comme l'un des plus ardents promoteurs de la gloire des Palinods. On lit encore aujourd’hui avec plaisir ses éloges de du Boullay, de Louis Dolbec, du M i# de Cany et de l’abbé Saas. 11 mourut le 20 août 1783 et fut inhumé à la Sorbonne.
Viennent après lui, de 1776 à 1778, Georges- Charles de Lurienne, chanoine de la Cathédrale, qui composa la biographie des présidents de Bailleul et de Rouville; — Étienne-Pierre Hamel, professeur d’éloquence au collège de Rouen, auteur des éloges historiques du M u de la Bourdonnaye, de l'abbé Le Roy, du président de Becthomas, de l’abbé Legros, de l’abbé Cotton Des Houssayes, du maréchal d'Harcourt; — et Joseph-François Martin de Boisville, chanoine de la Cathédrale, couronné en 1761 pour une ode latine sur le Vrai sage, qui traça le précis de l’histoire de la société dans les discours d'ouverture des années 1786, 1787 et 1788 et composa les biographies du P. Duclos, de l’abbé Terrisse, du cardinal de Luvnes.
Il est difficile de faire un choix au milieu d’hommes également distingués. Cependant, il nous semble que l’abbé Saas, Cotton Des
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Houssayes et l'abbé Guiot ont droit, de notre part, à un souvenir tout particulier. Poète latin distingué, bibliographe de premier ordre, l’abbé Saas se fit remarquer par ses travaux historiques sur le Puy des Palinods. Imitant en cela l’exemple de Bretteville et du P. Marche et fournissant au chanoine de Boisville les matériaux du précis qu’il devait à son tour entreprendre avec moins de valeur, le rôle de l’abbé Guiot, au point de vue pâlinodique, est encore plus important; seul il entreprit et conduisit à fin une histoire détaillée de l'Institution sous le titre: Des trois siècles palinodiqu.es , et il n’^est guère de document important les concernant, ni de recueil de poésies, si long et si fastidieux qu’il fût, qu’il n’ait eu la patience de lire et de transcrire à leur intention.
Le rôle de l’abbé Gotton Des Houssayes n’est pas moins digne de remarque. Personne ne l’a surpassé dans le discours préliminaire et dans l’éloge historique. Son travail sur l’abbé Saas, si curieux par le détail, si indépendant dans les appréciations et si juste au fond, donne une idée nette du mérite de cet écrivain; mais c’est en parcourant les cahiers des poésies couronnées pendant son secrétariat et les jugements qu’il formule à leur occasion,
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que Ton se fait une idée nette de l’influence heureuse qu’il exerça sur la physionomie de ces concours, du charme que sa parole, élégante et autorisée, savait y ajouter. Aussi, en 1775, l’assemblée tout entière s’associa-t-elle aux témoignages de regrets sincères que son successeur, le R. P. Norbert Duclos, crut devoir exprimer. L’abbé Des Houssayes était le type accompli du secrétaire, et, malgré le mérite de ses successeurs, on peut affirmer qu’il ne fut jamais remplacé. Cependant, avec des qualités différentes, il est certain que tous, depuis le P. Marche jusqu’au chanoine de Boisville, sont animés de l’esprit de l’époque et qu’à ce point de vue, par leurs discours et par leurs actes, ils exercèrent tous une influence décisive sur l’Institution et s’efforcèrent, tout en lui conservant un certain caractère religieux, de l’assimiler aux académies qui s’étaient successivement élevées dans presque toutes les villes importantes de la province. Ce cachet moderne va encore se révéler d’une manière aussi saisissante dans les compositions en prose que provoqua la Société dans les dernières années de son existence et que nous devons au moins faire succinctement connaître.
Ce fut en 1699 que M. de Bonnetot, voulant rendre à l’association palinodique la splendeur
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qu'elle avait perdue, imagina de fonder un prix d'éloquence. Dans l’origine, tous les discours se rapportaient exclusivement à la Vierge; mais, plus tard, les juges indiquèrent des sujets de morale et même des études historiques. Cette innovation, intelligente et à laquelle on ne saurait trop applaudir, donna naissance à des productions distinguées, et qui obtinrent un véritable succès.
