LES DEUX EMEUTES
Les préparatifs du siège avaient duré près de deux ans et coûté des douleurs sans nom aux populations pressurées par le sultan Mahomet. Le ciment du château de Bascesce fut détrempé dans des larmes. Chacune de ses pierres fut arrosée de sang.
« On voyait, a dit Laurent Echard ', le peuple aborder de toutes parts avec ses cadis et ses juges, qui ne pouvaient se dispenser d'obéir sous peine de mort. Chacun des mille maçons avait deux coudées d'ouvrage à faire par jour, et chaque maçon avait deux manœuvres pour le servir, non compris une infinité d'autres personnes qui apportaient le mortier, la
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chaux et les pierres. Les plus grands de la cour du prince tare redoutaient tellement sa cruauté, que pour la prévenir ils s'abaissaient à travailler manuellement et à charrier les matériaux. »
Depuis cinquante jours, les hostilités étaient ouvertes, et les Ottomans, malgré leur immense supériorité numérique, n'avaient jusqu'ici essuyé que des échecs. Vingt fois des corps entiers de troupes aguerries avaient péri dans les fossés, écrasés, broyés, brûlés vifs. Les Grecs n'avaient opéré qu'une sortie, mais admirable et couronnée d'un plein succès. La bataille navale de la Propontide fut pour les Turcs un désastre dont la tradition devait se perpétuer d'âge en âge. Dans le port de Constantinople, la flotte, qui avait si triomphalement navigué par terre, était continuellement exposée à une destruction totale. Quatre audacieuses tentatives prouvaient de quoi se sentaient capables les marins grecs et leurs alliés. Enfin, le dernier assaut de nuit avait fait perdre un tel nombre de soldats, qu'en entendant de nouveau sonner le bouteselle, les troupes se mutinèrent et refusèrent de marcher. Des rumeurs séditieuses parcoururent tous les postes de l'arrière à l'avant-garde. Au centre seulement les janissaires demeuraient fermes.
Cette éaieute, qui eut lieulanuit même où Jacques Çoq périt en héros, prit des proportions d'autant plus formidables que des bruits alarmants ne cessaient de se propager. On assurait que toute la chrétienté accourait au secours de Constantinople. Une puissante flotte, partie des ports de France, d'Espagne et d'Italie, organisée par le pape et grossie par les forces
nayales des chevaliers de Rhodes était déjà, disait-on, dans l'Archipel, tandis qu'une innombrable armée d'Allemands, de Polonais et de Hongrois, sous la conduite du célèbre Jean Hunyade, venait à marches forcées attaquer les assiégeants.
A de sourds murmures succèdent les vociférations et les menaces. On ne craint plus de traiter le sultan de monstre, de bourreau, de vampire, non moins ennemi de ses propres soldats que les chrétiens euxmêmes. Les rebelles iont observer que jamais les murs de Constantinople n'ont été mieux gardés ; et, en effet, François Tolmète, Jean de Dalmatie et le prince Théophile, sont sous les armes avec toute la garnison.
L'insurrection grandit. Loin de se former en colonnes pour donner Tassant, les soldats, sourds au commandement de leurs officiers, se précipitent vers les tentes du sultan. Il faut que les janissaires protègent le camp retranché. Ali-Pacha ralhe la cavalerie d'élite et charge les mécontents. Saghanos-Pacha, pour rétablir l'ordre, passe le pont de bateaux avec son corps d'armée où règne encore la plus parfaite discipline. Les révoltés essayent de s'emparer des canons qui, par malheur, sont gardés par des musulmans fidèles à Mahomet.
Il est certain que la ville eût été sauvée cette nuit même sans la trahison qui fit avorter l'affaire des brûlots. Ali-Pacha n'aurait pu apaiser les mutins qu'en leur promettant de faire lever le siège. Le pacha Saghanos n'aurait pu annoncer que ladivision était parmi les Grecs, et que la flotte turque, mise sur ses gardes
par des transfuges, loin de courir aucun péril, allait écraser la flotte grecque, rompre l'estacade, ouvrir la chaîne, couper les communications avec Galata et se rendre maîtresse de la voie de mer.
