LES ACCES DE FIEVRE
Quoiqu'elle eût vécu au milieu de sièges et d'assauts qui, dès Tenfance, Tavaient aguerrie, jamais la fille de Jean Grant n'avait pris part à une action aussi terrible que la bataille navale de la Propontide; jamais elle ne s'était trouvée personnellement exposée comme elle le fut à bord de la dromone impériale. Une singulière émulation l'exalta d'abord. Elle crut pouvoir prendre pour modèle son amie Paola Flectanella; mais Marthe n'était qu'une simple jeune fille, non une héroïne, ou pour tout dire un soldat. Marthe n'avait pas changé de nature ; Paola, depuis longtemps, s'était transformée en homme de guerre. Un fuseau se fût brisé entre les doigts du capitaine au cor d'ivoire, une épée à double tranchant se fût
échappée des mains de la blonde Marthe. Les dangers qu'elle avait courus, sa chute à la mer, les spectacles affreiLX dont elle fut témoin, les émotions douloureuses qu'elle ressentit coup sur coup, et la contrainte qu'elle s'imposa jusqu'au dernier moment, avaient épuisé ses forces.
Elle fut brisée comme un lis par le simoun du désert. La pâle Mort imprima sur son front la marque fatale. Jean Grant la vit s'éteindre entre ses bras paternels et eût perdu courage sans l'énergie morale de Flectanella, qui ne se borna point à lui prodiguer les exhortations pieuses, mais courut dire à l'empereur Constantin :
— Le salut de Constantinople tient à la vie de Marthe Grant qui se meurt! Que son père, accablé de douleur, abandonne la défense, le feu grégeois cesse de couler par torrents, et Mahomet comblera nos fossés des cadavres de ses mercenaires pour nous combattre ensuite de plain-pied avec ses troupes d'éhte.
— Vous dites vrai, cher enfant ! répondit l'empereur. Donnez-moi donc un conseil, vous que je regarde comme mon bon ange. Que faire?
— Sire, répliqua Flectanella en rougissant, ce que vous feriez pour votre propre fille, il faut le faire pour Marthe Grant.
Et l'empereur se rendit dans l'étroite ruelle de Prasia qu'habitait le vieil ingénieur ; il confia Marthe aux femmes de sa famille; il se fit le consolateur du père affligé dont les services devenaient de plus en plus nécessaires. D'heure en heure, ses pages allaient porter à l'ingénieur des nouvelles de la malade :
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— Espérance et courage! messire. Les prières publiques faites par l'ordre de Sa Majesté pour le rétablissement de votre fille sont exaucées; elle dort d'un sommeil moins pénible!
— Rapportez à l'empereur que de la porte d'Andrinople à la porte Kaligaria, les ennemis sont repoussés avec pertes; et que sous la courtine des Awares, je viens de brûler un corps d'environ deux mille renégats.
— Espérance et courage ! l'empereur est au chevet de votre fille Marthe, le premier médecin de Sa Majesté constate un mieux sensible, la respiration est moins faible, la chaleur se reporte vers les extrémités.
— Dites de ma part à l'empereur que l'attaque dirigée contre le bastion de Saint-Romain a complètement échoué. Mes nouveaux syphons chargés de chaux et de soufre font merveille. Nons avons détruit non-seulement un corps de quatre à cinq mille fantassins, mais encore une troupe considérable de cavalerie qui se croyait hors de portée. Ma récente invention fait bouiUir l'eau des fossés. Elle produirait des effets supérieurs en temps de pluie. Ajoutez que nos canonniers grecs font des progrès remarquables. Ils ont démonté la onzième batterie des Turcs.
— Espérance, messire Grant! L'accès de fièvre de mademoiselle Marthe vient de se calmer. Madame la duchesse Théodora me charge de vous dire que la tête se dégage et que les yeux sont moins ternes.
■■ — Courez droit au palais, et dites à l'empereur que mes fusées portent jusqu'aux tentes des Turcs. De là, vous irez à l'arsenal pour ordonner de m'en fal)riquer
cinq cents du dernier modèle. Il y aura quelque chose à faire avec ces fusées grégeoises.
Jean Grant, qui dirigeait tous les travaux d'artifice, d'artillerie et de cranequinerie d'im bout à l'autre de la ligne de défense du côté de l'Ouest, s'était plus spécialement réservé le poste de l'amphithéâtre faisant face à l'aile gauche de l'armée ottomane et au camp de Mahomet. François Tolmète gardait la porte murée du cirque et le bastion du Nord.
Jean le Long, avec les meilleures troupes alliées, occupait les murailles menacées par le centre où le sultan commandait en personne ses quinze mille janissaires soutenus par cent mille cavaliers. Là se trouvaient aussi Jean de Dalmatie et le prince Théophile.
Flectanella était chargé de l'extrême gauche, c'està-dire du Château des Sept-Tours, de la courtine d'Or et de celle de Solj^mbria, côté opposé à l'aile droite des Ottomans.
