‹ Les pygméesChapitre 87 sur 139 · CULTURE · texte numérisé non relu

CULTURE

difficile d'admettre qu'à cette époque la culture du sol n'ait pas été pratiquée tout au moins dans la mesure constatée par M. Montano.

A plus forte raison en est-il de même des tribus plus ou moins métisses de Malacca. M. Montano nous apprend que les Manthras se souviennent encore du temps où leurs ancêtres étaient maîtres de la contrée entière. À cette époque, disent-ils, ils possédaient beaucoup d’écrits tracés sur des feuilles d'arbres. Ce fait suppose à lui seul un état social dont M. Montano semble avoir trouve la trace dans le nom même de son guide. Celui-ci s'appelait comme son père, comme son grand-père et sans doute commeses ancêtres, Pang-lima-dalan, mot que notre voyageur traduit par le « seigneur qui administre le palais d’un sultan‘ ». Ce descendant de quelque grand dignitaire remplit aujourd’hui les fonctions de coolie chez un planteur chinois. Dans la presqu'île de Malacca comme dans l'Inde, la conquête a détruit des États peut-être jadis considérables et florissants, mais dont le souvenir même a disparu; elle a rejeté dans les forêts et les montagnes la race plus ou moins négroïde qui les avait fondés. Là cette race est retombée à l'état sauvage, comme ont fait bien des Dravidiens*. Elle s'est comme rompue et mor-

1 Montano, Quelques jours chez les indigènes de la province de Malacca (Revue d’ethnograbphie, t. |, p. 48), et Voyage aux Philippines, p. 14. 2 Entre autres les Bhils; toutefois ceux-ci ont encore des demeures permanentes, solidement construites et groupées en villages. Ce qui

celée en tribus, en simples familles ; et la hiérarchie des chefs que Logan a fait connaître chez les populations du Bermun est probablement tout ce qui reste de son ancien état social‘.

Partout, paraît-il, chez les Négritos, la famille a résisté à cette déchéance de la race. Les assertions d’un cipaye déserteur, trop facilement acceptées par quelques écrivains, la représentaient comme assez lâchement constituée aux Andaman. Des renseignements recueillis par le lieutenant Saint- John et surtout par M. Day avaient déjà montré ce que ces premières données avaient d'inexact.Ceux que nous devons à Mouat* et surtout à M. Man ont achevé de nous éclairer sur ce point, et, après ce que j'ai dit plus haut, je n’ai pas à y revenir.

peut n'être regardé que comme une hypothèse lorsqu'il s'agit de certaines tribus du Bermun paraît être bien certain pour leurs frères les Binouas. Logan nous apprend que ceux-ci étaient gouvernés par des rois dont l’origine était surnaturelle et dont les descendants existent encore. (Logan, loc. cif., p. 279.)

1 Dans son Mémoire sur les Binouas de Johore, Logan donne des détails sur cinq tribus auxquelles se rapporte essentiellement tout ce que je dis ici. Ce sont : les Udaïs ou Orang-Pagos, les Jakuns, les Sakaïs, les Mintiras ou Manthras, et les Besisis. Ces tribus habitent le massif du Cunong-Bermun, une des plus hautes chaînes de la péninsule malaise. Chez les Manthras, il existe des chefs supérieurs (batin), dont la juridiction s'étend sur des cantons déterminés. Chaque batin a sous ses ordres un jinang, un /ukra ou jorokra, et un nombre indéfini de panglimas et d’ulubalangs. A la mort d’un batin, son successeur est choisi parmi les fils d’une de ses sœurs. (The Binua of Johore, dans the Journal of the Indian Archipelago, vol. 1, p. 275.)

? Mouat, Adventures and Researches among the Andaman tslanders,

Pp. 295,

Aux Philippires, même dans la malheureuse et sauvage tribu qu'il a visitée, P. La Gironière a constaté des faits analogues. « Les Aëtas, dit-il, sont fidèles dans le mariage et n’ont qu’une femme. » Le jeune homme qui a fait son choix s'adresse aux parents, qui ne refusent jamais mais envoient la jeune fille dans la forêt, où elle $e cache avant le jour. C’est au jeune homme à la trouver. S'il n'y parvient pas, il doit renoncer à toute prétention. On voit qu'en réalité la décision appartient à la jeune fille.

