LA LISIÈRE BASQUE, SAUVETEHRE, SALIES
Basques dansent. Un fifre et deux tambourins, voilà l'orchestre. Les hommes sautent sur la pointe du pied, les épaules effacées, le corps tout droit, tendu en avant, raide comme une barre ; ils touchent la terre à peine, et pourtant ils rebondissent à un demi-mètre de hauteur. C'est le fameux « saut basque », un exercice chorégraphique bien moins que gymnastique. Il y faut des jarrets d'acier. Le « saut » terminé, les femmes se mêlent aux danses, qui perdent leur caractère ; mais les danseuses le conservent. Elles se trémoussent au bras du cavalier, qui les excite par de vigoureux Houp ! Houp ! — Une troupe de Béarnais vien^ ^ - ^or. On les reconnaît à la seule largeur de leur berret, 4ai en Béarn prend les proportions d'un parasol. Ils lèvent les épaules; ces pétulances basques leur font pitié. A leur tête marche un homme déjà vieux, droit comme un chêne ; il porte la croix de la Légion d'honneur sur sa blouse. Mon voiturier, qui parle français et qui me sert un peu de guide dans cette foule, Taborde et l'appelle : Mon commandant. — Cest un riche propriétaire, qui a été soldat, qui est retourné à la charrue, F heure de la retraite arrivée, et qui, pour occuper ses loisirs, s'est fait son propre fermier.
Je ne suis point fâché d'avoir vu sous ce nouvel aspect cette calme et régulière villette de Navarrenx. Le soir, je vais prendre la route d'Oloron, au « petit soleil tombant ». A six heures nous partons. La route est belle et très gaie. De vieilles maisons à pignon dans tous les villages. Parmi de grands noyers qui forment un bocage noir, j'en vois une dont le pignon précisément est seul resté debout. Il est du xv* siècle ; la fenêtre à meneaux est belle ; ce fut la façade d'une gentilhommière.
Les villages sont nombreux, mais il n'est pas besoin d'y regarder bien attentivement : Fallure et la forme des maisons, celle surtout des églises, les porches supportant des tours carrées à clocher, tout dénonce d'anciens villages basques. Les habitants, par cette belle soirée, se tiennent sur leurs portes;
ce sont des Béarnais. Le Basque émigré, la lisière de son domaine se resserre ; le Béarnais, dans les hameaux, prend sa place.
La route court au-dessus du Gave d'Oloron, sur la rive gauche, à une hauteur de cent cinquante mètres au moins. La pente vers la rivière se couvre de champs de mais, puis de prairies; sur l'autre rive, de nombreux villages encore. Les maisons à toits rouges se perdent dans les arbres. Nous courons, nous piquons tout droit sur la grande chaîne; tous les jeux du soleil couchant sur les cimes se déroulent devant mes yeux. Les monts m'apparaissent d'abord sous un éblouissant manteau blanc darfjent; sur les versants, la lumière s'obscurcit par degrés, les teintes grises, bleues, violettes, se succèdent; l'ombre montf, et les pics eux-mêmes ne sont plus que des silhouettes se détachant des masses noyées dans les premières vapeurs de la nuit.
*^A^ ÀMSr'
Adroite de la route, sur un monticule, un château regarde ce magnitique déploiement des monts. Il est flanqué d'une chapelle; le maitre peut bien remercier Dieu pour avoir permis qu'il fût si superbement logé. Une haute futaie enveloppe cette demeure, qui peut vraiment faire envie à l'homme le plus sobre en ses désirs ; la chapelle me parait être du sv' siècle ; je la vois mal dans le crépuscule qui grandit. Nous descendons sur une forte pente, noue traversons un petit Gave : c'est le Vert, qui vient de la vallée de Barétous.
Sous une roche embroussaillée, un grouillement d'êtres humaine s'agite devant un feu clair et pétillant qui me parait faire
bouillir une marmite posée sur un foyer de pierres. Mon conducteur jette une sourde exclamation méprisante, et, dans sa colère, oublie si bien de retenir ses chevaux, que Tun d'eux vient à butter. Je le gourmande un peu, il s'excuse : — Bon ! dit-il. Cest la faute de ces bohémiens.