Les murailles du côté de la mer étaient protégées par de moindres troupes. On n'entretenait que des corps de garde de citadins sur celles du port intérieur, depuis la chaîne jusqu'à Xyloporta et Kynégion.
Mais Galata, faubourg situé au delà du golfe de la Corne -d'Or, et avec lequel on ne peut communiquer ([ue par eau, était confié à un corps de vétérans génois qui se défendait incessamment contre les attaques du belliqueux pacha Saghanos. On avait muré, du côté de la campagne, toutes les portes de Galata où Novarra, lago et Balaneri avaient leurs postes. Jean le Long envoyait continuellement des estafettes ou des aides-de-camp transmettre ses ordres au capitaine
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commandant de cette position, l'une des clefs de la mer.
Le port même était gardé par la flotte grecque et alliée sous les ordres du duc Notaras et du pilote général Calchondyle. Sa passe maritime était barrée par la chaîne tendue entre Galata et la porte du Marché aux poissons au-dessous de la citadelle. A son entrée fluviale qui avoisinait le camp des Turcs, on avait établi des estacades et quelques postes flottants que eanonnaient de temps en temps deux batteries ottomanes situées sur la rive gauche. L'attaque et la défense étaient également molles dans cette direction.
Ce ne fat assurément pas sans motifs que Mahomet II, maître de tout le rivage élevé où s'étend de nos jours le riant faubourg de Péra, négligea de tirer parti de la situation et se contenta de faire construire un pont reliant son extrême gauche avec ses principaux corps d'armée.
Mais l'amiral Notaras, beaucoup plus occupé de théologie que de marine, se rendit coupable par incurie. Sa flotte assez mal abritée était fort dégarnie, puisque la plupart des marins combattaient sur les murs. On n'exécuta aucune descente, on ne tenta aucun coup de main, on n'envoya même pas en reconnaissance, et par suite de ce défaut de vigilance, Cons^ tantinople, exposée à de nouveaux périls, fut bientôt plongée dans la plus déplorable consternation.
Les Turcs, fatigués sans doute par vingt assauts sans succès qui leur avaient coûté plus de quarante mille hommes, ne s'étaient point approchés des murailles depuis quatre jours entiers. Jean GrantetFlec-
tanella se trouvaient auprès de Marthe assoupie, lorsque Catanio convalescent se présenta enfin chez le vieil ingénieur.
Il y apprit avec un douloureux étonnement l'état de la jeune fille. On lui annonçait pourtant que les accès de fièvre devenaient rares, qu'elle commençait à prendre quelques aliments, et que les médecins répondaient de sa vie. Marthe, s'éveillant comme en sursaut, poussa im grand cri :
— Que faites- vous autour de moi! disait-elle avec l'accent du délire. Aux armes, gens de guerre!... Gens de mer, à vos bords!... N'entendez-vous pas, là-bas, dans les montagnes, les trompettes qui sonnent sur les vaisseaux du sultan?... Capitaine Flectanella, mon frère, sonne du cor, toi aussi ! rallie tes limiers! Aux armes!... Et vous, capitaine Catanio, mon ami, mon sauveur... car je vous vois bien, je vous reconnais bien, je ne rêve pas... à votre bord!... Mon père, pourquoi pleurer !... vous me croyez folle !,.. Non, je suis de cœur avec vous, et mon esprit pourtant plane par delà Galata au-dessus des collines... Je vois les Turcs... ils dansent! ils chantent! ils sont ivres de joie féroce!... Leurs vaisseaux sont hors de la mer... des bœufs les traînent sur un large chemin de bois.*. Alerte !... Ils seront dans le port avant le jour !
La jeune fille, haletante, échevelée, se débattait; elle essaya de soriir du lit, mais retombant épuisée, elle fondit en pleurs.
— Ils ne me croient pas! murmurait-elle. Mon père, mes amis, mesdames!... Où donc est l'empereur?... Il me croirait peut-être. La flotte ennemie
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passe derrière Galata; elle va descendre dans la Corne-d'Or.
— On n'a jamais prophétisé plus clairement, dit alors Flectanella. Plaise à Dieu que ce ne soit que du délire ; mais J 'histoire sacrée atteste que souvent des visions semblables ont été envoyées par le Tout-Puissant à des âmes innocentes !...
A ces mots, Flectanella remit son casque et ceignit son épée :
— Qu'allez-vous faire, mon ami? demandait Catanio.
— Voir et savoir, suivre les avis de l'inspirée, rassembler mes gens, descendre vers le port.
— Mon enfant, dit Jean Grant, tu as peut-être raison; mais puis-je m'éloigner de ma fille Marthe?
— Pourquoi donc, mon père? demanda la jeune malade de sa voix la plus naturelle. Je ne souffre plus; je me sens très-faible, il est vrai, mais je suis guérie.
— Tu déhrais à l'instant môme.
— Moil que disais-je donc?
— Tu voyais la flotte turque prendre par terre, sur une voie de bois, Je chemin de la Corne-d'Or.
