‹ Les Quarts de jourChapitre 16 sur 29 · LE COR D IVOIRE · texte numérisé non relu

LE COR D IVOIRE

Depuis la chute du bas-empire des bruits singuliers coururent plusieurs fois en Italie sur le compte d'un valeureux aventurier vénitien du nom de Flectanella dit le Capitaine-au-cor-d'ivoire.

Ainsi, Ton raconta qu'à la tête d'une troupe invincible, il avait défendu Trébizonde, comme sept ans auparavant il défendait Constantinople. Mais on ajoutait que, l'empereur Da\1d Comnène s'étant rendu au sultan Mahomet, le Capitaine au cor d'ivoire s'était fait sauter avec le fort confié à sa garde.

En 1470, on parla de même des exploits d'im Flectanella qui, sous Scander-bey, n'avait cessé de combattre glorieusement en Albanie. Ces relations vagues se reproduisirent à grands intervalles jusqu'en 1477,

c'est-à-dire jusqu'à la prise de Croie par le sultan Mahomet, qui, après la mort de l'illustre Scander-bey, parvint à s'en rendre maître.

On affirma de même que Flectanella s'était signalé contre les Turcs à Négrepont, et aussi dans l'armée du célèbre Hongrois Jean Huniade; mais, chaque fois, quelque catastrophe héroïque terminait la noble carrière du Capitaine au cor d'ivoire.

Enfin, lorsque, en 1480, les Turcs mirent le siège devantRhodes, on dit quePierre d'Aubusson, l'illustre grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, avait dû les plus grands services à l'intrépide capitaine d'aventuriers vénitiens, Flectanella au cor d'ivoire. Et, comme toujours, on ajoutait que le brave officier avait péri en allant détruire les batteries des infidèles.

En 1481 , Mahomet II mourut après trente ans de guerres, de conquêtes, de perfidies et de cruautés. Le monde était délivré de l'Attila mahométan.

L'année suivante, une sorte d'écrin oriental fut apporté par un inconnu au château du haut et puissant seigneur Catanio Dardanelles, comte de Corsiga et Naviagh, qui vivait refiré dans ses terres, non loin du monastère de Notre-Dame-des-Rochers. On y trouva un cor d'ivoire que le vieux Jean Grant, la comtesse Marthe sa fille et le seigneur châtelain, reconnurent avec une stupeur douloureuse.

— Voici donc son dernier legs ! dit Jean Grant.

— J'espérais toujours la revoir I murmura Marthe. Catanio tressailht, et alors seulement il se demanda

si l'héroïne de M orée et de Constantinople n'aurait pas survécu à ses longues et terribles croisades.

Jamais il ne le sut. Et pourtant, chaque fois qu'il assistait, avec sa famille, aux offices célébrés au monastère voisin, une religieuse cloîtrée , couverte d'un voile épais, priait dans la tribune pour les nobles époux et leurs enfants. Elle avait nom Paola.

Cette sainte femme, qui ne voulut jamais remplir dans le couvent que les plus humbles fonctions, mourut le vendredi, 12 octobre 1492, le jour même où Christophe Colomb découvrit l'île de San-Salvador.

La croix était plantée dans les deux Indes.

L'ancien monde prenait possession d'un monde nouveau ; l'histoire moderne venait de conquérir un continent. Vasco Nunez de Balboa, qui découvrit l'océan Pacifique, Magellan, qui, le premier, fit le tour entier du globe, entraient dans la carrière et s'apprêtaient à compléter la grande conquête.

Jean Grant n'était plus. Avec lui se perdit la recette du feu grégeois, minime perte qui eût été un bonheur, si l'on avait dû se faire avec moins d'acharnement la guerre sur la terre et sur les mers.

Mais rien ne fut changé. Loin de là, les champs de bataille s'élargirent. Chrétiens et musulmans. Européens, Américains et Chinois, savants et lettrés, ignorants et sauvages, s'exterminent de pis en pis.Le fléau inaudit, le fléau impie se perpétue en se perfectionnant, dit-on, perfectiormement barbare d'une fausse civilisation. Les armées permanentes englobent des millions d'infortunés soldats, condamnés à apprendre par principe le grand art de tuer leurs semblables. Comme au temps du cruel Mahomet II, des hétacombes de victimes sont immolées en dépit de nos inces-

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sants progrès industriels et scientifiques, ou peut-être même en vertu de ces progrès.

Ne désespérons pas cependant; un jour doit venir où le mot civilisation cessera d'être un contre-sens ; les peuples comprendront enfin les lois fraternelles de l'Évangile, et la paix du Seigneur régnera parmi eux.

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