L ÎLE DES FAISANS
ment? Je n'en sais rien. Le fait est qu'il a i'air d'un mausolée. Sur une de ses faces, il porte une inscription française :
« Enniémoiredesconférencesdel659,danslesquellesLouisXlV et Philippe IV, par une heureuse alliance, mirent fin à une longue
guerreentrelesdeux nations, Napoléon m, empereurdes Français, et Isabelle, reine des Espagnes, ont rétabli cette île, l'an 1861 ».
Sur l'autre face, la même inscription est répétée en espagnol.
Elle ne dit rien de trop, sur aucun point, et, par exemple, il est bien vrai que les deux souverains « rétablirent » l'île qui s'en allait en morceaux. Chaque crue de la rivière, chaque haute marée emportait un peu de ce sol consacré; une sorte de digue, qui
n'est plutôt qu'un grand perré solidement construit, la défend à présent contre l'envahissement des eaux. Les beaux arbres qui la couronnent ne sont plus en danger d'être abattus par quelque courant aveugle. On peut se demander si desombrages yexistaient au temps de sa gloire, et si le baron de Watteville et le marquis de Chouppes se virent obligés de les abattre; car il est bien certain que, pour qu'on y pût implanter les bâtiments de la conférence, il fallait que l'île fût rase. Et si c'est eux qui la rasèrent, ces deux seigneurs ont commis peut-être un grand crime contre l'art et contre le génie.
Philippe IV, en effet, avait envoyé Velasquez à la Bidassoa ; ce grand homme dirigea la décoration de la galerie de parade qui , du côté espagnol , précédait la chambre du conseil ; et c'est là qu'il prit la fièvre dont le souffle s'exhale en automne des bancs vaseux de la rivière. Or, s'il n'y avait plus de feuillage pour pomper cette haleine empestée, elle n'en était que plus perfide, et les conférences se poursuivirent au plein moment des influences paludéennes, d'août à novembre. Velasquez y aspira le germe de sa mort, qui eut lieu l'année suivante. Il n'avait que soixante ans. L'Espagne, alors, goûtait la paix si nécessaire à une si riche monarchie devenue besogneuse, mais elle avait perdu son plus grand peintre.
J'aime à me le figurer, le puissant artiste, au milieu de ces seigneurs espagnols dont la faveur de Philippe IV Tavait fait presque l'égal, et dont il rendit si crânement la haute allure ; nous en avons de superbes portraits de sa main dans notre Louvre. Songez (ju'aux abords de cette iie minuscule ils étaient deux cents lijdalgos!
1 )e l'uutro côté, deux cents Français de la même qualité, mais de (iguro cv i\c tournure bien différentes, promenaient leurs rubans et leurt» CcUKj.ib sur ces ponts de bateaux, et s'ennuyaient de tout leur cœui-, eux qui ne négociaient point. Quelques-uns de ces beaux entre les beaux tremblaient bien aussi la fièvre; mais ils sa-
l'île des faisans. 131
valent se rai(Jir sous F habit de cour, comme ils auraient fait sous rhabit de guerre, La mode arrivait déjà des élégances pompeuses et sévères dont le jeune roi avait le goût et donnait l'exemple; le superbe chapeau Louis XIII, si fièrement retroussé, faisait place au chapeau (c marquis » rond, à bords plats et galonnés d'or, qui se portait sur la perruque. Tous ces grands ajustements de gala n'étaient peut-être pas bien de mise dans un lieu si sauvage ; mais nos courtisans n'y étaient que de fait, point de pensée ; leurs yeux retournaient bien plutôt vers les cercles galants de Paris, les terrasses de Saint-Germain et les galeries du Louvre, qu'ils ne s'amusaient à considérer l'espace bleu se déployant là-bas, au-dessus de la mer, et à suivre le cours sinueux (le la Bidassoa s'enfonçant entre les monts.
De ces ponts diplomatiques conduisant à l'île, la vue était la même qui charme le voyageur à présent du haut du pont rustique de Béhobie. La rivière, à l'est, se rétrécit presque subitement, coule sur la rive française, au pied d'une haute rampe de roches presque verticales, dont la crête, entièrement nue, est curieusement calcinée par le soleil ; du côté de l'Espagne, s'ouvre une petite plaine cultivée, coupée de terrains marécageux. Ici les hauteurs sont verdoyantes ; ce sont les dernières ramifications de plusen plus escarpées de la Haya — oulesTrois-Couronnes — qui les dépasse toutes et qui est elle-même dominée par les pics d'Orrhy et d' Anie. Quelques-uns de ces escarpements montrent des ruines; là les ouvrages de défense ont été nombreux; au midi, perché comme un nid d'aigle, est un édicule singulier; on ne sait d'abord si l'on voit un fortin ou un oratoire.
Cest l'ermitage de Saint-Martial, élevé en l'honneur d'une victoire jadis remportée par un général espagnol sur les Français, que commandait l'amiral Bonnivet. Saint Martial est-il bien le patron qui convenait à ce monument consacrant des souvenirs de guerre? Je sais bien que son nom peut le faire croire ; pourtant ce saint était un évêque.
Toute cette rive espagnole est terriblement garnie de douaniers, fusil au bras. Les contrebandiers n'en passent pas moins la nuit, souvent par longue file de cinquante, de soixante hommes. Ils subissent bien deci, delà, quelques mésaventures. Si, par exemple, un chef nouveau est arrivé parmi les habits verts, il voudra faire
du zèle, ef il conunandera une expédition sérieuse. Autrefois, de vérital)les batailles s'ensuivaient, avec des blessés et des morts ; mais, à cette heure, on n'aime plus le carnage. Les contrebandiei-s savent très bien que les douaniers en veulent à leurs marchandises, point à leur vie. Un homme tué, cela engendi-e des représailles; Y habit rec/ ne s'en soucie point. Aussi Xiisceintvre» rouges laissent à la dernière extrémité tomber leur ballot et lilent. Quand
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les délinquants n'ont plus rien sur les épaules, les douaniers ne les voient plus se glisser à travers les roches : le chef a beau leur crier qu'ils sont aveugles. — La rive française est un peu moins hérissée que le bord espagnol de ces défenseurs prudents mais utiles. Nous sommes bien près de la frontière. Une route part de Béhobie, court vers Biriatou, pour conduire ensuite en terre d'Espagne, à Vera et Alzate. Parfois elle s'éloigne et parfois se rapproche de la rivière, suivant le caprice de la montagne, qu'elle ne cesse de contourner. Les bords de la Bidassoa , tapissés de roseaux énormes, ont des fraîcheurs ravissantes. Son lit est semé de belles roches grises émergeant de l'eau limpide ; et dans l'écartement des coudes qu'elle dessine, des terrains d'alluvions se sont formés, portant des cultures, surtout des mais, d'une prodigieuse hauteur. A l'un des tournants, Biriatou apparaît, dernier village français au nord-est, édifié sur un amoncellement de roches boisées. Les maisons se sont pittoresquement groupées sur ce sol inégal; l'église me paraît vieille, et j'y monte, A l'instar de toutes les églises basques, elle est garnie de ses tribunes obligatoires.
En la quittant, je m'arrête à considérer, sur la rive espagnole, les jeux d'une troupe d'enfants. Ils sont là, dans la rivière, à moitié nus, barbotant entre les pierres ; sur un quartier de roc plus élevé est assis un douanier, près d'une fille en robe dépenaillée, à la chevelure noire flottante, qu'il lutine sans façon.
Il y a des amusements pour tous les âges ; il y a aussi plusieurs sortes de contrebande.
Après Biriatou, la Bidassoa se rétrécit encore; les roseaux s'avancent plus serrés jusqu'au milieu de son lit, hérissé de roches désormais si nombreuses qu'une barque y passe à peine ; puis la rivière va décidément entrer dans la vallée de Bastan, en terre d'Espagne.
Stop ! batelier.
LE PAYS DE LABOURD
A quoi sert un désir ? A en amener un autre. Cela est vrai surtout en voyage — et bien plus encore dans le grand voyage de la vie. Cette course en barque sur la Bidassoa, que je crois avoir sulTiBamment vengée des mauvais traitements de la diplomatie et de l'histoire, nous donne envie de remonter le cours de la Nivelle par la même voie tranquille et lente. La Rhune nous attire par sa belle forme en pyramide tronquée et l'étrangeté de sa couleur rouge. Or, laNivelle court au pied de la montagne. Nous revenons à Saint-Jean-de-Luz pour joindre la rivière. Malheureusement, l'inscription de l'horloge de l'église d'Urrugne n'est que trop judicieuse : Les heures noua dévorent. — Les heures aussi nous trompent : nous avons mal calculé celle de la marée, et, pour arriver à la Rhune, il nous faut prendre le chemin de terre.
