DE L'HUMANITÉ
Honneur au courage malheureux.
NAPOLEON, lendemain de la bataille d'Eylau.
L'humanité est une vertu qui enseigne à respecter le malheur dans son ennemi vaincu, et à temperer les ri-
gueurs de la guerre, en conciliant les sentiments de générosité avec les devoirs de son état.
De même que la clémence est la plus grande qualité dans un roi, de même l'humanité est la vertu que le soldat doit particulièrement pratiqué à la guerre.
Autant le soldat doit être soumis, discipliné, et dévoué à ses chefs, terrible sur le champ de bataille, autant il doit être humain après la victoire. Pour qu'un succès soit complet, il faut qu’il ne soit souillé d'aucun acte de basse et inutile cruauté.
Le soldat victorieux ne doit traiter en ennemi, que celui qui a les armes à la main, et ne voir dans son ennemi vaincu et désarmé qu’un frère malheureux, qui, lui aussi a combattu vaillament pour l'honneur de son drapeau.
Après la victoire, toute rancune doit cesser, toute animosité doit disparaitre, pour faire place aux sentiments de bienveillante sympathie, auxquels a toujours droit le courage malheureux, chez toutes les nations civilisées. Quiconque ne sait pas aimer et respecter la valeur dans son ennemi ne peut avoir le cœur bien placé.
Les braves de tous les pays sont frères, et se doivent réciproquement des preuves d'estime et des égards ; il ne faut pas craindre d’en être prodigue envers les prisonniers et surtout envers les malheureux blessés. Loin de les traiter durement, ce qui nous rabaïsserait au nivau du sauvage, on doit leur offrir toutes les consolations dues au malheur; leur venir en aide, autant qu'il est en notre pouvoir ; leur tendre une main amie et secourable; ne
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jamais surtout insulter à leur infortune; il n’appartient qu’à un lâche de maltraiter un homme qui a bravement fait son devoir, et qui, souvent par un de ces caprices de la fortune, si communs à laguerre, se trouve désarmé et sans défense en notre pouvoir. Le prisonnier, éloigné de sa patrie, séparé de sa famille, est déjà assez malheureux par ses peines morales et par les privations auxquelles il sera nécessairement soumis, sans que les mauvais traitements viennent encore aggraver sa position. Le soldat doit, d’ailleurs, connaître les vicissitudes de la guerre. vainqueur aujourd’hui, vaincu demain; les égards, les ménagements dont on aura été prodigue après la victoire, ne manqueront pas au vaincu du lendemain. Un ennemi, quelqu'il soit, se laisse rarement vaincre en générosité, et veut toujours égaler en bons procédés ceux qu'ils ne peut surpasser par sa valeur.
François ler fut moins heureux, moins politique, mais plus brave et plus généreux que Charles-Quint son rival de gloire. Un jour, qu’on lui conseillait de tirer vengeance des mauvais traitements que Charles faisait éprouver aux soldats français, 1l répondit ces belles paroles: “Je n’ai garde de le faire, je perdrais une occasion de vaincre en vertu Charles, à qui je suis obligé de céder en fortune.
C’est par une telle conduite que l’on parvient à atténuer les horreurs inséparables de la guerre. Par une conduite opposée, l’on s’expose à de terribles repressailles dont l’humanité gémit, et qui ne font que raviver et perpétuer entre les nations des haines qui deviennent héréditaires, rendent un accommodement impossible et la guerre intermi-
nable. Rien, d'ailleurs, ne donne plus d'éclat à la valeur que lorsqu'elle s'allie à la clémence et à l'humanité,
François-Louis, prince de Condé, petit-neveu du grand Ç ; ) 8 Condé, réunissait en sa personne ces deux qualités qui en ol fesaient un général accompli. (Ce prince disait souvent S l
qu'il suffisait d’être né homme pour être touché du malheur de ses semblables.
La guerre étant une cruelle nécessité, 1l faut autant que possible en tempérer les rigueurs,
Les populations, soit qu’on se trouve en pays ennemi, soit qu’on combatte sur son propre territoire, ont droit à tous les ménagements de la part du soldat: elles sont déjà assez malheureuses par les suites inévitables de la guerre. Loin d’agraver leurs positions, on doit, au contraire, chercher à alléger les charges auxquelles elles sont soumises, par les nécessités de la guerre ou de l’occupation. Le soldat ne doit pas oublier que lui aussi a une famille qui peut éprouver les mêmes désagréments: il doit donc se montrer le plus humain possible envers les habitants, et n’exiger d'eux que le stricte nécessaire, en y mettant toute l’urbanité qui doit distingué le soldat civilisé. Cette manière d'agir est non-seulement conforme aux lois de l'humanité, mais peut encore avoir les meilleurs résultats pour la campagne. Il est rare qu’un paisible habitant qui ne sera pas tracassé, mené durement, sorte de ses habitudes pacifiques et devienne un ennemi; tandis qu'au contraire, celui que les mauvais traitements poussent au désespoir, devient un ennemi presque toujours implacable, et d'autant plus dangereux qu'on s’en méfie moins.
