‹ Les Quarts de jourChapitre 10 sur 29 · HISTOIRE DU CAPITAINE CATANIO · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU CAPITAINE CATANIO

C'était une vie fort aventureuse que celle du capitaine Catanio, fils unique d'un des plus braves marins de la république de Gênes. Il était né en quelque sorte sur les flots, et avait, dès le plus jeune âge, battu les mers sous les ordres de son père. Il ne conservait qu'une vague souvenance du lit de mort où une femme désolée, — c'était sa mère, Laura Giustiniani, — le confia aux soins d'un vieux serviteur de la famille.

Ses souvenirs les plus précis le reportaient ensuite vers une île aux bords enchantés, dont les sommets, d'une prodigieuse hauteur, étaient couronnés de flammes. Ce devait être l'île Fortunée. Là se passèrent des événements terribles dont il n'avait qu'une

notion confuse. Des peuples noirs, montant d'innombrables barques, assaillirent la galère, qui fut assiégée durant plusieurs jours consécutifs, et ne leur échappa que pour se trouver aux prises avec un ennemi bien autrement redoutable.

Après un effroyable combat, le navire génois prit feu. Catanio, sauvé par son père, fut emmené avec lui et mis en prison dans une ville lointaine, Dieppe sans doute. Ensuite, en compagnie de marins inconnus, il avait lait d'étranges navigations dans des climats glacés.

Là s'interrompaient des souvenirs cfue son père ne jugea point convenable de rendre plus clairs. Soit que la campagne eût été entreprise avec un but qu'il importait de tenir secret, soit que le capitaine Catanio ne voulût point avouer que les corsaires dieppois l'avaient vaincu, son fils ne sut jamais quelles furent les causes de tant de traverses extraordinaires.

Il ignorait de même comment il était revenu du pays des neiges et des jours sans fin. Quelque grave maladie d'enfance avait complètement effacé la trace de son retour sous un ciel plus doiLx.

Il se revoyait à Paris, cà la cour du roi Charles VIL Puis son père, chargé de présents, revenait à Gènes pour y prendre le commandement d'une escadre qui livra plusieurs comljats lieureux aiLx Turcs et aux Espagnols.

Deux ou trois ans après, on était allié de ceux-ci. Le jeune Catanio, déjà lieutenant alors, avait pris part à une grande bataille navale livrée aux Maures devant Malaga. Les Franco- Génois et les Espagnols

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eurent le dessus. Le commandant Catanio fut reçu à Gênes avec les plus grands honneurs, mais il n'y séjourna que peu de temps. Des courses dans l'Adriatique et dans l'Archipel remplirent les deux années suivantes.

Enfin, au milieu d'un combat naval livré aux Vénitiens dans les eaux de la Corse, Catanio eut la douleur de succéder à son père, dont il vengea la mort par une victoire éclatante.

Le pavillon de deuil arboré au grand mât, le pavillon d'heureuse nouvelle arboré à lapouppe,lagalère des Catanio rentra dans le port de Gênes. Ce contraste émut la population. Les Grimaldi, les Doria, les Spinola, les Calvi, les Cibo, tinrent à honneur d'escorter le cortège funèbre du valeureux capitaine de mer, dont le fils menait le deuil. Les Giustiniani, alliés par les femmes aux Catanio, marchaient au premier rang, et parmi eux on remarquait le vaillant soldat qui, depuis, fut chargé de la défense de Constantinople.

Le grand maître de Rhodes, Jean de Lastic, menacé par le Soudan d'Egypte, ayant fait demander à la république dix navires équipés en guerre et commandés par des capitaines d'éhte, le jeune Catanio fut désigné par le grand amiral de Gênes, Biaise Azereto.

De compagnie avec les frères de Saint-Jean de Jérusalem, il ne tarda pas à se signaler contre les Sarrasins. Il contribua par son habileté autant que par ses exploits au gain de la bataille navale de Lango, qui contraignit le Soudan à faire la paix.

Le grand maître, reconnaissant les beaux senices rendus par Catanio, lui proposa de l'admettre dans l'ordre de Rhodes ; Catanio préféra retourner à Gênes, où les Giustiniani lui confièrent le commandement de trois navires armés pour leur compte. L'Adriatique, les côtes de Morée, l'Archipel, furent de nouveau le théâtre de ses courses belliqueuses.

Dans les eaux de Salamine, un jour, un officier vénitien, aux traits harmonieux, au port martial, malgré sa physionomie juvénile, à la voix douce, aux longs cheveux noirs bouclés, — on a reconnu Flectanella, — se rendit à son bord.

— Seigneur capitaine, dit-il, Gênes et Venise, rivales qui devraient être sœurs, ne peuvent vivre en paix. Vous croisez devant le Piree, vous bloquez les navires d'Athènes, dont les campagnes sont ravagées par les Turcs. Considérez qu'en empêchant tout secours de nous arriver par mer, vous facilitez les entreprises des musulmans, nos ennemis communs. Et nous sommes chrétiens! Et nous devrions nous entr'aider, nous secourir!...

