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L'ILE DES FAISANS

Puisque j'ai entrepris de réhabiliter la Bidassoa dans l'histoire et contre l'histoire, je dois la faire bien connaître. Suivons-la donc ensemble depuis son embouchure jusqu'au point où elle se perd dans les roches, — sen'ant toujours de frontière entre la France et l'Espagne, et où les contrebandiers, gens vraiment internationaux, peuvent la franchir en ti-ois bonds.

Si vous alliez prendre vos informations au Ministère du Commerce ou à l'Administration générale des douanes , on vous dirait certainement qu'au pied des Pyrénées, aussi bien, d'ailleurs, que dans toute la France, ta contrebande est morte. Cependant, si vous voyagez ici dans la montagne, vous rencontrerez lin soir dans quelque défilé un grand gaillard, vêtu d'une manièiv de carmagnole en gros drap, d'un pantalon de velours brun, seni!' au-dessus des hanches par une ceinture rouge, coiffé d'un

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berret bleu, chaussé de sandales en corde tressées. Dans la main droite il a son bâton^ sur les épaules son ballot, et son couteau planté dans sa ceinture. Si la contrebande est morte, voilà un revenant, car c'est un contrebandier. S'il fait froid, il a par-dessus sa veste une peau de mouton noire, ajustée en forme de casaque, ce qui lui donne un air superbe de barbare. L'homme est fort, car le ballot est lourd. Pourtant n'ayez peur ; vous n'êtes point douanier y il ne vous veut pas de mal. Si vous avez le goût des sermons, vous pourriez même en entamer un qu'il écouterait, au cas où il entendrait le français, — .et lui faire de la morale. Il en rirait de tout son cœur. Je reviendrai sur ces contrebandiers.

 cette hauteur, la Bidassoa donne raison aux historiens, soit ! — Mais, sur l'espace de douze kilomètres pour le moins, elle leur a donné tort. On sait déjà qu'entre Hendaye et Fontarabie cette rivière « sèche », comme ils disent, n'a pas une largeur de moins de quatre kilomètres. A la marée pleine, ce vaste estuaire aux bords romantiques porterait des frégates.

11 est vrai que cet amas immense de sable, qu'on appelle la Barre, le ferme presque tout entier du côté de la mer, qui monte par un étroit canal, le long de la rive espagnole. Ces grands vallonnements s'élèvent de dix à quinze mètres à marée basse, et c'est là que les quelques baigneurs de l'été en résidence à Hendaye vont prendre leurs bains; il n'y a point de plage plus douce et plus sûre. Elle est à peine inclinée ; le sable, que le flot trop souvent déplace sur d'autres grèves, demeure ici ferme sous le pied ; c'est que les lames très longues, peu brisantes, et presque régulières, le fouettent lentement. La nouvelle station sera certainement recherchée et se remplira du trop-plein de Biarritz et de Saint-Sébastien même. L'établissement en construction sera placé au-dessous de la pointe de Sainte-Anne, qui borne la rive française, et que font reconnaître de loin deux belles roches semblables à de gigantesques menhirs celtiques. En face s'allonge la pointe du Figuier, portant un phare à feu rouge, et

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toute hérissée d'écueîls, et qui a Phonneur géographique rfètre classée parmi les caps.

Au milieu de la barre, à distance égale des vieux débris du donjon d'Hendaye, et du royal château de Fontarabie, est campée une colonne frontière. Je voudrais supposer que la barque sur laquelle nous allons remonter la rivière est venue me chercher là; ainsi nous aurons fait le parcours en conscience, sans perdre un pouce de Fespace à parcourir. Mais je suis obligé d'avouer que cette barque, je la prends au pied de la petite jetée d'IIendaye; elle suit la rive droite, puis un coude assez brusque du fleuve; nous passons sous le pont du chemin de fer qui relie la France à r Espagne, et repose sur cinq arches. Un petit garde-côle français est amarré à notre bord. Devant nous, une ile sépare la Bidassoa en deux bras; Tun coule vers Irun, première ville espagnole. Je distingue de vieilles maisons à galeries, tout un bas quartier qui se serre autour de Téglise , dont le clocher rappelle celui de Fontarabie. J'aperçois des soldats , surtout. Que de militaires ! Et quelle armée versicolore ! Voici des tuniques bleues; en voilà des rouges, en voilà des noires. Il est évident que Tancienne monarchie de Charles-Quint ne tend pas du tout, comme la République de France, à unifier Thabit de ses soldats. On ne modifie point les fils du Cid ; les héros ont toujours aimé les galons et les panaches : c est leur faiblesse. I^» officiers me paraissent dorés sur toutes les tranches, et ces dorures reluisent au soleil. Deux gendarmes s'avancent bien plus près de nous, deux tout petits gendarmes, coiffés de tout petits bicornes, la poitrine ornée de petites manières de petits baudriers en cuir qui ressemblent aux courroies avec lesquelles nous attachons nos couvertures de voyage. Je ne peux m' empêcher de penser que les dépositaires de la force publique ne sont guère imposants dans un pays où les brigands sont si... fiers... Mais que nous importe? Ce sont choses d'Espagne !

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La barque glisse, le tableau est charmant. A quinze cents mètres environ, une ile émerge du flot, couverte de grands ombiiiges. La voilà ! c'est elle ! c'est l'île à jamais diplomatique ! l'ile des Faisans ! En arrière sont assis les deux Béhobie — béhobie de France, Bêhobie d'Espagne, reliés par un long pont au milieu duquel se voit encore une borne frontière. Au fond.

des montagnes pelées repoussent en avant la rïche verdure et les clartés de l'eau.

