‹ Les Pyrenées françaisesChapitre 30 sur 41 · I.ES PYRENEES · texte numérisé non relu

I.ES PYRENEES

Deux ponts sur les deux Gaves réunissent les deux bourgs. Entre les deux un faubourg s'étend. On peut croire qu'il fut aussi fortifié. Des murs de défense enserraient sûrement la haute butte, dont l'église de Sainte-Croix occupe le faite, au-dessus du Gave d'Àspe, qui coule du sud au nord. La ville proprement dite, i>

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Béarn etd'Oloron. Sainte-Marie est le bien de Tévêque, A Sainte- Croix, il y a un Chapitre, et ces chanoines sont riches. En bas est un couvent de Cordeliers. Les têtes oloronaises sont vives; elles s'échauffent pour les hérésies manichéennes ; le seigneur y est plus engagé lui-même que ses vassaux. Gaston VI n'a point fait librement don de Sainte-Marie à Févêque : c'est le rachat de ses erreurs et le gage de la pénitence.

Le roi Louis XI vint à Oloron; la chambre où il coucha est conservée dans un reste des vieilles fortifications qui sert de prison à cette heure. En 1523, les Espagnols, qui prirent Sauveterre, essayèrent également d'emporter Oloron; le connétable de Castille se présente avec une seconde armée; les Oloronais font une sortie vigoureuse, et le seigneur connétable se retire. D'autres épreuves vont venir. Ce fameux évêque Roussel, que nous avons \u si maltraité à Mauléon par les gens de la Soûle, a obtenu le siège d'Oloron par la protection de Marguerite de Navarre. Il essaie d'abord de gagner aux nouvelles doctrines les chanoines de Sainte-Croix : pas un chanoine ne broncha. Les Huguenots eurent besoin de beaucoup de patience en Béarn, car leurs affaires n avançaient point; mais ils avaient pour eux les Reines.

Marguerite d'abord, puis Jeanne d'Albret, femme d'Antoine do Bourbon. Quand il fut mort, ce roi Antoine l'irrésolu, tantôt obéissant à sa femme qui le menait vers Genève, tantôt entraîné par les Guises qui le ramenaient vers Rome, rien ne gêna plus Jeanne d'Albret, et nous avons déjà vu qu'elle interdit dans ses Etats le culte catholique. Or, le tableau des deux partis catholique et protestant, à Oloron, est curieux; il est aussi très dramatique. La Reine a livré la ville au ministre Ponteto. Elle lui a même donné le nom de « ministre de la parole de Dieu », avec l'église de Sainte-Croix, pour y prêcher le nouvel Evangile ; les chanoines sont emprisonnés ; le chef du parti huguenot est un marchand, le sieur Lugor, que sa mine farouche a fait surnommer le Loup. Les Cordeliers, chassés de leur monastère, se sont jetés dans les

Tal^êes cT.Vspe et de Barétous, qui se soulèvent; c'est la guerre. U^ns la Til:e« une troupe catholique reste en armes, conduite fsir les tls d'un sei^eur basque, les Esgoabarraque. Terride ntarche sur Oloron, et moitié par force, moitié par connivence avec les catholiques, il s'en empare. Le comte d' Arros veut le rej>rendre, il y échoue. La ville, pourtant, fait retour àrautorité rovaîe et à la Réforme. Mais Je roi de Navarre étant devenu le roi de France, le roi très^ chrétien, le fils aine de l'Eglise, et bientôt n étant plus Henri l\\ les protestants ne sont plus que tolérés à Oloron, comme ailleurs. Louis XIII, dans sa promenade à travers le Béam, enlève aux Oloronais leur compagnie de milice indépendante« rend Sainte-Croix au culte ancien, et laisse pourtant au culte nouveau Sainte-Marie, là-haut sur la colline de l'ouest. Mais les catholiques surent aussitôt la reprendre. L'évèque aloi*s est Arnaud de Maytie, fils de ce Maytie qui avait porté la hache dans la chaire de l'église de Mauléon, pour la renverser sur Roussel. Il parait que Tévéque Arnaud ramena beaucoup de dissidents ; mais il n avait point les allures expéditives de l'intendant Foucault, qui fut envoyé en Béarn, après la révocation de l'Edit de Nantes. Un foudre de persuasion, cet intendant Foucault ! Il arrive à 01oix)n, et commence par faire raser le temple. Au bout d'un mois, il a reçu l'abjuration du ministre Goulard et de quatre-vingt-seize familles. Il avait ses missionnaires, qui étaient des dragons, conune dans les Cévennes. L'année révolue, F'oucault fit un beau rapport ; il y exposait que sur deux mille six cents protestants, il en avait converti deux mille deux cents. Et voilà comment il menait la besogne !