— Seigneur capitaine, répondit Catanio, je partage vos sentiments; ce n'est pas sans une sorte de remords que j'intercepte les communications d'Athènes avec Salamine. Mais pourquoi les possessions de Gênes dans la Morée et l'Archipel sont-elles menacées de même par les croiseurs de Venise?

— Parce que des haines impies nous aveuglent tous! dit Flectanella en soupirant. Quant à moi, j'en use autrement. Je ne connais d'autres ennemis que les sectateurs de Mahomet. Qu'une ville menacée soit

chrétienne, il me suffit; à la tête de ma vaillante troupe de partisans, j'accours pour la défendre. J'ai combattu pour les Génois, pour les P'iorentins et surtout pour les Grecs; jamais une goutte de sang chrétien n'a rougi les armes de mes Hmiers. Le duché d'Athènes a passé des Français aux Catalans, et des Aragonais aux Florentins, qui l'ont cédé à Venise. Demain, qui le possédera ? Peu m'importe, pourvu que ce ne soit point le Turc. Avant tout je suis chrétien, seigneur capitaine ! avant tout je combats l'islam ! C'est pourquoi j'ai quitté l'île de Candie avec mon père et mon frère. Mon père et mon frère on périt en combattant les infidèles. Je vivrai, je mourrai de même. Je ne veux ni ne puis être chevalier de Rhodes, mais, non moins qu'eux, je suis soldat du Christ, je suis croisé.

A ces mots, entr' ouvrant sa tunique de capitaine, Flectanella montra sur sa cuirasse ime croix rouge qui décorait la place de son cœur. Son enthousiasme pénétrait Catanio.

— Les Vénitiens, qui comptent recevoir de Salamine des troupes, des munitions et des vivres, ignorent ma démarche. A mes risques et périls je suis venu seul dans un batelet ; je m'applaudis d'avoir osé le faire, car de nobles larmes baignent vos yeux, vous me tendez une main fraternelle. Je ne suis plus devant vous un ennemi...

— Vous êtes devant un croisé comme vous ! s'écria Catanio. Vous venez de me montrer la route des grands devoirs. Retournez donc à Athènes ; vous pourrez y annoncer que le capitaine génois Catanio

escortera lui-même, jusqu'au Pirée, le convoi de Sala mine.

Une division de cinq vaisseaux turcs parut dans les eaux Saroniques, au moment où, après avoir parlementé, le convoi de barques longues, de grosses chaloupes et de transports sans défense doublait le promontoire de Sciradion.

Les Grecs se croient perdus ou trahis ; la retraite leur est coupée. Ils sont sur le point de s'échouer en désordre et les secours attendus par les Vénitiens d'Athènes ne leur arriveront pas. — Catanio envoie dire au chef de la flottille de poursuivre son chemin sans crainte. Avec ses trois galères, il va fièrement offrir le combat aux cinq vaisseaux ottomans.

Le convoi et par suite Athènes durent leur salut à la conduite héroïque du capitaine génois. Mais, hélas î la fortune jusque-là favorable à ses armes, lui fut cette fois miséraJjlement contraire.

Les deux capitaines placés sous ses ordres ne concevant pas que Gènes hvràt un combat inégal pour protéger une possession vénitienne, se battirent mollement et ne tardèrent pas à laisser leur généreux commandant seul contre tous les Turcs.

Catanio, abandonné par ses conserves, se multiplia, barra constamment la route aux ennemis, en coula un, en brûla un second et finit par succomber sous les coups des trois autres.

Du rivage d'Athènes, Flectanella, témoin de cette lutte superbe, priait, pleurait et maudissait l'impossibilité où il se trouvait de secourir le ]3rave Catanio dont il eut la douleur de voir périr la galère.

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Catanio, recueilli à la mer par les Turcs, fut pris pour un simple soldat, ce qui lui sauva la vie, et mis à la chaîne comme rameur. — A Gênes, il passait pour mort.

Mais enfin, après deux années du plus horrible esclavage, il entra triomphalement dans Constantinople avec la galère où, la veille, il était simple esclave. Il avait secrètement organisé la révolte des rameurs chrétiens , brisé leurs fers et enlevé aux Turcs le navire, qu'il fit baptiser sous le nom de Santa-Fé.

Ce succès fut la nouvelle de Constantinople, oùFlectanella se trouvait alors. On laisse à comprendre la joie du jeune capitaine vénitien quand il reconnut dans le commandant du navire repris le glorieux vaincu de Salamine.

Cependant Jean le Long avait présenté à l'empereur Constantin son brave compatriote et parent, dont la galère fut remise à neuf. On lui donna un équipage de choix ; on lui confia plusieurs missions dangereuses dont il s'acquitta toujours avec éclat. Ce fut ainsi qu'il remporta dans les Dardanelles la victoire qui, mettant le comble à sa popularité, lui valait son nom de guerre.

