‹ Les pygméesChapitre 32 sur 139 · AIRE PRIMITIVE DES NÈGRES · texte numérisé non relu

AIRE PRIMITIVE DES NÈGRES

générales sur le passé des diverses races nègres. On les trouvera dans un livre dont la première partie a déjà paru". Mais je puis résumer cet ensemble de données en quelques propositions en me plaçant surtout au point de vue de l'étude actuelle.

Le type nègre s’est caractérisé primitivement dans l'Asie méridionale, qu'il a sans doute occupée seul pendant un temps indéterminé. C'est de la que les divers représentants de ce type ont irradié; et, en se portant les uns à l’est, les autres à l’ouest; ils ont donné naissance aux populations noires de la Mélanésie et de l'Afrique. En particulier l'Inde et l’Indo-Chine ont appartenu d’abord aux Noirs. Des invasions ou des infiltrations de diverses races jaunes et blanches ont morcelé les populations nègres occupant jadis une aire continue;et,en se mêlant à elles les ont profondément altérées. L'état de choses actuels est le résultat final de luttes et de mélanges dont les plus anciens remontent à une époque extrêmement reculée des temps préhistoriques. Le sous-type négrito est un des plus anciens de la race, et était au moins prédominant dans l'Inde et dans l’Indo-Chine, lorsque commencèrent les croisements.

Déterminer même d’une manière approximative la date des premiers mélanges est évidemment

L Introduction à l'etude des races humaines. — Questions générales,

QUATREFAGES, Pygmées. 6

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impossible, mais nous en constatons de récents. Les Malais s'étaient établis à Luçon avant leur conversion à l’islamisme, puisqu'ils étaient encore païens à l’arrivée des Espagnols. Ils y étaient donc arrives selon toute apparence avant la prise de Madjapahit par les mahomeétans, ce qui nous reporte au moins vers le milieu du xv° siècle *. Mais cette colonisation devait être assez récente, puisque les premiers Européens purent recueillir des traditions d’où il resulte que les /ndiens à cheveux lisses, c'est-àdire les Malais ou leurs métis, déjà maîtres de la plaine, n’en payaient pas moins un certain tribut aux Noirs purs”. Cela même atteste que ces derniers avaient éte les premiers occupants. Il est du reste très probable que le mouvement d'expansion, détermine en Malaisie, comme en Arabie, par le triomphe de l'islam, ne put qu'être fatal à nos petits Nègres, qui durent se voir envahis dans bien des îles où ils avaient vécu en paix jusqu’à ce moment. | Dans l'Inde, la légende de Rama peut seule permettre quelques conjectures. Quoique défigurée par la fable, l’histoire du héros aryan renferme à coup sûr un fond de vérité. Le récit des services qu'il reçoit d'Hanouman n’a rien que de fort simple si l'on voit dans celui-ci et son peuple de singes

1 La prise de cette ville peut être considérée comme marquant l'avènement de l'islamisme en Malaisie. Elle eut lieu en 1478. (Description de Java, par Raffles et Crawfurd, traduite par Marchal, p. 349.)

? Rienzi, Océanie, t. I, p. 302.

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un chef et une tribu de Négritos. Cette interprétation emprunte aux découvertes modernes un caractère réel de probabilité. Si elle est fondée, comme il est permis de le croire, il en résulterait qu'aux temps héroïques de la conquête aryane, les Négritos formaient encore des populations florissantes dont les nouveaux venus ne dédaignaient pas l’alliance, tout en les regardant comme des créatures d’un rang inférieur *.

L'orgueil de race, les différences de religion et de mœurs n’ont jamais empêché les Européens, pas plus les Anglo-Saxons que les autres, de se croiser avec les derniers des sauvages ?. Les Aryans n'étaient pas plus réservés. Nous voyons leurs héros des premiers temps, les Pandavas euxmêmes, donner l'exemple de ces unions. Après avoir vaincu et tué le rakchasa Hidimba, Bhimasena résiste d’abord aux sollicitations de la sœur de ce monstre qui, devenue amoureuse de lui, se montre sous les traits d’une femme charmante. Mais sur les représentations de son frère aïîné, Youdhichshira, /e rot de la justice, et avec l’assentiment de sa mère, il finit par céder et va passer

1 Je reconnais d’ailleurs que la légende d'Hanouman peut s'appliquer également à quelqu’une de ces tribus dravidiennes qui s'étaient élevées bien au-dessus de l’état sauvage.