Les promesses d'Ali-Pacha, les heureuses nouvelles répandues par Saghanos, la terreur instinctive qu'inspire Mahomet et l'approche du jour tempèrent la révolte. Les mécontents qui manquent de chef rentrent dans leurs cantonnements. L'ordre n'est pas rétabli, mais les timides sont déjà les plus nombreux. On murmure encore, mais on se rend aux postes où appelle la diane.
Le sultan vient d'apprendre ce que c'est que la peur.
Ali-Pacha, que divers historiens ont représenté comme secrètement favorable aux chrétiens, profite de son abattement pour lui conseiller d'accorder la paix à Constantin, qui acceptera certainement, dit-il, d'être son vassal et son tributaire.
Mahomet, intimidé, penche en faveur de cette opinion.
Le pacha Saghanos, implacable ennemi d'Ali-Pacha, survient et s'emporte jusqu'à dénoncer ce dernier comme vendu aux Grecs. Il plaide pour la guerre; il ne craint pas de dire au sultan luimême :
— Après deux années d'efforts, après cinquante jours de combats, trois cent mille Turcs, commandés par Mahomet II, battraient honteusement en retraite devant huit ou dix mille affaraés qui ont peine à manier leurs armes! Par le saint prophète, seigneur, es-
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pérez-vous donc que votre illustre père Amurat, de glorieuse mémoire, sorte de sa tombe pour vous reprendre une troisième fois la couronne ' ? Un fantôme de croisade vous effraye! Mais les Latins, en guerre les uns contre les autres du nord au sud de l'Europe, n*ont aucun souci de secourir les schismatiques grecs!... Quelques fanaux allumés par hasard, sur les murs des assiégés, vous épouvantent, quand Votre Hautesse n'a vraiment qu'à se réjouir. La trahison et la discorde sont dans la place ennemie. Profitonsen!
Il n'était que trop vrai. La trahison avait engendré la discorde. A tort ou à raison, la populace grecque prétendait que des Génois avaient livré aux Turcs le secret des hardies combinaisons de l'amiral Notaras. Réellement, des espions, Génois ou autres, prévinrent les chefs de la flotte ottomane, et tout porte à penser que l'imprudence habituelle de Notaras fiit cause que le secret s'ébruita.
Quoi qu'il en soit, l'amiral, popularisé par le clergé schismatique et les prédications furibondes de Gennadius, JDassait pour l'homme de génie. Le brave Giustiniani était accusé de trahir. On va jusqu'à dire qu'il
' Amurat II ayant abdiqué, Mahomet monta pour la première fois sur le trône à l'âge de 13 ans.Ladislas IV, roi de Hongrie, menaça les Turcs, Amurat reprit le gouvernement pour abdiquer de nouveau quand le danger fut passé. Mais, quatre mois après, le premier soulèvement des janissaires et les préparatifs de guerre des chrétiens démontrèrent au sultan Amurat que le pouvoir était confié à des mains trop faibles. Le jeune Mahomet rentra dans la foule des sujets et ne remonta sur le trône qu'après la mort de son père.
vient de livrer Galata. Le désordre est à son comble parmi les Grecs. La vile populace, qui ne s'est point armée contre lesTurcs, prend les armes contre les Génois. Il faut qu'abandonnant les murailles, les troupes organisées descendent dans les rues pour comprimer l'insurrection.
Le peuple s'en prend à l'empereur lui-même. On l'accuse hautement de >ivre dans l'abondance pendant que la famine décime ses sujets. On lui fait un crime de conserver la couronne au prix de la détresse générale. — On demande à se rendre aux Turcs.
Si, de leur côté, alors, les Turcs n'avaient demandé à lever le siège, il est hors de doute que le moindre coup de main eût fait tomber la ville en leur puissance.
Les deux émeutes simultanées produisirent ainsi la plus étrange des trêves dont l'histoire fasse mention.