Par reconnaissance envers l'empereur autant que par attachement pour Giustiniani, Catanio s'était voué à la défense de la ville assiégée. On a vu qu'avec son équipage il repoussa l'assaut du château des Sept- Tours. On a vu comment il se comporta sous les ordres deCalchondyle.

Flectanella n'ignorait aucun des détails de son hé-

roïque biographie. Souvent, avec un éloquent enthousiasme, il en avait entretenu Jean Grant et Marthe, dont le cœur était pénétré d'une reconnaissance profonde envers le brave marin génois.

Aussi était-elle fort affligée en le voyant une seconde fois cruellement blessé pour l'avoir une seconde fois arrachée aune mort certaine.

Lorsque l'empereur entra dans la chambre, la jeune fille, qui ne portait plus d'armure, était agenouillée auprès du lit. Ses émotions l'empêchaient de sentir la fatigue. Elle avait la fièvre pourtant ; et son père aurait voulu l'emmener, car en vieiLx guerrier, il connaissait cette surexcitation nerveuse qui suit le combat et les grands périls, mais ne peut durer qu'un petit nombre d'heures.

Flectanella regardait silencieusement tour à tour Jean Grant, et Marthe, et Catanio dont les yeux s'étaient fermés. Il était sur son séant, un doux sourire errait sur ses lèvres décolorées, son front rayonnait de sérénité martiale, il sommeillait du sommeil des victorieux et des sauveteurs.

L'empereur s'avançait sans bruit. Il contempla Marthe et sembla la bénir. Il prit dans ses augustes mains celles de Jean Grant et de Flectanella et les pressa en signe de reconnaissance.

Marthe s'était levée en essuyant ses grands yeux bleus. — Jean le Long, qui accompagnait l'empereur, s'approcha de son jeune cousin. Il ne tarda pas à faire un geste rassurant. Ses observations confirmaient le rapport du chirurgien qui avait sondé les blessures. En homme de guerre, habitué à visiter les ambulances,

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il se montra plein d'espoir. Marthe et Flectanella lurent sur ses traits la promesse que Catanio vivrait ; Catanio souriait toujours.

Un gémissement douloureux s'échappa soudain de sa poitrine haletante :

— J'ai soif! murmura-t-il.

Marthe voulut lui offrir le breuvage chaud que venait de préparer le chirurgien; mais l'empereur Constantin, prenant la coupe, la porta lui-même aux lèvres du capitaine.

— Plût à Dieu, dit-il, que mon sang pût guérir mes féaux serviteurs tels que lui... et tels que vous, généreux étrangers qui restez fidèles à la sainte croix de Notre-Seigneur !

Jean le Long, Jean Grant, Flectanella, s'inclinèrent avec respect. Catanio venait de reconnaître l'empereur Constantin :

— Sire, murmura-t-il. Votre Majesté m'a guéri ! Sa voix s'éteignit pourtant et sesyeuxse refermèrent

^près ce peu de paroles.

Elles ne furent point, malgré cela, l'expression d'une illusion de malade. Barile et Scala, chargés par Flectanella de veiller, nuit et jour, sur le capitaine Catanio, lui annonçaient régulièrement que la santé du loyal officier de mer s'améliorait avec rapidité.

En vérité, l'état de Marthe était bien plus alarmant. A peine rentrée au logis paternel, la blonde enfant de Jean Grant avait été abattue par une fièvre d'un caractère pernicieiLX. Catanio convalescent l'ignorait. Jean Grant était au désespoir. L'empereur, informé de la grave maladie de la jeune fille, voulut qu'elle fût

soignée par des dames de sa maison et par les plus savants médecins de la cour.

— Rendez sa fille, avait-il dit, à celui qui nous sauve tous !

En effet, le vieil ingénieur allemand continuait, selon le dicton byzantin, à vivre de feu et de fumée. Les Turcs avaient repris les travaiLx du siège ; leur armée de terre bloquait la ville de plus près ; leur armée de mer se reconstituait à vue d'oeil. Mais, grâce à l'heureuse issue du combat naval et à l'entrée à bon port du convoi de Chio, les matières incendiaires ne manquant pas, les nouveaux assauts étaient toujours repoussés. Jean Grant brûlait les échelles chargées de soldats. Son feu grégeois mettait en fuite les plus intrépides et dévorait les plus opiniâtres.

Un découragement profond s'emparait des assiégeants. Mahomet II rugissait en redoublant de cruautés et de vigilance. Il voulut que les avant-postes fussent occupés par ses meilleures troupes. Le blocus se resserra au point que pas un transfuge ne put pénétrer dans Constantinople, séquestrée du reste du monde, et où ne transpira aucune nouvelle des travaux de géants exécutés au delà de Galata.'

Il s'agissait du trajet par terre de la flotte ottomane.

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