LES ALDUDES
N'aurait-on point noté dans son plan de voyage l'excursion d'Ossès à Irissary, que la maison des chevaliers de Malte, dans le premier des deux villages, donnerait envie d'aller visiter dans le second la commanderie dont elle relevait. Cest ce qui nous ari'i\'e. Il n'y a que les voyageurs anglais qui aient un itinéraire inflexible; ces gens-là ne voyagent pas, ils vont devant eux. Mais ils y vont si correctement !
Au reste, on ne les rencontre guère dans ce fond du pays basque — pas plus que les Français qui voyagent à l'anglaise. Ceux-ci ont seulement un air d'ennui qui fait tort à la correction. Us ne cheminent point par goût ; c'est le désoeuvrement ou la mode qui les i-onduisent. Ils aimeraient bien mieux rester chez eux. — Eh, pour Dieu ! que n'y ivstent-ils !
IRISSARY, SAIXT-ÉTIENNE DE BAÏGOKHY, LES ALDUDES 175
D'Ossès à Irissary, ce qui nous frappe surtout, c'est l'aspect désert de la route. Elle est pourtant agréable. D'abord une jolie traversée de plaine, avec un panorama de montagnes ; au pont de Sabio, commencent les escarpements du chemin. A notre gauche nous avons le massif des Aldudes, les grands chaînons rocheux du Pas-de-Roland ; en arrière-plan, les cimes grisâtres des monts espagnols; en avant, un autre massif plus petit, tout hérissé de pics, le Bordacahara, l'Abaracoucoharia, THalcalaudy, des noms qui ne finissent point. UEscuara a mérité les étonnements du grand Scaliger de Padoue, père de tant de philologues, toujours prêts à disserter sur ce qu'ils n'entendent point. lia dit: C'est une langue étrange que le basque; c'est le vieil espagnol, comme le breton bretonnant est le vieil anglais. — En quoi le grand Scaliger s'est trompé au moins une fois. L'occasion me parait bonne, cependant, pour rappeler que la science moderne rattache plus volontiers le basque aux langues de l'ancienne Ibérie qu'aux anciens idiomes asiatiques. Mais voilà des points obscurs sur lesquels il y a deux maitres modernes, deux porte-flambeaux auxquels nous renvoyons le lecteur : c'est M. Francisque Michel, et c est le prince L.-L. Bonaparte.
Les monts que je viens de nommer ne figurent pas même dans les guides. C'est bien ici le pays inconnu. Cette rude muraille à hauts pignons sépare la vallée d'Ossès de la vallée de Bigorray. Des villages nous apparaissent de tous côtés, perchés sur des monticules boisés ou tapissés de bruyères : — Iriberry, Ugariau, puis Irissary , sur un coteau très raide, que gravit pourtant la route de Bayonne à Saint-Jean-Pied-de-Port. La route ici, comme en beaucoup d'autres endroits, forme la rue principale du village.
La maison Ospitalia a l'église pour voisine. Vieille église, précédée d'un porche que surmonte une tour octogonale. La maison hospitalière est elle-même une vaste construction rectangulaire à deux étages, portant un large toit saillant. Aux quatre angles, à la hauteur du second étage, se voient encore de fortes consoles
qui ont supporté des échauguettes carrées, à présent détruites ; elles paraissent avoir été moins faites pour la défense que pour servir de signes parlants de la puissance seigneuriale. Cependant. ai quelque bande se présentait de nuit pour enlever et piller la commanderie, elle trouvait des portes solides, et Monsieur le Prieur avec ses chevaliers ou ses varlets pouvait reconduire joliment à coups d'arquebuse ces pillards effrontés, du haut de ses échauguettes.
Au-dessus d'une des portes, — la principale, — figure un écus- Bon écartelé dont les pièces effacées sont méconnaissables. C'étaient probablement les armes de l'Ordre accolées à celles du Prieur. De chaque côté se lit l'inscription suivante :
AH0NR«StfiVlCI0MLAfitLICiO:^'^^^^ÂlS^^^IVTAM£T£C0l«A«YGI«JA.qtSrA
DEilOANtÊOTELCOMEMDOR. f > .flJJn^V [Jl^F^ OE FRETE ■rREWF(C0lÛSM0LIP«OS HA OETRISAftI OÔmRTtOlLARREUHijf ^ïr^-'OT'* >ï riEOOLOSOENVEBO "f PUNTEXÛSMAM O£STACASAYPALACIOOES0tl.0SGMI£TÛS^iÊ>^ CANAlESï OTRAS MVCH>S0ftRAS
Et sur la porte latérale, la date 1605, avec une cPoix fleurdelisée, cantonnée de croix pâtées.
A l'un des angles, se voit encore une croix de pierre de la même époque, véritable objet d'art et surtout de curiosité. Elle est montée sur un socle à degrés, portant le Crucifié sur l'une de ses faces, sur l'autre la Vierge et l'Enfant-Dieu sous un dais. Lee bras de la croix sont soutenus par des têtes d'anges qui servent de consoles.
A l'intérieur de la maison Ospitalia, rien, plus rien. On retrouverait sans doute épars dans les maisons du pays des objets curieux qui ont appartenu aux chevaliers ; ce coin basque a peutêtre des collectionneurs, car il a de riches châtelains.
Nous rentrons pour diner à Ossès; nous reviendrons demain aur nos pas, et rejoignant le point où nous sommes sortis de la