LA DERNIERE HEURE
Kyrie, eleison!
Constantinople prise d'assaut poussait son dernier cri d'agonie, lugubre clameur, lamentable gémissement d'un empire détruit après onze siècles d'existence * .
Une soldatesque ivre de rage massacrait et pillait.
L'empereur et ses braves furent enveloppés par des nuées d'ennemis. La garde Cretoise, réduite à une poignée de soldats fidèles, ne céda point.
Démétrius Cantacuzène, voyant venir Constantin, cria : « Vive l'empereur ! » Soixante ou quatre-vingts
' Exactement 1123 ans après la translation de 4'empire à Constantinople par Constantin le Grand.
148 L*ORIENT ET l'oCCIPENT
blessés répétèrent ensemble : (c Vive l'empereur! » et périrent égorgés.
Quatre guerriers à cheval combattent encore.
Jean de Dalmatie, François Tolmète, le prince Théophile, rivalisent de dévouement. Pourquoi ne cessent-ils de sauver la vie de celui qui veut la mort ? Ils parent tous les coups destinés à leur illustre maître j ils négligent de se couvrir eux-mêmes.
Un cimeterre fend la tête du prince dont le bouclier garantissait l'empereur.
Une lance perce le cœur de l'Achille des Byzantins ; mais, avant de mourir, il a porté le coup mortel au capitaine des assaillants, pacha terrible qui succombe percé au cœur par sa lance.
Jean de Dalmatie se fait tuer en criant : « Vive la croix! )) La hache d'armes qui l'atteint ne menaçait plus Tempereur, car, d'un dernier coup de poignard, le chevalier a frappé son bourreau.
Seul Constantin est debout.
Son coursier s'abat. Son sang coule à flots, ses forces s'épuisent. Il chancelle ; ses yeux se voilent. Il n'a plus de compagnons et risque d'être pris. Il tomberait ainsi an pouvoir de Mahomet.
— Mon Dieu! murmura-t-il, ne se trouvera-t-il pas un chrétien pour m'ôter le peu de vie qui me reste !
Par un effort suprême, il enfonce ses deux éperons dans les flancs de son cheval qui se relève, se cabre et va expirer au plus épais des escadrons ennemis.
D'obscurs soldats frappent l'empereur sans le reconnaître ; il échappera donc à l'ignominie du supplice.
— Dieu soit loué ! dit-il.
Et la cavalerie, lancée au galop, foule aux pieds ses nobles restes.
L'empereur est mort.
Le sultan entre en vainqueur dans Constantinople.
Il se dirige vers la basilique de Sainte -Sophie, où s'est réfugiée une multitude éperdue de femmes, d'enfants, de prêtres, de vieillards.
En vérité, si Mahomet eût pris ce chemin quelques minutes plus tôt, il aurait couru grands risques de ne point jouir de sa victoire ; car, dans la ruelle Prasia, Jean Grant venait d'utiliser à son gré ses petites économies domestiques de sacs verts et de feu grégeois.
Une bande de pillards accourait. Dix pétards fulminants les renversent.
L'explosion attire un peloton de spahis. De derrière la colonnette partent des fusées d'huile enflammée qui s'attachent à leurs vêtements et aux crins de leurs coursiers. B'antômes de feu, les misérables se débattent en hurlant, fuient, bondissent, s'écrasent et périssent pêle-mêle dans les tortures de l'enfer.
Jean Grant lui-même a l'air d'un démon. Sa ceinture, son baudrier, sont des serpentins d'où sort un jet continu d'artifices incendiaires. Son casque a pour aigrette une lance à feu qui transperce les assaillants.
— Je m'étais promis d'être salamandre ! Déménageons avec calme; emmenez la charrette; marchez, camarades, je vous rejoins.
D'autres bandes de pillards ont le malheur de s'aventurer dans la ruelle.
— A ton tour, Marthe ! commande Tingénieur.
La jeune fille jette une torche dans le puits, qui vomit aussitôt des langues embrasées. L'incendie s'allume. Des ruisseaux de lave coulent par toutes les rigoles. Les gargouilles font pleuvoir du feu sur les Turcs.
— Mais pillez! pillez donc ma case! crie avec une héroïque fierté le vieil artificier qui bat en retraite.
Sa maison saute enfin, les derniers sacs de cuir vert éclatent. La ruelle Prasia est une barricade volcanique dont l'ennemi n'ose approcher.
Mahomet avait défendu, sous peine de mort, de mettre le feu nulle part ; il comptait sans Jeant Grant.