— J'ai dit cela?
— En notre présence à tous.
— Eh bien ! c'était le dernier accès.
— Dieu soit loué! s'écria Flectanella en se dirigeant vers la porte.
— Atten/lez, capitaine ! je vous suis ! dit Catanio. L'estacade est faible, mal gardée et mal placée si l'ennemi doit s'emparer de la Corne-d'Or.
On voit que Catanio prenait en considération la prédiction doublement incrovable de Marthe Grant.
— îago, Novarra, Balaneri, poursuivit-il, sont sans doute dans quelque cabaret de Galata. Le duc Notaras se soucie fort peu de nous ; pounii qu'il discute à outrance en faveur de Marc d'Éphèse et de Gennadius contre les partisans de l'union avec l'Église romaine, les fortifications du côté de la mer sont sulfisamment protégées. Et puisque enfin ma santé le permet, je vais à mon bord faire bonne garde.
— Nous, seigneur Grant, dit la duchesse Théodora Paléologue, nous ferons bonne garde ici.
— Je sortirai donc avec ces braves officiers, madame ! répondit l'ingénieur. Depuis la rentrée du convoi de Chio, si les remparts sont approvisionnés de feu grégeois, la flotte est à court de munitions; je vais m'occuper de cela dès cette nuit.
Jean Grant embrassa sur le front sa fille Marthe qui souriait, pleine de confiance et d'espoir. Flectanella lui baisa la main en disant :
— Chère sœur, vous venez d'être inspirée par Dieu même!
Catanio, en se levant, fit un geste d'approbation et sortit.
Le soleil se couchait.
Au point du jour, la population de Constantinople vit avec une terreur sans égale, dans le port intérieur, soixante-dix grands navires turcs entourés de soixante à quatre-vingts bâtiments de moindre force.
On apprit comment, par un magnifique clair de lune, l'escadre avait été traînée par des bêtes de somme sur un chemin de bois enduit de matières grasses. Le vent l'avait secondée dans sa marche fa-
taie. Elle avait navigué sur terre, voiles déployées, au son des trompettes et des cymbales, avec ses pavillons de pourpre brodés d'or arborés à tous les mâts. Sur chaque galère le capitaine se tenait à l'avant, le pilote à l'arrière, les canoimiers à leurs pièces prêts à faire feu.
Et, en effet, à peine l'escadre eut- elle glissé des sommets de la dernière colline dans les eaux de la Corne-d'Or, que le feu s'ouvrit contre les murs depuis Kynégion jusqu'à Oraïa, la porte des Juifs.
L'épouvante parcourut la ville. On ne parlait que du stratagème inouï de Mahomet. On se lamentait, on pleurait, on se réfugiait dans les églises ; on accablait de stupides malédictions l'empereur Constantin et le pape, Jean le Long, les Génois, lesLatins. Des femmes exaspérées hurlaient ainsi en insultant tous leurs protecteurs. Gennadius prêchait contre l'union. Le bas peuple criait : « Vive Marc d'Éphèse ! vive le duc Notaras! »
Et personne ne s'avisa de remarquer que l'escadre grecque était admirablement rangée en ordre dans l'avant-port , que les communications avec Galata étaient toujours assurées, que du côté de la mer la chaîne était toujours tendue, et que du côté opposé on avait établi une triple estacade garnie de chevaux de frise, hérissée de lances sous-marines, défiant tous les abordages. Personne ne se demanda comment il se faisait que, d'un bout à l'autre des murailles intérieures, aux lieux jusque-là complètement négligés, régnassent des batteries de défense.
Certes, sous la direction de Jean Grant et de Cal-
chondyle, Flectanella et ses limiers de Morée, Catanio et son équipage génois, Jacques Coq et ses Vénitiens, n'avaient pas trop mal employé la nuit, car, en outre, tous les bâtiments avaient été abondamment approvisionnés de munitions et de projectiles.
Jean le Long, accouru sur les murs du côté du port, y trouva l'amiral Notaras qui, n'ayant rien fait d'utile, se donnait un mouvement extraordinaire, criait, gesticulait, et, abusant de son autorité, commandait avec une jactance outrecuidante.
Le général génois fut sur le point de l'apostropher ; Jean Grantl'en empêcha.
— Point de conflit, de grâce, lui dit-il. Laissons braire cet âne, ou il va m'entraver. C'est ici maintenant qu'est la grosse affaire. Je songeais avant-hier à brûler le camp de Mahomet, j'ai changé d'avis; ménageons nos munitions, elles ne sont pas inépuisables.
— Ami, répondit Jean le Long, s'il vous faut des gens de cœur, avertissez-moi !
— Je compte sur vous, général.
— La question est d'incendier cette flotte.
— Naturellement, dit Grant, et nous en causerons, s'il vous plaît.
— Il me plaît infiniment, mon brave camarade. L'artillerie de la place ripostait à celle de la flotte
turque.
