LES TROIS ASSAUTS
Une trêve, unique peut-être dans les fastes des sièges et des batailles, avait été engendrée par les deux insurrections qui se contre -balancèrent.
Fait non moins remarquable, le rétablissement de l'ordre produisit de part et d'autre un enthousiasme égal.
Ceux-ci, par lassitude et découragement se révoltaient pour lever le siège ; ceux-là, au comble des maux, voulaient à tout prix se rendre.
Tout à coup, aux cris d'Allah! et du prophète Mahomet, les uns n'aspirent qu'à donner l'assaut ; au chant des cantiques, au cri pieux de Kyrie eleison, les autres jurent de combattre jusqu'au dernier soupir.
Une frénésie furieuse s'est emparée de l'armée otto-
mane. Les derviches dansent et hurlent en promettant la victoire ; ils citaient la tradition arabe et les textes sacrés:
— (( Avez-vous entendu parler d'une ville dont un côté regarde la terre et les deux autres la mer? » avait, disaient-ils, demandé à ses disciples le prophète Mahomet. — « Oui, envoyé de Dieu. » — « La dernière heure ne viendra point sans quu cette ville ait été conquise par les fds d'Ishak. En s'approchant de ses remparts, ils ne combattront pas avec leurs armes, mais avec ces seules paroles : // ny a d'autre Dieu que Dieu^ et Dieu est grand! Alors un des côtés qui regarde la mer s'écroulera, le second tombera ensuite, enfin les remparts du continent tomberont aussi, et les vainqueurs y feront leur entrée. )>
— Le grand prophète, répétaient les derviches, avait dit encore :
« Ils prendront Constantinople. Le meilleur prince est celui qui en fera la conquête. La meilleure armée sera la sienne. »
Le sultan, qui avait fait distribuer des bourses d'or aux prétendus inspirés pour qu'ils annonçassent un triomphe facile, faisait ainsi la part de l'exaltation vertigineuse de ses troupes ; mais, sceptique comme il l'était, il ne s'attendait guère à voir les murs s'écrouler tout seuls. Il comptait davantage sur ses gros canons, sur ses quatorze batteries de siège et sur l'artillerie de sa flotte. Le feu s'ouvrit donc, et ne discontinua pas durant plus de trente heures.
Le fanatisme musulman, la promesse de pillage, la terreur qu'inspire Mahomet II sont les mobiles des assiégeants.
Une énergique résignation soutient les assiégés. L'union dans la prière, le légitime sentiment de la conservation, l'horreur de la servitude et des maux que l'ennemi leur réserve, le noble exemple de Constantin qui, comme le bon pasteur, n'abandomie pas son troupeau et veut périr pour lui, transforment en vertu guerrière le désespoir des habitants de Constantinople. Laplace jusqu'alors n'avait guère été défendue que par dix mille soldats, dont cinq mille seulement étaient Grecs. A cette heure, les moines schismatiques eux-mêmes ordonnent aiLX fidèles d'aller combattre. Le clergé grec n'hésite plus à louer l'héroïsme de l'empereur. Tous les hommes sortent de leur coupable inaction : les vieillards, les enfants et jusqu'aux femmes, prennent les armes.
Le lugubre Kyrie eleison est devenu un appel martial. Les saints cantiques sont des chants de guerre ; Jes églises, des arsenaux. Avec une soumission inespérée, les habitants se rangent sous les ordres des officiers de la garnison. A la voix de l'Empereur qu'on vénère et qu'on bénit désormais, on entasse des projectiles sur les murs. Les poutres, les meubles, les ustensiles de tous genres y sont amassés. Les pavés, les moellons, des pans entiers de murs, des colonnes, des margelles de puits, des barres de fer, des meules, des sacs de terre, des tonneaiLx de sable, sont incessamment apportés de l'intérieur de la ville sur les remparts des trois enceintes.
— Eh ! eh ! dit Jean Grant, ceci n'est vraiment pas trop mal. Visitons nos catapultes et nos bahstes. La poudre et le feu grégeois sont rares ; les Turcs ont
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presque à l'abri de la brûlure ; mais si nous faisions pleuvoir nos maisons sur eux, ils pourraient bien ne pas se relever.
Le mot fait fortune.
— Pluie de maisons ! disent les Grecs.