? Témoin les métis d’Anglais et d’Australiennes. La race tasmanienne n'est plus représentée que par les métis des pêcheurs de phoques, et nous savons par Bonwick que les enfants étaient souvent nombreux dans la même famille.

quelques temps dans la demeure enchantée de cette Armide dravidienne ou négrito*. |

Ainsi, dès les temps héroïques de la race aryane, celle-ci mêlait son sang à celui des populations locales. Maisles mélanges remontaient certainement bien plus haut, et se sont continués depuis. On sait combien ont été nombreuses les invasions le plus souvent venues de l’ouest et du nord-ouest. Le résultat inévitable était l'effacement de plus en plus marqué du type négrito. Ainsi ont pris naissance toutes ces races mixtes où dominent tour à tour le type blanc, jaune ou noir et que l’on désigne sous le nom commun de Dravidiens. Mais le fond premier n’en persiste pas moins d’une manière parfois bien curieuse et bien significative.

Les races dravidiennes ont au point de vue qui nous occupe un intérêt facile à comprendre. Elles nous renseignent sur l’ancienne extension des Négritos. Nous pouvons dire à bien peu près avec certitude que cette race a occupé jadis toutes les terres où nous rencontrons aujourd'hui des Dravidiens. Ici je dois faire une remarque importante.

On n’a jusqu'ici regardé comme dravidiens que les groupes parlant une de ces langues auxquelles les linguistes ont donné le nom de dravidiennes, dont le trait le plus caractéristique paraît être de se rattacher assez intimement aux idiomes aus-

1 Théodore Pavie, Les héros pieux, les Pandavas (Revue des Deux Mondes, 1857, t. II, p. 221).

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traliens. On n'a pas tenu compte des caractères physiques. Par là on a été conduit à regarder comme n'appartenant pas à l’ensemble de populations qui nous occupe, et par conséquent comme étant sans rapport avec les Négritos, toute tribu possédant une langue aryenne ou iranienne. Ce point de vue, exclusivement linguistique, ne pouvait que conduire à de réelles erreurs ethnologiques.

Par exemple les Jauts, qui représentent aux yeux d'Elphinstone les premiers possesseurs du sol, sont d’après lui-même petits, noirs et laids. Leurs femmes ne sont pas plus belles *. Or, cette courte caractéristique résume les traits essentiels attribués par divers voyageurs à quelques-unes des tribus regardées comme types des Dravidiens. L’évêque Héber en particulier ne parle pas autrement des Bhils*. Par leurs caractères physiques, les Jauts d’Elphinstone se rattachent donc à toutes ces populations dans la composition desquelles l'élément négrito a joué un rôle plus ou moins considérable. Dans le Penjab, ils sont regardés comme les plus anciens habitants de la contrée, de même que dans l'Inde centrale les Dravidiens sont universellement acceptés pour les prédécesseurs des Aryans. Mais les Jauts ne parlent pas dravidien; leur langue se rattache à la souche sanscrite, et Prichard et les linguistes en général en on fait des Indous.

1 Elphinstone, Aboriginal Inbabitants of the soil. 2 Travels in India, p. 82, cité par Prichard.

Les caractères physiques, bien moins facilement modifiables que la langue, la religion ou les mœurs, ont pour tous les anthropologistes une valeur prépondérante, et je ne puis voir dans les aborigènes noirs du Penjab que des représentants de la race qui, plus au sud, a également précédé les autres et présente les mêmes caractères.

