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NAUFRAGE DE GUERRE

(21 août 1485)

A répoque où Gênes et Venise, rivales acharnées, se disputaient la prépondérance navale et le commerce naritime, — peu d'années avant les immenses découvertes transatlantiques qui devaient toutes deux les faire déchoir, — le corsaire génois Colombo le Jeune croisait à la tête d'une escadre sur les côtes du Portugal. Il savait que quatre galères vénitiennes richement chargées étaient parties de Flandre ; il les attendait au passage, non loin du Promontorio sacro, connu de nos jorus sous le nom de cap Saint -Vincent.

Digne neveu de l'amiral Colombo l'Ancien, si terrible par ses hauts laits contre les infidèles que les

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femmes mauresques menaçaient de son apparition leurs enfants indociles, Colombo le Jeune avait déjà conquis une glorieuse renommée. Mais sa gloire, comme celle de |son oncle, disparut effacée par celle d'un simple capitaine alors rangé sous ses ordres, car ce capitaine était l'immortel Christophe Colomb, un de leur parents assez proche.

A jamais illustre comme savant cosmographe, navigateur et découvreur, Christophe Colomb est assez peu connu comme marin de guerre. Il prit cependant ime part active à une foule d'expéditions aventureuses.

Il paraît avoir longtemps servi sous la bannière de Jean d'Anjou, duc de Calabre, pour le compte du roi René son père, et, dans une lettre qu'il adressa plus tard à Ferdinand et Isabelle, il parle expressément d'une croisière qu'il entreprit pour capturer devant Tunis la galère la Fernandinè.

En 1474, il commandait, dit-on, plusieurs bâtiments génois au service du roi de France Louis XI, et capturait deux galères espagnoles, en représailles d'une irruption faite dans le Roussillon par les troupes de Ferdinand (1). A la vérité, cet exploit est attribué aussi, avec plus de vraisemblance, au vieil amiral Colombo.

Quoi qu'il en soit, Christophe Colomb, marin intrépide et manœuvrier habile, dont la réputation comme tel était solidement établie, montait l'un des navires de combat qui, réunis sous Colombo le Jeune, croi-

» Supplément à Bayle, par Ghauffepié, article Colomb.

saient à la hauteur du cap Saint- Vincent, lorsque pendant la nuit les quatre galères vénitiennes furent signalées.

Les Génois gouvernent aussitôt sur elles, et attendent le jour pour engager l'action; les Vénitiens, inférieurs en nombre, essayent en vain de l'éviter; ils ont bientôt l'ennemi dans leurseaux, et tellement près, — dit Sabellicus dans son Histoire de Venise^ — que les proues des corsaires touchaient leurs pouppes.

Colombo, qui a sept navires sous ses ordres, somme les Vénitiens de se rendre sans opposer ime résistance inutile. Les Vénitiens, malgré leur infériorité, ne répondent qu'en se préparant à la lutte. Barthélemi Minio, leur commandant en chef, les encourage: « La fière Venise peut-elle amener sa bannière devant de misérables corsaires à la solde de la France i »

Chose remarquable, en effet, dans plusieurs relations, dans celle de Zurita, l'annaliste d'Aragon, comme dans celle du savant historien portugais Garcia de Resende, les Génois de Colombo sont appelés corsaires français.

Au point du jour, Colombo donne l'ordre d'attaquer. Ses gens obéisent avec furie. Les Vénitiens se défendent avec une héroïque opiniâtreté. Trois de leurs galères sont prises entre deux feux et assaillies par de valeureux agresseurs ; ils ne faiblissent point, se mulliplient parle courage, repoussent les tentatives d'assaut, et soutiennent l'honneur du pavillon jusqu'au coucher du soleil. Plusieurs vaillants capitaines, Giovanni Delfmo, Lorenzo Michèle, qui commandait Tune des galères, périssent les armes à la main.

172 l'orient et l'occident

Colombo le Jeune, irrité d'une si longue résistance, s'emporte contre ses propres marins ; les Génois, à ces reproches, redoublent d'ardeur alors que les Vénitiens ont déjà perdu la meilleure partie de leurs braves. Ils pénètrent enfin à bord de la Z>e/^na, et s'écrient, en voyant le pont couvert de cadavres, que les Vénitiens l'ont ainsi voulu. Sur leurs trois galères ceux-ci avaient perdu plus de trois cents hommes.

Après la prise de la Delfinay les deux autres se rendirent.

Mais la quatrième, celle que Christophe Colomb avait abordée, n'amena point les couleurs vénitiennes. Nulle part la défense et l'attaque ne s'égahsèrent d'une manière plus terrible. Nulle part le génie de la guerre ne déploya plus de ressources fatales. L'assaut est donné en même temps par les Vénitiens et par les Génois. Abordeurs et abordés s'élancent à rencontre les uns des autres, se massacrent sur les pavois des deux bords accostés, mais ne peuvent passer de l'un sur l'autre navire. A chaque instant les blessés tombent entre les murailles qui se heurtent, et y sont écrasés sous les yeux des combattants. La lutte à l'arme blanche n'amène d'autre résultat qu'une horrible boucherie. Les deux adversaires s'affaibhssent sans que leurs forces cessent d'être égales.