N'étant pas humanitaire par métier et n'aimant guère les propos inutiles, je ne cherche pas à lui faire honte de ses mauvais sentiments envers ces parias qui, suivant un vieil auteur, « se multiplient aux monts pyrénéens comme vermine »; je tâche seulement de bien connaître toutes les raisons de l'horreur superstitieuse que les bohémiens inspirent aux Béarnais, surtout aux Basques, car ils sont plus nombreux dans le pays de ces derniers. Mon conducteur est Basque.
Eh bien ! c'est lui qui m'apprend de toutes ces raisons la principale et la plus curieuse. Rien n'ôterait de son esprit, qui est cependant assez vif, la persuasion que ces gens-là participent du diable. Et pourquoi ? Parce quils ne meurent point.
Les bohémiens vivent vieux, très vieux. On en rencontre de presque centenaires, honunes ou femmes, qui évidemment ont atteint les limites extrêmes de la vie. Un jour, on cesse de les voir; ils ont disparu, mais ils ne sont pas morts. Et la preuve qu'ils ne le sont p;^s, c est que jamais, au grand jamais, on n'a su où aucun d eux était entend. Jamais, au grand jamais, on n'a trouvé la trace d'une fosse, ni au boixl des chemins, ni au plus épais des bois. iVt ô:rani!\> mystèiv entourant la fin de ces pauvres êtres errants a plusieurs fois préoccupé l'autorité, au point de lui faire î\ù:v dos sottises- On a violenté les bohémiens, on lésa enfermés ; ,' \ ot;t ir.o.r.e, en lM«3, une véritable persécution légale dirigée vv .ttv co> ru\Ihoureux- Ceux qui sont morts en prison témoi- ^nau nt *,a p>>;s prv^fonde horreur à l'idée de l'ensevelissement qui -....>.. tv<< no, iVux qu'on a du relaxer sont revenus au lieu o;\^ >.:.v ^Vv^ ^u:^ vvurses vairabondes et, comme leurs pères, N ' , r:tîï qvio dîsjv^ru. Il faudrait donc admettre que
les bohémiens efifouissent leurs morts dans des endroits inaccessibles , peut-être sous le cours des ruisseaux , à la façon d'Attila, enterré sous un fleuve. Mais voilà ce que les Basques ne croient pas possible — ils continueront d'être persuadés longtemps encore que ces « maudits » ne meurent point.
Je n'ai pu vérifier les dires de mon Basque. En aurais-je eu le loisir, je ne l'eusse pas fait, peut-être. J'aime mieux ses contes.
A droite, nous laissons le village de Monmour, Morts MauroTura^ — nom qui rappelle la domination des Sarrasins. A Oloron, j'ai trouvé une fontaine qu'on appelle Houn d'Ous Mourous, fontaine des Maures. Le souvenir des Sarrasins est vivant dans le pays d' Oloron, — bien moins pourtant que celui desNorthmans qui détruisirent la ville, sans y laisser debout une pierre. Les évéques oloronais étaient seigneurs de Sainte-Marie, dernière bourgade à laquelle nous arrivons — et titrés barons de Monmour.
Sainte-Marie d'Oloron est une grosse bourgade, séparée d' Oloron par un Gave. — Je la traverse rapidement; j'ai vu dans la pénombre la tour d'une église, je passe un pont ; le torrent me parait descendre entre deux rives très différentes : l'une escarpée, portant des maisons où les lumières s'allument; l'autre, couverte de prairies. Nous nous engageons dans une longue rue très populeuse qui, tout à coup, s'ouvre à gauche et me laisse entrevoir un haut rideau d'arbres, des peupliers, sans doute. Au-devant brille encore le miroir de Teau; à travers les feuillages, j'aperçois une autre clarté mouvante. Point de doute, c'est une île entre les deux Gaves d'Aspe et d'Ossau, qui se réunissent ici et forment le Gave d'Oloron. La rue toute droite se referme, pour se rouvrir un moment après. C'est une grande artère, — comme diraient nos édiles parisiens ; — des rues ou des ruelles viennent la croiser. Plus loin encore, un pont à franchir. Celui-ci, sûrement, est jeté sur le Gave d'Ossau, qui roule, en bouillonnant à grand bruit, au pied de vieilles murailles. Une lampe allumée
devant une croisée ouverte forme un cercle de lumière sur lequel se profile un débris d'ouvrage fortifié. On dirait que là il y eut une porte de ville.