Les notesetl' ouvrage de M. Montano confirment et complètent les renseignements dus à P. La Gironière. Notre voyageur fait connaître, en outre, la curieuse cérémonie qui sanctionne le mariage chez les Aëtas de Luçon. Les deux conjoints grimpent sur deux arbres flexibles et rapprochés qu’un vieillard fait ployer l’un vers l’autre. Quand la tête du futur a touché celle de la femme, le mariage est légalement accompli. Un grand festin et des danses guerrières sont le complément de la fête’. Les liens de famille sont très étroits chez ces pauvres sauvages. L'affection des parents pour les enfants est très vive, et ceux-ci ont pour leurs père et mère autant d'amour que de respect. L’adultéère est puni de mort tout comme le vol ou l’homicide. Mais ces crimes ou délits sont excessivement rares.

L’Aëta n’achète pas sa femme; il fait seulement

4 Montano, Voyage aux Philippines et en Malaisie, p. 71.

un petit cadeau à son futur beau-père. Celui-ci donne en dot à sa fille quelques objets qui demeurent sa propriété personnelle. Aïnsi, dit M. Montano, ces Négritos connaissent les biens paraphernaux. |

On me saura gré d'emprunter encore à M. Montano les détails suivants, relatifs aux Négritos de Mindanao. |

« Chez les pauvres Mamanuas, ces anciens maitres du sol, que l’on dit si abrutis, j'ai trouvé les mêmes usages que chez les Négritos de Marivelès, le même respect des vieillards, le même amour des enfants, le même culte des morts. Dans cette population qui va disparaître, les coutumes ont gardé le même empire indiscuté. Ces coutumes sont simples, sans doute, et leur procédure est élémentaire, mais non pas nulle. Il ne faut pas croire que chaque Mamanua agisse dans sa case comme bon lui semble et sans avoir de compte à rendre à personne. Le mari trompé tue sa femme; mais seulement si l’adultère est bien prouvé, auquel cas les parents de la coupable consentent à sa mort. Dans le cas contraire, il serait tenu pour assassin et passible lui-même de la peine de mort, prononcée par le chef de la tribu sur la plainte des parents de la victime. » |

« L'adultére est du reste, comme tous les autres délits ou crimes, excessivement rare chez les Neégritos de toutes ces régions. Les mœurs des jeunes filles sont fort correctes; le moindre soupçon

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élevé sur ce point les empêcherait de trouver un mari. »

« La propriété est parfaitement établie et transmissible par vente ou par hérédité. Le champ défriché est la propriété incontestée de celui qui l’a créé et de ses héritiers. À la mort du père de famille, si la mère vit encore, l'héritage se divise en deux moitiés : l’une va à la mère, l’autre aux enfants, dont chacun prend une part égale. 5

« Si les enfants sont déjà grands, la veuve continue à habiter la case de son mari; siles enfants sont très jeunes, elle se retire avec eux chez ses parents.

« Tous les différends sont jugés par le chef de la tribu. Du reste, il est excessivement rare qu'il ait à intervenir. Ses décisions sont toujours scrupuleusement obéies *. »

On conviendra qu'il y a loin de l’état de choses que nous fait connaître M. Montano, aux renseignements fournis par ses prédécesseurs. C’est un exemple de plus à ajouter à tant d'autres qui montrent combien on a tort de s’en tenir à une observation superficielle quand il s’agit de juger les populations les plus arriérées, les plus sauvages.

Bien que plus ou moins mélangés à d’autres races, les Négritos de Malacca présenteraient sans doute des traits de mœurs analogues si on les connaissait mieux. M. Montano nous dit qu'ils ne

1 Voyage aux Philippines, p. 71.

QUATRBFAGES, Pygmées, 15

se font jamais la guerre”, que les parents veillent tendrement sur leurs enfants et, au besoin, se privent pour eux de nourriture. Logan nous apprend que chez les Manthras l’adultère est puni de mort, mais seulement, comme chez les Mamanuas, s’il est prouvé par témoins. L'arrêt, prononce par le chef supérieur (batin), est exécuté par le panglima. Les deux coupables sont couchés dans le plus proche ruisseau, et leurs têtes sont maintenues sous l’eau à l’aide d’une fourche. Le mari convaincu de l'inconduite de sa femme, sans pouvoir en donner la preuve, peut la quitter, à condition de lui abandonner, avec la maison et les cultures qui l’entourent, une certaine quantité d'étoffe, quelques anneaux et une petite somme d'argent. Les enfants restent avec la mère; mais celle-ci ne peut se remarier que lorsque le mari divorcé a pris lui-même une autre femme.

