DE L’INDISCIPLINE ET DE $ES EFFETS
La discipline, est, à mon avis, le salut des armées ; l’indiscipline en a perdu beaucoup.
Napoléon, retraite des 10,000, livre III.
L'Indiscipline, c’est la violation de la règle et l'oubli des devoirs ; c’est le désordre et l'anarchie ; l'anarchie, c’est la mort et la décomposition. |
Une armée sans discipline, quelque soit le nombre de ses soldats, finit toujours, comme tout gouvernement anarchique, par expi:er dans les langueurs de la faiblesse, après s'être rendu coupable de tous les excès, de toutes les fautes, et avoir essuyé tous les malheurs qui sont la suite naturelle de l'esprit d’insubordination et de révolte
envers les chefs. Le soldat ne sait vaincre que lorsqu'il sait obéir.
La discipline était tellement en vigueur chez les Lacédémoniens, qu'un soldat qui aurait eu l'épée levée, prêt à frapper son ennemi, s’il entendait sonner la retraite, ne le frappait pas ; et si on lui demandait pourquoi il ne s'était pas défait de son ennemi, quand il était en son pouvoir de le faire : “ C’est, disait-il, parce qu’il vaut mieux obéir à son général, que de tuer son ennemi.”
L'oisiveté est toujours une cause d’indiscipline.
Le meilleur moyen d’accoutumer les troupes à une forte discipline, c’est de familiariser les hommes de recrue, dès leur arrivée au régiment, avec les exercices laborieux du corps, et de les y entretenir, afin qu'ils puissent sup-
porter plus patiemment, les fatigues et les privations de la guerre.
Quelquefois par la négligence ou la molesse des chefs, la licence s’introduit dans les camps, les liens de la discipline se relâchent, et ses défaites, souvent irréparables, en sont la suite inévitable,
Le second Scipion (l'Emilien) trouvant les légionnaires devant Numance, amoblis par la négligence des généraux ses prédécesseurs, et découragé par leurs défaites, les
accablait tous les jours par de longues marches : “ Qu'ils se couvrent de boue, disait-il, puisqu'ils n’osent se couvrir de sang. ‘“ Scipion les obligeait à porter de pesants boucliers, leur provision de vivres pour un mois, sept pieux pour fortifier les camps, et répétait aux trainards : ‘ Tu cesseras de porter la palissade, quand ton épée saura te servir de défense.” Il changeait de camp tous les jours, ordonnait de creuser des fossés profonds pour les combler ensuite ; élevait des murailles et les fesaient abattre ; enfin par ces continuels travaux, il mit ses troupes en état de vaincre.
Avec des troupes indisciplinées, le moindre revers devient une defaite, et les meilleures combinaisons peuvent se trouver déjouées. De pareilles troupes, pour se disculper, créent à la trahison, dénoncent ou assassinent leurs officiers, qui n’ont ordinairement d'autre tort que celui de commander.
Après avoir, par des faits irrécusables, établie la nécessité et l'influence d’une bonne discipline, démontré les terribles effets de l'indiscipline sur les troupes, et ses suites funestes, il nous reste encore à prouver que l’indiscipline est non seulement fatale aux armées dont elle flétrit les lauriers, paralyse les succès, prépare les revers, et qu’elle finit par conduire au déshonneur ; mais encore, qu’elle porte souvent l'atteinte la plus cruelle aux propriétés et à la vie des malheureux habitants du théâtre de la guerre.
Quelles sont les horreurs dont une armée indisciplinée n’est pas capable ? Quels sont les excès auxquels elle ne peut se porter ? Quelles sont les choses, quelques sacrées
qu’elles soient, qui ne puissent être souillées par une telle armée ? Quelles sont les personnes, quelque respectable que soit leur caractère qui pourraient se dire à l'abri des insolences, des brutalités et des outrages de tels soldats ?
L'occupation de la ville de St. Sébastien, (Espagne) par les alliées offre un des exemples les plus frappants et les plus terribles que l’on puisse citer, des horreurs que peut commettre une troupe qui n’est pas contenue dans Je devoir par les liens de la discipline.
Le 31 août 1813, après une défense héroïque la garnison française de St. Sébastien, fut obligée de se retirer dans le fort de Lamotthe, laissant à l’ennemi la faculté d'occuper la ville. Les Anglo-Portugais, s’y précipitèrent avec ardeur, et dans le désordre, de troupes auxquelles on a promis le pillage.