Et ils démolissent leurs demeures pour défendre leur cité.
L'artillerie des Ottomans a de toutes parts ouvert des brèches si larges, qu'elles sont irréparables.
— Sire, dit Jean Grant à l'empereur, le savant Archimède nous enseigne la puissance des plans inclinés et des leviers ; voici le cas de mettre ces leçons à profit. Il faut que chacune de ces brèches devienne une pente sur laquelle, avec des anspects, nous ferons rouler des charrois de décombres : cascades de pierres ! grêle de rochers ! cataractes de marbres, de colonnes et de statues ! Je prie Votre Maj esté de faire annoncer à son de trompe que tous les ustensiles de plomb et tous les tuyaux de fonte ou de bronze doivent être apportés dans les tours avec les fagots de bois trop vermoulus pour servir de projectiles.
Jean le Long, Démétrius Cantacuzène, François Tolmète, Jean de Dalmatie et le prince Théophile, du côté de la terre, organisaient la défense, conformément aux vues de Jean Grant et aux ordres de l'empereur qui visitait incessamment les divers postes.
Le duc Notaras, habilement secondé par de braves officiers vénitiens, commandait sur les remparts de mer, dont la défense fut assez facile, car le vent contrariait les manœuvres des Turcs. Il commandait aussi sur ceux du port profondément entamés par le feu
de la flotte de la Côte-d'Or et par les batteries du pacha Saghanos.
Galata, défendue par ce corps de Génois qu'on avait si injustement accusé de trahison, tenait bon avec une inébranlable fermeté.
Calchondyle, avec ses quatorze bâtiments, gardait d'un côté l'estacade, de l'autre la chaîne. Bien que pris entre deux feux, il restait absolument maître des communications. A la vérité, sa petite armée navale, que Jean Grant regardait à bon droit comme la réserve la plus importante, avait été favorisée par le vieil ingénieur. Elle était si abondamment pourvue de projectiles et même de feu grégeois, qu'elle conserva le dessus jusqu'à la fin. Du reste, elle était protégée contre la flotte du dehors par la citadelle et par les batteries de la mer de Galata ; contre la flotte du dedans, par d'autres batteries auxquelles Jean Grant avait donné des épaulements déterre molle et où il avait braqué ses meilleurs canons.
Catanio, qui occupait avec la Santa-Fé\e premier rang auprès de la porte du marché aux Poissons, foudroya successive ment trois aventureux vaisseaux turcs qui, désemparés de leurs rames, s'échouèrent sous la citadelle. Les troupes de Calchondyle vont les attaquer. Là, les Français et les Espagnols font merveilles. On s'empare des canons et des poudres, on improvise sur l'estacade une batterie nouvelle qui tient de plus en plus en respect les forces de l'ennemi. Des prisonnie rs, on fait plusieurs équipages de rameurs qu'enchaînèrent à leurs bancs les esclaves chrétiens qui, tout à l'heure, ramaient à leurs bords.
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Enfin, les mâts, les pièces de charpente etjusqu'aiLX quilles des vaisseaux naufragés, tout est hissé au haut des murailles pour servir de projectiles.
Flectanella, qui semblait se multiplier, prit part avec ses limiers de Morée à ces travaux dont Jean Grant s'applaudissait. Par les ordres du vieil ingénieur, les débris des carcasses étaient charriés audessus de la porte du Marché aiLx Farines et prêts à être lancés par des catapultes gigantesques.
— Ma jchère enfant, disait-il à Marthe, j'ai toujours aimé les bonnes plaisanteries. Écraser des galères turques avec des charpentes de vaisseaux turcs sera véritablement très-drôle. Car, au premier moment, une division de galères ne peut manquer de se diriger contre l'estacade ; aussitôt, on fera jouer la mécanique, et tant pis pour ceux qui seront dessous, puisqu'ils descendront plus bas encore sous le poids de ces ci-devant carènes ottomanes.
Quand se réalisèrent les infaillibles prévisions de Jean Grant, il était fort loin de là devant les fourneaux de la tour des Awares. Marthe manœuvrait le soufilet de forge qui avivait le feu. Par dix tuyaux en éventail, le plomb fondu ruisselait.
