PREMIERS JOURS DES TEMPS M0DER:^E
Avec l'empire d'Orient finit le moyen âge et commencent les temps modernes. Sa chute est une des grandes dates de l'histoire : elle eut lieu la septième année du pontificat de Nicolas V, la trente -deuxième du règne de Charles VII, roi de France ; la trente-troisième de celui de Henri VI d'Angleterre, alors que de toutes parts s'ouvrait une ère nouvelle.
L'usage de la poudre à canon transformait l'art terrible de la guerre qui fait et défait ce qu'on nomme les civilisations. Le feu grégeois tomba en oubli. L'invention de l'imprimerie, les grandes navigations des Portugais, qui allaient reprendre, à l'extrême Orient, dans les Indes et les mers de la Chine, la lutte du christianisme contre la barbarie, le paganisme et l'Is-
lam ; les recherches des savants qui devaient bientôt amener la découverte du continent qu'on appela d'abord le Nouveau Monde et plus tard l'Amérique, tels sont les éléments principaux de l'immense mouvement de la Renaissance. Tandis que les Turcs détruisaient l'empire grec, la domination des Sarrasins en Espagne allait s'écrouler devant Grenade. Enfin, circonstance extrêmement remarquable, la prise de Constantinople rendit à l'Occident les sciences et les lettres, mille ans après qu'une autre irruption de barbares les avait, au contraire, chassées de l'Occident et confinées à Constantinople. A l'aspect des Turcs, les savants grecs se réfugièrent en Italie, où les Médicis les accueillirent avec un glorieux empressement. « Ce fut, ajoute Lesage, une sève affaiblie qui, reprenant une vigueur nouvelle sur un sol longtemps reposé, produisit presque aussitôt la plus riche végétation. »
Tels sont les décrets mystérieux de la Providence. Il en est des plus puissants empires comme du moindre brin d'herbe, et les révolutions violentes qui changent de siècle en siècle] la face du monde, sont l'un des moyens qu'emploie la Sagesse Éternelle pour régénérer l'humanité.
Le sac de Constantinople par les Turcs est demeuré néanmoins dans la mémoire^des peuples comme un épouvantable exemple d'atrocités monstrueuses.
« Alors, s'écrie un écrivain contemporain, fut accomplie cette parole du prophète Amos : « J'étendrai (( ma vengeance sur les autels de Béthel, les cornes « de la table des sacrifices seront arrachées et jetées « par terre ; je renverserai le palais d'hiver et le palais
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« d'été ; les habitations d'ivoire périront et une mul- « titude d'autres seront détruites.
« Les cris éclateront dans toutes les places, et Ton « n'entendra dire que : Malheur ! malheur I
« Otez-moi le bruit tumultueux de vos cantiques ; « mes jugements fondront sur vous comme l'eau qui « déborde, et ma justice comme un torrent impé- « tueux.
« Vos fils et vos filles périront par l'épée ; l'ennemi « partagera vos terres au cordeau ; vous mourrez « parmi une nation impure, et Israël sera emmené « captif hors de son pays. »
Les crimes commis par les vainqueurs, durant trois jours consécutifs de massacres, d'exécutions, de tortures, de pillages, de sacrilèges et d'excès sans nom, font frémir d'horreur. On est saisi d'une incomparable pitié au récit des profanations, des débauches cruelles, des meurtres et des mutilations abominables dont les Ottomans se firent un jeu. Il y eut plus de quarante mille personnes tuées ; le sang humain coulait en ruisseaux par toutes les pentes ; le port, l'avant-port et la mer, jusqu'à plus d'une lieue, en furent rougis. Soixante mille jeunes gens des deux sexes, femmes ou enfants, furent chargés de chaînes et vendus comme esclaves.
Les églises où les malheureux habitants s'étaient réfugiés, loin d'être pour eux des lieux d'asile, furent violées avec une fureur cupide et une férocité sans bornes. Nulle part les pillards n'égorgèrent plus de victimes.
Mahomet, arrivé devant Sainte-Sophie, descendit
de cheval pour en prendre possession. La splendeur du monument excita son enthousiasme; aussi, voyant un soldat qui arrachait les dalles du parvis, il le frappa de mort, en s'écriant :
— Ce n'est que le butin que je vous ai abandonné, mais les édifices m'appartiennent.