Naturellement, ce chemin suit et remonte la vallée. Le mont 3élèveàdroite;àgauche voici des hauteurs boisées. Ce sont les
halliers de Fagossou, Dieu pardonne à F amour- propre des gens du pays qui disent: la forêt! Nous faisons une courte halte au moulin de Billitorte. La vallée se déroule à nos pieds ; la Nivelle, déjà bien moins large, dessine des courbes assez brusques et glisse doucement, quand son cours se redresse; la Rhune nous apparaît tout entière avec Tun de ses flancs profondément raviné ; et nous voyons au-dessus du ravin serpenter un chemin dans l'argile rouge de la montagne; c'est celui que nous prendrons tout à rheure. — Auparavant , nous devons atteindre Ascain sur r autre rive.
Un vieux pont y conduit. Ascain est un joli village situé dans un pli de la vallée, à la rencontre de la Nivelle avec le ruisseau de rUhaitz ; toutes les maisons sont de vieille construction basque, et cela suffirait à Tamusement des yeux. Un clocher de fine tournure domine l'église qui, par elle-même, n'a point de caractère. Ascain a un autre charme : c'est qu'il est comme noyé dans des flots mouvants de verdure. Partout des vergers, ça et là des bouquets de grands arbres ; le pied de la Rhune de ce côté est tapissé d'énormes fougères. Le village pourrait devenir une station d'eaux, comme beaucoup de ses frères, car il possède une source ferrugineuse; mais sa véritable richesse, c'est d'être le point naturellement indiqué pour y commencer l'ascension de la montagne. On y trouve des guides qui sont utiles, car l'entreprise est plus ardue qu'elle n'en a l'air. Neuf cents mètres à gravir, cela paraît un jeu à ceux qui cheminent commodément en terre plate. Cependant nous allons voir que le premier sentier à suivre ici et qui remonte le cours de l'Uhaitz est déjà rude.
Avant de quitter Ascain pour les régions aériennes, jetons un dernier coup d'œil sur cette plaine si riante : au delà du bourg, elle se soulève en gracieux vallonnements couverts de bois; les parties basses sont plantées de maïs, dont le vert tendre, à certaines époques de Tannée, fait ressortir plus vigoureusement la verdure sombre des hauteurs. Par-dessus les arbres nous aperce-
vons au sud les cimes nues des monts espagnols les plus proches. L'un d'eux porte un fortin, jadis occupé par des carlistes.
Le guide nous attend; nous montons vers cette grande cavité béante au versant de la Rhune, et bientôt nous rencontrons une vieille ruine qui nous retient un moment. Il n'est pas aisé de déterminer à quoi ont servi ces murs dont on ne voit plus que des débris recouverts d'une énorme végétation parasite. — Ce fut un poste de guet, peut-être. — Le chemin s^élève au-dessus du ravin; nous marchons sur un sol rougeâtre et friable qui s'atttache à nos «ruètres, — traversant quelques ombrages, ici une chênaie ral>ougrie, plus loin des massifs de châtaigniers. Ce n'est pas la Rhune elle-même que nous suivons; nous marchons au flanc de THucelhaya, son voisin, qui lui sert de contrefort, et déjà nos yeux peuvent se reporter en arrière sur la plaine. Tout à coup la mer parait : voici Guethary, Bidart, Biarritz, les monts Cantabres à FouesL Le sentier s'élève, parallèle à une gorge où bondit un joli ruisseau en cascatelles brillantes ; la montée devient plus douce. Un petit vallon herbu se déroule, parsemé de cabanes de bergers gardant des troupeaux de brebis. Ces pâturages se terminent parune sorte de premierplateau tapissé des mêmes fougères» gigantesques que la base du mont. Puis un chalet se présente dans la haute partie de ce vallon qui sépare THucelhaya de la Rhune, sa grande sœur. L'escarpement redevient terriblement rude. Cependant des pâturages l'encadrent encore; voici des coins de tapis vert entre les roches. Il n'y a plus qu'à monter — toujours monter — par des rampes en zigzag, dont les guides nous font sentir le mérite en nous assurant que ces détours les adoucissent. Ils le croient peut-être! Cette dernière ascension ne demande guère moins d'une heure. Des débris de construction militaire marquent le faîte du mont. J'ai parlé de cette redoute et delà bataille que soutint, le 7 octobre 1813, le maréchal Soult contre Wellington et ses Anglais, deux fois supérieurs en nombre. Ce sommet de la Rhune porte une couronne de gloire.
La vue qu'on y rencontre est d'une étendue prodigieuse ; de bien plus hauts monts ne l'offrent point si belle ni si variée. Songez que, sauf son contrefort de THucelhaya qu'elle dépasse, la Rhune est isolée. Un seul obstacle au regard : c'est, au sudouest, les Trois-Couronnes 'ou la Haya); encore cette montagne laisse-t-elle découvrir, en avant, tout le cours inférieur de la Bidassoa , le port si pittoresque du Passage, Saint-Sébastien, toute la côte Cantabrique. Au sud, l'œil plonge sur une affreuse région de croupes nues et brûlées, de défilés et de précipices ; de ce côté, celui de l'Espagne encore, la montagne offre une pente presque verticale. De l'ouest au nord, nous embrassons la mer, du cap du Figuier jusqu'aux Landes, à Cap-Breton; à l'est, nous distinguons et pouvons compter les pics de la grande chaîne, et dans cette armée de colosses, le pic du Midi d'Ossau forme l'avant-garde. Plus près, voici les vallées de la Nivelle et de l' Adour, avec leurs pittoresques bourgades et les hameaux perdus dans les bois, Ascain, Sare, Saint- Pée; de l'autre côté, la baie étincelante de Saint-Jean-de-Luz; — à l'est, les vallées du Béarn.
La descente de la Rhune se fait par le village de Sare, c'est-àdire par le versant oriental, ou vers le nord-est, à travers des escarpements revêtus de bois de chênes, et par le village d'Olhette. La voie de Sare est la plus courte; elle contourne la pointe de la montagne et descend rapidement jusqu'à un nouveau reste de la journée du 7 octobre 1813, la redoute Mouis, à 550 mètres environ d'altitude. De là le chemin vers Sare est aisé ; on y rencontre un ancien ermitage. L'ermite fut aussi magister, car il faisait l'école aux enfants du bourg, qui s'y rendaient avec des vivres pour six jours, du lundi au samedi; le dimanche, ils rentraient chez leurs parents. On voit que, dans ce pays perdu des Pyrénées, le zèle de l'instruction primaire était aillent, si les instruments en étaient primitifs et rudes. A Sai*e, on avait beaucoup simplifié toutes choses, faute, sans doute, de moyens pour les compliquer : c'est ainsi qu'on y voit encore l'auberge dans la Maison commune. Cette confusion
date apparemment d'un temps où Faubergiste était maire. Il mariait chez lui et servait le repas ; de la salle des mariages, la noce passait dans celle du festin, — à moins que ce ne fût la même.
L'entrée dans Sare ressemble au vestibule d'un paradis rustique. CTest la plus délicieuse et la plus fraîche des vallées, dans un beau cadre de montagnes; des ruisseaux la coupent de toutes parts, des villas et des métairies sont assises au bord des eaux claires. Ce lieu charmant, où se voit à peine une agglomération autour de la mairie et de l'église, où les maisons sont éparses de tous côtés dans les feuillages, nous semble pourtant fort peuplé, et ne compte pas, en effet, moins de trois mille bienheureux qui r habitent. Je dis bienheureux, parce que je considère toujours que c'est le paradis. — Il paraît même que ces élus-là sont riches! Ils fabriquent quantité de choses très diverses : du chocolat, des sandales, des clochettes pour le bétail. Les vaches et les brebis s^en vont dans les hauts pâturages, portant au cou cet appendice toujours sonnant qui guide le pâtre à leur recherche. La même précaution est prise dans tous les pays de montagne. Dans le Jura , cette clochette a gardé son vieux nom latin : c'est la Campaine. Par analogie, on nomme « Campaines » les commères des villages, dont la langue va toujours battant et tintant contre le prochain, à la veillée.