Tout en songeant a l'histoire agitée d'une ville si riante, j ai suivi la longue rue ; je me retrouve au-dessus de cette échappée sur la campagne qui en fait l'agrément, au-dessus de l'île qui sépare les deux Gaves, et là, adossé au niur, à hauteur d'appui, je regarde par ce soir d'été passer les promeneurs. Une troupe de filles et de femmes, qu'on me dit employées dans une fabrique

aux environs du faubourg, et qui reviennent du travail, jette dans ce tableau tranquille une note discordante; ces comraères-là sont effrontées comme des pies. Mais des couples glissent doucement dans Tombre; sur le seuil des maisons, des familles sont assises; cesgens-làcausentgaiement, sans faire beaucoup de bruit. Je me souviens qu'un ancien fonctionnaire des Basses-Pyrénées m'a vanté la politesse des mœurs oloronaises et la beauté des femmes, que j'ai déjà observée plus d'une fois dans mon voyage; il me disait : C'est la population la plus civilisée et la mieux plantée de toute la France.

Une chose me frappe dans ces lambeaux de conversations qui arrivent à mes oreilles : c'est la douceur des voix. Parbleu ! Jeliotte était d'Oloron, Jeliotte le « roi de l'Opéra », dont Voltaire a parlé souvent dans ses lettres. Ainsi ces confins de la Soûle ont donné le premier chanteur du règne de Louis XV, comme le Labourd donna dans Garât le premier rossignol du Directoire et de l'Empire. Un auteur basque, Fabbé d'Ilharce, s étant attaché à prouver que les Basques descendaient des Cantabres, aurait-il eu raison de dire que ce nom de Cantabres donné aux montagnards par les Romains venait de Khantor her, — les doux chanteurs? — Jeliotte, ayant fait fortune, revint se fixer à Oloron; il donna le goût de la musique aux bourgeois de la ville. Mais, pour en avoir le goût sincère, il fallait aussi qu'ils en eussent les moyens. — Une voix en ce moment s'élève à mes oreilles, de l'île entre les Gaves et du couvert de peupliers. Une voix d'homme, claire, chaude, bien timbrée; c'est une « haute contre », ce chanteur rustique, comme Jehotte. Ce ténor chantant dans l'île une romance, d'ailleurs assez vulgaire, n'arrivera sûrement point à la haute fortune du « roi de l'Opéra », dont les mémoires du temps nous disent : « Il n'était ni beau ni « bien fait, mais pour s'embellir il n'avait qu'à chanter; on eût « dit qu'il charmait les yeux en même temps que les oreilles. Les « jeunes femmes en étaient folles; on les voyait à demi-corps

« élancées hors de leurs loges donner en spectacle elles-mêmw « l'excès de leur émotion.... Jeliotte jouissait, dans les bureaux et « les cabinets des ministres, d'un crédit très considérable; car « c'était le crédit que donne le plaisir. Il l'employait à rendre. « dans la province où il était né, des services essentiels. Aussi \ « était-il adoré i>.

Un autre personnage béarnais de la fin du xvni' siècle fait aussi quelque figure dans les archives d'Oloron. Cest Féraud, le conventionnel, député des Basses-Pyrénées, envoyé en mission dans son propre département. On lui avait signalé Oloron comme un foyer de modérantisme ; mais il fut bientôt convaincu de n'être pas moins tiède que ceux qu'il devait réchauffer. Le comité de salut public le remplaça par Monestier, du Puy-de- Dôme, qui se mit en route; la légende assure qu'il marchait sum d'une guillotine, instrument de persuasion plus parlant encore que ceux dont s' était jadis servi l'intendant Foucault, mais que les Basses-Pyrénées connaissaient mal, et n'avaient pas le désir de connaître. Le Neuf Thermidor arrêta Monestier sur le chemin. Quant à Féraud, on se rappelle sa fin tragique. Le i" prairial 1795, la Convention étant envahie par une insurrection, et le pix'sident Boissy d'Anglas étant menacé, Féraud se jeta au-devant de lui. On le nomma; les forcenés entendirent mal, et crui'enlse trouver en face de Fréron le thermidorien, le chef delà « Jeunesn» dorée». Le malheureux Féraud fut tué d*un coup de pistolet: sa tête détachée fut mise au bout d'une pique.

Cependant, dans la grande rue d'Oloron, toutes les boutiques s'éteignent, les portes des maisons se ferment ; une écharpe de brume monte des Gaves et vient coiffer les peupliers. Je retourmvers l'hôtel. — Le lendemain, ma première station sera sûrement à ce pont, dont les abords m'ont fait voir dans les demi-ténèbiv? ces vieux murs fantastiques se profilant au-dessus du Gave d'Ossau.