Soldats, n'oubliez jamais que vous avez une famille : que vous avez une vieille mère, et de jeunes sœurs : couvrez de protection la chaumière qui vous donnera asile ; faites pour la vieille femme, qui vous y recevra, faites pour les jeunes filles que vous y trouverez, ce que vous voudriez qu'un ennemi généreux fit pour votre vieille mère eï vos jeunes sœurs. L'histoire vous en tiendra compte ; votre patrie vous en remerciera. N'oubliez jamais surtout que vous Avez une patrie, et qu’elle aime avant tout l'honneur ; que si votre gloire est la sienne, votre honte aussi réjaillit sur elle ; n'oubliez pas qu’elle honore et glorifie ceux de ses enfants qui se distinguent par leur grandeur d'âme, et leur générosité ; qu'elle flétrit et répudie les misérables qui, sous prétexte de réprésailles,
sans respect pour le sexe, sans égards pour la faiblesse de l’âge, se couvrent d'ignominie, ou se livrent à leurs ignobles ou cruelles passions.
Si nous étions assez haut placé, pour que notre voix pût avoir de l’écho, nous dirions aux officiers, chargés du commandement: ‘“ Soyez fermes, soyez sévères, maïs soyez justes ; ”’ aux soldats destinés à obéir, et souvent à mourir en obéissant : ‘ S vous voulez vaincre, si vous voulez mourir avec gloire, soyez soumis, soyez dévoués ; de votre discipline dépend non seulement le salut, mais encore l'honneur de la patrie.”
Pour recueillir tous les fruits d’une bonne discipline, il faut que le grade, le moins élevé surtout, ne craigne jamais, dans la ligne de ses devoirs, d’être désavoué par son chef; il faut que le faible soit couvert par l'autorité, par la responsabilité de son supérieur. Il faut que le galon de laine, soit aux yeux du soldat, le premier filigrane qui sert à tisser l’épaulette d’or à étoile d'argent. Il faut, en un mot, que le brigadier qui, par son contact immédiat avec le soldat, est sans cesse dans la nécessité de faire respecter la discipline, il faut, disons-nous, pour qu'il ait la conscience de sa force et la fermeté dans son emploi, que ses chefs lui répètent sans cesse ces paroles mémorables de l'illustre général-en-chef de l’armée de Lyon à ses officiers, dans des circonstances difficiles : ‘ Agissez sans crainte, agissez avec vigueur, et ma responsabilité vous couvrira; mais si vous n’agissez pas, ou si vous agissez mollement, c’est alors vous qui serez responsables de votre conduite.”
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moyen pour déraciner ce vice de l’armée. Outrz qu’on ne peut pas compter sur un solüat qui s’adonne journellement à l'ivresse, sa conduite est du plus funeste example et donne lieu aux actes les plas répréhensibles
et souvent les plus criminels, ainsi qu'aux accidents et aux révolutions les plus déplorables.
Dans la matinée du 7 décembre, 1849, le nommé Stouvenel, Jean-Baptiste, âgé de 28 ans, se suicida. Ce soldat, appartenant au 52e de ligne, en garnison à Colman, avait quitté son corps pendant trois jours, pour satisfaire son penchant à la boisson. Craignant, sans doute une punition à son retour au régiment, préféra se donner mort.
Funeste effet de cette malheureuse passion, qui détruit chez l’homme jusqu’à l'instinct de la conservation, après avoir arraché de son cœur tous les sentiments de dignité, d'honneur et d'affection.
Personne n’ignore que le froid est mortel aux ivrognes,
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et, cependant, chaque année est signalée par des accidents produits par l’intempérance. L’example suivant servira encore ane fois de plus à démontrer le danger de l'ivrognerie.
Dans les derniers jours de 1849, un fusilier du 69e de ligne, nommé Jouamy, âgé de 22 ans, après s'être enivré completement dans un cabaret, voulut gagner le fort La Biche, ou il était caserné ; maïs le froid le saisit, et il tombat pour ne plus se relever. On le trouva le lendemain seulement, étendu la face contre terre, sur le chemin dit des Poissonniers ; son corps fut reclamé par ses camarades et transporté au fort La Biche.
De pareils exemples sont, certes, de nature à faire réfléchir les hommes qui ont cette malheureuse passion, si l'ivrogne était susceptible de réflexion ; mais ce vice détruit chez l’homme tous les sentiments les plus naturels, ctla perte de l'existence n’est quetrop souvent la suite de la perte de la raison. Cette passion déplorable, non-seulement détruit les forces physiques, mais encore finit par anéantir les facultés intellectuelles chez l’homme dont la constitution robuste résiste à tous les excès, et le fait ainsi descendre au niveau des animaux les plus vils et les plus repoussants.