Désespérant de l'emporter par l'abordage, Colomb donne l'ordre de lancer les pots à feu. Le capitaine vénitien emploie aussi ce moyen formidable. Les matières enflammées pleuvent de toutes parts, un double incendie éclate.

Il faudrait alors séparer les deux navires. Christophe Colomb l'ordonne. Le capitaine ennemi, qui a juré de périr, puisqu'il ne peut vaincre, donne les ordres contraires. Il multiplie les amarres de fer, et, par un dernier choc, fait pénétrer une partie de son propre bord dans les flancs du bâtiment génois. Les grappins tiennent bon. Les chaînes ne cèdent point sous la hache, les deux ennemis ne forment plus qu'un corps, cent fois livré aux flammes. Au milieu de la fournaise on s'égorge encore.

Les flammes se tordent au vent, les cordages goudronnés s'embrasent, une effrayante masse de feu d'où s'échappe un tourbillon d'épaisse fumée occupe seule la place des combattants.

Sur le reste de la ligne, les Vénitiens et les Génois, toujours aux prises, craignent un nouveau péril. Les courants et la bi-ise entraînent vers eux le brasier flottant; mais cette alarme est de courte durée, car l'explosion du double volcan marin a lieu tout à coup. Elle permet de continuer le combat.

Colombo le Jeune, persuadé que le capitaine Christophe Colomb a péri, achève de vaincre et ensuite gouverne au nord avec les trois galères capturées.

Le lendemain, pour se débarrasser de ses prisonniers, il les fit jeter sur le rivage à Cascaes, où ils furent noblement secourus par dona Maria de Meneses, comtesse de Monsanto. Le roi de Portugal Jean II, animé des sentiments les plus favorables aux Vénitiens, les combla de bontés, et leur donna jusqu'à la somme nécessaire pour racheter leurs galères aux croiseurs français. Y emse, reconnaissante des secours

prodigués aux infortunés équipages de Barthélemi Minio, lui envoya peu de temps après une ambassade.

Cependant le brave capitaine dont la gloire devait un jour éclipser celle de tous les navigateurs et de tous les marins du monde, Christophe Colomb, avait dû son salut à son habileté de nageur. Il s'était saisi d'une rame, et, après de longues heures d'efforts, il toucha la terre, quoiqu'il en fût à deux lieues de distance.

« Dieu lui prêta de la force afin de le réserver à de plus grandes choses, » dit à ce sujet son fils Fernand, qui écrivit l'histoire de sa vie. Malheureusement, il s'est fort peu étendu sur tout ce qui précède la découverte du Nouveau Monde. Aussi, malgré l'autorité d'un tel historien, a-t-on contesté, par des rapprochements de dates, le bel épisode qui vient de nous montrer Chrisphe Colomb survivant par une sorte de miracle aucombat et à l'incendie pour aborder en naufragé sur les rives de Portugal.

Les écrivains les plus consciencieux compliquent souvent les difficultés de l'histoire en essayant de jeter la lumière dans ses obscurités.

Les doutes naissent de ce que Fernand ajoute qu'après s'être remis de sa fatigue, Colomb se rendit à Lisbonne, où la rencontre d'un grand nombre de Génois, ses compatriotes, le décida à se fixer. Or il est avéré, d'une part, que Colomb s'étabht à Lisbonne vers 1478, et d'autre part, que le combat de Colombo le Jeune n'eut lieu que quinze ans plus tard, le 21 août 1485.

Mais, en 1485 précisément, vers la fin de l'année^

on voit Christophe Colomb, pauvre comme un naufragé, s'arrêter, accablé de fatigue et souffrant de la faim, à la porte du couvent de la Rabida, près de Palos. Ici toutes les dates concordent avec ce que l'on sait de ses démarches en Europe. Et pourquoi la phrase qui donne lieu à controverse ne serait- elle point une maladresse de traducteur, puisque l'original espagnol de la vie de l'amiral par son fils Fernand n'existe plus ? Cet ouvrage fut traduit en italien par Alonzo de UUoa, et, de l'avis des commentateurs, la traduction est pleine d'erreurs, sur l'orthographe des noms propres, sur les dates et sur les distances ' .

Eh quoi ! une contradiction de dates résultant d'un passage emprunté à une traduction remplie d'erreurs de dates ferait rejeter comme apocryphe un des traits les plus intéressants de la vie d'un grand homme, — lorscpie ce trait, raconté avec détails par son propre fils, semble être une preuve de sa mission providentielle !

* Histoire de Christoph Colomb, par Washington Irving, Appendice, n" 5.

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