L'obscurité ne m'avait point trompé : des maisons ont été éle-

vées sur des débris de remparts ; — des maisons à galeries, à pignons, avec des avant-corps, des toits d'ardoises retombant — et si bas que ce sont moins des toits que des revêtements, dont la couleur sombre se détache sur le double fond clair du ciel et de l'eau. Le pied des murs baigne naturellement dans le tor-

rent; des carrés de jardins ont été pratiqués dans les brèches; de grands arbres s'élancent, plongeant leurs racines dans les fissures des pierres où les orages ont fait couler l'humus avec les pluies. A droite du pont, l'ancienne porte qui m'avait frappé, la veille, dans la nuit, a été transformée en une habitation, moins commode sans doute que pittoresque. Le pont n'a qu'une arche dont ia courbure se dessine à une grande hauteur au-dessus du

torrent. C'est bien un fils des montagnes que ce petit Gave tumultueux. Il descend presque en ligne droite, par une profonde tranchée, à Textrémité de laquelle on aperçoit la silhouette d'un mont, — d'un seul. Le tableau ne saurait être plus large que le cadre. Du haut de. ce pont, il semble qu'on ait l'œil appliqué à une lorgnette ; on voit ce qui tient dans le champ de la lunette, et rien au delà. En aval, le Gave, battant toujours la vieille enceinte, court à son confluent, au pied de la colline. Les deux torrents enveloppent l'ile verdoyante que l'on connaît déjà d'une ceinture brillante, aux ruissellements d'argent.

Au delà du pont, dans les ruelles qui croisent la grande rue, voici d'autres logis aussi curieux que ceux qui bordent le Gave. Je n'ai vu qu'à Oloron ces formes capricieuses, qui sont comme le mariage des deux types basque et béarnais. Certaines de ces galeries de bois rappellent aussi T Espagne ; elles se détachent de la façade comme des « miradors » rustiques. Elles servent à tous les usages, et surtout à sécher le linge. Des draps blancs s'y balancent comme des pavillons. D'auti*es maisons oflTrent un dessin encore plus particulier. Sur Func de leurs façades, audessous du haut pignon, s'ouvrent de laides fenêtres basses, grilkurtvs. qui ressemblent à des cages à poules ;^sur l'autre, un prodicioux auvent fermé, une autre cage surplombe, soutenue par dos traverses de bois. Si Ton poursuit jusqu'auxchemins^ — ce ne souî pius dos rues, — qui grimpent à Tassant de la colline, dont îo f.^*;U\ à son oxtrômilê occidentale, porte l'église de Sainte-Croix, on ro4rv-;;vora le même mélange qu'en bas de masures et de parîu^ vio rv ruv^r^s onoorv debout, a\~ant formé la première enceinte. IV^s *r,v^rvvwi\;\ vîo t->*ars et de ba:-tions sont encastrés dans des r.\;;:>i < :: ;. rvh;s. Et îoirvui^, en haut comme au bord du Gave, \v> C'. c^r..;> î. :îs d Arvî -isos ^ux airs dlmmenses capuchons.

IXà.:s i.^ uun r.^uNour^. en face de Tile» un coin est surtout v\;, v\;\ jv^r oo v>^*v*> i;\.'Ui lie constructions hétéroclites. Le vv;v;v xV .<\v,; ic^ prvs<n:îe renversées; le courant déplace les

images, et parfois les brise; on se croit le jouet de quelque fantasmagorie.

La rue principale est, au contraire, assez régulièrement bâtie. Le carrefour ouvert à la tête du pont, et précédant la grande place , montre même quelques vastes maisons édifiées à la fin du dernier siècle ; Oloron eut alors une gloire peu durable, ayant été pendant un an, de 1795 à 1796, le chef-lieu du département. — A la descente, vers le Gave d' Aspe, les logis sont en général tout à fait modernes, sauf au voisinage du deuxième pont — (le premier à l'arrivée) — où se retrouvent encore beaucoup de vieux vestiges et le caractère de l'ancien « bourg d'en bas ». A mi-chemin, entre les deux ponts, une avenue monte, plantée de beaux arbres. — Le côté gauche est bordé d'un grand mur aveugle; ce n'est qu'un large morceau de l'enceinte, encore solide sous les lierres qui le couvrent. Ce débris regarde le nord. L'autre face, au midi, est en perspective du développement des monts. C'est cette haute colline qui de ce côté cache aux Oloronnais de la ville les gradins des Pyrénées.