C'est dans les parties basses du Penjab et par conséquent dans le voisinage de l'Indus qu'habitent plus particulièrement les Jauts d’Elphinstone. Le type dravidien arrive donc de nos jours encore au moins jusque dans le voisinage de la rive orientale de ce fleuve. Mais il faut faire un pas de plus et reporter jusque sur la rive occidentale du fleuve l'habitation des Dravidiens. é

Bien haut sur l’Indus et à partir du point où ce fleuve commence à s'infléchir vers le sud se trouve le Damän. Cette province est comprise entre le Sind ou Indus supérieur, les monts Soliman, les Montagnes-Salées et l’Indus proprement dit. Elle est donc tout entière sur la rive droite. L'une de ses subdivisions, le Mackelwand, occupe toute la plaine située le long du fleuve. La vit une population qu'Elphinstone regarde comme un mélange de Béloutchis et de Jàâts. Mais il nous apprend en même temps que les riverains de l’Indus sont « presque noirs de teint, chetifs et maigres! ».

1 They are people of dark complexion and lean and meagre form.

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Nous voyons reproduite en quatre mots la caractéristique des Jauts du Penjab. Or, les vrais Béloutchis sont grands et bien faits'.Il en est de même des Jats.

Ni les uns ni les autres ne sont presque noirs (dark), sans quoi les voyageurs et surtout M.Rousselet n’eussent pas manqué de le dire. Ils n’ont donc pu donner naissance à la population du Mackelwand. Celle-ci n’est évidemment qu’un reste des hommes noirs de Ctésias, un rameau des Jauts d'Elphinstone qui a passé le fleuve. Ce sont des Dravidiens.

A l’autre extrémité du cours de l'Indus et toujours sur la rive droite nous rencontrons des faits assez differents, mais qui n en conduisent pas moins à des conclusions analogues aux precedentes. Ils nous sont offerts par les Brahouis dont j'ai déjà parlé, mais sur lesquels il peut être utile de revenir.

Les Brahouis habitent le Béloutchistan à côté des Béloutchis. Tandis que ceux-ci ont le nez aquilin, les yeux enfonces et le teint clair, les premiers ont la peau très basanée, le nez peu proëéminent, la figure plate, mais des yeux bien fendus, ce qui dénote une origine très mêlée. Ces derniers

1 L'Univers, description de tous les peuples : vol. de la Tartarie; Béloutchistan, par MM. L. Dubeux et V. Valmont, p. 370. Les auteurs ont résumé les renseignements fournis par un voyageur anglais, M. Ch. Masson. (Narrative of various journeys in Beluchistan, Afghanistan and the Penjab.)

tefe HISTOIRE DES PYGMÉES CRIENTAUX

traits, qui rappellent si clairement divers types dravidiens, appartiennent essentiellement aux Brahouis montagnards, dont la taille est en outre moindre que celle des Béloutchis proprement dits ; ajoutons surtout que les Béloutchis et les Brahouis diffèrent par le langage autant que par l'extérieur. Les premiers parlent une langue iranienne; les seconds une: langue dont M. Maury nous dit encore « qu'elle se rattache aux langues dravidiennes et sert de transition entre celles-ci et les langues iraniennes ».

Il est évidemment impossible d'admettre qu’une langue dravidienne ait pénétré de l’est à l’ouest, au milieu d’une population iranienne ou touranienne restée pure, et ait été acceptée par elle.On ne peut pas davantage supposer que des Dravidiens. soient venus s'implanter de force ou autrement au milieu de ces races que nous voyons partout leur être supérieures et les refouler de plus en plus. Il faut donc admettre que les Beloutchis iraniens, en pénétrant dans ces contrés, y trouvèrent les Brahouis dravidiens qui, plus ou moins altérés et relevés par le croisement, ont pourtant conservé en partie leurs caractères physiques et une langue caractéristique. C’est du reste ce qui résulte des traditions des deux races. Les Brahouïis se regardent comme aborigènes; les Béloutchis admettent qu'eux-mêmes sont d’origine étrangère :.

1 Latham, Descriptive Ethnology, vol. I, p. 254.

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