M. de Saint-Pol Lias a causé assez longuement avec Tolilo, chef d’une tribude Sakays, en présence de Malais qui, au besoin, auraient contrôlé ses dires. On peut donc considérer les renseignements recueillis par le voyageur comme très exacts. Dans les tribus sakays, la famille est parfaitement constituée. L’homme épouse deux femmes et donne ordinairement au père 10 ringguits (50 fr.). S’il est lui-même un chef, il paye sa femme jusqu’à

! Logan avait déja signalé ce fait bien remarquable de la part de populations sauvages et chasseuses. (The Binua of Johore, p. 273.)

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30 ringguits (150 fr.). Le divorce est admis chez les Sakays, mais il y est extrêmement rare.

L’adultère est considéré comme un crime, maïs se rachette moyennant 30 ringguifs payés au mari par chacun des deux coupables. Le meurtre, le vol, sont inconnus dans ces tribus. Quiconque se trouve dans le besoin et manque de nourriture en demande au premier venu qui ne refuse jamais”. Industries. — J'ai dit plus haut comment se nourrissent les diverses populations négritos.Je dois ajouter qu'aucune de celles dont je parle ici n’est anthropophage*”. Cette accusation a pese sur plusieurs d’entre elles, en particulier sur les Mincopies. Or, loin de rechercher la chair humaine, les Andamaniens la regardent comme un poison mortel.

Tous les Négritos font cuire à l’eau ou au moins griller les viandes; tous savent se procurer du feu, à l'exception des Mincopies, et emploient bien probablement le même procédé, le frottement de deux morceaux de bois. Mais, même pour des

1 De Saint-Pol Lias, loc. cif., p. 481.

? Les Négrito-Papous mêlés aux Papouas de la Nouvelle-Guinée et des archipels voisins ont pu céder aux entrainements de l’exemple et se laisser aller au cannibalisme, Mais il est impossible, faute de renseignements précis, de se prononcer sur ce point, La confusion qui a trop longtemps existé entre ces deux races, et que maintiennent plus ou moins quelques-uns des voyageurs les plus récents, rend bien difficile toute étude de l’une des deux considérée isolément. L'examen des crânes nous permet bien de rapporter à l’une ou à l'autre une population donnée; mais il ne nous éclaire pas sur les caractères qui peuvent les différencier sous d’autres rapports.

sauvages, c’est là un travail pénible et quelquefois long. Aussi les Manthras, par exemple, qui emploient dans ce but des fragments de bambou secs, ont-ils grand soin de leur foyer. Celui-ci est la pièce principale du mobilier et consiste en un amas de terre renferme dans un cadre en bois, où l’on a soin d'entretenir constamment le feu *. Quelques vases en terre grossière pour cuire les racines et les patates ; quelques corbeilles, complètent ce mobilier. En outre un petit panier renferme presque toujours la chaux et la noix d’arec dont ces sauvages font usage comme les Malais.

Dans les climats froids ou tempérés, les besoins les plus urgents, après celui de se nourrir, sont ceux de se loger et de se vêtir. Il en est autrement dans les régions tropicales. Ici le vêtement n’est guère qu'une question de luxe ; il est souvent plus incommode qu utile. Il en est presque de même du logement ; et, en tout cas, le plus simple abri, pouvant donner de l’ombre pendant le jour, mettre à l'abri du rayonnement pendant la nuit et protéger contre la pluie, répond pleinement aux besoins les plus essentiels. C’est là ce qu’oublient trop souvent les voyageurs, les écrivains qui voient dans l’extrême simplicité du costume ou des habitations un signe d’infériorité intellectuelle et un manque d'industrie.

Les Aëtas ne sont guère plus vêtus que leurs

4 Montano, loc. cit., p. 46.

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