LE COUVENT DE LA RAGB
Sur un promontoire qui sert de point de reconnaissance aux marins, à une demi-lieue de la pauvre bourgade de Palos, en Andalousie, s'élève le couvent de la Rabida.
Ce n'est aujourd'hui qu'une ruine solitaire qui n'a pas môme conservé le cachet de sa haute antiquité, car il a été plusieurs fois gauchement restauré sans respect pour son architecture gothique; la maçonnerie la moins ancienne est loin d'être en bon état, et le tout est badigeonné suivant l'usage du pays, ce qui achève de détruire l'harmonie.
Si, par aventure, un touriste moderne s'engageait dans le sentier sablonneux qui conduit à l'humble monastère, il ne daignerait pas lui accorder un regard.
Les touristes sont parfois les plus ignorants des hommes; ils n'étudient guère, avant de partir, les lieux qu'ils ont résolu d'explorer ; il leur faut de rigueur un guide in-18 ou un cicérone bavard, sur la foi desquels ils sont prêts à admirer ; sinon ils passent sans voir. Leur enthousiasme est à la discrétion du premier lazzarone venu; mais ils se soucient fort peu d'éclaircir un doute, de chercher une vérité ; ils reviennent comme ils sont allés, avec leur première édition de préjugés, non revue, non corrigée, etseulement augmentée de fables grossières. Ne leur demandez de renseignements que sur les auberges de la route.
A Palos, il y a bien desposadas destinées aux muletiers, mais on n'y trouve ni lit, ni chambre à coucher; aussi peut-on être sans craintes : les voyageurs pour agrément, grands amis du confort, n'y promènent pas leur spleen profane ; ils ne rencontreront jamais sur leur chemin les vignobles et le petit bois de pins qui avoisinent le couvent de la Rabida ; ils ne passeront pas dédaigneux devant ce lieu à jamais mémorable où un vieux marin, un moine érudit et un médecin de bourgade agitèrent le glorieux projet qui a changé la face et les destinées du monde.
Si la fondation du monastère remonte à des temps bien antérieurs à la conquête de la Péninsule par les Maures, la légende à laquelle il doit son nom date seulement de leur expulsion des bords du Tinto. Ils s'étaient retirés au delà du Guadalété, dans le royaume de Grenade ; la religion chrétienne se raffermissait et les couvents se repeuplaient de toutes parts, quand une horrible épidémie de rage dé«
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sola le territoire de Palos. Les hommes en étaient atteints aussi bien que les animaux ; la consternation régnait dans la contrée.
A cette époque fut retrouvée une iinage miraculeuse de la Vierge, vestige pieux demeuré enfoui en terre durant tout le temps de l'occupation du pays par les sectateurs de Mahomet. Elle fut portée processionnellement à travers les campagnes ; le fléau cessa, et, grâce à la puissante protection de la reine du ciel, il n'a plus reparu. La sainte image échut en partage au couvent qui, depuis, est consacré à Notre-Dame de la Rabia ou en vieil espagnol Rabiday c'est-à-dire de la rage.
a Deux fois par an, dit Washington Irving, le jour de la fôte du couvent, sa solitude silencieuse est interrompue par l'arrivée d'une multitude immense, composée des habitants de Moguer, d'Huelva, et des plaines et montagnes voisines. L'esplanade qui est en face de l'édifice ressemble à une foire ; la forêt de pins est remplie d'une foule de personnes de tout âge et de toute condition, et l'image de Notre-Dame de la Rabida est promenée solennellement. »
En 1828, quand l'historien américain visita le monastère, deux reUgieux, un novice et un frère lai composaient à eux seuls toute la communauté, qui est sans doute dans le même état, à moins que les dernières révolutions de l'Espagne ne les aient bannis de leur retraite.
Mais en 1 485 , le couvent de la Rabida se trouvait dans une ère de splendeur relative. Son prieur, Juan Ferez de Marchena, avait été confesseur de la rein e,
et l'on n'ignorait pas qu'il jouissait à la cour d'un grand crédit, mérité par ses vertus, sa piété et ses profondes connaissances.
La petite ville de Palos était, de même, dans une situation prospère. Le Tino, qui maintenant en est à plus d'un quart de mille, baignait ses murailles ; une population de hardis marins et de pilotes habiles s'y était agglomérée ; son commerce florissait et aucun pfort d'Espagne n'entretenait autant de relations avec les îles récemment découvertes sur la côte d'Afrique.