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LE SULTAN ET L EMPEREU

Les flammes qui dévorèrent les vaisseaux et galères des Ottomans; le feu grégeois qui, serpentant sur les eaux du Bosphore, les rendit par instants semblables «^ un cratère en éruption; les artifices incendiaires lancés par les engins formidables de Jean Grant; — non, en vérité, rien de tout cela n'égala en ardeur infernale la fureur dont était transporté le sultan Mahomet, témoin du désastre de sa flotte.

Sous les coups redoublés de Téperon, Abig, le blanc coursier, se cabrait écumant. Il y eut un moment où le monde faillit ôtre délivré de son fléau. Le cheval s'était élancé dans les flots, et, perdant pied, courut risque d'être englouti ; mais la mer était calme, les flots ne firent pas leur devoir. Abig, effrayé, regagna

le rivage; puis, le mors aux dents, parcourut une lieue, renversant tout sur son passage : femmes, enfants, vieillards, soldats et capitaines. Le blasphème à la bouche, le cimeterre au poing, Mahomet II frappait çà et là. Malheur à quiconque osait contempler la victoire des Grecs, la déroute des Turcs!

— Baltaoghli! qu'on m'amène Baltaoghli ! hurlait le sultan.

Les janissaires obéirent.

Mahomet II fit mettre à nu son amiral, qu'on lia sur un banc de marbre; puis, saisissant une barre d'or de cinq livres, il remplit lui-même l'office de bourreau.

— Ma flotte, misérable ! lâche renégat, ma flotte ! Rebut impur, pirate sans nom, rends-moi ma flotte !.. Varus ^rends-moi mes légions! disait le sultan en frappant à coups redoublés. Traître, tu oses vivre, et ma flotte est dispersée, coulée, brùlée,vaincue!..F(arws/ Varusl

On sait assez que Mahomet II était im lettré. Les plus grands monstres qui aient fait l'opprobre de l'humanité ont été fort souvent des savants, des poètes, des rhéteurs, des protecteurs des beaux-arts. L'ambitieux Octave, plus tard Auguste, aimait la poésie, la peinture et l'architecture ; Tibère était rempli de talents; Claudefutun érudit ; Néron improvisait. Les exemples abondent jusque dans les temps modernes. Les Marat, les Schneider et tant d'autres égorgeurs furent des lettrés; ce qui prouve que la culture de l'esprit n'a jamais comblé les vides du cœur, et que la science humaine s'allie sans difficultés à toutes les passions criminelles.

Au nom de Varus, au souvenir d'Auguste, Mahomet II assouvissait sa rage sur Baltaoghli.

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Le sang ruisselait, les chairs meurtries étaient 11- Tides et pendaient déchirées, les os craquaient brisés. Le pirate, qui naguère avait été lui-même un objet de terreur, devenait im objet de pitié pour ses plus grands ennemis. Il poussait des gémissements en demandant comme une grâce le coup de miséricorde.

— Non ! par Pluton et les Furies ! s'écria Mahomet en jetant à ses esclaves l'instrument du supplice. Moi, t'achever ici I ta mort serait trop douce. Que personne n'ait l'audace de le panser ! Il ne souffrira pas encore autant que je viens de souffrir, moi!.. 0 ma flotte, ma flotte si fière et si puissante !

Des larmes corrosives roulaient dans les yeux du sultan, semblable à la Némésis vengeresse.

L'amiral Baltaoghli, dépouillé de tous ses biens, de- Tait mourir dans la plus épouvantable misère des suites de ses tortures et du manque de soins.

Un découragement tel qu'il se transmit parmi les Turcs de génération en génération, fut la conséquence de la victoire de Calchondyle. Pour la première fois ils dirent alors ce qui devint pour eux une conviction nationale : « Dieu nous a donné l'empire de la terre, mais celui de la mer est réservé aux infidèles. »

Le comble de la démence eût été de proférer ces paroles en présence de Mahomet II, dont l'activité prodigieuse et la volonté de fer devaient triompher de tous les obstacles. Sentant bien que Constantinople ne serait jamais prise, si l'attaque n'avait lieu simultanément par mer et par terre, mais désespérant de forcer l'entrée du port barrée par des chaînes et défendue

par Calchondyle, le sultan projetait un des stratagèmes les plus hardis dont l'histoire fasse mention. Il résolut de transporter son escadre dans le port intérieur par un isthme large d'environ deux lieues.

Lettré comme il était, il n'ignorait pas sans doute les exemples assez rares qui pouvaient lui servir de précédents.

