ESPRITS DES ANCÊTRES
détresse. La sécheresse et les Boschismans m'ont tué beaucoup de chèvres et de vaches. Je vais au tombeau de mon père : je vais prier et pleurer là. Il entendra ma voix ; il verra mes larmes et il donnera le succès à mon mari, qui est à la chasse des autruches, pour que nous puissions racheter des chèvres laitières et des vaches et que nos petits enfants puissent vivre.
« Mais, répliqua le voyageur, votre père est mort; comment pourrait-il vous entendre?
« Oui, répondit la Hottentote, il est mort; mais il dort seulement. Nousles Khoï-Khoï, quand nous sommes dans la peine, nous allons toujours prier sur les tombeaux de nos grands-parents et de nos ancêtres. C'est pour nous une vieille coutume1. »
J'appelle toute l'attention du lecteur sur ce passage. Il confirme, avec quelques détails de plus, tout ce que Kolbe avait déjà dit relativement aux croyances des Hottentots à la survivance d'un quelque chose de l'homme après la mort terrestre, de l'influence que ce quelque chose peut exercer sur la destinée des vivants, de l'espèce de culte qu'on lui rend. Si l'on se rappelle que les Khoï-Khoï adressent leurs prières, non seulement à leurs parents récemment décédés, mais à Heitsi-eibib * lui-même, le premier ancêtre de la race, il faudra
1 Y es, ht is dead, she answered, but he only sleeps. We Koi-Koi always, if we are in trouble, go and pray to the graves of our grand parents and ancestors ; it is an otd custom of ours. (Hahn, p. 112.)
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bien reconnaître qu'ils croient à l'immortalité de ce quelque chose.
Sous l'empire de certaines présomptions, de natures très diverses et parfois opposées, que j'ai eu souvent à combattre, on répétera peut-être encore qu'il n'y a là que le résultat du contact de ces populations avec les Européens. Mais il est impossible d'invoquer cette explication lorsqu'il s'agit du Cap. Le culte ou, si l'on veut, l'honoration des saints, la foi en la puissance de leur intervention est une croyance essentiellement catholique, repoussée par toutes les sectes protestantes. Or le Cap et ses dépendances n'ont été colonisés que par des protestants, par les Hollandais, par les Français réfugiés à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, par les Anglais. Cela même explique pourquoi ces contrées ont été évangélisées exclusivement par des protestants. Le premier missionnaire qui tenta la conversion des Hottentots fut un frère Morave, George Schmidt qui vint au Cap en 17361, par conséquent plusieurs années après le voyage de Kolbe2. Les croyances dont il s'agit appartiennent donc bien en propre aux Khoï-Khoï.
Les Hottentots ne se font d'ailleurs aucune idée
1 Des missionnaires danois envoyés aux Indes par le roi de Danemark, Frédéric IV, Plutschau, Zéegenbal, Boving, étaient au Cap en même temps que Kolbe. Mais ils n'ont fait qu'y toucher. MM. Hahn et MofTat s'accordent pour décerner à George Schmidt le titre de premier missionnaire des Hottentots. (Hahn, p. 39, 40 et 45 ; MofTat, op. cit., p. 15.)
absence d'édifices religieux 335.
quelque peu précise, ni de la nature des esprits, ni de leur mode d'existence. Kolbe n'a pu découvrir chez eux rien qui rappelât l'enfer ou le paradis. Il en conclut qu'ils n'ont aucune notion de récompenses ou de punitions attachées aux .œuvres bonnes ou mauvaises. M. Hahn est muet à cet égard. Mais peut-être est-ce un des points sur lesquels il n'a pas voulu dire tout ce qu'il sait. Un peuple qui regarde les étoiles comme les yeux de certains morts, en même temps qu'il fait de certainsautres le peuple de Gaunab, a évidemment une idée au moins confuse de la rémunération qui attend les bons et les méchants.
Culte, prêtres et sorciers. — J'ai déjà dit que les Khoï-Khoï n'ont aucune espèce d'effigie destinée à représenter leurs divinités, et ne construisent aucun édifice consacré au culte. On ne peut en effet donner ce nom aux cairns regardés comme étant les tombeaux d'Heitsi-eibib, ou à ceux qui recouvrent le corps de quelques saints, et grandissent lentement par suite de l'accumulation des pierres ou des branches d'arbres que l'on y dépose en guise d'offrande. On ne peut pas même regarder comme des chapelles le berceau temporaire de branches vertes et de fleurs, sous lequel les hommes seuls mangent la chair des bœufs offerts en sacrifice. Ces indigènes n'en ont pas moins des lieux vénérés, où ils ne passent jamais sans prier. Ce sont, comme je l'ai déjà dit, certains rochers, certaines collines, des rivières, etc. On a vu d'ailleurs que les hommages
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s'adressent, non pas à l'objet matériel, quel qu'il soit, mais au dieu ou à l'esprit qui est censé l'habiter1. Je ne vois nulle part que ces localités soient un but de pèlerinage, et que l'on s'y donne rendezvous pour accomplir en commun des cérémonies solennelles. Celles-ci se passent toujours dans l'enceinte du kraal. C'est là, dans l'espèce de place publique circulaire formée par les huttes, que l'on fête le retour de la pleine et de la nouvelle lune ou que, les yeux fixés sur les Pléiades, on invoque Tsûi-goa.
Chez les Hottentots, il n'existe rien qui ressemble à une caste sacerdotale. Chaque kraal a son prêtre (surri), dont la position est assez modeste. Et d'abord il est électif, ce qui semble exclure toute idée d'un caractère spécial résultant de ses rapports avec la divinité. En outre, dans la hiérarchie, il ne vient qu'au quatrième rang, après les deux chefs civil et militaire et après le médecin. Il joue un rôle important dans les cérémonies qui accompagnent le mariage et le passage des jeunes gens au rang d'hommes faits, peut-être dans celles des funérailles. Mais il n'est pas même nommé à propos des grandes solennités religieuses s'adressant soit
1 En parlant d'une foule de tribus sauvages, on répète tous les jours qu'elles adorent les arbres, les montagnes, les rochers, les rivières, etc. Mais il en est d'elles comme des Hottentots, et Logan ne s'y est pas trompé. (The cthnology of the eastcrn Asia and the Indc- Pacific islands, dans the Journal of the 'hidian Archipelago, vol. IV, 1850, P- 577-)