L'empereur Constantin, qui arrivait sur le rempart avec le désespoir dans le cœur, fut singuhèrement étonné de voir l'ingénieur et le commandant général, Jean Grant et Jean le Long Giustiniani, souriant d'un
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air de triomphe. Il ne pouvait craindre d'être trahi par de tels hommes.
— Vous paraissez bien rassurés, leur dit-il.
— Mieux que cela, Sire, dit Jean le Long.
— Expliquez-vous.
— Nous comptons sur un beau feu de joie, répondit Jean Grant ; mais, au nom du ciel, que Votre Majesté n'en parle à personne ; coup ébruité, coup manqué.
— Votre fille Marthe va de mieux en mieux, mon ban ami, je vous en félicite.
— Par la permission de Dieu, c'est elle qui nous a mis sur nos gardes, et, s'il ne tient qu'à moi, avant deux nuits j'aurai eu le bonheur de prouver à Votre Majesté mon éternelle reconnaissance...
— Ne parlez pas ainsi à votre débiteur, dit l'empereur Constantin.
Mais le bruyant Notaras s'approchait ; on se tut.
LES BRULOTS.
L'empereur avec sa garde Cretoise parcourait la ville pour apaiser la sédition fomentée par Gennadius, N'osant sévir, il suppliait. N'osant reprocher au peuple sa lâche ingratitude, il le harangua de manière à changer le cours fluctuant de ses terreurs.
— Les troupes auxiliaires ne sont point payées, disait-il. Aidez-moi à prévenir leur mécontentement pour qu'elles ne nous abandonnent pas ! Sacrifiez vos trésors à votre sûreté.
Ce discours, répété de toutes parts, transforma les émotions versatiles de la populace. A l'instigation de Gennadius, elle venait d'insulter les étrangers ; tremblant à cette heure de voir la ville livrée aiLx Turcs, elle demandait avec menaces qu'on fît argent de tout
pour s'acquitter envers les soldats, et qu'on leur distribuât jusqu'aux vases sacrés. Le clergé grec eut peur de la soudaine réaction qui s'opérait dans les esprits. Tous les ornements dont on pouvait se passer pour le sacrifice furent immédiatement apportés au trésor impérial.
Constantin, en les recevant, jura solennellement d'en rendre quatre fois la valeur si Dieu lui conservait l'empire.
Et la sédition s'apaisa aux cris de vive l'empereur î Des enrôlés volontaires se présentaient en grand nombre à tous les chefs de corps. De l'excès des maux naissaient des espérances d'autant plus inconcevables que les projets de Jean Grant, de Jean le Long et de leurs amis étaient entourés d'un secret profond.
Les postes venaient d'être dédoublés. François Tolmète, Démétrius Cantacuzène, Jean de Dalmatie et le prince Théophile commandaient du côté de la campagne, sous les ordres supérieurs de Jean le Long, qui se contenta de leur donner des instructions générales, et sous prétexte d'aller inspecter les postes de Galata, se rendit sous un déguisement à bord de la dromone impériale.
En haine des Génois et du commandant général, le duc Notaras avait réclamé que toutes les troupes vénitiennes fussent rangées sous ses ordres. L'empereur, obUgé d'y consentir, sous peine de rallumer la sédition, dit à Flectanella :
— Grâce à Dieu, mon cher fils, vous êtes Vénitien. Je compte sur votre jeune sagesse et votre courage de vieux guerrier.
A l'insu de l'amiral Notaras, un petit nombre de braves s'étaient réunis à nuit close sous la cataphracte de la dromone.
Calchondyle les recevait en vertu d'un message scellé du sceau impérial et apporté par Flectanella. Il y avait là le général Jean le Long travesti en simple matelot, lago, Balaneri, Novarra, Catanio trop faible encore pour agir, mais non pour prendre part au conseil, trois capitaines vénitiens et entre autres l'intrépide Jacques Coq qui ne pouvait se consoler de ne s'être pas trouvé à la bataille de la Propontide, un capitaine français, un capitaine espagnol, et enfin l'ingénieur allemand Jean Grant.
Barile et Scala déposèrent avec une extrême précaution au milieu de la salle du conseil un gros sac de cuir vert, échantillon d'une douzaine de sacs pareils dont l'ingénieur avait chargé à nuit tombée un petit canot parti, avec le mot d'ordre, de la porte du Magasin-aux -Farines.
L'ingénieur prit la parole et montrant le sac.
— Remarquez que cet artifice très -léger, qu'un plongeur peut aisément remorquer entre deux eaux, est muni de griffes qui ne demandent qu'à mordre une carène turque. Une fois solidement accroché au bois, au fer, au câble, au gouvernail, le reste va tout seul. On tire la petite ficelle que vous voyez pendre sous le sac, puis l'on s'en va. La mèche incendiaire s'allume et brûle lentement ; au bout d'une minute, l'explosion se fait, le feu grégeois se répand autour du navire, et la lune pâlit devant l'illumination qui s'ensuit. L'opération est assez délicate, mais je suis sûr démon fait.
