L AUMONE
Juan Pérez était un de ces savants religieux que les cloîtres du temps renfermaient en si grand nombre ; pénétré des préceptes de la morale évangélique, il vivait dans la retraite pour pratiquer la charité et donner l'exemple de 1 humilité unie à la science. Or, il était depuis plusieurs années supérieur du couvent fraDciscain de la Rabida, lorsqu'y arriva, par une brûlante journée de septembre, un voyageur misérablement vêtu qui conduisait par la main un jeune garçon de dix à douze ans, pâle, défait, accablé de fatigue, mourant de faim et de soif.
— Mon frère, dit-il ens'adressant au portier, donnez, pour l'amour de Dieu, un peu d'eau et de pain à mon pauvre enfant.
A ces mots, l'étranger plaça son fils sur un des bancs du portail, et s'assit lui-môme en levant les yeux au ciel; puis comme un homme en lutte avec une douleur profonde, il laissa tomber la tête entre ses mains et demeura plongé dans ses pensées. Cependant le moine prodiguait au jeune Diego les soins qu'exigeait son état. Il lui adressait avec intérêt des questions sur les lieux d'où il venait, sur le but de son voyage, sur les causes de sa laligue et de sa faiblesse.
— Nous venons de bien loin, répondit l'enfant, nous sommes partis des bords de l'Odiel à la pointe du jour ; nous allons à Huetra, chez un de nos parents, où nous espérons trouver un asile.
— Mais, reprit le frère, quel est votre pays ?
— Moi, je suis né à Porto-Santo, une île de la grande mer, dont mon oncle était gouverneur pour le Portugal; quant à mon père il n'est ni Portugais, ni Espagnol.
L'étranger entendit cette dernière phrase et se leva gravement :
— Assez, Diego, assez; qu'importe à ce bon moine l'histoire de deux malheureux qui demandent l'aumône î Dieu vous la rende, frère, poursuivit-il, et qu'il répande ses bénédictions sur votre couvent!
Alors il voulut poursuivre sa route, mais son malheureux entant était trop fatigué pour se lever du banc de pierre.
En ce moment passa le prieur Juan Pérez de Marchena.
Le pauvre n'a pas seulement besoin d'aumônes, mais encore de consolations et d'encouragements pour
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supporter ses misères : l'homme de Dieu le savait. Il s'approcha du voyageur, dont le fils s'était assoupi à l'ombre du porche.
La physionomie et l'attfiude de l'inconnu contrastaient singulièrement avec le délabrement d'un costume grossier, couvert de poussière; son extérieur, comme celui d'un homme habitué à commander, révélait une force de volonté supérieure. Quoique ses cheveux fussent entièrement blancs , ses rides profondes et les os de ses joues saillants, il se tenait droit ; l'âge n'avait point courbé sa haute stature, il paraissait actif et robuste. Ses yeux gris-clair pétillaient de vivacité.
— Patience, mon frère ! dit le prieur, si votre jeune compagnon est hors d'état de continuer le voyage, entrez ! passez la nuit dans notre couvent, nous serons heureux de vous y recevoir.
— Mille grâces à Votre Révérence , répondit l'inconnu, le terme de notre voyage n'est plus éloigné.
— Je reconnais à votre accent , dit le moine , que vous n'êtes pas Espagnol ; mais ne craignez point des questions indiscrètes. Si le récit de vos inlortunes peut en alléger le fardeau, il sera pieusement écouté. Si vous voulez taire votre nom et votre patrie, vous n'en serez pas moins bien venu dans notre sainte maison.
Après un moment de silence, le voyageur reprit :
— Le Seigneur m'a conduit par le sentier de l'adversité jusqu'à cette dernière épreuve : je me suis présenté comme un mendiant à la porte de votre monastère, et j'en ai eu honte. Une pensée d'orgueil a eu
accès dans mon esprit, je le confesse et m'en repens. Vous me rappelez à moi , mon père ; vous m'invitez à placer en vous ma confiance : qu'il en soit ainsi ! Pauvre, je ne rougirai pas de ma pauvreté ; mes actions sont à l'abri de tout reproche, pourquoi vous en ferais-je mystère? Si ma conviction vient de Dieu, s'il m'a réellement choisi pour accomplir ses grands desseins, sa toute-puissance me fera triompher des obstacles; j'atteindrai enfin le but de mes longs travaux.
En achevant ces paroles, qui avaient augmente l'intérêt de Juan Pérez, le voyageur pénétra dans le couvent où de nouveaux soins furent prodigués au jeune Diego.