En entrant dans le palais des empereurs grecs, Mahomet récita ce distique persan :
— L'araignée ourdira sa toile dans le palais impérial, et la chouette fera entendre son chant nocturne sur les tours d'Éfrasiab.
La victoire n'avait pas apaisé le ressentiment du sultan contre les Grecs, dont la longue défense lui avait coûté si cher. Il fit périr tous les princes de la famille impériale, et, pour mettre le comble à sa vengeance, ordonna de rechercher le corps de Constantin, Les blessures que le valeureux empereur avait reçues au visage le rendaient méconnaissable; les aigles d'or brodées sur sa chaussure de pourpre devaient trahir son rang. Mahomet put assouvir sa rage infâme ; il fit trancher la tête du cadavre et voulut qu'elle fût exposée publiquement, les uns disent au haut de la colonne de l'Augustéon, les autres sur le piédestal de la statue équestre de Justinien. L'historien Ducas ajoute même que cette tête fut desséchée et portée comme un trophée menaçant aux princes des Perses, des Arabes et des Turcs d'Orient pour leur inspirer la crainte de résister aux armes de l'implacable vainqueur de Constantinople.
Non moins avide de trésors que ses forcenés pillards, le sultan, dédaignant les rançons, procédait par
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la confiscation et la mort. Ce fut ainsi que le trop fameux duc Notaras, après être parvenu à se cacher, reçut enfin la peine de ses fautes envers l'infortuné Constantin Dracosès. Il avait dit maintes fois qu'il aimerait mieux voir dans Constantinople le turban des Turcs que le chapeau de Rome. Le sultan, sous menace de mort, Tobligea de sortir de sa retraite, se fit reconnaître pour son vainqueur et son souverain, et puis, avec une perfidie railleuse, le condamna au dernier supplice.
Notaras offrait ses trésors et faisait des serments de fidélité.
— Ces trésors m'appartiennent, répondit Mahomet ; tu n'as été qu'un traître envers ton empereur, tu serais traître envers moi ! Tu mourras !
Le lendemain, sur la grande place de la ville, Notaras et ses deux fils eurent la tête tranchée.
Gennadius devait être traité bien différemment.
Lorsque les plus impérieuses nécessités politiques contraignirent le sultan à tolérer le culte chrétien, lorsqu'il s'y résigna pour que sa future capitale ne devînt pas déserte et que son empire ne fût point dépeuplé, il s'estima heureux de rencontrer le schisme grec. Il en fit son levier pour lutter contre l'influence du pape et de l'Église romaine; il jeta donc les yeux sur le plus zélé des schismatiques, le protégea et le combla d'honneurs.
Mais, avant d'en être amené là par des considérations de force majeure, Mahomet avait tout d'abord pris à tâche de profaner la splendide basihque, dont le premier aspect l'avait ébloui. Comme Julien l'Apostat,
le sultan lettré se reporta au polythéisme, se plut à jouer le rôle de grand prêtre Olympien, et immola sur l'autel un bélier à Apollon et à Bacchus. Ce fut, sans doute, le dernier sacrifice offert à des divinités fort oubliées, si ce n'est par les poètes. La mythologie dut ainsi un triomphe éphémère au plus odieux des tyrans. On exhuma les apoUonies et les bacchanales, les orgies impures du culte païen, les frénésies infernales et les sanglants mystères, avant de traîner dans la boue l'autel du Dieu de paix : prélude étrange à la dédicace du temple au prophète Mahomet et à sa transformation en mosquée, prélude non moins étrange à la nomination solennelle d'un nouveau patriarche.
Le pieux Grégoire Protosyncelle, fuyant à la fois les Musulmans et les schismatiques, s'était retiré à Rome. Mahomet II voulut queGennadius lui succédât, et, comme faisaient les empereurs grecs, il lui donna solennellement l'investiture.
La cérémonie eut lieu dans la grande salle du palais impérial : le patriarche, conduit par l'un des vizirs, se prosterna devant le trône et reçut le bâton pastoral que Mahomet lui remit en prononçant ces paroles :
« La très-sainte Trinité, qui m'a donné l'empire, te fait, par l'autorité que je lui dois, archevêque de la nouvelle Rome et patriarche œcuménique. »
Cette parodie sacrilège, digne pendant du sacrifice à Bacchus et à Apollon, fut jouée avec une pompe tout orientale. Le sultan reconduisit jusqu'à la porte du palais le nouveau patriarche, qui monta sur un che^
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val blanc richement caparaçonné ; les visirs, les pachas et les plus grands dignitaires, tous à pied, iormaient le cortège qui l'accompagna jusqu'à l'église des Douze-Apôtres, désignée pour servir d'égUse patriarchale.