— Nous n'en doutons pas, messire Grant, etnousvous remercions au nom de l'empereur! dit le pilote général.
— J'avais préparé des fasées incendiaires, poursuivit Jean Grant. Malheureusement elles ne peuvent bien faire que poussées par le vent qui souffle du Nord et les ferait dévier. L'air me manquant, je me rattrape sous l'eau.
— Je demande à tenter la première expérience! s'écria Jacques Coq.
Dix réclamations semblables eurent lieu. lago, Balaneri, Novarra, se iondaient sur les récents services qu'ils avaient rendus. Les Vénitiens,' le Français et l'Espagnol faisaient valoir l'argument contraire.
— On les avait privés de l'honneur de combattre, on leur devait une compensation.
— Seigneurs capitaines, interrompit Jean le Long, l'empereur ayant daigné me nommer chef de cette entreprise, à l'insudu ducNotaras, votre amiral, qui manque sans cesse de discrétion et de prudence, je vous prie de m'obéir et d'accepter sans murmurer les postes que je vais vous désigner.
Calchondyle ayant appuyé ces paroles, tous les capitaines s'inclinèrent en signe d'assentiment. Alors le général génois, voulant ménager les Vénitiens, déclara que, cette fois, ils avaient un droit incontestable à la plus grande part de dangers. En conséquence, les capitaines Catanio, Balaneri, Novarra et lago resteraient à la garde de la chauie du côté de la mer, tandis que les galères vénitiennes, la française et l'espagnole se tiendraient prêtes à passer dans l'arrière- port dès que l'estacade serait ouverte.
( Porte Knligaria.
5 Porte (iu Cirque (mur*e).
s Porte d'AndriDople.
1 Porte des Awarei.
.■i Porte Saint-Bomai».
6 Porte Neme.
7 Porte de Selymbria.
» Porte Dorée.
9 Château des Sept-Tours.
<0 Port Thiodose.
11 Port Julien.
12 Porte du Marché aui Poisson».
13 Porte du Majasin aux Farines.
«4 Porte des Juifs (sur la Corue-d'Or).
13 Porte Pctra (W.).
16 Porte du Palais {id.).
<7 Xiloporta (.id.).
tS Porte Kynégion fjd.).
A Amphithéâtre.
B r.lais des Etipcreurs.
C Citerne.
D Citadelle.
E Palais BucolioD (aujourd'hui Sérail).
F Palais Psamalia.
G l'.ot de Diane Orlhosia (dans le Bos-
pljore).
S SaintÊ'Sophie.
1 Infanler K Cavale ri n Réserve
N Avant-port. — Flotte grecque.
00 Estacade.
PP Pontnoltant des Turcs.
VV Chemin suivi par une partie de
flotte turque pour entrer dans
Corne-d'Or.
(le Constautiuople assiégea par ihomet II.
— Le pilote général, avec qui restera l'ingénieur en chef, poursuivit Jean le Long, dirigera ces mouvements, dès que l'incendie aura jeté le désordre parmi les Turcs. Je confie au capitaine Flectanella la garde et la manœuvre des estacades. Et quant à la première action, je m'en charge moi-même.
Un murmure d'étonnement parcourut l'assemblée. Était-ce bien le rôle d'un commandant général d'aller en enfant perdu plonger sous les carènes turques?
— Lesalut deConstantinople, répliqua-t-il, dépend du succès de cette tentative. Qu'importe, par conséquent, que je périsse si elle ne doit pas réussir et à plus forte raison si elle réussit. 'Naguère, n'ai-je pas vingt fois combattu en simple soldat, pourquoi hésiterais-je aujourd'hui à me faire simple plongeur? Nul ne nage mieux que moi, et j'ai bien le droit, je suppose, de m'accorder ma propre confiance.
Jean le Long ne voulut être secondé que par trois hommes : le capitaine Jacques Coq, Barile et Scala renommés comme excellents nageurs.
Le conseil se dispersa.
Quatre sacs sur douze étaient accrochés aux carènes de deux gros na\ires du centre de la flotte turque, Jean le Long, Jacques Coq, Barile et Scala prenaient haleine dans l'ombre et se proposaient de continuer leur opération préparatoire au-dessous des galéaces voisines, avant de replonger pour faire successivement partir les douze détentes. Tout allait donc au mieux, quand le zèle intempestif du duc Notaras fit misérablement avorter leur audacieuse entreprise.
Au sortir d'on ne sait quelle conférence théologique,
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ramiral, se sentant trop agité pour dormir, s'avisa de mettre à profit son insomnie, et d'aller à la tête d'une patrouille visiter ses avant-postes. Il fut étonné de trouver Flectanella et ses limiers de Morée à la porte du Magasin-aux-Farines, de nos jours Oun-Kapam- Kapoussi. C'était là qu'était amarrée l'estacade. Les soldats commençaient à détacher les liens qui la reliaient aux anneaux de fer scellés dans les murs.
— Que font ces hommes ? s'écria l'amiral.