Il y avait là des vieillards incapables de tirer l'épée, des femmes, des jeunes filles, des enfants.
— Mes bons amis, leur disait Jean Grant, vous voyez que cela n'est pas difficile. Vous, mes petits Hellènes, jetez le ploml) dans les cuves ; vous, les anciens, remplacez nos soldats, dirigez-moi ces tuyaux avec calme, avec méthode ; ne gaspillons rien, surtout : ce plomb vaut son poids d'or. Arrêtez-vous dès
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que les ennemis reculeront. Vous, jeunes filles, du bois dans le feu, fort et ferme. Belle dame, veuillez faire jouer le soufflet. Barile, Scala, ma fille Marthe et moi, nous avons affaire ailleurs.
Ces épisodes, et mille autres semblables, devaient nécessairement passer inaperçus.
A trois heures dumatin, le29 mai 1453, Mahometll étant monté sur son cheval blanc Abig aux jarrets d'acier, les tambours, les trompettes et les cymbales donnèrent le signal sur toute la hgne. Trois cent mille hommes poussèrent à la fois le cri à' Allah! Les Grecs de Constantinople répondirent par Kyrie eleison !
— Amen! murmura l'empereur.
Il était alors dans son palais. Sa garde Cretoise l'attendait sur la place. Un écuyer tenait prêt son cheval de guerre. La famille rassemblée autour de lui s'agenouilla en pleurant.
Au spectacle de cette douleur, Constantin lui-même ne put retenir quelques larmes. Puis, ouvrant les bras, il pressa contre son cœur ses frères, ses sœurs, leurs enfants et ses domestiques les plus dévoués.
Le palais retentit de gémissements, de sanglots et d'adieux funèbres. Princes et guerriers, tous les nommes s'embrassèrent comme s'ils marchaient à une mort inévitable. Ils se demandaient les uns aux autres pardon de leurs torts réciproques, et, la main dans la main, se juraient de combattre jusqu'au dernier soupir.
L'empereur mit fm à cette scène déchirante en
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montant à cheval et prit le chemin de Sainte-Sophie où officiait le pieux patriarche Grégoire Protosyncelle. Il reçut la sainte communion, fit bénir ses armes, baisa humblement la croix, et, après une courte prosternation, se releva le front serein.
— Le Seigneur soit avec vous, mon fils ! dit le patriarche.
— Et avec votre esprit! répondit Constantin. Les fidèles entonnaient le Kyrie eleison.
Sur le seuil de l'éghse, un aide de camp ayant annoncé à l'empereur que le sultan marchait vers la courtine située entre la porte d'Andrinople et la porte Kaligaria, il s'y rendit en toute hâte. — L'action n'était pas encore engagée.
Jean le Long conférait avec Jean Grant, qu'accompagnaient toujours sa fille Marthe, Barile et Scala.
— Général, disait l'ingénieur, nous pouvons déjeuner tranquillement. Ce premier assaut ne sera qu'une bagatelle. Mahomet commencera par n'envoyer contre nous que le rebut de son armée, chair à combler les douves. Ne nous exténuons pas de notre côté ; il suffit de quelques chariots chargés de pierres pour nous débarrasser de tels goujats.
L'empereur entendant ces paroles sourit; puis, détachant son coUier d'or magnifiquement enrichi de pierres précieuses, il l'offrit à Marthe :
— Je ne puis, dit-il, faire ce présent à la fille d'un serviteur plus fidèle, plus brave et plus habile que ne l'est votre père.
Marthe balbutia, rougit et suspendit le coUier sur sa poitrine.
— Doucement! fillette, s'écria Jean Grant, nous ne sommes ici au bal ni à la noce, quoique les Turcs viennent recevoir de fières leçons de danse. Cachezmoi cela sous votre cuirasse, et buvez chaud. L'air est frais, ce matin.
L'empereur, se tournant vers Jean le Long, venait de lui dire :
— Je n'ai oublié aucun de mes braves. Vous trouverez dans votre maison de Galata le témoignage de mon impérissable gratitude.
— Sire, répondit Jean le Long, que Dieu daigne conserver l'empire à votre auguste personne, je serai assez récompensé.
Flectanella parut.
— Mon enfant, lui dit l'empereur, je vous attendais pour vous offrir ces bracelets, qu'un jour, s'il plaît au ciel, vous dormerez à votre fiancée.