— Mes enfants, disait ce dernier à Marthe et à Flectanella, si les Grecs suivaient notre exemple, dans une heure, il n'y aurait pas plus de Turcs que de Constantinople. Le sultan trouverait ici son bûcher funèbre, le monde serait délivré d'un monstre, et la ruine de l'empire d'Orient serait celle des Ottomans qui menacent toute la chrétienté.
— Le feu donc, le feu partout ! s'écrie Flectanella. Trente limiers sont encore à ses ordres; il va leur
mettre la torche en main; il embouche son cor d'ivoire- Jean Grant et Marthe le retiennent.
— Mon enfant, dit l'ingénieur, ce n'est pas avec ta poignée d'hommes qu'il est possible de réussir. Ne sacrifie donc pas ces braves gens. Viens avec eux à bord de la Santa-Fé.
— Ma sœur, murmure Marthe, viens défendre le navire de Catanio.
Flectanella hésitait à descendre dans la chaloupe. Marthe pénètre ses sombres desseins, fait un signe
à Barile et Scala qui la comprennent, et entraînent de vive force leur jeune officier. Il cède. On pousse. On accoste la galère génoise à Finstant où, lâchées par les Turcs et brisées par les Grecs, les chaînes de l'avant-port s'ouvrent devant les deux flottes.
Celle des Ottomans tente de forcer l'entrée, celle des Grecs tente de sortir. La lutte est engagée entre Galata et la citadelle. Les navires s'abordent, se heurtent, se coulent, craquent et sombrent accrochés les uns aux autres.
lago, Balaneri, Novarra, combattent en désespérés. Calchondyle périra glorieusement en entraînant avec lui trois magnifiques vaisseaux turcs. Le capitaine du navire français, — héros dont l'histoire a omis le nom, — met le feu à ses poudres et périt vengé par la ruine de vingt felouques acharnées sur ses flapcs.
— J'aurais eu tort de rester à terre, murmure Flectanella qui a vu Catanio accueillir avec des transports de joie le brave Jean Grant et sa fille.
— Frère, lui dit le marin génois, soyez le bienvenu.
— Ami, à vous la mer, le retour dans la patrie, l'avenir, le bonheur ! répond Flectanella qui se précipite vers la proue à la tête de ses derniers limiers de Morée.
— Veillez sur Marthe, commanda-t-il à Barile et à Scala.
— Elle nous ordonne de rester avec vous, disent les deux vétérans. Elle est à l'abri sous la cataphracte et bien gardée. Par pitié, capitaine, ne nous chassez plus ! Grâce pour vos vieux serviteurs!
Flectanella leur prend les mains.
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— Vous le voulez ? dit-il.
— Nous le voulons !
— Venez donc avec moi.
— Il va faire comme Tempereur, ditBarile à Scala.
— Eh bien ! nous ferons comme lui !
Le cor d'ivoire sonnait.
— C'est le chant du cygne ! dit Scala.
— Non! répHqua Barile, c'est le rugissement du lion.
Jean Grant avait pris le poste de syphonator. Une galère turque s'avance ; il l'inonde de feu grégeois. On est abordé de tous côtés. Catanio et ses gens repoussent l'abordage par la flamme et le fer. Les rames battent les flots. La Santa-Fé, comme un sangher qui s'est dégagé, à coups de boutoir, d'une meute altérée de son sang, vogue triomphante au miUeu d'épaves fumantes.
Deux nouveaux vaisseaux turcs l'attaquent à la fois. L'un d'eux sera foudroyé par Jean Grant; mais l'autre a lancé ses grappins sur le pavimentum.
Flectanella, l'épée d'une main, la torche de l'autre, repousse les abordeurs; ses limiers le suivent à bord de l'ennemi. Barile et Scala coupent les grappins d'abordage.
La Santa-Fé a doublé la pointe de la citadelle.
Sur le pont du vaisseau turc, la valeureuse troupe de Flectanella est criblée. Catanio vire de bord. Il n'abandonnera pas les braves Vénitiens qui viennent de le sauver.
— Nous y sommes! dit Barile.
— Merci, capitaine I ajouta Scala.
— Mourir avec vous, à la bonne heure !.« Une explosion épouvantable a lieu.
Le navire turc a sauté.
Jean Grant porte la main à son cœur.
— Je n'ai plus qu'une fille ! murmura-t-il avec amertume.
Et mettant le feu à son syphon, il fit reculer tous les vaisseaux qui osaient gouverner vers La Santa-Fc.
Quand le soleil se coucha derrière l'île de Lemnos, la galère de Catanio naviguait sur les flots sereins. Elle longeait Ténédos et les rivages où fut Troie. Une brise favorable gonflait ses voiles.
Marthe pleurait sa sœur Paola.