Ainsi, voilà qui est convenu, Sare est un paradis pour les hommes; c'est l'enfer pour d'autres bipèdes. Là est une terrible passe pour les palombes. Ces gracieux emplumés arrivent en vols nombreux aux premières froidures d'automne; leur instinct les conduit en hivernage sur les pentes des monts espagnols qui courent vers le midi et que de grandes hêtrées tapissent; leur route est tracée entre le petit mont que je voudrais vous faire voir là-bas, au-dessous de la Rhune, le mont Pague, et le pic Harria, l'une des hauteurs qui dominent le bourg. Le pic Sayberry, beaucoup plus élevé au sud, et placé à l'extrémité d'un défilé de rochers énormes, nus ou plantés de chênes, interdit aux pauvres
palombes un mouvement tournant qui les sauverait. II faut se rappeler que leur vol est bas — soixante mètres de terre au plus. — S'enlever au-dessus des pics est une entreprise que ne leur permet point la lourdeur de leur s ailes. Les chasseurs les guettent quand elles arrivent en rangs pressés, ayant pris ordinairement pour point de mire le clocher d'un village. Le filet les attend si elles descendent ; le fusil, si elles s'élèvent. Mais un seul coup de fusil les porte à descendre, la frayeur les jette en bas ; elles ne se dispersent guère, et viennent donner en bande dans ces méchants filets suspendus à tous les arbres. Cet appareil de pièges s'appelle une « pantière ». Un grand massacre suit ces victoires faciles des chasseurs. On trouvera tout ce tableau très curieusement développé par M. Germond de Lavigne, dans son petit livre excellent : Biarritz et autour de Biai*ritz.
Sare, quia des industries particulières, a donc aussi son plaisir local, — un peu féroce, et que le sixième des péchés capitaux ne justifie point, car la chair de la palombe n'est guère délicate.
Le sort malheureux de ces palombes devait donner lieu à des rapprochements poétiques. On ne fait point la chasse qu'à ces innocences pourvues d'ailes. Plusieurs chansons basques, dans les deux dialectes labourdin et souletin, racontent l'histoire de pauvres jeunes filles poursuivies par des seigneurs libertins. Ij^ ravisseur croit avoir bien pris sa victime dans un défilé sombre; mais, hardiment, elle se met à courir sur la pointe des rochers, où il n'ose la suivre. D'en bas, il lui dit doucement, le perfide : — Rassure-toi, ma colombe, ma tourterelle, je ne veux point te faire de mal. Elle répond : Seigneur, j'ai confiance en vos paroles, mais bien plus encore dans mes ailes. — Et, comme elle ne rencontre point de « pantières », elle s'échappe.
On fait des chansons à Sare; il y a des poètes, il y a même eu des savants : deux linguistes, deux prêtres, l'oncle et le neveu, les deux Axular, qui vécurent au dernier siècle. I^urs tombeaux sont dans l'église, d'ailleurs, toute pavée de pierres
tumulaires. Us sont curieux à lire ces noms basques, à la tournure crâne et sonore ; l'église offre, à l'intérieur, la disposition bâsque sans mélange.
Les « pantières » attirent des baigneurs de Saint-Jean-de-Luz et de Cambo, à la fin de septembre, et les curiosités des alentours, assez nombreuses, engendrent une industrie de plus, l'industrie nationale des Pyrénées, celle des guides. Ils sont nécessaires pour Tascension du pic de Sayberry et la visite du trou d'Urioa, dont je ne vous dissuaderai point; je ne voudrais pas nuire à ces braves guides.
Quant à moi, ils m'ont bien pris : c'est que l'appareil qu'ils me montraient me parut imposant. Des cordes ! des torches ! Auriez-vous résisté? Point. Nous nous mettons en route; mes compagnons d'aventure étaient assez nombreux. Nous étions six vaillants explorateurs. Au pied du mont, nous arrivonsau «Trou ». C'est peut-être celui de l'enfer, car l'orifice en est large. Ne me dites point que je n'ai pas vu la porte de l'enfer ! — Je songe à toutes les voies qui y conduisent; elles sont si nombreuses et il doit arriver tant de monde à la fois, que si cette porte n'était pas large, il y aurait encombrement. Or, j'ai toujours entendu parler du diable comme d'un personnage très pressé de recevoir ses hôtes; donc, si la porte du paradis est étroite, celle de l'enfer doit être large.
Peste, le trou d'Urioa est un fier trou ! c'est même une superbe grotte. La nature en a tendu l'entrée d'une tapisserie brillante de saxifrages ; ces grappes blanches ou pourpres recouvrent la roche grise, qui se présente toute droite comme une grande muraille. Nous passons sous une double arcade, d'une ouverture de quarante à cinquante mètres; la grotte a deux étages. Les torches sont allumées, et nous pouvons admirer une vaste salle qui communique à d'autres salles voisines. Ces cryptes colossales se prolongeraient, dit-on, jusqu'à l'autre versant de la montagne, où la grotte aurait une autre issue qu'on n'a pu encore découvrir. Les
torches des guides semblent donc nous inviter à pousser en avant, toujours en avant; mais ils agitent leurs cordes, qui nous rappelleraient à la prudence, si nous pouvions Toubllfer dans un lieu naturellement si noir. Le chemin n'est point sans péril, on y connaît des cavités profondes, et les cordes sont là pour repêcher les aventureux, s'ils y donnaient inconsidérément... L'opération vous semble-t-elle si sûre?
Après tout, les beautés du trou d'Urioa, — où ne se rencontre pourtant aucun vestige tendant à faire croire qu'elle ait été habitée par des animaux ou des hommes primitifs, qui n'en différaient guère que parce qu'ils étaient à la fois moins bien armés et plus méchants, — ces beautés sont faites surtout pour charmer les savants ; quant à moi, j'y préfère une autre grotte que la complaisance d'un guide m'a fait découvrir, car celle-là semble avoir été disposée par un décorateur sublime pour le plaisir des yeux de l'artiste. Mon guide, au retour, m'engage dans un sentier qui longe la base du petit mont de Lehoura, appelé dans le pays « la petite Rhune». Tout à coup je m'arrête devant une arcade immense que forme une haute roche isolée. Ai-je dit que c'était une grotte ? C'en est une, si l'on veut, mais une grotte percée à jour, et sous sa voûte d'une élévation de plus de cent pieds, un ruisseau bondit en nappes écumeuses. Je me prends à regretter que mon compagnon de voyage ne soit point, ce jour-là, près de moi avec son fidèle crayon. Le mien ne ferait que des sottises. — Quel décor d'opéra que cette grotte de Zugarramudi ! Il s'en faut de peu que je ne cède à un autre regret qui ne serait pas trop sage : celui de ne point voir fuir de cette roche sauvage quelque carliste en haillons, son vieux fusil au dos. Le pays est toujours plein de ces enfants perdus de la dernière guerre.
Sur le chemin d'Urioa, nous avons, en effet, touché la frontière; mais, bien que revenant seul vers Sare, à la nuit tombante, avec mon guide, je ne fais point de mauvaise rencontre. Je prends , en rentrant au bourg, une voiture qui me ramène à Ascain,où je suis
rappelé pour une heure. La route est bonne, bien qu'un peu raide ; jolie route de montagne. A mesure que je descends , j'aperçois, dans la nuit assez claire, de riches maisons basques oii tout est endormi. Pas une lumière ; ma carriole, en passant, ne réveille que les chiens, dont les aboiements retentissent bien loin derrière moi, dans ce grand silence aux ondes sonores. — Le lendemain, à huit heures, je quitte Ascain et prends le chemin de Saint-Pée. — Je retrouve la Nivelle.
Saint-Pée a gros et grand air; ce maître bour^ sent la tradition et l'opulence. Mais l'heure où j'y fais mon entrée n'est pas la bonne pour examiner à loisir ces maisons de bois, aussi vastes (|iie celles de Saint-Jean-de-Luz. En voici une qui me parait peinte en rouge ; la couleur est vive, les tons ne sont point crus. D'autres àcôté ont été peintes en brun, et les grandes traverses qui décorent la façade, en vert tendre. Ici encore, rien de criard; les barbouilleurs basques ont le secret de l'harmonie. Ces constructions sont de la bonne époque, de la fin du xvu" siècle ; leur élé-
gance simple est vraiment frappante. Mais, aujourd'hui, les colombages disparaissent à demi sous des tentures blanches; les galeries, au-devant des croisées, sont décorées de verdure, et des guirlandes de fleurs pendent aux auvents, au-dessus des portes. Les cloches sonnent à Téglise, et dans le cimetière qui Tentoure, je vois s'avancer une longue file de capulets blancs : c'est une procession.
