‹ Les pygméesChapitre 120 sur 137 · FAUSSE THÉORIE · texte numérisé non relu

FAUSSE THÉORIE

admettre l'existence d'un peuple ne connaissant que des esprits mauvais1. Or, en admettant que cette exception unique existe bien réellement, elle serait loin de témoigner en faveur des idées de M. Hahn. En effet, les Bongos, dont parle Schweinfurth, ne figurent nullement au plus bas dans l'échelle de la civilisation ; ils sont bien au-dessus, non seulement des Boschismans, mais encore des Hottentots. Ce n'est pas un peuple qui commence; c'est au contraire un peuple « qui s'en va2 ». Ils ont traversé les deux phases inférieures de l'état social; ils sont essentiellement agriculteurs. Quand ils défrichent un bois pour leurs cultures, ils épargnent avec soin les arbres fruitiers. Ils sèment en tranchées et répiquent le jeune plant. Ce sont

-d'habiles forgerons, et leur haut fourneau est à la fois très ingénieux et très rationnel. Leur outillage est, il est vrai, fort rudimentaire ; mais ils s'en servent si bien que plusieurs de leurs produits soutiendraient la comparaison avec ceux d'un ouvrier

.anglais. Ils travaillent le bois aussi bien que le fer, construisent des huttes très solides soutenues par des troncs d'arbres et ornent les tombeaux de figures sculptées représentant les défunts. Ils sont

1 George Schweinfurth, Au cœur de l'Afrique (1868-187 1), t. I, p. 290. Paris, 1875. Burchell avait dit quelque chose d'analogue en

;parlant des Bachapins, fraction des Béchuanas. Mais Livingston et Gazalis ont montré qu'il avait été induit en erreur, et n'avait connu <■ qu'une partie des croyances religieuses de ces tribus cafres.

2 Expression de G. Schweinfurth.

328 HOTTENTOTS ET BOSCHISMANS

donc bien loin de cet état d'enfance intellectuelle pendant lequel, selon M. Hahn, l'homme adorait déjà un Diable, et ne serait pas encore arrivé à la notion d'un Dieu. S'il est vrai qu'ils ne sachent rien aujourd'hui de ce dernier, c'est bien probablement parce que, entraînés par une idée que l'on a rencontrée chez quelques tribus africaines, ils ont fini par l'oublier1.

Gama-gorib. — Gama-gorib, dit M. Hahn, est presque le même que Gaunab. Mais, à en juger par les légendes, il en est bien distinct, et semble occuper le second rang dans l'aimée du mal. Il est l'adversaire de Heitsi-eibib, comme Gaunab est celui de Tsûi-goa. J'ai reproduit plus haut le récit d'une de ces luttes, et il est inutile d'entrer dans d'autres détails qui n'apprendraient rien de nouveau.

A ces deux démons supérieurs paraît se rattacher la foule des spectres et des mauvais génies (Haïnun, Saubo-khoïn) extrêmement redoutés des Hottentots,

Le premier homme. — J'ai déjà dit que M. Hahn donne à celui qu'il appelle l'Adam khoï-khoï le nom de Ei/alkhanabiseb, qui signifie Y homme dont

1 Quelques populations nègres de l'Afrique occidentale, tout en admettant l'existence du Dieu bon, disent qu'il est inutile de lui offrir des sacrifices, puisqu'il fait toujours du bien, et réservent leurs hommages pour les dieux méchants qu'ils espèrent fléchir. On comprend que cette préoccupation exclusive ait pu à la longue faire perdre la notion de la divinité bienfaisante.

GAMA-GORIB, L'ADAM KHOI-KHOI 329

le corps a une échine couleur de cuivre. Le même personnage porte ailleurs celui de Gurikhoïsib, c'està-dire Y homme primitif. Ici la légende présente quelque contradiction, car ce premier homme a une mère, dont l'auteur ne fait pas connaître le nom et habite un kraal où se trouve des jeunes filles.

Quoi qu'il en soit, une légende assez détaillée nous montre Gurikhoïsib vivant au milieu de tous les animaux. Il a un jour la fantaisie de jouer. Le léopard, le singe, l'hyène, les serpents, etc., assistent à la partie. L'homme perd tous ses bracelets de cuivre. Puis il se prend de querelle avec le lion, et ils se défient. Gurikhoïsib rentre chez lui, empoisonne ses flèches, aiguise ses sagaies ; sa mère l'oint de beurre fondu qu'elle saupoudre d'un odorant buchu1, et l'encourage en improvisant un chant en son honneur (gare). La rencontre a lieu près d'un étang où notre auteur a été conduit par son guide2, Le lion, attaqué par les chiens, criblé de flèches et de dards, s'enfuit et est découvert par sa mère, qui reçoit son dernier soupir et l'ensevelit, pendant que Gurikhoïsib est accueilli par un chant de triomphe. Depuis cette époque, les petitsfils du lion cherchent à venger leur ancêtre, et les Khoï-Khoï leur font une guerre sans merci.

1 Poudre parfumée que Ton obtient en pulvérisant une espèce de Spirœa. (Kolbe, p. 210.)

2 L'étang de Khubirsaos, par 230 29' de latitude sud et 160 28' de longitude est. M. Hahn fut très frappé de l'animation et de la précision que son guide mit à lui raconter toutes les péripéties du combat.