— Ils m'obéissent, répondit Flectanella.
— Mais ils démarrent la chaîne !
— J'exécute les ordres directs de l'empereur.
— Quels ordres?
— Des ordres secrets, amiral.
— Secrets pour moi I... Trahison !... Aux armes ! s'écria Notaras d'une voix retentissante qui troubla le silence profond de la nuit.
Les vigies des Turcs répondent par les cris de (( Alerte ! » La flotte grecque, tous les postes de terre et de mer sont en mouvement ; mille fanaux s'allument.
— Maudit soit l'oiseau de malheur ! murmura Jean le Long. Plongeons, faisons partir nos quatre détentes et sauve qui peut !
Les eaux de la Corne-d'Or se couvraient de chaloupes et de canots turcs.
Deux navires ottomans prirent feu ; mais, l'incendie n'ayant pas été propagé comme il devait l'être, les Turcs, que les galères vénitiennes ne purent attaquer, parvinrent assez promptement à l'éteindre.
— Amiral Notaras, s'écria Flectanella, vous venez de tout perdre.
Quatre hommes nus abordèrent coup sur coup en ee moment. Notaras voulut les faire arrêter. Flectanella sonna du cor ; ses limiers croisèrent le fer contre les gens de l'amiral.
Jean le Long, Jacques Coq, Barile et Scala, ainsi protégés, passèrent en dedans de l'estacade et disparurent dans les flots.
L'amiral, l'épée à la main s'élançait sur Flectanella. L'empereur en personne détourna le coup.
— Duc Notaras, dit-il d'un ton sévère, j'ai tout entendu! Cet officier n'a fait qu'exécuter mes ordres.
— Et moi, Sire, je n'ai fait que mon devoir. Puis-je respecter des instructions que j'ignore? Démarrer l'estacade est un cas de haute trahison. Je commande du côté de la mer. Que Votre Majesté me prive de mon commandement ou bien qu'elle soit la première à faire respecter mon autorité.
Militairement Notaras avait raison. L'empereur, forcé de le reconnaître, eutla douleur de lui promettre qu'à l'avenir on n'agirait plus sans son concours. Mieux eût valu le casser pour cause d'incapacité flagrante; par malheur, le clergé grec et la populace auraient \'u, dans cet acte de salut public, une nouvelle concession fcite au pape et aux Latins. La question théologique ^ se représentait sous toutes les formes, toujours compliquant la situation, paralysant toujours la sagesse de l'empereur.
Jacques Coq voulut renouveler la tentative des sacs incendiaires. L'impéritie de l'amiral fut cause d'un insuccès plus complet encore que la première fois, car il ordonna que les plongeurs fussent escortés par des
caïques grecques. Les Turcs, dont la vigilance ne cessait d'augmenter, entrevirent les barques, fondirent inopinément sur elles, massacrèrent leurs équipages, et furent au moment de prendre le brave Jacques Coq qui ne leur échappa qu'à miracle.
Dès le surlendemain, un nouveau conciliabule se tint mystérieusement chez Jean Grant.
— Mes amis, dit le vieil ingénieur, puisque notre stupide amiral nous empêche de réussir du côté où il commande, retournons-nous de l'autre. J'ai imaginé un genre de brûlot qui supplée passablement mes sacs de cuir vert et que nous pouvons lancer du bastion de Kynégion.
— Ah ! ah ! fit Jean le Long, ce bastion ne dépend plus de la marine, et j'y commande.
— C'est pourquoi j'en fais mon point de départ. Il y a d'ailleurs cet avantage, que nous pourrions par occasion brider le pont des Turcs, ce qui ne serait pas trop inutile.
— Non, certes ! s'écria Jean le Long d'un accent martial.
— Il est toujours bon de faire d'une pierre deux coups et d'allumer deux torches à la même allumette. Or, le dernier bastion de Kynégion donne sur le port.
— Nous le savons tous, eh bien?
— Au moyen de poulies bien graissées, nous descendrons par là un chapelet de barriques incendiaires combinées de manière à former, autour d'une cuve centrale, un radeau qui ghssera très-bien entre deux eaux. J'ai pourvu la cuve de nageoires sous-marines,
et mon radeau, taillé en losange, ne dérivera pas trop s'il est manœuvré par un bon marin.
— Jacques Coq est toujours prêt.
Catanio supplia le général de le mettre de la partie. Marthe, présente à la conférence, lui fit observer qu'il était encore bien faible.
— Silence! ma fille, dit sévèrement Jean Grant; mieux vous feriez de garder notre porte qui grince sur ses gonds.
— C'est le vent!
— C'est un espion, peut-être.
On visita la maison sans trouver personne.
Le lendemain, Jean Grant et ses amis étaient à l'œuvre. Flectanella, envoyé à l'empereur, le mit dans le secret en sollicitant son concours. Il fallait que les capitaines Catanio et Jacques Coq pussent passer la nuit hors de leurs bords, et cependant que l'amiral Notaras reçût l'ordre de se tenir prêt, au premier signal, d'attaquer la flotte ottomane.