Le regard paternel de Constantin s'arrêta sur Marthe intimidée. Flectanella pliait le genou et baisait la main de l'empereur. Deux larmes brûlantes y tombèrent. Étaient-ce des larmes de reconnaissance ou de douleur ? Qui l'a jamais su.
— Déjeunons, mes amis, disait Jean Grant; nous ne savons trop à quelle heure nous dînerons!... Tambour, verse à boire !... A votre santé. Sire ! Trinquons et vivement!.... Mais il est temps d'ôter la nappe! Nos coquins s'approchent, bien qu'à contrecœur. Remarquez que les janissaires les poussent à coups de bâton, allons les recevoir à coupSrde^ pierre!... ••- •
Jean le Long fît sonner la contre-chamade.
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Les enfants perdus de l'armée turque n'étaient plus qu'à petite portée de flèche.
Comme l'avait excellemment fait remarquer l'ingénieur, Mahomet envoya d'abord à l'assaut ses plus mauvaises troupes, a se souciant peu, a écrit un historien, qu'elles fussent taillées en pièces, pourvu qu'elles vinssent à bout de fatiguer les assiégés, d'épuiser leurs ressources et d'émousser leurs lances. » Les lances des Grecs ne s'émoussèrent pas. Leurs troupes ne se fatiguèrent point trop, grâce à la bonne ordonnance de la défensive.
Les charretiers, portefaix, terrassiers, maçons et généralement tous gens du peuple, s'étaient mis aux ordres de l'armée. Jean Grant les avait échelonnés par groupes sur toute l'enceinte extérieure. Sous leurs bouchers, formant tortue, s'avançaient les infortunés soldats que les janissaires faisaient marcher à coups de bâton et de sabre.
En parlant de ces troupes sacrifiées, l'ingénieur les traita de chair à combler les douves, le sultan en faisait le même cas. Il prévoyait que leurs cadavres, entassés au pied des murs, serviraient de gradins pour atteindre moins difficilement à la hauteur des parapets. — Il en fut ainsi.
La tortue s'affaissa écrasée sous les poutres et les quartiers de rochers. Les fossés s'emplirent de débris humains, de décombres sanglants, chaos hideux ; à glacer d'horreur.
Du côté du port, des chaloupes entières, pleines de soldats, sombraient sous les blocs de marbre et les charpentes ferrées. Les catapultes lançaient des co-
lonnes, des meules, des enclumes, des toitures. — L'une des cloches de Sainte-Sophie, posée sur un aflùt, ghssa par une pente à pic avec une vitesse telle que deux cents hommes farent écrasés.
Au lever du soleil eut lieu la deuxième attaque soutenue par plusieurs décharges de toute l'artillerie de terre et de mer.
— L'affaire devient sérieuse I dit Jean Grant, qui, seulement alors, fit mettre le feu sous ses fourneaux.
Mahomet excitant Abig, parcourait les rangs. Le cimeterre au poing, il menaçait quiconque oserait reculer ; il promettait des récompenses magnifiques aux braves qui, les premiers, arboreraient le croissant sur les murailles. Les pachas et les aghas répétaient ses paroles et transportaient ses ordres.
Le second assaut dura deiLx heures consécutives.
Les Grecs se détendirent avec une habileté magique. Les plus formidables coups de théâtre se succédaient. Le plomb tondu coulait à flots. Cent fois les Turcs parvinrent à la hauteur des parapets; cent lois, l'enceinte s'éboulant sous leurs pas, il sembla qu'un génie fatal faisait trembler la terre pour les engloutir.
Le moment était venu où Jean Grant jugeait bon de saper les premiers retranchements. A défaut de feu grégeois, il se défendait par la pioche, la pelle et les anspects.
On vit un corps de cavalerie qui s'élançait par la brèche du Cirque disparaître comme dans une fondrière. Deux mille chevaiLx pex-dirent pied en même temps. L'effet de cette catastrophe fut tel, que les Ottomans s'enfuirent épouvantés.
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Jean Grant en profite pour faire tirer le canon. Les balistes, tuyaux et syphons, sont simultanément mis enjeu. On cesse de ménager les munitions.