L'ivresse n’est autre chose qu'une folie volontaire et une fureur passagère. Tout le monde connaît l’histoire de ces jeunes gens d’Agrégente, (Sicile), lesquels ayant fait la débauche dans une maison, s’imaginaient être dans une galère, et jetèrent tous les meubles par les fenêtres, comme pour alléger le vaisseau au milieu de la tempête; n'étant pas encore désennivrés le lendemain,
ils prirent pour des tritons et des dieux marins les
magistrats qui étaient venus apaiser le désordre. (Athénée.)
C’est l'ivresse qui ternit les lauriers d'Alexandre et le poussa à tuer, au milieu d’une orgie, Clitus, l’un de ses plus intimes amis; c’est cette même passion, jointe à son amour pour Cléopatre, qui perdit Marc-Anto'ne, cet homme si célèbre ; le rendit inférieur à ses rivaux, et en fit l'ennemi de la république.
Pittacus, l'un des sept sages de la Grèce étant gouverneur de Mitylène, voulut, pendant son règne, que les gens ivres, s'ils tombaient en faute fussent doublement punis. Réprimer donc vigoureusement l’ivrognerie c’est diminuer sensiblement le nombre des crimes; excuser l'homme ivre, quand il commet une faute, trouver dans son état une circonstance atténuante, c'est encourager le vice lui-même.
Dans l’armée, une punition qui n’est pas immédiate et qui ne fait pas de l’ivrogne un objet de risée pour ses camarades, perd son effet, et ne donne pas le résultat qu'on se propose.
En France, outre les peines ordinaires de discipline un soldat qui se livrerait journellement à l’ivresse se ferait envoyer dans une compagnie de discipline, où, s’il ne se corrige pas; donc le but n’est pas atteint; ou bien, lorsqu'il est congédié il se voit privé de certificat de bonne conduite. Cette punition est évidemment la plus sévère qu’on puisse infiger, puisque, privé de ce certificat, on ne peut occuper aucun emploi civil, ni rentrer dans
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l’armée à quelque titre que ce soit. Mais cette punition n'étant pas immédiate ne donne pas les résultats qu’on se coirait en droit d'attendre,
En Angleterre, la peine du fouet est la punition infligée aux ivrognes: punition aussi sans résultat, car elle rend le patient un objet de compassion pour ses camarades, au lieu d’en faire un objet de risée.
Soldats, pénétrez vous bien de cette vérité qu’un ivrogne est toujours un mauvais militaire, auquel on ne peut accorder aucune confiance; bientôt abrutit par la boisson, ses facultés s’anéantissent; il perd toute vigueur toute énergie, et finit par devenir un objet de mépris ou de pitié pour ses camarades, dont il faisait autrefois l’admiration, et dont il compromet aujourd’hui l'honneur et la sureté,
Eloignez-vous surtout de ces hommes perfides, qui sous de fau semblants d’amitiée, vous versent le poison à plein verre ; éloignez-vous d’eux, car ce sont vos ennemis. Ils veulent profiter de la perte de votre raison pour vous détourner de vos devoirs et avilir l’habit que vous portez.
Si le sentiment de l’honneur n’était pas assez fort pour vous contenir, rappelez-vous ceux de vos camarades que vous avez vu condamner à des peines infamantes, pour avoir, dans un jour d’égarement causé par l'ivresse, oublié le respect dû au grade, l’obéissance due au réglements militaires. Ils pleurent aujourd’hui des larmes de sang, pour un moment d'erreur, et, si leur voix pouvait parvenir jusqu’à vous, ils vous diraient comme nous :
‘© Camarades, écoutez vos officiers, lorsqu'ils vous disent : Ne vous livrez pas à l'ivresse. —Suivez leurs conseils, car ce sont des conseils d'amis qui veulent vous sauver du précipice où vous coure” aveugles ; écoutez les, car l'homme qui s’'abandonne à cette malheureuse passion, méconnaît les liens de l’amitié et de la discipline, oublie l'honneur du drapeau, perd l'amour de la patrie, et n’a bientôt devant iui que deux routes : celle du déshonneur, et celle d’une mort ignominieuse. coutez vos officiers, qui n’ont aucun intérêt à vous tromper; car, soldats comme vous, votre honneur est le leur, et ils doivent tout faire pour le maintenir intact et pur de toute souillure.”
ARTICLE IV