Des habitants de Colchos portèrent leurs barques du Danube dans l'Adriatique.

Xerxès avait creusé un canal dans la langue de terrô qui rattache le mont Athos au rivage de Sana. D'après Hérodote, il eût à moins de frais pu faire passer ses vaisseaux au-dessus de l'isthme. On dit pourtant du roi de Perse que sa flotte avait vogué en terre ferme comme son armée avait marché sur les flots.

Pendant la guerre du Péloponèse, les Spartiates se rendirent à Pylos avec soixante navires, à travers risthme de Leucade.

D'après le conseil d'Annibal,lesTarentins mirent en mer, par voie de terre, leur flotte bloquée qui bloqua aussitôt à son tour les Romains, maîtres de la cita- • délie et de l'entrée de leur port.

Pour réunir ses vaisseaux dans le golfe d'Ambracie, Octave, dit-on, leur fit franchir l'isthme qui porta plus tard le nom deNicopolis. Et, à la même époque, Cléopâtre forma le dessein de transborder ses galères de la Méditerranée dans la mer Rouge.

Ces entreprises ne sont pas les seules dont Mahomet II pût avoir connaissance. Les Égyptiens, les Tyriens et le roi Salomon passent pour avoir opéré plusieurs transports analogues.

Enfin, fait plus récent et conséqiiemment mieux prouvé, vers 1400, les Vénitiens avaient voiture leur flotte jusqu'au lac de Guarda*.

Pour reconstituer son armée navale, Mahomet II fit réparer ceux de ses vaisseaux qui étaient encore en état de servir, en acheta de tous côtés et fut, en trèspeu de temps, à la tête d'une flotte où la terreur tenait lieu de discipline. Les traitements subis par Baltaoghh faisaient trembler capitaines, marins et soldats. Le sultan, irrité des longueurs du siège, se montrait plus ombrageux et plus cruel que jamais.

Très-jeune encore, car il avait à peine vingt-trois ans, Mahomet, qui avait définitivement succédé en 1451 à son père Amurat II, était déjà chargé de crimes de tous genres. Il inaugura son règne en faisant noyer le plus jeune de ses frères. Il jura sur le Koran, par le nom de Dieu et par celui du prophète, de maintenir la paix et de respecter l'indépendance de l'empire

^ Depuis Mahomet II, des faits semblables, qu'il n'est pas hors de propos de rappeler, se reproduisirent dans le Nouveau-Monde. Deux lois l'isthme de Panama fut franchi par des navires. Vasco Nunez de Balboa, dont on trouvera plus loin l'aventureuse histoire, démonta les siens, il est vrai, pour les reconstruire sur les bords de l'océan Pacifique qu'il avait découvert; mais les flibustiers emportèrent leurs bâtiments sans les démonter. On sait aussi comment Fernand Gortez, pour prendre Mexico, fit venir de Tlascala, distante de vin^-cinq lieues, les matériaux tout charpentés avec lesquels il construisit sa flottille d'attaque.

Citons enfin le corsaire turc Dragut qui, en 1551, se trouvant bloqué dans Tile de Gerbeh (aujourd'hui régence de Tunis) par les forces de beaucoup supérieures d'André Doria, fit creuser une sorte de canal dans lequel glissèrent ses galiotes sur des billots de bois bien graissés, et par ce stratagème parvint à reprendre la mer à l'insu de son ennemi.

grec, mais se mit immédiatement en mesure de s'emparer de Constantinople. Sa perfidie égalait son orgueil indomptable. Sa barbarie ne saurait être surpassée.

On raconte qu'il fit éventrer quatorze de ses pages pour découvrir celui qui lui avait dérobé un melon.

Il fit empaler les naufragés du premier navire que coula son canon colossal.

Violant sans cesse la foi des serments, il fit maintes fois massacrer les princes prisonniers qui se rendaient à ses armes sous promesse d'avoir la \ie sauve.

Trait plus atroce encore : Son armée murmurait contre l'influence qu'exerçait, disait-on, sur lui une belle esclave grecque, nommée Irène ; il ordonne une revue générale des troupes, paraît accompagné de sa favorite parée des plus riches atours, la présente à ses généraux et leur demande s'ils la trouvent vraiment digne de lui. Les flatteurs s'inclinent et se confondent en louanges orientales. Mahomet, sans les interrompre, tire son cimeterre, décapite Irène, et, tenant sa tête par les cheveux :

— Voilà, s'écrie-t-il, comment votre maître sait vaincre ses passions!