Ces capulets, je les ai célébrés suivant leur mérite, dans la première partie de cet ouvrage; ils vous ont une étonnante grâce antique. Dans le pays basque, le capulet est surtout d'usage poulies cérémonies religieuses ; il est réservé aux jeunes filles. Aussi cette première file blanche est suivie d'une deuxième file plus longue et toute noire. Ce sont les femmes qui portent le capulet de deuil. Les hommes viennent derrière, vêtus tout de noir également ; puis les servants de l'église , les chantres , les prêtres sous leurs ornements sacerdotaux. Les capulets blancs vont chantant des cantiques, les femmes égrenant des chapelets, les hommes roulant leurs berrets entre leurs mains. Les chantres entonnent une hymne, et le « serpent » qui les accompagne mugit ou grogne. La procession sort du cimetière, déroule ses longs anneaux sur la place, puis s'enfonce dans le décor que forment les vieilles rues aux maisons peinturlurées, drapées, enguirlandées. Ce n'est pas une rencontre médiocrement pittoresque que celle d^une procession en terre basque.
Je ne fais (|ue traverser le cimetière redevenu désert ; nous étudierons mieux les sépultures dans les vallées de la Soûle, où les vieux usages sont plus intacts qu'au voisinage de la mer.
L'église de Saint- Pée a des dimensions peu ordinaires, qui témoignent de Tantique importance du bourg. Je franchis le pi)rlail ouvert tout au large pour le passage de la procession, et jo ivconnais d'aboixi les tix)is étages de tribunes. La nef est oarivo ; point de voùto, un plafond plat, et revêtu de couleurs éolatantos. Au inaitiv-auteU qui s^appuie à la muraille de fond.
un rétable curieux, à panneaux soutenus par des colonnes torses, encadrés de feuillages, le tout redoré à neuf.
Je sors de Téglise et m'arrête sous le porche, examinant le paysage qui m'environne. A gauche, au-dessus d'une route que je crois être celle de Cambo, voici de lourdes ruines, les débris d'un manoir carré, presque ensevelis sous un grand manteau de lierres. Ce fut la maison forte des marquis de Saint-Pée, grands seigneurs en Euskarie, rivaux ordinaires, jusqu'en plein xvi* siècle, des seigneurs d'Urtubie, près d'Urrugne. Mais le château acquit peu après une bien autre renommée que celle qui lui venait de ses seigneurs. C'est là que siégea longtemps messire Pierre de l'Ancre, conseiller au Parlement de Bordeaux et délégué en 1609, avec un conseiller du roy « en son conseil d'Etat », le sieur d'Espaignet, « pour la recherche du crime de sorcellerie au pays de Labourd et lieux circonvoisins ». Pierre de l'Ancre fit brûler et pendre une effroyable quantité d'hommes, et surtout de femmes, avec la conscience intime de la parfaite inutilité de ces rigueurs. « Le nombre des sorciers est si grand en ce pays de Labourd, écrit-il dans son discours sur V incrédulité et mescréance du sortilège plàinement convaincue^ où il est amplement et curieusement traicté de la VÉRITÉ OU illusion du sortilège, de la fascination et de l attouchement, ete., — le nombre des sorciers, donc, est si grand et se trouve en ce pays tant d'âmes dévoyées, que de penser les ramener ou déterrer par la voye de la justice il est du tout impossible. >
Et parce que c'était « du tout impossible », messire le conseiller alluma de nouveaux bûchers et fit tresser de nouvelles cordes. Voici comment il peint les sorcières qu'il faisait « ardre ou brancher » : « Ce sont des Eves, vivant parmy les montagnes en toute liberté et naïveté comme faisoit Eve dans le Paradis terrestre. Elles escoutent hommes et démons et presteiit l'oreille à tous serpens qui les veulent séduire. Elles sont là, assises ou croupies à troupes, caquettant, devisant de ce qu'elles ont veu la nuict pré-
cédente et du plaisir qu'elles ont prins au Sabbat, l'aspreté et hauteur de ces montagnes, l'obscurité des antres qui s'y rencontrent, les cavernes, grottes et chambres d'amour qui s'y trouvent le long de cette coste de mer laquelle de son escume jadis engendra Vénus... Ce meslange de grandes filles et de jeunes pescheurs qu'on voit à la coste d'Anglet, se pesle meslant dans les onde^, fait que l'amour les prend par le filet »
On voit que dans les accusations portées par le conseiller tortionnaire, l'amour et la sorcellerie, ou la sorcellerie et l'amour se marient et s'engendrent. Comment? De l'Ancre ne le dit pas. Parmi ces choses obscures, il y en a deux claires: c'est rinibécillité de la rhétorique alors en usage et la férocité d'un esprit court. Le conseiller de l'Ancre, son assesseur d'Espaignet et les membres de la t commission » royale, les sieurs d'Urtubie et d'Amou, décimèrent le Labourd; ils se transportèrent dans vingt-sept paroisses, bien que le château de Saint-Pée demeurât le centre de leurs « opérations i> ; ils multiplièrent les exécutions sanglantes, envoyèrent tant de pauvres gens aux prisons de Bordeaux qu'elles devinrent trop étroites, et s'attaquèrent même aux prêtres qui défendaient leur troupeau. Aussi de l'Ancre dit nettement que les premiers sorciers dans le pays basque c'étaient les curés. L'un d'eux, qui avait voulu arracher une malheureuse femme au supplice, fut convaincu de complicité diabolique, car, au moment où t le bourreau détachait la condamnée du gibet pour la jeter au feu, une affreuse éruption de crapauds sortit de dessous sa tête ». De l'Ancre afïirme « qu'il en a été témoigné >. 11 ajoute que ce sont les prêtres qui ont enseigné aux femmes damnées à recueillir, pour en faire des remèdes qu'elles vendent à prix d'or, « un lichen qui croît sur le crâne des morts ».
11 parait certain que, vers ce temps où de l'Ancre « opéra >,le pays basque, et surtout le Labourd, connut un singulier état de la santé publique, — santé du corps et santé de l'esprit. La race est demeurée Tune des plus superstitieuses du monde, et, de nos
jours, elle est encore en proie à des variétés surprenantes de maladies nerveuses dont Tépilepsie est la plus commune. On l'appelle trop souvent « possession y>. Les femmes en ont sans cesse été tourmentées plus que les hommes, et les Basques ont toujours attribué à des influences surnaturelles les maux dont ils sont affligés. Aussi Tart chimérique des conjurations, des pratiques mystérieuses contre les maléfices, est-il encore très répandu dans la contrée. Cest ce que de TAncre appela la vérité ou Yillusion du sortilège. Nous rencontrerons des possédés dans leSouletain et la Basse-Navarre, où maintenant ils sont plus nombreux que dans le Labourd; la proportion est renversée. Il n'y a pas plus de vingt ans qu'un homme fut condamné judiciairement pour avoir violé une sépulture, à seule fin de se procurer cette fameuse mousse que fait germer la tète des morts, et qui est le seul remède efficace contre les « convulsions ». Les «jeteurs de sorts » continuent à remplir les villages. La justice ne les inquiète plus, mais les habitants les maltraitent. Il est parfaitement reconnu qu'une correction appliquée à la sorcière guérit le malade que la méchanceté de la vieille diablesse a cloué dans son lit. Il est probable que lorsque de l'Ancre et sa « commission» parcouraient le Labourd, suivis du bourreau toujours prêt, une partie de la population leur faisait aussi cortège, applaudissant aux atrocités des commissaires. De TAncre, dans un de ses • discours », assure qu'il aurait fallu exterminer trente mille personnes pour purger cette terre des abominations infernales. On n'en tua guère que trois à quatre mille. La moitié fut jugée à Saint-Pée, par ces juges dérisoires, plus ignorants que leurs justiciables et bien plus méchants. Ces vieux murs devraient encore garder une odeur de sang et de tisons; on assure que, la nuit, ils sont hantés.
Pourtant, voici un joli chemin, honnête et gracieux, qui passe sous les ruines et descend à la Nivelle.