Si les murailles extérieures s'écroulaient, ce n'était certes point par la vertu des versets du Koran. Au lieu de livrer passage aux assaillants, elles marchaient à leur rencontre. Mues par un pouvoir étrange, elles se transformaient en trappes, en oubliettes, en gouffres dévorants.
— Les chiens de chrétiens [avaient fait pacte avec le diable ! Allah et ses quatre mille prophètes ne valaient pas un coup de balai.
Le sultan blasphémait à faire frémir ;en sabrant ses propres soldats.
Les Grecs poussèrent des cris de triomphe.
Prêtres et laïques entonnaient le Te Deum, Les femmes se jetaient à genoux en remerciant la sainte Vierge, mère de Dieu.
Il y eut là un moment de joie sereine, de calme pieux, d'espoir divin, de célestes illusions.
— Les Turcs sont en pleine déroute, mon père, disait Marthe ; vous avez sauvé la ville.
— Dieu t'entende ! répondit Jean Grant d'un ton rude . Et, apostrophant ses ouvriers :
— Travaillons toujours, camarades, criait-il. Des herses, des paUssades, des chevaux de frise ; plantezmoi des piques par le manche sur tous ces talus. Déblayons, creusons , chargeons les chariots ! Hé ! làhaut, les femmes! du plomb, du fer, des pierres, toujours 1... Flectanella, mon enfant, dépêche tes braves dans toutes les directions ; qu'ils adjurent en mon nom
le peuple et les étrangers de redoubler d'ardeur. G-are à la troisième crise ! Le Mahomet ne se tient pas pour battu. Attention.
L'empereur Constantin ne recevait que d'heureuses nouvelles.
Du côté de la mer, rien de grave ; la flotte, craignant le naufrage, se tenait loin et n'avait fait que des brèches insignifiantes. Du côté du port, tous les assauts avaient été repoussés avec im succès tel, que l'escadre de la Corne-d'Or se bornait à canonner sans tenter aucun nouveau débarquement. L'amiral Notaras se vantait d'être un second dieu Mars. Calchondyle, plus modeste, faisait annoncer que la flotte grecque et les batteries qui la protégeaient avaient déblayé complètement d'im côté les abords de l'estacade, de l'autre, le chemin de la mer.
Le pacha Saghanos, renonçant à l'attaque de Galata, passait le pont de bateaux avec son corps d'armée.
— Prenons-y garde, Sire, dit Jean le Long, ces troupes sont la réserve du sultan. Une troisième attaque est imminente.
Se lançant au galop entre la deuxième et la troisième enceinte, l'empereur faisait agiter le Labarum en signe de salut.
— In hoc signo vinces ! avait été la devise sacrée du premier Constantin.
— Par ce signe nous serons délivrés ! disait au peuple le dernier de ses successeurs ! Courage ! s'écriait-il encore, tenons ferme ! Travaillez, combattez et priez ! Le Seigneur prend pitié de nous!
Il franchit ainsi, en peu d'instants, la lieue et
demie qui sépare les postes de Kaligaria et de TAmphithéâtre du château des Sept-Tours et de la mer.
Cependant les janissaires se formaient en colonnes serrées. Le pacha Saghanos, prenant les fuyards à revers, les ramenait au combat. L'ordre se rétablissait sur toute la ligne. Les troupes étaient encore échauffées. Il ne fut pas trop difficile de leur rendre toute leur fanatique ardeur. Des vivres et des boissons fermentées furent distribués dans les rangs aux cris d'Allah ! poussés par les derviches et répétés par les troupes encore fraîches. Celles-ci, jusque-là couvertes par les ondulations du terrain, s'ébranlaient en traînant de nouvelles machines de guerre.
— La première enceinte est abandonnée par les chrétiens, disaient les officiers; nous allons combattre de plain-pied ; en avant ! en avant !
— Les Grecs, aux abois, manquent de munitions ; ne vous laissez pas tromper par leurs cris de victoire, ce sont des cris de détresse !
— Ils mentent! ils tremblent; soldats de l'Islam, courons à la conquête du ciel !
Le sultan venait de dire à ses principaux pachas :
— J'ai juré d'emporter la place ou de périr, je jure que vous périrez tous si la place n'est pas emportée.