Un moment après, nous rencontrons une sorte de carrefour bordé de maisons modernes et bourgeoises. A un balcon, sur un transparent lumineux, s'étale l'enseigne d'une société financière
qui, depuis Eh, quoi ! jusqu'à Oloron !... Puis nous arrivonsà
une grande place , largement assise en contre-bas d*un haut quartier. Ce mamelon qui s'arrondit au-dessus de la pente n'a-tii point porté une forteresse? — A gauche de la place, une promenade plantée de grands arbres ; adroite, des cafés illuminés: c'est ici le cœur de la petite cité, qui doit être si pittoresque et si riante au soleil. Ces cafés sont précédés de tables placées entre des arbustes — comme à Paris — dans les quartiers tranquilles, où les remous de la foule ne risquent point de mettre les feuillages par terre. Là est aussi l'hôtel principal. Comme notre équipage va s'engager sous la porte cochère, un fracas épouvantable de ferrailles et de claquements de fouet arrête tout net l'empressement de mon conducteur, peu soucieux de s'engager dans une bagarre. C'est la grande diligence à cinq chevaux des Eaux- Chaudes et des Eaux-Bonnes, qui arrive à droite par une route ouverte au-dessus de la promenade.
Elle est remplie de voyageurs; composition très bizarre. Des Anglais naturellement, trois Anglais : veston clair, casque de feutre gris, orné du voile de mousseline blanche; ils sont juchés et baragouinent sur la banquette, entre les malles. Dans l'intérieur, une troupe joyeuse se démène, et c'est bien ici troupe qui est le mot, car je reconnais d'abord une célèbre chanteuse d'opérette. Ce sont des artistes parisiens qui viennent de donner des représentations aux Eaux-Bonnes. Dans la rotonde, car ce vieil édifice roulant a encore sa rotonde^ je vois deux prêtres, deux dames, trois enfants, dont un baby tout rose endormi dans les bras de la mère; l'aïeule mène les
plus âgés, un garçonnet qui rit et une fillette qui chante. Enfin, du coupé, une autre dame et un vieux monsieur muets, glacés par la douleur, aident à descendre un jeune homme, leur fils, cruellement chancelant et pâle. Hélas ! les Eaux-Bonnes ont de la puissance, mais elles ne font pas de miracle...
Une heure après , j'ai dîné , je redescends vers le premier pont. Dans l'ombre transparente d'une nuit sans vapeurs, il m'est aisé de reconnaître la situation de l'antique petite cité. Petite, et pourtant si longue f — Le vieil Oloron était là ; le Gave d'Ossau lui servait de limite et de défense. A cet endroit, il est profond et rapide. Le château s'élevait là-bas, sur la hauteur. Je sais qu'il fut détruit par un incendie, vers le milieu du xvn' siècle : la grande tour s'écroula ; le gouverneur d'OIoron, quelques années après, fit raser les débris.
Pest une villette ancienne qu' Oloron, — siège d'un évêché dès le V* siècle. Son évêque saint Grat figure au concile d'Agde, rassemblé par Alaric, roi des Visigoths. La cité s'appelait Iluro ; on la nomma plus tard Oloro, au xi" siècle Eleron ; Froissart dit Oron; Marca, Oleron. Elle est une des cinq cités du duché de Gascogne, démembrement de celui d'Aquitaine; les Sarrasins s'en emparent et la pillent, mais tous leurs méfaits demeurent effacés dans la mémoire du peuple des vallées par la terrible incursion des Northmans, au ix* siècle. De la ville, rien ne resta. Les habitants échappés au massacre s'enfuirent dans les défilés dWspe et d'Ossau. Les pirates n'osèrent trop les y suivre; ils avaient pourtant toutes les audaces, ces Northmans farouches et invincibles, mais ils n'avaient pas le pied montagnard. Oloron demeura longtemps un amas de ruines. Un vicomte de Béarn, Centulle IV, résolut de les relever. Il accorda à tous ses vassaux, comme aux étrangers qui viendraient s'y établir, une charte d'affranchissement. Il paraît que les premiers arrivants furent des Aragonais; il y a dans Oloron du vieux sang d'Espagne.
Sainte-Marie, également détruite, se relève en même temps.