‹ Les puys de Palinod de Rouen et de Caen, ouvrage posthume de Eugène de Robillard de Beaurepaire publiéChapitre 2 sur 23 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

La publication de cet ouvrage suit de bien loin l’époque où il fut composé.

Dès 1858, M. Édouard Frère, dans son Manuel du Bibliographe normand, annonçait, comme devant paraître sous peu, une Étude de M. Eugène de Beaurepaire sur les Puys du Palinod en Normandie.

Cette étude, en effet, semblait alors à peu près achevée; mais, d’autres travaux qui font honneur à l’érudition normande, et, de plus, des occupations professionnelles assujettissantes, firent que cet ouvrage, prématurément annoncé, était demeuré jusqu’à ce jour à l’état de manuscrit. On peut dire, cependant, que l’auteur ne l’avait jamais perdu de vue, ainsi que le prouvent les remaniements successifs qu’il avait cru devoir apporter à la rédaction primitive, les notes et documents qu’il n’avait cessé de recueillir en vue de le compléter, les notices, plus ou moins étendues, qu’il avait composées pour y être jointes, toutes relatives à des institutions analogues : Puy de l’Assomption, à Dieppe; Puy de Sainte-Cécile, à Évreux; Puys de la Passion, des Pauvres, de Sainte-Cécile, à

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Rouen, et, enfin, le Puy d'Amour, imaginé par des particuliers pour célébrer une fête de famille.

Comme, dans ces dernières années, plusieurs de ces sortes de concours ont donné lieu à des notices qui suffisent à les faire connaître, nous avons cru devoir nous en tenir à la partie du travail de M. Eugène de Beaurepaire qui, malgré des recherches et des découvertes récentes, conserve presque toute sa valeur, c’est-à-dire aux Puys de Palinod de Rouen et de Caen. Nous la publions telle que nous l’avons trouvée, sans nous être permis de la modifier pour y introduire des notes dont, certainement, il eût su tirer bon parti, mais que nous craignions de ne point utiliser avec une pleine sûreté.

Il faut reconnaître que les deux Puys de Rouen et de Caen, auxquels nous nous sommes arrêté, l’emportent considérablement en intérêt sur les autres que nous venons de mentionner. « C’est à eux qu'ont été présentées, en effet, l’immense majorité des pièces de poésie qui composent la littérature palinodique de Normandie. Ce sont eux qui eurent non seulement la vogue, mais encore la durée, et qui excitèrent le plus l’attention des contemporains ».

Un court exposé servira d’introduction à leur histoire.

Le Puy de Palinod de Rouen a précédé de plusieurs années celui de Caen.

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Le premier commença par une confrérie religieuse dont le siège était établi dans l'église paroissiale de Saint-Jean-sur-Renelle.

L’objet de cette confrérie était d'honorer par une fête spéciale la Vierge Marie dans le mystère de son Immaculée Conception.

Une légende rapportée par Wace attribue l’origine de cette fête à une révélation qui aurait été faite à un contemporain de Guillaume le Conquérant, Helsin, abbé de Ramsay, dans le temps où celui-ci, revenant de Danemark en Angleterre, s'était vu sur le point de faire naufrage.

11 résulte de recherches récentes que la dévotion en question était très anciennement connue en Angleterre et en Irlande, et que c'est de là qu’elle se répandit en France et principalement en Normandie, où elle acquit tant de faveur que, parfois, on la désigna sous le titre de Fête aux Normands.

Longtemps, la confrérie de Saint-Jean-sur- Renelle conserva son caractère purement religieux. En 1486, l'idée vint à un magistrat de Rouen, Pierre Daré, de lui attribuer la mission de distribuer des prix, chaque année, aux meilleurs auteurs de pièces composées en l’honneur de l’immaculée Conception.

Toute poésie, présentée au concours, quels qu'en fussent le rythme et le sujet, devait invariablement se terminer par une adhésion formelle à la croyance

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pieuse qu'on avait dessein de propager et qui, après avoir été vivement combattue au début, tendait de plus en plus à se généraliser et à s'imposer à la foi des fidèles.

En 1515, la confrérie de la Conception était transférée aux Carmes de Rouen; en 1521, une bulle du Souverain Pontife en consacrait d’une manière définitive l’institution et lui accordait de nombreuses indulgences.

L’auteur expose les transformations successives de cette confrérie, qui devint dans la suite une véritable association littéraire connue sous le titre d'Académie de l’immaculée Conception. 11 nous fait connaître les statuts primitifs de cette Société, ceux de 1614, de 1732, de 1769, ses fêtes, la nature de ses divers prix, les noms de ses Princes ou directeurs annuels; il décrit aussi les jetons qui étaient offerts aux lauréats.

Des citations, judicieusement choisies, donnent une idée aussi exacte que possible des genres de poésie admis dans les concours. On sait, du reste, que les règles en ont été minutieusement retracées dans la rhétorique de Fabry et que de nombreux échantillons en sont fournis par le recueil de Vidoue, deux ouvrages que la Société des Bibliophiles a fait réimprimer dans ces derniers temps.

On remarque parmi les lauréats, au XVI e siècle, Pierre et Jean Avril, Tasserie, Guillaume Crétin,

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Jean Marot et le fameux Clément Marot, son fils, François Sagon, Guy Le Fèvre de la Boderie ; au XVII e siècle, Jacques Auvray, Pierre de Marbeuf, Jacqueline Pascal; au XVIII® siècle, M m ®® du Boccage et de Courcy.

Les poésies palinodiques appartiennent à deux périodes bien distinctes, l’une qui s’étend du XV® siècle jusqu'au milieu du XVII e , l’autre qui est postérieure à cette seconde date et finit à la Révolution.