Plus tard, Gennadius obtint la permission de changer d'église, et alla demeurer dans celle l.^ Notre- Dame. Ce fougueux schismatique, fréquemment désigné par les historiens sous le nom de Georges Scholarius, a été confondu avec un autre Georges Scholarius, dit aussi Gennadius, savant théologien qui, au concile de Florence, fut partisan zélé de l'union. La plus grande obscurité règne sur ce point; toutefois d'éminents critiques, ayant distingué entre deux personnages d'opinions si opposées, il semble trèsvraisemblable qu'il y eut deux Gennadius contemporains.
Quoi qu'il en soit, le schisme se perpétua sous la protection du saltan Mahomet, qui prenait les plus énergiques mesures pour repeupler Constantinople.
Cinq navires chrétiens, dit l'histoire, échappèrent au désastre. La Santa-Fé fut l'un d'eux.
Elle voguait poussée par une brise favorable, lorsque Jean Grant et sa fille Marthe trouvèrent parmi leurs effets un coffret scellé des armes de Flectanella. Il contenait les bracelets de l'empereur Constantin avec cette inscription : « A la fiancée de Catanio, » et im testament ainsi conçu :
« Tous les biens que je possède à Venise, à Candie et en Morée sont partagés en deux lots de même valeur. J'en lègue un à Marthe Grant, ma sœur bien-
aimée, l'autre au capitaine génois Catanio, dit Dardanelles, qui lui a par deux fois sauvé la vie.
« Quand ils seront fixés à Gênes, qu'ils aillent quelquefois au couvent de Notre-Dame-des-Rochers prier pour le repos de mon âme.
(( A Jean Grant, qui m'a tenu lieu de père, je lègue mes vœux de bonheur. »
Faut-il peindre l'émotion profonde qui suivit la lecture de ces lignes? Catanio apprenait enfin le secret du jeune capitaine dont il avait noblement accepté l'amitié, mais qu'il ne cessa, jusqu'au dernier instant, de regarder comme un rival. Il comprit alors et sa mélancolie profonde et ses paroles mystérieusement douloureuses.
—■ Ma sœur Paola, disait Marthe , déplorait souvent la destinée bizarre qui fit d'elle un homme de guerre. Alors qu'on exaltait son courage, elle enviait mon sort. Elle n'avait pas, comme fJeanne d'Arc dont elle me parlait sans cesse, reçu d'en haut sa mission. Elle ne pouvait ni ne voulait reculer ; mais sa témérité, son désespoir même s'expliquent, hélas ! par le contraste de ses sentiments et de ses actions. Elle nous a tous servis, tous sauvés; elle a péri inconsolable, car elle ne souffrit jamais qu'on essayât de la consoler.
Le secret de Flectanella lui survécut. L'histoire ne parle que du jeune et beau capitaine au cor d'ivoire, qui excitait ses gens au combat comme braves chiens de vénerie ; elle le peint sous des traits féminins, sans dire que c^ fut une amazone guerrière. Quelques indiscrétions pourtant durent être commises ; mais d'autres mystères enveloppèrent encore une vérité trop
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obscure pour ne pas être reléguée dans le domaine
des hypothèses romanesques.
Il faut ajouter maintenant qu'à bord du bateau pilote, qui introduisit la Santa-Fé dans le port de Gênes se trouvait un apprenti marinier avide des récits héroïques des compagnons de Catanio. Ce jeune homme, naguère étudiant à l'université de Pavie, avait une physionomie intelligente, ouverte, enthousiaste et d'une remarquable expression. Quand il eut tout écouté, il s'écria avec une énergie pour ainsi dire prophétique :
— L'histoire moderne commence!
Or, ce jeune marinier s'appelait Christophe Colomb.
Fils d'un simple cardeur de laine, Giacomo Colombo, il appartenait néanmoins à une famille de marins renommés. L'un de ceux-ci, Colombo le jeune commandait, sous pavillon génois, un vaillant corsaire; un autre Colombo il Zio (l'oncle), avait été amiral au service du roi de France. Leur jeime parent devrait être un jour amiral de Castille et découvrir le Nouveau Monde.