Dès le matin, l'empereur manda près de lui Catanio et Jacques Coq qui étaient légitimement absents, lorsque le duc Notaras dut se rendre à bord de la dromone où il trouva des instructions très-détaillées.
Cependant le radeau descendait pièce à pièce du bastion de Kynégion. Jacques Coq, Catanio, les deux infatigables limiers de Morée Barile et Scala, avec deux matelots de choix, dirigeaient la machine. Il se glissent sans bruit jusqu'au vaisseau d'arrière-garde adossé au pont flottant, s'accrociient aux cables sousmarins, allument les mèches, et se laissent ensuite
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dériver au-dessous d'une frêle planche en attendant l'effet. L'effet fat vraiment terrible.
Le vaisseau turc, embrasé en un instant, fut entraîné vers le gros de la flotte, et le pont flottant fut rompu.
La porte Kjnégion s'ouvre alors devant Flectanella et ses limiers de Morée qui attaquent la tête du pont défendue par le\igilant Ali-Pacha. Un combat furieux s'engage. Flectanella parvient à protéger la retraite des six braves compagnons qui ont allumé l'incendie. Jacques Coq et Catanio, Barile et Scala, ainsi que les marins, lui doivent leur salut.
Mais, par une inconcevable fatalité, aucune diversion n'a lieu à Favant-garde. C'est en vain que Jean urant fait servir les canons espacés sur les remparts. Il faudrait que les estacades s'ouvrissent, que les chaloupes grecques allassent lancer des torches enflammées à bord des bâtiments turcs, et que les quatorze galères de Notaras, sortant de leur inaction, vinssent, au risque de s'incendier elles-mêmes, vomir le feu grégeois sur la flotte ottomane. Tout le contraire a lieu.
INotaras reste retranché derrière sa triple estacade. Les Turcs, dédaignant le feu de la place, concentrent leur tir sur leur propre vaisseau embrasé qui coule sans propager l'incendie. Et cependant Mahomet II est à cheval. Il lance ses janissaires contre la courtine d'Andrinople. Il ordonne à son aile droite de marcher sur le château des Sept-Tours, à son aile gauche de se porter en masse au secours d'Ali-Pacha.
Jean le Long Gustiniani, apprenant que les rem-
parts sont menacés, fait rentrer Flectanella qui se replie devant les gardiens du pont de bateaux, et va porter secours à François Tolmète attaqué par les janissaires.
L'alarme se propage dans Ja ville. Le tocsin sonne à toute volée. Jean Grant et ses artificiers sont forcés de renoncer à leurs desseins contre la flotte turque. Un danger plus pressant les appelle sur les murailles que menace l'armée de terre.
Avant le lever du soleil, la contre-attaque habilement improvisée par Mahomet sera repoussée sur toute la ligne, mais la flotte ottomane est sauvée, et par les soins d'Ali-Pacha le pont de bateaux sera rétabli entre les deux rives.
L'amiral Notaras aurait mérité d'être ignominieusement passa par les armes sur la cataphracte de la dromone impériale. Malheureusement, il était protégé par tout le clergé schismatique et par la populace que fanatisaient les prédications insensées du moine Gennadius. Il avait contrecarré Calchondyle et les braves capitaines vénitien , espagnol et français prêts à se sacrifier pour anéantir l'escadre ottomane. Il se plaignait de l'absence de Jacques Coq et de Catanio ; il osait accuser Jean le Long d'avoir empiété sur son autorité. Il prétendait qu'en restant sur la défensive, il avait empêché la division turque, mouillée au large, de forcer la chaîne et de couper les communications avec Galata. Sans l'attitude qu'il avait eu la fermeté de prendre , l'avant-port serait au pouvoir de l'ennemi, et la ville perdue pour l'empereur. Aussi se faisait-il un mérite d'avoir osé enfreindre des instruc-
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lions téméraires en assumant sur sa tête la grave responsabilité d'actes sages, prudents et conservateurs. Il allait jusqu'à traiter de haute folie la tentative dirigée par Jean le Long, général de terre qui n'avait fait que sottises en se mêlant de marine.
— Du reste, dit-il en finissant, j'ai à proposer une combinaison meilleure à tous égards, je ne demande que l'autorisation de Sa Majesté pour détruire de fond en comble toute la flotte des Turcs.
— Je vous l'accorde! s'écria l'empereur, qui nonseulement sut se rendre maître de sa secrète indignation, mais encore supplia tour à tour, au nom du salut public, Jean Grant et le général Giustiniani, Jacques Coq et Catanio d'imiter son exemple, de plier devant l'inexorable nécessité et de redoubler de zèle.
Jean Grant parlait de ménager les munitions incendiaires. — A quoi bon les dépenser en essais rendus inutiles par une inaction s^'Stématique ?
Le général Jean le Long voulait se démettre de ses fonctions, se retirer à Galata et ne coml3attre désormais qu'en simple volontaire.