Le sultan, pour apaiser les mutins, leur accorde le pillage de Constantinople. Il affecte des sentiments religieux avec une hypocrisie qui fut, du reste, l'un des traits saillants de son caractère. 11 fait à ses troupes les plus magnifiques promesses en jurant sur le Koran, par l'immortalité de Dieu, par les quatre mille prophètes, par l'ârne de son glorieux père le sultan Amurat, par la vie de ses enfants, et enfin par le sabre quiljjorte à son côté. — Il ordonne un jeûne général et sept ablutions publiques.
L'empereur parcourt les rues de sa misérable ville, fait distribuer des vivres, et annonce qu'il envoie sol-
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liciter la paix, qu'il est prêt à renoncer à la couronne, qu'il ne veut autre chose que préserver Constantinople de la prise d'assaut, du pillage et du massacre.
Jean Grant et sa fille Marthe allaient de tous côtés démentir les bruits calomnieux répandus sur le compte des Génois.
Le Vénitien Flectanella sonne du cor, livre au peuple comme otage plusieurs de ses propres soldats, et obtient ainsi qu'une députation de moines grecs aille à Galata s'assurer par leurs propres yeux de la fidélité des troupes génoises qui gardent ce faubourg.
Catanio accompagnera les moines pour suppher Jean le Long de reprendre le commandement général.
L'empereur, les princes et les princesses de sa maison, Théophile Paléologue, et surtout Flectanella qui jouit de la plus rare popularité, apaisent enfin la discorde.
Ramené de Galata par les moines, Jean le Long, qui a cédé aux ardentes supphcations de Catanio, vient de consentira reprendre les armes. L'empereur place sa main loyale dans celle du duc Notaras. Et.le peuple applaudit. Un Te Deum sera chanté dans toutes les églises, où l'on invoquera la clémence divine pour obtenir le succès des négociations entamées auprès du sultan.
Les ambassadeurs de Constantin proposaient en son nom ce qu'Ali-Pacha, peu d'heures auparavant, avait en quelque sorte fait agréer par Mahomet IL « Pourvu
que la ville fût épargnée, l'empereur se reconnaîtrait vassal et tributaire. )> Jamais les Grecs ne s'étaient si complètement humiliés :
— Trop tardl répondit le sultan dont l'armée, avide de butin, n'aspirait plus qu'à monter à l'assaut. Je prendrai la ville ou j'y périrai. Si l'empereur Constantin veut en sortir, qu'il vienne à moi, sur Theure!.... Je lui céderai le Péloponèse, je donnerai d'autres provinces à ses frères, et je les protégerai suzerainement. Mais malheur à lui et aux siens, s'ils osent encore me combattre; je les ferai tous passer au fil del'épée! Quant aux habitants de Constantinople, allez leur dire que j'ai solennellement promis à mes troupes le pillage de leur ville; j'en réduirai le peuple en esclavage; j'exercerai tous les droits d'un vainqueur; et j'entends qu'on ne se représente plus devant moi sous peine d'être écorché vif!...
L'empereur Constantin Dracosès, revêtu de son manteau de pourpre, la couronne d'Orient sur la tête, le globe d'azur à croix d'or dans la main droite, était assis sur le péristyle du palais en présence d'une foule anxieuse et muette.
Ses frères, leurs femmes et leurs enfants, les grands de l'empire, les domestiques de sa maison, l'entouraient.
Devant eux était rangée la garde Cretoise.
Un silence de mort régnait dans la cité.
On entendait le frôlement des drapeaux et des bannières que soulevait le vent du midi.
On entendait les pas des sentinelles en faction sur les remparts.
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On entendait aussi, de ck, de là, les respirations haletantes delà multitude qui attendait le retour de l'ambassade.
Tout à coup des cris déchirants retentissent au-dessus de la porte d'Andrinople. — Etla rumeur grandit- — Et la ville entière jeta son cri d'agonie montant vers le ciel : — Kyrie, eleison!
Des femmes échevelées parurent les premières sur la place, fendant les flots du peuple, pressant leurs enfants contre leur sein, donnant tous les signes du désespoir.