Dans la première période, on se trouve en présence de formules de philosophie scolastique, de raisonnements subtils, de compositions d’une bizarrerie recherchée, où abondent des expressions difficiles à comprendre et qui n’ont rien d’harmonieux. La seconde se distingue par un goût plus épuré, par une diction plus harmonieuse, plus naturelle, bien que la nécessité de finir par une allusion à l'immaculée Conception entraîne souvent les concurrents à proposer des analogies beaucoup trop singulières. On y voit paraître un concours d’un nouveau genre, celui qui fut fondé pour un prix d’éloquence par M. de Bonnetot, en 1699, et qui valut au public, entre autres compositions dignes d’estime, un excellent mémoire de Louis Ancillon, pasteur de l'Église française de Berlin, et deux Eloges du cardinal d’Amboise, par M. l’abbé Talbert et par M. de Sacy, censeur royal à Paris.

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Il faut encore rappeler, à l’honneur de l’Académie de l’immaculée Conception, qu’en 1786, elle proposa, comme sujet de prix, une question ainsi formulée : « Quelle a été l'influence du siècle de Jeanne d'Arc sur le jugement et le supplice de cette héroïne ? » On a lieu d'être surpris qu’il ne fut fait aucune réponse à cette question, bien qu’elle eût été trois fois renouvelée.

Dans l’histoire du Puy de Palinod de Rouen ont été intercalés deux chapitres, particulièrement intéressants, sur le rôle du grotesque dans les concours palinodiques, avec David Ferrand et la Muse normande , et sur les miniatures qui accompagnent des poésies palinodiques, dans plusieurs manuscrits de la Bibliothèque Nationale.

Moins important que le Puy de Palinod de Rouen, celui de Caen fut établi, en 1527, par l’avocat Jean Le Mercier, sieur de Saint-Germain; il eut pour second fondateur Etienne Duval de Mondrainville, en 1557 ; pour principaux bienfaiteurs, Le Marchant, sieur de Rosel, en 1607, Jacques Le Maistre, sieur de Savigny, chanoine d’Avranches, en 1624, et l’abbé de Saint-Martin, en 1670. L’Université de Caen le prit sous sa protection et, par là-même, en assura l’existence.

Les œuvres littéraires, dont il provoqua la composition, ne commencent à nous être connues

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qu’assez tard, par un cahier imprimé portant la date de 1666.

Son histoire, à la différence de celui du Puy de Palinod de Rouen, consiste dans l'énumération, par ordre chronologique, des diverses pièces de poésie qui furent couronnées dans les concours.

Les analyses qui en sont faites, les extraits qui nous en sont donnés nous permettent de suivre les variations de goût, en fait de littérature, et, ce qui vaut peut-être autant, celles de l’opinion, en fait de politique.

On distingue parmi les concurrents, Jean Rouxel et Antoine Halley, poètes caennais justement estimés: Rouxel, dont une épigramme latine avait paru aux juges du Puy de Rouen mériter d’être gravée en lettres d’or dans le cloître des Carmes de cette ville; Halley, dont Daniel Huet vantait le talent poétique et qui eut l’honneur d’être choisi pour arbitre dans la fameuse querelle survenue à l’occasion des sonnets de Job et d 'Uranie. Plus tard, on voit cités, pour des poésies françaises, le duc de Saint-Aignan, de l’Académie française, dont l’ode sur le Minotaure fut saluée avec un véritable enthousiasme ; le Père De La Rue, jésuite, pour une autre ode sur un Enfant qui échappe seul d’un naufrage sur le corps de son père mort; Malfilâtre, dont le talent se révéla avec éclat par trois odes d'une haute inspiration, dont la plus remar-

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quable et la plus connue est intitulée : le Soleil fixe au milieu des planètes.

Il faut convenir que l'Allusion à la Vierge, toujours de rigueur, paraît bien étrangement adaptée à des pièces telles que celles qui portent pour titre : Y Écho, le Rossolis, YOiseau nommé Cucayo , Y Oiseau des Indes nommé Héliodrome, la Rose fait

mourir VEscargot par son odeur pénétrante, la Falsification du papier , la Bibliothèque nouvellement établie en Y Université de Caen (1734-).

Le Puy de Palinod de Caen, incorporé en quelque sorte à l'Université de cette ville, dut à cette circonstance de survivre à celui de Rouen, dont le siège était dans un monastère supprimé dès le début de la Révolution. Mais, pour obtenir la faveur de quelques mois d’une existence précaire, quels changements il lui avait fallu subir! Le l" juillet 1792, les pièces couronnées étaient : une Épitre aux Sans-Culottes sur le ridicule de nos faux patriotes , les Crimes de Y Angleterre, le Berceau républicain. Le 12 messidor an II de la République, l'organisation du concours appartient, non 'plus à l’Université, mais & des instituteurs que l’administration a désignés. Non seulement le nom de la Vierge est remplacé par ceux de la Liberté et de l’Égalité, mais les moindres allusions religieuses sont sévèrement interdites. On vit même, le 1 er juillet 1794, une pièce de vers sur

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l’Immortalité de l'âme, écartée comme inspirée plutôt par le fanatisme que par le Dieu de la poésie.

Nous sommes loin, comme on voit, des premiers Puys de Palinod, et rien ne rappelle plus les sentiments qui les avaient fait établir.

11 ne m’appartient pas, pour clore cette introduction, de faire l’éloge de l’Étude de mon frère, œuvre d’un long labeur et de pénibles recherches. On me permettra, cependant, d’émettre l’espoir qu’elle sera favorablement accueillie du public, comme un exposé fidèle du caractère de deux institutions qui ont eu leur part de célébrité, comme un récit attachant des faits qui constituent leur histoire au point de vue religieux et, plus encore, au point de vue littéraire.

Ch. de B.

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