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On ne peut pas se dissimuler que ce sont très-souvent les mauvais traitements qui poussent les populations à se soulever. Alors au lieu de n'avoir à combattre qu'une armée régulière, on se voit assailli de tous côtés par des bandes exaspérées, qui, se formant en guérillas, ou troupes franches, sont d'autant plus à redouter qu'avec leurs connaissances du pays, elles deviennent insaisissables. Semblables à des sylphes, presque toujours invisibles, elles tombent sur les derrières et sur les flancs de colonnes dont elles interceptent les communications, enlèvent les convois et assassinent les malheureux blessés. Une pareille guerre devenu nationale, entraine à sa suite des actes d’atrocité que les circonstances semblent autoriser, mais que l’histoire flétrit cependant, tout en fesant retomber la faute sur ceux qui, par leur conduite, les ont provoqués, ou qui, par faiblesse, les ont tolérés.
Le soldat, ne doit jamais oublier, dans son propre intérêt, de traiter toujours avec douceur les populations paisibles et inoffensives, de respecter les propriétés et l'honneur des familles. Malheur à une armée que des revers forçent à battre en retraite à travers un pays que les actions et les mauvais traitements auront poussé au désespoir ! Les difficultés s’accumuleront sur son passage ; chaque accident de terrain, chaque haie, chaque taillis: cachera ou renfermera toujours un ennemi à l'affût. guettant le malheureux soldat dont la fatigue aura retardé la marche, ou qui se sera écarté de la colonne; La vengeance haineuse est d'autant plus implacable qu'elle aura été plus longtemps comprimée, elle veille au coin du bois et attend sa victime avec une joie féroce.
La mort, souvent une mort horrible, devient la repressaille de quelques excès que l’on aurait pu éviter.
Les actes de vengeance profitent rarement à ceux qui s’en rendent coupables, et ne leur procurent qu’une satisfaction bien éphémère, tandis que les actes d'humanité rapportent souvent à leurs auteurs une récompense sur laquelle ils ne comptaient pas et qu’ils étaient loin de rechercher.
L'histoire se complaît à représenter César pleurant sur la mort de Pompée ; Auguste sur celle de Marc-Antoine ; Alexandre, consolant la famille Darius; Napoléon arrachant à la hache revolutionnaire, les Chabrillant à Toulor, les Talmont, les Montmorency, les Choiseul à Calais.
Les belles actions doivent se recueillir partout ou elles se produisent, et on ne pourrait leur donner trop de publi cité. Aussi c’est avec un véritable plaisir que nous citerons le fait suivant. Au combat qui précéda la prise d’Avlon, le 9 juin 1793, le sous-lieutenant de carabiniers, Blondel, blessé assez grièvement dans une charge contre les Autrichiens, attendait des secours. Près de lui se trouvait un autrichien, plus maltraité encore. Ses cris excitait la compassion de l'officier qui ne pouvait aller le soulager. Un chirurgien se présente: “Eh! venez vite,” lui dit le brave Français, “il y a longtemps que je vous attendais.” Le chirurgien se met en devoir de le panser: ‘non, non” continue Blondel, “ce n'est pas moi qu'il faut secourir, c’est ce brave, (en montrant l'autrichien) qui est plus blessé que moi”’—C'est un autrichien, c’est votre ennemi.—‘ Oui, mais il souffre
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Jamais général ne s’est comporté avec plus de modération dans ses victoires, et n’a fait la guerre avec plus de ménagement que le grand Turenne. Il épargnait toujours le pays ennemi autant qu'il le pouvait; conservant les biens de la terre pour les habitants de la campagne dontil plaignait la triste destinée. Aussi les ennemis avaientils conçu pour lui une vénération pleine de tendresse ; ils le pleurèrent à sa mort, autant que les Français eux mêmes, ct les Allemands n’ont jamais voulu labourer l'endroit où il avait été tué, comme si l'impression de son corps avait rendu ce champ sacré. Il est encore en friche, et les paysans le montre à tout le monde.
Voilà les guerriers que nous devons prendre pour modèles et chercher à imiter, voilà les actions, les paroles, que nous devous pratiquer et nous graver dans le cœur! Terribles sur le champ de bataille, soyons humains dans la victoire ; n'oublions jamais surtout, que le malheureux habitant du théâtre de la guerre, n’a pas lui, comme le soldat, la gloire pour le consoler, pour le soutenir dans son infortune ; à lui toutes les misères sans compensations que le soldat généreux et humain se réserve, au moins l'honneur et la satisfaction d’alléger ses maux; qu'il n'oubli jamais que pour être digne de lui-même, digne de son pays et des braves qui l’ont devancé, il doit, dans toutes les circonstances prendre pour sa devise, celle de ce noble chevalier à qui elle servit toujours de régle de conduite : “ Fais ce que dois, advienne que pourra.
ARTICLE IV