Elles avaient vu les ambassadeurs revenir nu-pieds, ceints de chaînes de fer, la corde passée autour du cou, les yeux pleins de larmes.
Ils exprimaient ainsi que l'inexorable Mahomet avait refusé miséricorde.
Quand ils furent devant Constantin, ils s'agenouillèrent, frappèrent du front les dalles du péristyle, et puis, levant les mains, ils jetèrent tous à la fois un cri d'horreur qui fut répété par la multitude.
Ce fut le second cri d'agonie : — Kyine, eleison!
Enfin, le plus vénérable de ces messagers de deuil, pâle vieillard au front chauve et à longue barbe blanche, rempUt sa douloureuse mission.
Il répéta mot à mot les paroles du sultan.
Le peuple, condamné à périr, apprit donc que l'empereur et tous les siens pouvaient encore être épargnés.
La garde Cretoise serra les rangs. Démétrius Cantacuzène porta la main à son glaive.
Flectanella, qui occupait avec ses limiers de TMorée
ravenue de la porte d'Andrinople, fit un signe, et ses soldats se tinrent prêts à combattre.
Jean le Long se retourna du côté de ses Génois d'élite.
D'après la contenance de ces troupes éprouvées, Constantin Dracosès jugea qu'il avait encore la puissance de sauver sa propre vie et celle des princes de son sang.
Il sourit d'un noble orgueil.
Puis, se levant sans prononcer une parole, il remit à son grand écuyer le globe d'azur et d'or, insigne de sa dignité impériale ; il retira son manteau, et l'on vit qu'il portait une cuirasse ; il ôta son diadème et mit un casque de fer.
Enfin, brandissant son épée :
— Je suis votre empereur! dit-il.
Le peuple répondit par de longues acclamations.
— Le Dieu des armées, ajouta Constantin d'ime voix ferme, dispose de la victoire selon sa sagesse infinie. Il peut faire triompher le petit nombre et mettre en fuite les plus redoutables légions. Allons donc, avant tout, implorer le secours du ciel!
Après les sept ablutions et le jeune général ordonné parle sultan, tout le camp des Turcs s'illumina de feux de joie. Aux cris d'Allah et du prophète Mahomet, son serviteur, les assiégeants se livraient à une allégresse qui tenait de la démence.
Cependant les églises grecques et latines de Constantinople étaient remplies de fidèles. Une procession générale fit le tour des murs. A la dernière heure, l'empereur trouvait enfin chez son peuple des senti-
ments dignes de son grand cœur. On s'unissait dans une seule pensée de résistance héroïque contre les ennemis de la croix.
Hélas! il était trop tard!
Trop tard, — mot historique, maintes fois décisif, — fut celui du tyran qui vouait à la servitude et au carnage la population de Constantinople.
Trop tard, fut aussi le mot du sage Jean Grant qui, considérant la ville comme déjà prise, s'était bien promis que ni lui ni sa fille Marthe ne tomberaient \ivants au pouvoir des Turcs,
— Ce n'est point quelques pétards de plus ou de moins, dit-il, qui changeront rien aux destinées de l'empire. En conséquence, mes enfants, j'ai mis en réserve une petite provision d'ingrédients gréco-germaniques dont je vous recommande le bon emploi. Je ne lâcherai pied qu'à l'extrémité dernière, vous en êtes bien sûrs ; mais vienne le sauve-qui-peut, faisonsnous salamandres pour nous sauver, s'il est possible. Je vous domie pour point de ralliement ma pauvre maison, ruelle dePrasia, entre le puits et lacolonnette; et, en attendant, faisons notre devoir !
Ce discours s'adressait à Marthe, à Flectanella, au capitaine Catanio, qui nécessairement devait être à son bord pendant le grand assaut, à Barile et à Scala, qui, par compensation , devaient cette fois combattre en terre ferme.
Il fut enjoint à Marthe de revêtir une armure spécialement préparée pour elle par son père. Barile et Scala furent, en outre, chargés d'être ses gardes du corps.