'• Au-dessus d'Irun, l'Espagne et la France ne sont plus sépaiws que par une rivière dont le lit ne dépasse point la largeur de quelques mètres.... » Quel historien a dit cela ? Oh! ne cherrez pas! Tous les historiens l'ont dit, les anciens comme les modernes; les premiers seulement, au lieu de « mètres », ont parlé de « pieds »... Aussitôt après ils se contredisent eu ajoutant : —

Là s'élève une île d'une longueur de cent vingt pas environ, d'une largeur de quarante à cinquante. Comment se peut-il faire qu'une rivière t large à peine de quelques mètres » porte une île qui en a cinquante; sans compter qu'en 1659 on a pu y aborder en barques de gala des deux côtés ? — La vérité vraie — celle qui est si rarement historique — c'est que Béhobie marque précisément le point où la Bidassoa s'élargit. Les bancs de sable de Tembouchure y font place à d'autres bancs vaseux que le jusant découvre; c'est la lèpre de ce paysage, que gâtent ces longues taches noirâtres ou d'un gris morne; le flot, heureusement, remontera bientôt, déployant de nouveau son miroir d'argent.

Une chose que les diplomates ne savent point, quoique, tout en dépréciant à plaisir la Bidassoa, ils la regardent comme leur bien, c'est que l'île sert de théâtre à des rencontres assez différentes de celles de Mazarin et de don Luis de Haro en 1659. On vient se couper la gorge, ou en faire mine, sur ces verts gazons, sous ces vieux arbres ; c'est la mode fine de Bordeaux. Une querelle s'allumet-elle à la Bourse, autour d'une table à jeu ou à la porte d'un boudoir, dans cette capitale des Gascons, et a-t-it été résolu qu'on en devait découdre, les témoins des deux parties belligérantes arrêtent que le combat aura lieu dans l'île des Faisans.

On part, on couche à Hendaye : il y a deux hôtels, en sorte que les deux adversaires peuvent ne se point voir avant l'heure tragique ; on n'a pas à craindre que les deux lions se dévorent. Au petit jour, sous les longues écharpes de brume qui s'élèvent de la rivière ou qui glissent du haut des monts , on prend place en deux barques qui vont remonter la Bidassoa. C'est crâne et romantique ; ainsi Ton traversait la Seine au temps des Valois, pour aller jouer de la rapière et de la dague au Pré-aux-Clercs ; la traversée seulement était plus courte. Le soleil se lève au-dessus des montagnes arides de Béhobie. Sur l'autre rive, le Jayzquibel est sombre. Presque au faîte de ce dernier, niché dans un pli du mont, est un oratoire, et par un étroit sentier pratiqué à travers le

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roc et les pins, on aperçoit une file d'hommes et de femmes qui grimpent. Ceux-ci s'en vont en pèlerinage. Les deux petites troupes qu'emportent les barques vont s'exterminer, tout simplement. Quel contraste ! Et comme tout cela sent bien l'opéra comique et la terre des Gascons ! C'est grand dommage que ces fiers spadassins et leurs seconds portent le chapeau de soie moderne, au lieu du feutre à panache, et le veston ou la redingote, au lieu du justaucorps de buffle ou du pourpoint tailladé.

Je n'ai pu savoir si l'on ramenait de File des Faisans beaucoup de terribles morts recouverts de leur manteau, comme on rapporte Tinvincible Comminges, misérablement tué par Mergy, dans Topera d'Hérold.

Le 13 août 1659, le cardinal de Mazarin partit de Saint-Jeande-Luz à dix heures du matin, avec sa suite en trente carrosses et deux cents gentilshommes qui lui faisaient escorte. Il arriva le premier au rendez-vous, et, comme il s'engageait sur le pont de bateaux qu'on avait construit pour accéder à l'ile du côté de France, il vit venir vers l'autre pont, accédant du côté d'Espagne, don Luis avec un cortège aussi fastueux que le sien.

C'était la paix qui s'avançait en grande pompe imposante. Le même lieu avait vu la guerre se ruer en avant. C'est là précisément qu'en 1521, les Français marchant contre Fontarabie, le comte de Guise s'était intrépidement jeté à l'eau, et l'infanterie l'avait suivi, la pique ou l'arquebuse au poing. D'abord les petites « salades » françaises (soldats coiffés d'un casque léger en forme de saladier); puis les lourds Allemands eux-mêmes, qui composaient une partie de l'armée d'attaque. Ce comte de Guise était Claude, père du grand François, aïeul d'Henri, le roi des barricades de Paris. C'est Claude qui fonda la fortune de la race; ce fut le premier des trois.

L'arrangement du théâtre qui allait servir à discuter le traité des Pyrénées est peut-être la machine la plus diplomatique qu'on ait jamais imaginée. Les deux imprésarios

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de cette grande représentation étaient pour i'Espagne le baron de Watteville, gentilhomme franc-comtois, et pour la France le marquis de Chouppes. Ces deuxgaiants seigneurs procédèrent au partage de l'île et à son aménagement. Ils y firent « bâtir des logements égaux » et une chambre — la chambre des conférences pour les deux ministres — « dans une distance égale des deux logements ». Elle avait deux portes, l'une du côté de la frontière espagnole pour don Luis , l'autre du côté de la frontière

française pour le cardinal. Les puntsde bateaux qui permettaient aux deux hauts plénipotentiaires d'arriver, le premier par le coté sud,lesecondpar le côté nord, étaient comme des dépendances de leurs appartements respectifs. Jamais, au grand jamais, on ne vit cérémonie si infiniment bien réglée.

L'histoire de ce grand traité quisortitdes délibérations ouvertes entre ces deux puissants ministres est racontée par un monument funèbre qu'élevèrent à frais conununs sur l'ile les gouvernements français et espagnol en 1861. Pourquoi est-il funèbre, ce monu-

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