Un vieux pont traverse la rivière ; le chemin incline à gauche et me conduit au petit village d'Olha; j'en laisse à droite un autre
elle connaît Paris, elle y a vécu. J'aime assez à rencontrer en voyage de ces anciens damnés du grand enfer qui ont eu le bonheur d'en sortir. Le plus amusant, c'est qu'ils croiraient se manquer à eux-mêmes, s'ils ne témoignaient point tout de suite que le souvenir en est resté, saignant et frémissant, dans leur cœur. — Ah ! Monsieur, on ne vit qu'à Paris ! — Rh, oui ! c'est en-
tendu,case dit d'un bout à l'autre de la province de France et même des autres pays d'Europe et d'Amérique. On ne vit qu'à Paris; seulement, c'est partout ailleurs qu'on asseoit paisiblement son existence et qu'on la prolonge. L'hôtelière de Danchariaénea a des soupirs à fendre l'âme, quand elle parle de la « grand'ville ■. — Le jardin de l'hôtoUerie, où je plonge par ia croisée ouverte, est remplie de l'ombre des iiguiers; la vigne s'accroche aux arbres; le jardin est fort bien soigné, planté de toutes sortes de fleurs, et dos senteurs fraîches et pénétrantes s'en élèvent. Au pied même de
la maison, un ruisseau clair se jette dans la Nivelle. — Je n'ai pas songé à demander à la dame de Danchariaénea quel quartier elle habitait à Paris. La rue du Mail, peut-être, ou quelque autre sentine bordée de maisons puantes. Et voilà ce qu'elle regrette!
Deux jeu nés filles entrent dans la salle ; elles sont vives et gracieusement tournées. L'hôtelière me les présente : ce sont ses nièces. Elles causent très joliment, ces fauvettes du pays sauvage. Et vous allez voir comme elles méritent bien ce nom d'oiseau mélodique. L'une d'elles se met au piano. Une excellente musicienne, ma foi, qui me régale de la valse de Faust, tandis que je dévore une truite, en l'arrosant d'un vin d'Espagne, du Rancio authentique, un flot d'or. Seulement la liqueur est chaude, et il est heureux qu'on ait mis sur la table une carafe remplie d'une eau claire et glacée.
Parbleu ! on fait d'aimables repas sur cette frontière espagnole; car il n'y a pas à dire non, j'y suis, je la touche, je la vois indiquée par un poteau au milieu du pont (jui est neuf, et s'élève à côté de son devancier dont les arches s'affaissent et dont le tablier croule. A Fextrémité, voici un poste de soldats castillans. Une route bordée de peupliers va toute droite : c'est le vestibule de l'empire de Charles-Quint. Tableau très varié, dont le fond est occupé par une série de petits monts coniques, pelés, arides, au sommet desquels s'élèvent de méchants petits fortins, avec des airs de vouloir nous faire peur, à nous autres Français. C'est la ligne de la frontière — hérissée plus (|ue de raison.
Cette route aux peupliers, c'est celle de Bayonne à Pampelune. Elle suit la vallée de Bastan, la plus riche de la Navarre. C'est l'Espagne verte; ce n'est donc pas encore la véritable Espagne. Du côté de France, la route d' Ainhoue remonte à Ustaritz. Je la suis au retour; elle descend par des pentes rapides. De chaque côté, le fond du vallon se tapisse de bocages épais et capricieux. Végétation puissante et folle. Le soleil inonde les parties basses ; i' y a des feuillages sombres qui reluisent violemment, d'autres
qui s'imprègnent d'une lumière grise et molle. Tous les tons onl une valeur dans ce pays de la couleur vivante.
Je passe à Espelete, au pied du Mondanain, une montagne verte. Le village est gracieux, dans sa situation isolée, au-dessu» d'une plaine fertile. Le cimetière me retient un moment ; je me le représente au mois d'avril comme un nid éclatant, lorsque les iris qui bordent toutes les tombes sont en fleur. En face de l'église, que ce cimetière environne, suivant l'invariable usage basque, un petit mamelon porte les ruines du château des comtes d'Espeleta, famille espagnole. Espelete possède un des jeux de paume les plus renommés du pays.
Après Espelete, la route de Cambo s'ouvre à droite. Le paysage qui la borde a le même caractère que toute cette partie du cours de la Nivelle ; des bois, de riches cultures, des eaux abondantes, et sans cesse, au midi, les monts espagnols au fond du tableau.
Si vous voulez que nous remontions ensemble la vallée de la Nive — comme nous avons fait de la Nivelle — depuis son confluent' avec l'Adour jusqu'au cœur du pays basque, il faut que nous rentrions à Bayonne. La route à suivre est d'abord celle de Saint-Jean-de-Luz, qui continue les vastes allées d'arbres contournant les remparts. Nous passons au pied des bâtiments neufs qui remplacent le château de Marrac. Au-dessus, et sur une hauteur qui domine le cours des deux rivières, des fortifications s'élèvent,revêtues des gazonnements accoutumés. Ce sont des ouvrages avancés complétant le système général de défense de la place. Sans savoir pourquoi, je pense à la joyeuse bouffonnerie du marquis de Mascarille, dans la comédie de Molière. Il se vante d'avoir enlevé une demi-lune. — Bon! lui répond le vicomte de Jodeiet, c'était bien une lune tout entière !
Préférons-nous aller à pied? alors suivons le bord de la Nive jusqu'à ces fortifications. Nous trouvons à droite le premier village basque, Bassussary, nous traversons le ruisseau de TUrdains, laissant derrière nous le château qui porte ce nom, qui présente de belles terrasses et un parc très ombreux. Désormais, nous allons suivre la ligne de faite des coteaux qui dominent la rive gauche de la Nive, et nous traversons le bois de Berriots.
Au-dessus de nous, le mamelon de Sainte-Barbe, également boisé. La vue est belle, d*un côté, sur la plaine assise entre la chaîne des monts et TAdour, de Fautre sur la vallée d'Ustaritz. On ne découvre point la mer. En bas, les pieds dans Teau, voici dos ruines, — celles du vieux château de Huetzsca.
Mais n*ai-je pas dit que Èassussary était le premier village basque? Un peu de géographie — ou plutôt de simple topographie — ne serait pas ici inutile. Le lecteur doit se rappeler que le pays basque français forme trois subdivisions : le Labourdin ou pays de Labourd, la Soûle, la Basse-Navarre, et quMl occupe une partie de l'arrondissement de Bayonne, une très petite partie de celui d'Oloron et Tarrondissement presque entier de Mauléon-Licharre. Il est important de connaître les villages qui forment la lisière au delà de laquelle on se trouve en Béarn ou en Gascogne, et où cesse Tusage de TEscuara (langue basque).
Ces paroisses, dans l'arrondissement de Bayonne, en allant de l'ouest à Test, sont : Bidart, Bassussary, Lahonce, Briscou, Bardos près de Bidache, Ayherre, et Bergouey-Villeneuve qui touche au département des Landes; dans Tarrondissement de Mauléon, Ilkare, Arbouet, Arout, Charité de Bas, sur la route de Saint- Palais à Oloron, Arrast, l'Hôpital Saint- Biaise — et dans la pleine direction de l'est, Montory et Sainte-Engrace; — enfin Esquinie, dans l'arrondissement d'Oloron. La plupart de ces bourgades ne sont pas même indiquées sur les cartes, sauf celles de l'État-Major, pourtant; mais, comme ces dernières ne passent pas ordinairement sous les yeux de nos lecteurs, ce neseraitpoinf
les servir que de déterminer plus exactement la situation de chacune de ces œmmunes frontières. Je les ai désignées, cela suffît.
J'ajoute une indication plus générale : le pays basque, qui est, comme on le sait, borné au nord par TAdour, à Touestpar TOcéan, au sud par les Pyrénées, qui le séparent soit des voisins du Bêarn, soit des frères d'Espagne, — et les Basques espagnols sont bien plus nombreux que nos Basques français, — ce pays a pour limite à Test une ligne courbe qui touche aux cantons de Sauveterre, de Navarrenx, de Sainte- Marie d*01oron, d'Aramitz, et même, parfois, y forme enclave. Navarrenx est mi-partie béarnais, mi-partie basque. Aramitz est situé dans la vallée de Baretous; la vallée voisine, Aspe, est basque, au moins jusqu'à Sainte- Engrace.
Nous sommes ici dans le pays Labourdin encore. Ustaritz, que nous allons atteindre, a même été la capitale du Labourd.
Ustaritz n'est pourtant qu'un grand village bâti sur les deux bords de la route qui court à pic au-dessus de la Nive, et formant deux agglomérations séparées par une distance de sept ou huit cents pas. L'église est moderne, construite dans le style jrothique, et les habitants en sont assez fiers. Mais quoi ! étant neuve, ou à peu près, que voulez-vous qu'elle offre d'intéressant? I staritz a une histoire ancienne et a donné naissance à deux personnages qui ont marqué de deux façons passablement différentes dans l'histoire du siècle présent. L'un fut un homme politique, l'autre un chanteur et comédien.