En revanche, ils ont la vue d'une campagne verte et blonde : des chaumes aux revers des mamelons, des bois à leur sommet, des prairies dans les vallonnements, et des maïs dans la plaine. Cette vue nécessairement, du point élevé où je me suis arrêté, est plus belle que des fenêtres de la ville. Je suis l'avenue, montant toujours ; elle forme un coude assez brusque ; je domine désormais le bas quartier de Sainte-Marie et le Gave d'Aspe, je découvre déjà des cimes neigeuses au midi , tout en longeant le pied d'un monument laid et pompeux du xviii* siècle, dont l'ancienne destination est assez claire. Des mitres et des crosses ornent le fronton placé au-dessus de la porte principale : c'est le palais épiscopal , maintenant affecté à une communauté de femmes. A cette époque, Sainte-Croix était redevenue l'église cathédrale.

La veille, l'hôtelier m' ayant prêté, le soir, une excellente chronique d' Oloron — un très savant livre — et très clair — par

Je redescends par cette rue ou ce raidillon, bordé de vieux logiSy — qui conduit du portail nord de l'église à la ville. De ce côté, le palais épiscopal est tout gothique. Au-devant, des portiques, une sorte de cloître à grandes ogives. La rue coupe le boulevard planté d'arbres qiii monte à Sainte-Croix, en contournant la colline. Plus bas, entre des maisons du xvi* siècle, avec leurs fenêtres à meneaux, des escaliers à demi rompus me raménent à la grande place. Je suivrai de nouveau la longue rue, je traverserai le bourg d'en bas, je franchirai le pont construit sur le Gave d'Aspe, pour joindre Sainte-Marie sur l'autre bord.

Vieux pont, aux arches massives, contrebutées par des piliers ronds. En amont, le Gave entre ses deux rives, l'une bordée de tanneries séparées de l'eau par un chemin si étroit que deux personnes y passent de front à peine; l'autre couverte de prairies, auxquelles succèdent des jardins et des vignes montant au flanc du coteau de Sainte-Croix. C'est bien le tableau que j'avais deviné dans la nuit.

Ce que je n'avais pu voir, c'est d'abord une curieuse chute d'eau s' échappant d'un moulin, presque à la tète du pont, du côté de Sainte-Marie; c'est ensuite l'étonnant effet de ces grands revêtements d'ardoises des tanneries, sous l'ensoleillement d'un jour d'été, parmi la verdure; — et surtout c'est la vue des monts, là-bas, au midi, cette succession merveilleuse des vallées vertes, des étages sombres de roches, et de la haute couronne des neiges. On s'oublierait encore des heures, accoudé au parapet du pont. — En aval, le torrent s'apaise; il caresse au passage les gazonnements de l'ile; les grands peupliers se bercent au vont. C'est une autre vue d'une douceur infinie; mais peut-elle valoir la première ?

L'église de Sainte-Marie d'Oloron m'a paru la seule curiosité de la bourgade. Elle est assise au faite de la colline et montre, d'abord, un grand porche sous une tour carrée. L'ouvrage est très intéressant par son antiquité relative; c'est le gothique primitif,

c'est l'ogive à sa naissance. Il est, d'ailleurs, évident que ce porche a été appliqué à l'église postérieurement à sa construction, car le portail magnifique qui se voit à l'intérieur est tout roman. Il est divisé en deux travées formées de deux arcades plus petites, en plein cintre, encadrées dans une plus grande. Au tympan, Jésus sur la croix; aux sculptures de l'archivolte inférieure, une couronne de monstres et de figures humaines, des en-

fante et des poissons, puis les vieillards de l'Apocalypse. La porte, très ancienne, à clous fleuris, est divisée par une colonne qui s'appuie sur des bas-reliefs, représentant des captifs enchainés et placés dos à dos. Au-dessus de la porte, deux hommes d'^lrmes. L'église a la forme d'une double croix, et c'est certainement un beau type d'édifice religieux du xm" siècle. Cependant l'abside est du zv*. Au reste, les constructions des divers âges se heurtent dans Sainte-Marie. Disparates qui s'expliquent par les vicissitudes que le monument a traversées. Suffisant pour une

église d'archidiaconat, il ne l'était plus pour un sanctuaire épiecopal, quand l'évêque y revenait, abandonnant Sainte - Croix. Lorsque le bourg fut leur bien et leur seigneurie, en vertu du don de Gaston VI, repentant de son hérésie, les prélats voulurent sans cesse réparer et ajouter. De là cette abside du xv* siècle, qui, sans doute, en a remplacé une antérieure, incomplète ou ruinée.

L'église de Sainte-Marie est précédée d'une place récemment plantée d'arbres, d'où la vue serait presque aussi belle que de Sainte-Croix, si l'on n'avait bâti au-devant un hospice. Après cela, tout est pour le mieux : ces grands tableaux de la nature et des monts sont ici le privilège des pauvres et des malîides. On ne voudrait pas le leur envier.

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