Mais plus tard il se vengea par d'épouvantables supplices de tous ceux dont les murmures l'avaient porté à cet acte d'orgueil infernal. Le pacha Mustapha, qui, le premier l'avait averti du mécontentement des troupes, fut étranglé dans le sérail, et, durant les longues guerres que Mahomet entreprit depuis, il lit périr les uns après les autres, ceiLx des janissaires

dont les cris séditieux avaient troublé son repos et fait renaître sa fureur *.

Tel était le monstre, à jamais exécrable, qui assiégeait Constantinople. Une double défaite, par terre et par mer, devait le rendre impitoyable; Constantin Dracosès le savait.

L'empereur grec n'était pas, comme son ennemi. Jeune, vigoureux, bouillant et rempli d'orgueilleux espoirs. Né sur les marches d'un trône chancelant, il n'avait succédé à son frère Jean II que du consentement du sultan Amurat. Après avoir vécu au miheu de troubles et de guerres, le plus souvent malheureuses, il venait d'atteindre sa cinquantième année quand les Turcs mirent le siège devant Constantinople.

Les Grecs, dégénérés, affaiblis, divisés par leurs querelles religieuses, étaient déjà saisis d'épouvante, car, au mépris du droit des gens, Mahomet avait commencé par faire bâtir au-dessus de Constantinople une forteresse qui commandait le Bosphore.

Constantin l'envoya supplier de discontinuer les travaux :

— Ne m'est-il pas permis de faire chez moi ce qui me plaît? répondit le sultan à ses envoyés. Allez dire à votre maître que le Grand Seigneur d'aujourd'hui ne ressemble pas à ceux du passé, qu'il exécutera sans peine ce que les autres n'ont pu faire, qu'il entreprend ce qu'ils n'osèrent pas entreprendre, et que quiconque reviendra en ambassade pour le même sujet sera écorché vif.

^ Histoire de l'Ordre de Malte, par l'abbé de Vertot, livre vi Grande maitrise de Jean de Lastic.

Les Grecs, prévoyant la catastrophe, ne cessaient de se lamenter; ils ne surent pas s'unir.

L'empereur Constantin, prince cligne d'un meilleur sort, se montra presque seul à la hauteur de son rôle difficile. Il usa prudemment de toutes les voies de conciliation. La forteresse qui portait le nom hideux de Bascesce, c'est-à-dire coupe-têtes ^ s'élevait à vue d'oeil; il subit ce menaçant outrage sans prendre l'offensive, mais en se ménageant des alliances dans la chrétienté, en sollicitant des secours, en préparant autant qu'il était en lui, la belle défense qui, à cette heure, exaspérait l'indomptable Mahomet IL En dépit de la faiblesse et des murmures des Grecs, il fut la tête et le cœur de la résistance. Ses alhés, Vénitiens ou Génois, trouvèrent en lui un homme, alors que cinq mille à peine de ses sujets avaient osé prendre les armes.

Il faut dire toutefois qu'à l'exemple de leur empereur et des gens de sa maison, tous les habitants tra-

' Ce fort, dont les feux se croisent avec ceux du Château d'Asie^ construit sur la rive opposée du Bosphore porte vulgairement aujourd'hui le nom de Château d'Europe. D'après la légende, il aurait été bâti en six jours, et ce serait le premier pied à terre en Europe du prophète Mahomet, qui, comme chacun sait, n'y mit jamais les pieds.

Le Château d'Asie sert de prison militaire. Le Château d'Europe est encore l'une des plus sinistres prisons d'Etat qu'il y ait au monde. Tours épaisses, larges fossés, sombres cachots, tristes donjons, cordes destinées aux strangulations, instruments de torture, oubliettes effroyables, bloc de marbre sur lequel on décapite les victimes, entonnoirs de pierre par lesquels on précipite dans les flots leurs restes palpitants, rien ne manque pour faire un lieu d'horreur de cette forteresse dont l'une des tours s'appelle la Tour du Sang, et dont l'unique entrée du côté de la mer est nommée Porte du TraUre.

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vaillèrent avec un zèle extrême à la réparation des murailles battues en brèche : femmes et enfants, vieillards et jeunes filles, agissaient sous les ordres de Jean le Long et de Jean Grant. L'œuvre protectrice ne se ralentissait ni la nuit ni le jour ; elle était poursuivie même sous les feux de l'ennemi.