D'autres vaillants officiers de terre ou de mer tenaient de semblables propos.
Flectanella fut encore cette fois l'interprète éloquent des plus ardents désirs de l'empereur.
— A quoi bon, répliqua-t-il à Jean Grant, économiser le feu grégeois, puisque tôt ou tard nous en manquerons? Si le projet du duc Notaras est jugé bon, dussions-nous brûler jusqu'à notre dernière amorce, il n'y a point à balancer. La destruction de la flotte turque jetterait le découragement chez les enne-
mis, et, si elle ne les conduisait pas à lever le siège, elle nous permettrait au mois de tenter, avec les plus l)elles chances de succès, une nouvelle sortie de ravitaillement.
A l'exemple de Flectanella, Catanio venait d'apaiser la fureur homérique de son illustre parent, le général Giustiniani. Les propositions de l'amiral purent être examinées séance tenante. Calchondyle, qui les avait conçues, les développa en marin expérimenté :
— L'armée de terre, dit-il, resterait à ses postes pour protéger la place du côté de la campagne. Cependant les gens de mer armeraient, d'une part, trois grands brûlots, de l'autre, vingt chaloupes incendiaires et autant de radeaux à barriques pleines d'huile de Médée, de feu liquide et de poudre à l'épreuve de l'eau. Si les Turcs avaient voiture sur deux heues de terrain plus de cent navires armés, on pourrait bien mettre sur des chariots les vingt chaloupes qui seraient échelonnées d'un bout à l'autre bout des remparts, et, au signal de l'amiral, lancées à flot par les cinq portes d'Oraïa, Pétra, du Palais, Xyloporta et Kynégion. A la faveur de la confusion produite par les trois brûlots, elles propageraient l'incendie, allumeraient de tous côtés les tonneaux et les coffres de feu grégeois, feraient pleuvoir des torches résineuses, des grenades, des boîtes à feu, des fusées et enverraient des plongeurs avec des sacs de cuir vert sous les navires du centre , de manière à tout incendier en même temps dans la Corne d'Or, depuis le pont des Turcs jusqu'à l'estacade. Pour échapper à l'embrasement général, la flotte grecque, (jui aurait conservé la moitié de ses
équipages, prendrait la mer, où la rejoindraient successivement les chaloupes d'attaque ou des caïques qu'on aurait soin d'armer dans le port Julien et le port Théodose ^ Enfin, dès que les équipages seraient au complet, sans attendre le soleil, on livrerait bataille à l'armée navale du Bosphore. La mer serait ainsi complètement libre, et peu de jours après, la place ravitaillée se trouverait en état de soutenir un nouveau siège, si d'aventure c'était encore nécessaire.
Ce plan, supérieurement combiné dans tous les détails, ne pouvait qu'être approuvé.
En conséquence, dès la nuit suivante, trois brigantins armés en brûlots, que montaient Jacques Coq et deux capitaines vénitiens, furent lancés contre la flotte turque.
La plus infâme trahison devait, cette fois, sauver les Ottomans, qui connaissaient évidemment tout le projet. Leurs batteries à fleur d'eau foudroyèrent les cinq portes de mer ; pas une chaloupe ne put être mise à flot. La retraite fut coupée aux brigantins par des galéaces qui rencontrèrent la plus opiniâtre résistance. Mais, écrasés par le nombre, les volontaires finirent par être faits prisonniers.
Seul, Jacques Coq parvint à s'accrocher à un vaisseau qui sauta.
Cet homme intrépide périt héroïquement, peu d'instants après, en essayant de couper le câble. Cent coups d'arquebuse l'atteignirent au moment où il donnait le second coup de hache.
* Ces deux anses extérieures donnent sur la Propontide.
— A Dieu mon âme! dit-il.
Et, tombant à la renverse, il disparut sous les flots.
La dernière parole, ou pour mieux dire la dernière prière de ce vaillant chrétien, fut assurément exaucée ; son âme dut monter vers le séjour des guerriers morts en combattant pour une cause sainte.
Dès le point du jour, les quarante jeunes gens qui avaient eu la gloire de partager les dangers de Jacques Coq, furent décapités sous les yeux des habitants de Constantinople, par les ordres de l'implacable Mahomet II.
Les Grecs, transportés de fureur, usèrent de représailles en plantant sur leurs créneaux les têtes de deux cent soixante prisonniers ottomans.
Jean Grant, Flectanella, Catanio et leurs plus fidèles amis étaient au désespoir. Les stratagèmes les mieux conçus avaient échoué coup sur coup. Le commandant général Jean le Long, publiquement insulté par les gens de l'amiral Notaras, avait failli être lapidé ; il venait d'envoyer sa démission à l'empereur et de passer à Galata. Le feu grégeois, trop largement dépensé, manquait presque partout. Enfin, pour comble de malheur, une émeute formidable éclata dans les murs de Constantinople.
— A mort les Génois ! à mort les traîtres ! hurlait la populace exaspérée.