Exhortations religieuses et militaires, menaces, promesses, blasphèmes, hurlements, se contondent. L'artillerie tonne; les tambours, les timbales, les clairons, donnent le signal du troisième assaut. Les Ottomans se ruent sur les brèches avec une impétuosité furieuse.
Les Grecs, repliés sur leur seconde enceinte, redoublèrent d'énergie. Si l'attaque est frénétique, la défense est sublime. L'élan des Turcs tient du délire. En un instant rapide comme l'éclair, les amas de décombres, les escarpements ensanglantés de la première enceinte, sont envahis. Il s'agit maintenant de lancer les ponts volants, de dresser les échelles, d'accrocher les corbeaux.
Les Grecs ne faiblissent pas. François Comnène, si justement surnommé Tolmète^ oppose une résistance invincible. Le bastion qu'il défend se couvre de morts. Là, une cohorte d'amazones grecques se jette sur les échelles aiLx cris de Kyrie eleison. Les assiégeants sabrent et poignardent; les héroïnes les prennent à la gorge. Les crampons cèdent : tout tombe à la renverse avec fracas.
Démétrius Cantacuzène et Jean de Dalmatie soutiennent de même les efforts insensés des bataillons qui se brisent comme des vagues de sang contre les remparts dont ils gardent les abords. La marée montante grossit, mais le reflux suivra le flux : c'est une hécatombe, une boucherie, un carnage indescriptible.
Protégée par un corps de dix mille assiégeants, une immense machine s'abaissa entre les deux tours de la courtine d'Andrinople. On voit tomber en travers du fossé un large pont de fer auquel appendent cent échelles d'une polidité à toute épreuve. Jean le Long a vu de loin s'aî^ancer l'engin colossal. Les limiers de Morée sont prêts. Flectanella se précipite à rencontre de la cavalerie qui fond par le pont de
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fer. On se bat à l'arme blanche. Les chevaux écrasent les hommes, les hommes éventrent les chevaux. Des milliers de morts et de mourants comblent le fossé. Les échelles se chargent de soldats d*élite.
— - Ce n'est pas ça du tout I crie Jean Grant. En arrière, en dedans, Flectanellal Vous vous faites tuer comme des nigauds! Rentrez donc! Barile, Scala, courez dire à votre capitaine de reculer au plus vite...
A la prière de l'ingénieur, Jean le Long fait sonner la retraite. Flectanella comprend enfin; son cor d'ivoire rallie à lui tous ses vétérans :
— A reculons, amis! à reculons! face aux Turcs!...
— Enfin ! murmura Jean Grant. Attention, maintenant, ma fille! Tu vas voir la dégringolade.
Sur ces mots, il fait un signe à ses terrassiers. Les deux tours et cinquante toises de murailles s'écroulent. Sous le poids de vingt chariots chargés de pierres de taille, le pont de fer s'afïaisse avec les escadrons qui le couvrent. Les échelles tombent broyées sous les pans de murs. Dix mille guerriers sont enterrés \ivants. Leurs hurlements de rage et d'agonie glacent d'effroi jusqu'aux janissaires.
Mahomet seul ne frémit que de fureur. Ses rugissements sont plus effrayants encore que les râles de ces dix mille victimes et que les tremblements de terre dont Jean Grant est Fauteur. ^
Les janissaires s'élancent sur la brèche dévorante qui, \ingt fois ouverte et vingt fois refermée, n'est plus qu'un sol mouvant de corps humains tordus par
Tagonie. Sur cette chair palpitante, on étend des planches; la troupe indomptée s'avance la lance en arrêt.
— Et n'avoir plus de plomb ! plus de leu grégeois ! dit à voix basse Jean Grant à bout de ressources. J'en ai écrasé vingt mille, en voici vingt mille autres.
Il était environ dix heures du matin. Durant sept heures consécutives , les défenseurs de Constantinople étaient parvenus à résister à leurs innombrables ennemis. Mais, les artifices manquant, la dernière lutte ne pouvait plus être qu'une lutte corps à corps.
On serre les rangs, on combat avec l'acharnement du désespoir. Les janissaires sont tenus en échec.
— Courage ! ce sont les derniers! crie Jean le Long, drapeau vivant des siens, mais aussi point de mire des plus vaillants ermemis.