Ce fut ainsi que Marthe se trouva exposée aux traits des arbalétriers d'une colonne d'attaque, en marche contre le château des Sept-Tours, dont son père dirigeait à la fois la restauration et la défense. Elle venait d'apporter des matériaux quand le groupe dont elle faisait partie fut criblé de flèches. Mais le capitaine Catanio, qui combattait à la tête de son équipage, lui fit un rempart de son corps, et fut atteint au défaut de la cuirasse.

Le feu grégeois mit, peu d'instants après, en déroute les arbalétriers ennemis. Jean Grant, pénétré de reconnaissance, fit aussitôt porter secours à l'officier génois qui, malgré la gravité de sa blessure, reparut sur la brèche dès le lendemain, et se guérit sans s'être un seul jour reposé à son bord.

Flectanella, qui défendait la Porte dorée, contiguë au château des Sept-Tours, eut maintes fois l'occasion d'admirer la bravoure calme du marin génois qui, de son côté, était frappé de l'intrépidité sans égale du jeune Vénitien.

De là leur estime réciproque, dont l'origine datait de plusieurs années avant le siège; de là une amitié généreuse qui se traduisit non en vaines paroles, mais en actes de dévouement.

A peine l'escadrille triomphante était-elle rentrée

daiis le port, que Catanio, jusque-là soutenu par une noble énergie, s'affaissa épuisé. Barile et Scala le transportèrent dans son logement de capitaine. Fleetanella, sonnant du cor, fit à Marthe et à son père un signe trop facile à traduire.

Un canot se détacha aussitôt des flancs de la dromone. Il conduisait le vieil ingénieur et sa fille à bord de la Santa-Fé, où l'empereur Constantin lui-môme ne devait pas tarder à les rejoindre.

Ainsi, tandis que Mahomet le Grand punissait avec une barbarie honteuse son amiral trahi par la fortune, tandis que le jeune sultan se transformait en bourreau, frappait de mort jusqu'aux simples curieux, blasphémait, écumant comme son fougueux coursier, Irémissant de rage impie, et ne jurant qu'extermination, tandis que la face olivâtre du Tartare aux yeux farouches prenait des teintes sanglantes , et que ses traits contractés devenaient hideux, — le dernier des Constantins, recueilli dans ses douleurs, allait porter des consolations aux blessés, dont la valeur retardait sa ruine et sa mort.

Il était grave et calme, il rendait grâces à Dieu d'avoir encore daigné soutenir son empire croulant; mais il ne pouvait se dissimuler l'imminence de la catastrophe.

Son peuple avait abusé de la clémence divine.

Le terme fatal approchait. Le pape, prophétisant en quelque sorte, avait, dès 1451, averti les Grecs que : (( Selon la parabole de l'Évangile, on attendrait encore trois ans que le figuier, jusqu'alors inutilement cultivé, portât du fruit, et que, s'il n'en donnait pas

avant rexpiration des trois ans, il serait coupé dans sa racine. » La prédiction ne pouvait tarder à s'accomplir.

En songeant à ses misérables sujets, le dernier des Constantins implorait la miséricorde du ciel; songeait-il à lui-même, se«» yeux brillaient d'un éclat majestueux :

— Decet imperatorem stantem moril,,. Un empereur doit mourir debout ! pensait-iL

Il y avait dans sa résignation de l'ordre le plus élevé quelque chose qui donnait à sa physionomie un caractère imposant. Les souffrances physiques et morales l'avaient amaigri et le vieillissaient. Ses cheveux blancs, ses rides profondes, son auguste tristesse, auraient dû inspirer la vénération; mais, hélas! son peuple n'était pas même touché par la douceur martiale qui faisait à son front une seconde couronne.

« Il avait pactisé avec le pape ! il s'était lâchement soumis à l'Église romaine ! Il s'appuyait sur les secours de ces mêmes Latins qui, deux siècles auparavant, s'étaient emparés de Constantinople et y avaient régné par la force des armes ; il avait irrité le ciel et serait cause que la sainte mère . de Dieu, retirant son appui à l'empire, l'abandonnerait à toute la fureur des Musulmans ! »

Tel était le langage des sectateurs fanatiques de Geimadius. L'empereur Constantin désespérait de sauver, quelles que fussent sa modération et sa prudence, un peuple ainsi aveuglé par les plus injustes passions religieuses. Aussi, en approchant de la Santa-Fé, se disait-il encore :

— Comme le brave officier génois que je viens voir est demeuré inébranlable jusqu'à la fin du combat, ainsi le dernier des empereurs d'Orient sera inébranlable sur les murailles de Constantinople jusqu'à l'heure dernière, jusqu'à la fin!

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