33° HOTTENTOTS ET BOSCHISMANS

Il est du reste facile de comprendre que Gurikhoïsib a pris place dans la mythologie des indigènes. Ils le regardent comme une espèce de demidieu, qui les protège contre les êtres malfaisants et surtout contre les lions.

Autre vie. — De divers détails contenus dans ce qui précède on aura déjà conclu, je pense, que les Hottentots croient à une autre vie. C'est là un fait que Kolbe avait déjà mis hors de doute, bien qu'il eût été nié par quelques-uns de ses prédécesseurs, bien qu'il l'ait été par quelques-uns de ceux qui sont venus après lui1. Les observations personnelles de M. Hahn ont, sur ce point encore, pleinement confirmé celles du vieux voyageur.

J'ai signalé précédemment ce que les Hottentots disent des étoiles, et l'on pourrait en conclure qu'ils placent dans le ciel l'habitation de ceux qu'ils ont perdus. Mais je ne vois nulle part de témoignage explicite à cet égard. Au contraire, bien des faits

1 Ce sont peut-être surtout certains missionnaires qui méritent ce reproche, et parmi eux en particulier M. Moffat. Il est difficile de ne pas être surpris et peiné en lisant ce qu'il a écrit au sujet du prétendu athéisme des Hottentots. On dirait qu'il redoute de trouver chez ces païens quoique ce soit qui ressemble à des idées religieuses. Il est évident qu'une foi trop exclusive a égaré le Nestor des missionnaires vivants, comme l'appelle M. Hahn(p. 50). A ses yeux, «l'homme est sans conscience, jusqu'à ce qu'on lui ait déclaré la volonté de Dieu ». Évidemment, quand on a des convictions pareilles, on est bien mal préparé à comprendre les questions dont il s'agit ici. (Vingttrois ans de séjour dans le sud de l'Afrique, par Robert Moffat, agent de la Société des missionnaires de Londres; traduit par M. Horace Monod, pasteur, Paris, 1846; chapitres xvi et xvii.)

ESPRITS MALFAISANTS 33 l

montrent qu'ils regardent l'esprit des morts comme hantant, au moins pendant un certain temps, le voisinage des tombes. A la mort d'un de ses membres, quel que soit son âge ou son sexe, tout le kraal émigré, ayant soin de laisser intacte la hutte du défunt avec tout ce qu'elle renferme de meubles, d'armes ou de vêtements. Emporter la moindre chose serait s'exposer a être suivi par l'esprit du mort1.

On a vu déjà que certains esprits sont pour ainsi dire les vassaux de Gaunab, le dieu du mal. A cette catégorie appartiennent encore les âmes de tout individu qui n'a pas reçu les honneurs de la sépulture et a été mangé par les hyènes ou les vautours. Par suite de cette idée, les criminels, les individus victimes d'une vendetta, les esclaves tués par leur maître, les ennemis morts dans un combat, sont livrés aux oiseaux de proie et aux animaux féroces, pour que, après avoir été dévorés, ils deviennent autant de Gauna-ora-khoïn. Quelques-uns de ces spectres, désignés sous le nom spécial de bausan, errent pendant les nuits les plus sombres et pénètrent jusque dans les kraals, dont ils terrifient les habitants.

Les esprits dont je viens de parler sont regardés comme malfaisants et sont fort redoutés. En revanche ceux des individus qui se sont toujours distingués par leur sagesse, par leurs vertus, et qui ont été

Kolbe, Description du Cap de Bonne-Espérance, p. 229.

332 HOTTENTOTS ET BOSCHISMANS

régulièrement ensevelis, sont pour les Hottentots autant de bons génies. A ceux que Kolbe qualifie de héros et de saints on consacre des bois, des montagnes, des prairies, des rivières. Tout individu passant dans le voisinage de ces lieux s'arrête pour méditer sur les vertus du mort et implorer sa protection. On croit à la puissance de leur intervention; et, si l'on échappe à quelque grand danger, c'est à eux que Ton en reporte le mérite. Kolbe rencontra un jour un Hottentot qui dansait et chantait tout seul, avec beaucoup de dévotion, dans un lieu désert. Interrogé par le voyageur, il répondit que, prisd'un sommeil extraordindire. il avait passé là une excellente nuit et s'était réveillé à vingt pas d'un grand lion, qui l'avait laissé partir sans lui faire de mal. Le saint de la vallée, disait-il, avait pu seul le protéger contre l'animal féroce.

Dans chaque famille, les ancêtres sont de même considérés comme des espèces de dieux lares. On leur adresse des prières, on leur fait des offrandes. Mais pour en être entendu, il faut aller accomplir les cérémonies sur le tombeau lui-même. M. Hahn cite à ce sujet une anecdote caractéristique. Dans une de ses courses, il rencontra, au delà des frontières du Kalahari, un parti deNamaquois sous les ordres d'une grande dame du pays (Geiksois), qu'il connaissait pour avoir reçu d'elle une large hospitalité. Il lui demanda en plaisantant si elle venait chasser dans ces déserts sans eau. « Mon ami, repondit-elle, ne raillez pas, car je suis en grande

Page 1