Mais peut-être ne verrez-vous pas bien où est la différence, car enfin la politique et la comédie. . . .
Le premier des deux fut aussi mêlé à une grande tragédie. C'est Iwi qui reçut mission, il y a tout à l'heure quatre-vingt-dix ans, •i aller trouver dans une prison célèbre un prisonnier d'une qualité extraordinaire, et de lui signifier son arrêt de mort prononcé par des juges qui n'avaient pas craint de s'instituer eux-mêmes, tesjuges, c'étaient les membres de la Convention; cette prison.
c'était le Temple ; ce prisonnier, c'était Louis XVI ; ce délégué sur qui reposait ce redoutable office, c'était le ministre Joseph Garât.
Plus tard, il fut sénateur et comte de l'Empire, membre de l'Académie française, car c'était un bon écrivain, mais rayé en 1816, comme régicide, de la liste des Quarante. Son frère, Dorainique Garât, avait été membre aussi des assemblées révolutionnaires ; il eut un fils, qui fut le célèbre chanteur. Ce Pierre-Jean Garât, né à Ustaritz en 1764, et mort en 1823 à Paris, dont il était encore l'idole à près de soixante ans, parait même avoir été le premier de nos rossignols français sans plume. Chanteur bouiTe et chanteur sérieux à la fois, tous ses contemporains s'accordent à dire que sa voix avait une étendue et une flexibilité prodigieuses. Jean-Pierre Garât fut aussi le type des IncroyableSy l'arbitre de la mode, et le plus grand vainqueur de femmes, en un temps où la vertu n'existait pas même dans les livres, ce qui est pourtant son dernier refuge. Oh a gardé autant de souvenirs de sa fatuité que de ses talents ; elle avait quelque chose de primitif qui frappait les observateurs de ce temps-là, et I un d'eux écrivait un jour: Ce Garât est un coq basque.
Eh bien I je descends la rue d' Ustaritz, je rencontre un autre coq du pays, un garçon de vingt-cinq ans, crâne et superbe. Il s'en va avec des dandinements qui semblent dire précisément ce que dit une fois le beau chanteur de Paris dans une assemblée de femmes : — Ne me faites point chanter, vous seriez toutes esclaves ! — Ce compagnon rustique est épris de sa force et de son agilité; n'eût-il que les ruisseaux descendant des monts pour s'y mirer comme Narcisse , il y verrait l'élégance singulière de la vieille race dont il est issu. Il porte un habit pittoresque qui n'a point la recherche des .modes du Directoire ; mais comme il aurait bien su faire tourner sa tête alerte au-dessus de l'énorme cravate de ce temps-là ! Comme il aurait fait le moulinet avec son gourdin I — Et comme il se serait fait aimer des « muscadines » I Et comme il aurait trouvé naturel qu'on l'aimât!
La fatuité est un fruit de la civilisation, c'est aussi un instinct de nature chez les beaux mâles, et la comparaison avec le coq est juste. Voilà le premier des fats ! Je revois le chanteur Garât en ce fol habit d'Incroyable^ entre les efféminés de Tancien régime, avec leurs formes efflanquées comme des levrettes, et les mal dégrossis du régime nouveau, avec leurs airs de loup. Ce Basque aux proportions fines et vigoureuses méritait de donner le ton, et il le donna.
Si vous entrez dans le cimetière d'Ustaritz, vous y trouverez une belle preuve de Famour que les Basques ont pour leur pays. Joseph Garât, après une existence quelquefois brillante et toujours agitée, si souvent conduite par la peur, et remplie par les amertumes qui suivent ces lâches défaillances, après avoir été Tun des instruments de la Terreur, lui, un modéré, Fun des courtisans de l'Empire, lui qui avait été républicain, après un long exil, enfin, que la Révolution de 1830 venait de terminer en cessant d'interdire le sol français aux régicides, — Joseph Garât, mort en 1833, voulut reposer sous la terre natale.
Sa tombe est là : une petite chapelle au milieu des sépultures basques, ordinairement surmontées de la « croix sarrasine », et dont les bordures relevées chaque année sont encore ici entourées de plants d'iris. Cette fleur présentait sans doute, en d'autres temps, un symbole dont le sens est perdu. Cette croix 5>arrasine, toujours en granit, est étrange : le bras vertical, très lontf, est taillé en dentelures quelquefois élégantes, le bras horizontal tout uni et très court. D'autres tombes, au lieu de la croix, portent un ornement funèbre dont la forme est unique : c'est une sorte de disque où sont gravées quelquefois des étoiles, d'autres fois des fleurs inconnues et grossières, et qui a certainement une origine orientale.
Lstaritz est un des plus vieux centres de population basque et devint la capitale de la vicomte du Labourd, quand Bayonne **'avisa de vouloir être ville libre et république ; plus tard, le bailli
ItiO LES PYRENEES.
de Labourd y eut son siège ; mais cet honneur fut bientôt enlevé à l'antique bourgade par Saint-Pée, puis par Urrugne. Nous a%ons vu les guerres soutenues pour la possession du bailliage. Uslaritz, dépossédé, garda longtemps encore l'assemblée des anciens, qui délibéraient sous des chênes, — ni plus ni moins qutsaint Louis à Vincennes. Il paraît que le vocabulaire de Rome avait pénétré dans la langue euscarienne, puisque le lieu de ces délibérations solennelles s'appelait le Capitolfi-Kerri. Aujourd'hui,
tous ces glorieux privilège» sont évanouis. Ustaritz n'a plus ni bailli ni petit parlement, mais il a des moulins situés sur les ruisseaux qui vont se mêlera la Nive; il a ses beaux bois qui lui ont donné son nom, Ur-h&rritz, riche ou fertile en chênes.
Sur les collines, de petits groupes de maisons blanches sont assis au milieu de jardins fruitiers; les ombrages deviennent plus épais à mesure qu'on redescend vers la rivière par une route qui passe au pied d'une église et du séminaire de Laressore, puis s'éloigne de la Nive, traverse un de ces petits cours
d*eau qui fait tourner un de ces moulins du joli nom d'Ospitalia. Quelques centaines de mètres encore, et cette route va bifurquer : d'un côté elle se dirige vers l'Espagne : c'est le chemin de Pampelune, que nous retrouvons sans cesse ; de l'autre elle conduit à Cambo.
Cambo est un des lieux de villégiature recherchés par les Bordelais, comme Saint- Jean-de-Luz et l'île des Faisans. Seulement, ils viennent à Saint-Jean chercher la mer, à l'île semer et récolter les coups d'épée; à Cambo, ils vont se refaire après la fièvre. Il parait que la langueur qui succède aux maladies ne résiste pas à Taction des sources ferrugineuses ou sulfureuses de Cambo ; on y arrive sur des matelas et des oreillers, porté sur un brancard ; on prend ses jambes à son cou pour s'en aller. — Quand je songe qu'il y a des sceptiques pour prétendre que nous ne sommes plus au temps des miracles !...
On ne peut nier qu'il ne s'en fasse à Cambo — miracles tout humains, des cures nombreuses et vraiment extraordinaires. Je repaierai de ces eaux tout à l'heure. La situation de la petite ville n'éveille point d'abord l'attention du voyageur; le lieu est charmant, mais c'est déjà un charme usé, surtout si l'on vient d'Ustaritz. Les deux bourgades se ressemblent. Cambo est, comme Ustaritz, divisé en deux villages ; seulement ici le niveau des deux est différent. Le bas Cambo est sur la Nive, qui décrit ux^ demi - cercle enserrant une plaine très riche , bornée par des coteaux. Le haut Cambo est joliment planté en terrasse, à quelques deux ou trois cents pieds au-dessus de la rivière, sur l'un des contreforts de l'Ursouya.
Cette position parait réellement belle quand on est arrivé sur cetteterrasse, ouvrage des hommes et point delanature, soutenue par une forte maçorinerie, bordée d'une double rangée de platanes. Êtes- vous amis du platane ? C'est un arbre opulent et gai, très coquet aussi, avec son tronc blanc, dont la pi*emière écorce se
Attache sous la main ou tombe d'elle-même, pour en laisser voii*
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une autre fine et satinée, — avec ses grandes feuilles dentelées, d'un vert tendre. Son ombrage est léger et n'intercepte point l'air, comme le feuillage épais et noir des marronniers, par exemple. — A Cambo, ils sont du plus aimable effet, ces platanes sous lesquels viennent s'abriter les baigneurs logés sur la terrasse même, bordée de l'autre côté de cinq ou six hôtels et d'une cinquantaine de maisons. Au-dessous du parapet qui règne au-devant des arbres, descendent des pentes gazonnées, parsemées de taillis, mais si escarpées qu'on ne saurait s'y promener qu'à « quatre pattes » — exercice sans noblesse. Et d'ailleurs, jugez vous-même s'il convient à des convalescents !