Sa haute stature le désigne à la vengeance des janissaires témoins de ses exploits formidables. Avec une hache à deux tranchants, il frappe, il fauche, il extermine. Enfin, sa cuirasse est brisée, une lance perce sa poitrine, un cimeterre lui ouvre le corps. Il tombe sous dix blessures mortelles.
— Kyrie eleison! murmure-t-il.
Deux serviteurs dévoués l'emportent. Les soldats qu'animaient ses exemples et sa voix martiale, ne le voyant plus, ne l'entendant plus, reculent et faiblissent. L'alarme se répand sur les murs.
Constantin accourt, il offre à Jean le Long son propre cheval.
— - Sire, répond le général mourant, ne voyez-vous pas mes entrailles qui sortent de mon corps? J'ai perdu mes forces... je m'en vais !..
Cette scène est interprétée avec l'ingratitude de la peur. Les Grecs osent dire, — et leurs historiens l'ont consigné dans leurs récits, — que le brave Jean le Long, de la race des Giustiniani, abandonne lâchement son poste, et qu'à la vue de son sang il a perdu tout son courage. On ajoute qu'il s'est retiré sans mettre personne à sa place.
Flectanella y était sonnant du cor. A Goliath succédait David. Les limiers de Morée, reprenant l'offensive, refoulent les janissaires. Malheureusement, tandis que le désordre est noblement réparé sur la brèche où a succombé le général, une terreur panique s'empare des Grecs chargés des bastions qui avoisinent les Sept-Tours.
Ce point est le plus fort, le moins difficile à défendre; les Turcs ne le menacent que pour faire diversion. Mais Ali-Pacha vient de recevoir avis, par un nageur expédié de la flotte d'observation, que les murs du côté de la mer sont à peine gardés. En même temps, il s'aperçoit du trouble des Grecs, fait donner un assaut de front en criant : « Victoire ! » et détache en flanc mie troupe d'alertes montagnards qui, se glissant au ras des remparts de mer, devront, s'il est possible, pénétrer par surprise sur les hauteurs du midi.
Cette ruse réussit à la faveur de la panique. Le château des Sept-Tours, pris à revers par les montagnardS; est emporté d'assaut.
L'empereur Constantin reçoit la fatale nouvelle que l0s troupes d'Ali-Pacha se précipitent dans la ville. Les Grecs sont en déroute complète. La place est perdue ; le torrent envahit tout : c'en est fait, Mahomet est vainqueur I
Mais il reste à mourir.
Démétrius Cantacuzène et la garde Cretoise défendent encore avec héroïsme la porte Saint-Romain.
Constantin, François Tolmète, Jean de Dalmatie et le prince Théophile, se retrouvent à ce dernier poste d'honneur.
On n'y combat plus pour vaincre, mais pour périr glorieusement. On n'a plus d'autre espoir que d'échapper par une belle mort à l'esclavage et au supplice.
L'empereur aperçoit Flectanella qui, avec ses limiers de Morée, a reconquis la position où Jean le Long vient d'être criblé.
— Allez dire à cet enfant qu'il en a fait assez pour notre service. Le chemin du port est libre encore. Ordonnez-lui de protéger la retraite de Jean Grant et de sa fille... Et en avant! seigneurs, en avant ! . . .
DéjàBarile et Scala conjuraient leur jeune capitaine de ne point s'opiniâtrer sur la courtine.
— Oui, murmura d'un ton amer Paola Flectanella, mon rôle à moi n'est pas tout à fait fmi!... J'obéirai donc à l'empereur!
Il restait un canon chargé à mitraille et quelques boîtes d'artifices. Après leur explosion, quand les janissaires retinrent à la charge, les derniers limiers de Morée avaient abandonné les remparts.
146 L*ORIENT ET l'oCCIDENT
Ils ne fuyaient pas, mais ils couraient. Ils couraient à la ruelle de Prasia, au lieu du rendez-vous, entre le puits et la colonne tte. Jean Grant déménageait, une mèche allumée dans la main.
Quelques matelots de la Santa-Fé, attelés à une charrette, n'attendaient plus que l'ordre de partir quand Flectanella parut.
— En route ! dit Jean Grant. Mais les Turcs nous poursuivent... Très-bien!... c'était prévu I... Je leur dois mes adieux!...