Nous citerons: Le danger de la lecture des livres contre la religion, par Paris, de Nevers, avocat au parlement et professeur de rhétorique au collège de Bordeaux, 1769; L'indécence de la raillerie en matière sérieuse et particulièrement en matière de religion, par M. Vasse, vicaire d’Hermival, près Lisieux; Sur Vutilité et les avantages d'une société académique consacrée en même temps à la Religion et aux lettres, par Rossel, avocat à Paris, 1771; sur cette proposition: La Religion élève l'âme et agrandit l'esprit, par l’abbé de Tomé, à Moulins en Bourbonnois, 1772. Nous devons ajouter à cette nomenclature la dissertation importante composée sur cette question : Quels sont, outre l'inspiration , les caractères qui assurent aux livres saints la supériorité sur les autres productions de l'esprit ? L’auteur de cette œuvre couronnée était Louis-
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Frédéric Ancillon, pasteur de l'Église française à Berlin. L'apparition, dans un concours de ce genre, d’un protestant est un signe du temps et révèle la tolérance absolue des juges appelés à se prononcer sur la valeur des pièces envoyées. Du reste, est-il nécessaire de rappeler que, dans les nouveaux règlements, un article spécial recommandait aux candidats d'éviter toutes les expressions qui pourraient exciter les susceptibilités des personnes appartenant à une communion différente? Nous devons noter ces indications; elles suffisent à mesurer la distance qui sépare les concours de la fin du XVIII e siècle de ces luttes, de ces manifestations palinodiques du XVI* siècle, où la versification déguise mal la violence des convictions et l’âpreté des haines religieuses.
A côté des sujets moraux, l’Académie avait admis des compositions d’un genre plus fécond, nous voulons parler des études biographiques ou historiques. A un certain point de vue, les éloges écrits par les secrétaires, et dont quelques-uns révèlent un tact et une finesse remarquables d'appréciation, pourraient rentrer dans cette catégorie. Mais, en écartant ces sortes de compositions, il est impossible de ne pas reconnaître ce caractère à l’étude sur le Cardi nal d'Ambroise que l’Académie mit successive-
ment au concoure en 1774 et 1775 et qui fut traitée, à la fois, avec succès par l’abbé Talbert et par M. de Sacy, censeur royal à Paris. Il y aurait bien quelque chose à dire sur la théorie développée, à l'occasion du premier concours, en 1774, par l'abbé Des Houssayes; et les critiques de nos jours n'admettraient certainement pas tous les principes que le docte académicien jugea à propos d’exposer; mais le XVIII e siècle est essentiellement déclamateur, et, au lendemain de la publication des Éloges de Thomas, on comprend ce goût pour les grands traits, la chaleur, les mouvements et le coloris.
« L’Histoire, dit l'abbé Des Houssayes, marche d’un ton grave et uniforme; elle s’arrête aux détails et les parcourt; l’éloge s’attache aux grands traits; il recherche plus les mouvements que les détails; il peint les principaux caractères et néglige le reste. L’historien, qu’on me permette ce mot usité dans la peinture, pointillé avec exactitude; l’auteur de l’éloge dessine en grand et s’occupe toujours du coloris: il doit plaire, frapper, émouvoir. L’historien n’a presque autre chose à faire qu’à instruire, et la clarté, la simplicité, la précision le conduisent à 9on but. L’Académie espère que l’auteur de l’éloge se corrigera sur
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ces principes, et elle a cru voir que, s’il a été long et uniforme, c’est qu’il n’a pas eu le temps d’être court et varié ».
Cet avertissement, qui s'adressait au premier travail de M. de Sacy, n’a pas été sans influence sur le remaniement complet qu’il crut devoir lui faire subir. S’appuyant sur la parole du maître, l’auteur s’est évidemment appliqué à imprimer à son œuvre du mouvement et à frapper l'imagination par l’emploi multiplié des figures. Mais toutes ces apostrophes, ces antithèses nous paraissent aujourd’hui d’une invincible froideur. Le discoure de l’abbé Talbert, sans vue originale, sans recherche historique approfondie, est mieux conçu et supporte encore la lecture; ce n’est pas, d'ailleurs, sans un certain intérêt que l’on y constate la trace visible des idées, des sentiments et des préoccupations de l’heure où il fut écrit. Le travail proposé sur le Traité de Saint-Clair-sur-Epte eût dû être une dissertation d’une portée scientifique plus sérieuse, mais il resta malheureusement à l’état de projet.
Il en fut de même du sujet du prix extraordinaire proposé par M. le président de Pontcarré sur cette question : « Quelle a été l’influence du siècle de Jeanne d’Arc sur le jugement et le supplice de cette héroïne? »
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Cette dissertation, philosophique et historique, ne fut jamais écrite. En 1787, aucun des
du prix.
Le même sujet fut continué, sans plus de succès, en 1788 et en 1789. Les préoccupations politiques s'étaient emparées de tous les esprits. Le temps des études sérieuses était passé: la vie active, les émotions de la place publique, le contre-coup des événements si * graves qui s'accomplissaient, formaient autant d’obstacles invincibles à la reprise de ces solennités pacifiques. La séance de 1789 n’eut pas lieu; et, en présence du petit nombre et de l'insignifiance des pièces envoyées aux juges du concours, elle fut renvoyée à l’année suivante, mais sans effet, pour une autre raison. La Révolution n’avait point tardé à provoquer la dissolution de cette Société, dont l’une des dernières et des plus honorables manifestations fut l’ouverture de ce concours historique sur Jeanne d’Arc.
mémoires présentés ne sembla digne
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