Pourtant, un moment vient dans l'année où l'affluenceàCambo est si grande que les coteaux voisins, comme la plaine et les escarpements eux-mêmes, se couvrent de monde. Et l'on s'y tient debout et pressé. La foi peut faire cela; elle transporte bien des montagnes. Une croyance universellement répandue dans le pays, c'est que si l'on a bu de leau de Cambo le 23 juin, veille de la fête du grand saint Jean-Baptiste, on est à peu près assuré de n'avoir point de maladie pendant tout une année. Aussi, de toutes les campagnes et montagnes et de tous les bourgs et hameaux, on accourt par centaines, par milliers. Il faut bien camper Bur les hauteurs, la vallée est trop étroite. L'établissement thermal 'est situé au bord de la rivière, et les sources, qui s'y perdraient si on ne les arrêtait au passage, coulent entre des rochers, sous des arbres énormes. Le lieu est médical et romantique; mais, le 23 juin, il mérite surtout cette dernière épithète, car les Basques s'y rendent, flûtes et tambourins en tête, et il parait qu'en effet ils commencent par danser.
De nouvelles troupes d'arrivants se succèdent sans cesse de minuit aux premières lueurs du matin. Ils poussent devant eux des mulets chargés de bouteilles et de jarres; après avoir bu pour leur compte, ils les rempliront et porteront l'eau miraculeuse à leurs parents malades. L'efficacité n'est peut-être pas
la même pour tous, puisque ceux-ci, enfin, ne la boiront que le 24 juin ; mais les porteurs obligeants n'ont pas autant de souci de cette difTérence que s'ils s'y exposaient eux-mêmes. On est toujours moins exigeant pour les autres que pour soi. — Après avoir bu, ils ne sont, au reste, qu'à demi rassurés. La libation du 23 juin à Cambo n'est qu'une des deux précautions à prendre, chaque année, contre le mal. La deuxième consiste à se baigner dans la mer, à Biarritz, le dimanche qui ëuit l'Assomption. Ces deux choses faites, un bon Basque dort dix mois durant sur ses deux oreilles; il défie la fièvre et la peste.
Au mois d'août, les baigneurs et buveurs sont nombreux à Cambo; mais ce n'est plus le peuple des malades, c'enest le choi^ et Taristocratie. Il y a une source sulfureuse assez chaude et une source ferrugineuse froide. On y reçoit la médication en douches, en bains , en inhalations, et dans presque tous les traitements , l'action des deux sources est combinée. Les maladies des voies respiratoires, de la peau, de l'estomac, les rhumatismes et la chlorose paraissent être combattus avec succès. On peut dire du nouvel établissement qu'il est tout luisant neuf; il parait bien ordonné. D'ailleurs, les malades y vivent dans un milieu salubre, suffisamment pourvu de distractions, qui ne sont point achetées par trop de fatigues. Excursions faciles, assez variées et peu lointaines.
Là-bas, une hauteur où l'on monte par des lacets très doux, et que de grands châtaigniers ombragent, s'appelle la Montagnedes-Dames. Très bien nommée. La vue en est agreste; mais ce n'est pas une vue de montagnes, et les yeux se heurtent seulement à des coteaux, qui ne sont que les premiers faîtes de rUrsouya et du Mondarrain., Au flanc de l'Ursouya sont campées d'agréables ruines, et voilà pour les baigneurs qui manient un peu le crayon.
Pour ceux que l'archéologie chatouille, il y a le camp de César au sud, avec une légère inclinaison vers l'est. Le général de
Nansouty, qui fait autorité en toutes choses dans les Pyrénées, n'a point voulu voir un ouvrage romain dans ce retranchement , qui n'est pas , en efTet, construit suivant les règles romaines. Ce n'est rien de plus, rien de moins qu'un énorme labyrinthe s'enroulant en vingj; replis garnis de talus, défendu par des fossés ; l'enceinte est assez vaste pour recevoir tout un peuple. Dix mille personnes y tiendraient sans peine. Quelques savants étrangers ont insinué que le camp de César pourrait bien n'être qu'un campement ibère, remontant, par conséquent, aune antiquité considérable. Mais lessavants du pays ont fait leur siège sur le labyrinthe : c'est un ouvrage de Légionnaires. Au reste, ces mêmes savants, étant en voie d'hypothèse, en ont formé de toutes sortes sur ce coin du pays; et, par exemple, Cambo n'étant pas, en efTet, un nom basque, ils veulent voir ici une colonie celtique. — Quant à moi — s'il faut le dire — étant un pur, un vrai Celte, je ne voudrais point contredire une supposition qui me fait voir dans mes pères la même humeur voyageuse que dans leur fils.
Au sud-ouest, autre promenade — pour les dames encore, celleci, — c'est la montagne de la Bergerie, laquelle montagne est à peine une colline. La distance est de mille mètres jusqu'au sommet. Encore y va-t-on monter par une pente insensible, sous des ombrages. Les habitants de Cambo prétendent qu'on y arrive « par enchantement ». On trouve en haut une établequi sert d'abri à de nombreux troupeaux de moutons, ou qui doit leur en servir. J'ai comme un vague sentiment que ces moutons sont imaginaires ; je ne les ai pas vus. On m'a dit qu'ils paissaient un peu partout dans les ravines; je leur souhaite une herbe tendre. De la Bergerie, j'embrasse un joli panorama. Cambo est à mes pieds; un peu plus loin, sur la même ligne, Halsou ; en face, Laressore, Ustaritz, des ruines, des châteaux ; à l'ouest, la mer toute illuminée desreflets rouges du couchant. Je n'ai pas perdu la journée qui va finir.
Le matin, je quitte Cambo. La route suit d'abord la rive gauche
delaNive, puis s'élève, et tout à coup une magnifique échappée s'ouvre sur les monts. L'Ursouya, le Mondarrain, la Rhune tiennent et ferment l'horizon. J'entre dans Itsatsou, village singulier, placé a\i seuil d'un rude passage, et lui-même riant, paisible et coTnme endormi sous de gros bouquets de cerisiers. Le guide me rejoint, il amène les chevaux. Quant à moi, j'aurais bien préféré enfourclier un de ces petits ânes, à la jambe fine et nerveuse, que j'ai vus dans le bourg. . . Mais, que voulez-vous ?. . . Le respect humain ! . . . Nous allons faire l'ascension du Mondarrain. Ce n*est pas le pic de Midi ! Moins de huit cents mètres. Encore 'cette pyramide — car le petit mont est conique — a-t-il la courtoisie de se laisser aborder à cheval. En tout, c'est une montagne civilisée. Et d'abord, c'est peut-être la seule au monde dont le pied soit tapissé de cerisiers, et je sais bien que les Parisiens ne me croiront pas, ce qui ne m*empéchera point de le dire : ce « pain de sucre » produit des cerises plus savoureuses que celles de Montmorency. A la cerisaie, des noyers succèdent. Le Basque fait grand état de leurs fruits ; il dit : Quand on a des noix, on trouve toujours assez de pierres pour les casser, on ne meurt pas de faim. — Sur le versant du Mondarrain, après les noyers, les chêneô; ils couvrent les lacets du chemin, que des sources traversent. Presque toutes sont ferrugineuses. On ne se lasse pas aisément de cheminer sous la chênaie à la voûte fraîche, et l'on regrette d'arriver sitôt au faite. L'ascension n'a pas demandé plus d'une heure. Les ruines d'une forteresse couronnent le mont. Les savants du pays, obéissant à leur idée fixe, ont vu dans ces énormes murailles <k un poste d'observation » établi par les Cantabres. Pour le coup, cela est un peu fort! D'ailleurs, l'observatoire eût été bon, car de la cime du Mondarrain on embrasse la vallée de la Nive, la côte et la mer, de l'embouchure de l'Adour à celle de la Bidassoa. Cette vue, le vrai touriste, qui doit participer du naturel des grimpeurs, l'a goûtée déjà bien des fois dans le pays Labourdin; n'importe ! — elle parait à chaque épreuve plus radieuse et plus belle.
A la descente, le plus commode et le plus sage est de déjeuner à Itsatsou. Ce village sert encore de point de départ pour l'excursion vraiment célèbre, consacrée, obligatoire des environs de Cambo — le Pas-de-Roland. — Le guide a placé devant lui, sur son cheval, un panier de provisions; la salle à manger, fournie par la nature, s'ouvre sous les cerisiers. Itsatsou est décidément un délicieux village, avec ses maisonnettes entourées de vergers; l'herbe y est aussi épaisse que dans les herbages normands, et ce paysage vert forme un très vif contraste avec l'aridité des grandes roches que l'on aperçoit se dressant là-bas, à l'issue de la bourgade. Elles forment un long couloir, en avant de la ligne des monts; les yeux s'arrêtent à cette muraille; tout à coup on se soulève de son lit cf herbe, malgré soi, pris d'inquiétude. Où donc est la Nive ?
La rivière a tout simplement disparu' dans la goi^e, et Ton va curieusement la chercher. Dans les Pyrénées mêmes, il y a peu de tableaux d'une beauté si rude. De vieux châtaigniers, allongeant d'énormes bras morts à travers leurs parties feuillues, gardent l'accès du défilé; leurs racines sont à nu dans ce chaos de pierres, et l'on ne comprend pas bien de quoi ils se nourrissent depuis des siècles qu'ils sont debout. La gorge se ferme derrière eux; pourtant les roches, en haut, ne se rejoignent pas tout à fait; un filet de lumière glisse du côté gauche, éclairant vivement un seul point au milieu de ces ténèbres ; du côté droit, elles s'épaississent encore : c'est la pleine nuit. La rivière bat ces deux terribles bords ; elle a détaché des blocs , qui obstruent son lit, et contre lesquels l'eau se brise avec un redoublement de colère. Ce trou noir s'emplit d'écume blanche.
Puis les deux murailles s'écartent, la Nive roule une eau d'une pureté de cristal et d'un vert d'émeraude, parmi d'autres blocs grisâtres ; en quelques endroits , elle disparaît encore en partie sous le rocher qui se rejette en avant, et qui surplombe. Un peu plus loin, une roche isolée se dresse au milieu même du lit, for-
mant une arcade assez basse, ouverte en ogive ; la rivière s'y précipite et passe avec un bruit sourd.
Voilà le Pas-de-Roland.
On ne sait comment, après la bataille de Roncevaux, le paladin, en héroïque déroute, a pu se trouver dans tant d'endroits à la fois. Pourquoi s'était-il engagé dans cette gorge sauvage ? Arrivait-il en barque, ou monté sur un cheval marin ? Le fait est que cette roche insolente lui barrait le chemin. Il la frappa de son pied furieux, la roche s'ouvrit
Voilà quelle était la puissance de ce pied d'airain. Si la Providence nous envoyait, au moment prosaïque où nous sommes, des héros comme Roland, ils embelliraient assez notre prose. Roland, fais briller ta Durandal, et mène-nous contre de nouveaux Sarrasins, qui ne te prendront point par surprise, et que tu vaincras!
Quant à nous, sortons de cette gorge héroïque. Aussi bien, nous voilà tout trempés par la poussière d'écume et d'eau qui la remplit. Ce n'est pas tout : il y règne un terrible courant d'air. Le guide sourit quand je me plains d'être glacé ; cette pitié ironique ne me réchauffe point ; je retrouve avec plaisir l'air libre et le soleil. Dans le village d'Itsatsou, je rencontre pourtant un vieux Basque, au chef branlant sous son berret; il m'invite à visiter la croix d'or de l'église, et j'y vais sans me faire prier. Cette croix n'est que d'argent doré enrichi de pierres à. la manière espagnole : c'est le présent d'un habitant du village, qui avait fait fortune en Amérique. — Un aventurier basque la ferait plus aisémentde nos jours, et la déferait de même à Paris, dans le triangloi compris entre l'avenue de l'Opéra, la rue Laffitte et la Bourse.
Le guide, bien que ce ne soit point dans notre marché, consent à rae conduire à Bidarray, et nous traversons la Nive à son confluent avec un joli ruisseau, qui fait, un peu plus haut, tourner un moulin. Le pont, formé d'une seule arche, est comme suspendu entre les roches. Le paysage, un mom^^t» P^ï*d de son at-
i70 LES PYRÉNÉES.
trait : plus de cimes à l'horizon , les yeux ne se heurtent qu'à une suite de mamelons arrondis, couverts entièrement de fougères.
Ce coin de pays parait presque désert ; à peine quelques maisons éparses dans cette verdure monotone. Nous arrivons au village de Loubassoa, d'où se voit le manoir pittoresque de Macaye. Ici une légende. Cest à Macaye que se cacha, en 1835, la princesse de Bëira, fiancée à don Carlos, qu'elle voulait joindre en Espagne. Ganis, le plus célèbre contrebandier du pays, accepta la mission de la conduire à travers les soldats, les gendarmes, les douaniers français réunis dans le voisinage contre une seule femme, et vivement stimulés par l'appât de deux mille francs promis à celui qui s'emparerait de la princesse. Toutes sortes de récits et même des chansons basques ont été faits sur l'adresse et le courage de Ganis, qui, portant la royale fiancée sur ses épaules, réussit à franchir, sous une pluie de balles, la Nive gonflée par un orage, et gagna la frontière espagnole avec son précieux fardeau. Après cette nouvelle poésie, d'ailleurs nouvelle prose, Ganis fut gratifié d'une pension par le prétendant carliste ; elle était assez considérable, elle aurait pu l'être davantage sans ruiner le donateur et sans enrichir le donataire , car elle ne fut pas payée. Il est vrai que la fortune de la guerre ne tourna pas en faveur de don Carlos, qui se trouva bientôt aussi pauvre que Ganis.
Au-dessus de Loubassoa, le chemin redescend vers la Nive, dont nous allons suivre désormais la rive droite. Même décor uniforme qu'auparavant ; il n'a de mérite que sa fraîcheur : des fermes isolées s'élèvent au milieu de bocages épais ; partout des ruisseaux.
La vallée s'élargit, et Bidarray se montre, campé sur une émincnce boisée, dominant le plus beau de tous les ponts antiques des I^n^éncVs. Il est de pierre, à quatre arches, dont la deuxième piHSsonte une ouverture énorme. Cette largeur de voûte confond !«»* mjît^nieurs modernes.
Bidarray se rapproche du point où la vallée de la grande Nive rencontre deux vallées moins importantes, formées par deux autres Nives plus petites, celle de Saint-Etienne et celle d'Arneguy.
Il faut bien retenir que la première s'appelle la vallée d'Ossès. Elle a la forme d'un triangle allongé, ouvert à ses trois angles, à
l'ouest, par la gorge de Bidarray, puis du Pas-de- Roland, et la Nive de Saint-Etienne, que nous allons suivre, — à l'est, où les monts s'aplanissent, par un vallon qui monte vers Irissary. Je n'ai fait que traverser la vallée d'Ossès; elle m'a paru l'une des plus riches et des plus peuplées de cette région. Une sériede villages anciens m'ont causé de jolies surprises : Saint-Martin d'Arossa à l'ouest, au centre Gallhardou, Ossès.
Ces deux dernières bourgades ne forment qu'une commune.
Gailhardou est assis dans une plaine du pays de Caux que l'on aurait transportée aux Pyrénées ; seulement les teintes, ici, sont bien plus chaudes. Ossés a ses vieilles maisons basques du x\-' siècle, où le style national se mêle curieusement au gothi<|ue. L'une est une véritable merveille que la Commission des monu-
ments historiques aura sûrement oublié de « classer ». H est vrai que lorsqu'elle a « classé », cette facétieuse Commission croit que tout est dit. Nous sommes en présence d'un superbe et gracieux édifice, datant delà Renaissance, une dépendance autrefois do la commanderie d'Irissary. Les armes de l'Ordre de Malte figurenl au-dessus de la porte. La maison est intacte et passablement conservée. Rien de plus léger que ce toit, pourtant immense; il su^ plombe, soutenu par des consoles finement sculptées, comme toutes les boiseries extérieures. Un«s6JIe à l'intérieur esi^urtout
remarquable; le plafond en est fait de poutrelles appuyées à des consoles également, mais dont la base forme colonne. Cette chambre est énorme; elle servait apparemment de prétoire à la justice des chevaliers, seigneurs de la vallée.
Ossés a encore une étrange église en pierres rouges, que surmonte un clocher octogonal. A l'angle gauche de la façade, s'ouvre une jolie porte Renaissance. Au dedans, l'église n'offre rien de particulier.
L.a route, après le village, monte sans cesse Jusqu'à Irissary.
IRISSARY. S.-ÉTIENNE DE BAIGORRY,