Quelques instants après, dans une salle réservée aux visiteurs étrangers, le prieur écoutait son hôte qui commença en ces termes :
— Oui, mon père, je me crois appelé par la volonté de Dieu à ouvrir une nouvelle route à sa sainte religion; je crois qu'il a choisi son indigne serviteur pour porter le flambeau de sa foi dans les terres et les îles de la mer Océane, jusque dans l'empire du grand khan de Tartarie et sur les côtes de Mangi et du Cathay, décrites par Marco Polo. J'ai découvert le moyen le plus facile d'aller à ces contrées infidèles dont vous avez peut-être ouï parler.
— J'ai lu, répondit le prieur, le précieux ouvrage de Marco Polo sur les régions des Indes que son père, son oncle ou lui-même ont visitées. Il y a dans ce livre bien des passages qui m'inspirent du doute, mais j'ai toujours aimé à m'éclairer sur le sujet dont il traite. Je ne suis pas sans notions dans la cosmographie, la
connaissance des astres et la navigation. Depuis que le prince Henri de Portugal, dont Dieu ait l'âme en sa sainte garde ! a donné tant d'éclat aux sciences nautiques, elles sont répandues en ce pays plus qu'en aucun autre du monde, sans même en excepter Gênes et Venise. Les pilotes de notre port vont sans cesse aux îles nouvelles; j'ai souvent interrogé nos marins sur leurs navigations, et je me réjouirai de vous entendre parler de vos études.
Encouragé par la bienveillance du prieur :
— Avant tout, reprit l'étranger , je dois vous apprendre qui je suis. Mon histoire vous expliquera l'origine de mes idées, et ma confiance en vous augmentera, j'espère , celle que vous daignez accorder à un malheureux inconnu.
Juan Pérez s'inclina.
— Je m'appelle Christophe Colomb ; je suis né à Gênes de parents pauvres et réduits à vivre du travail de leurs mains à l'époque de ma naissance. Ma famille, toutefois, n'a point manqué d'éclat. Si jamais je deviens amiral, ye ne serai pas le premier de mon nom.
— Quoi ! s'écria le prieur, seriez-vous le parent de ces Colombo qui ont servi la France sur des bâtiments génois, et dont le plus jeune commande encore une escadre ? J'ai souvent entendu raconter les exploits de ces deiLx marins, dont l'un, el Tio ', prit à son bord, pour le conduire à Marseille, le roi de Portugal Alphonse l'Africain. Tout le pays s'entretient à cette heure de la victoire que l'autre, Colombo elmozo vient
* El tio, espagnol, l'oncle, l'ancien, correspond à l'italien î7 zio.
de remporter en vue du Sacro-Promontorio sur quatre galères de Venise.
— Oui, Seigneur, répondit Christophe Colomb, je descends des mômes aieux que ces deux vaillants hommes de mer. J'ai successivement servi sous leurs ordres à l'un et à l'autre ;j 'ai fait avec le premier la guerre contre le roi de Naples , en faveur de Jean d'Anjou, duc de Calabre; j'étais avecle second aucombatdu 21 août.
— Mais puisque votre parent a eu le dessus dans cette affaire, comment se fait-il que vous soyez ici avec votre fils, au lieu d'être resté avec l'escadre victorieuse ?
— Je commandais une galère qui a péri bord à bord d'un énorme navire vénitien ; les deux bâtiments sont devenus la proie des flammes. Le combat durait depuis la pointe du jour ; la flotte française s'est éloignée, emmenant prisonnières les trois autres galères ennemies ; nous n'avions d'autre parti à prendre que de gagner la terre, où j'ai eu le bonheur d'arriver sain et sauf avec mon fils Diego. Dans une circonstance analogue, je me rendis à Lisbonne, il y a une quinzaine d'années. Aujourd'hui je fuis le Portugal, où l'on a méconnu mes longs services , et où l'on a tenté de me dépouiller du fruit de mes veilles.
Dès 1474, Christophe Colomb avait c.mçu le dessein de se rendre aux Indes en naviguant droit à l'ouest. On en trouve la preuve dans sa correspondance avec le savant cosmographe ToscaneUi, de Florence ^ .
• Cette correspondance de 1474 et la certitude que Colomb avait alors son domicile à Lisbonne tendent à démontrer, sans le prouver absolument, qu'il ne pouvait guère commander alors des navires équipés, dans les ports de France, par Louis XI.
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Confirmé de plus en plus dans sa pensée par ses navigati ons et par ses études, il s'adressa au roi de Portugal Jean II, fut trahi, et, le cœur rempli de colère, partit secrètement pour Gênes, où, pour la seconde fois, ses propositions devaient être repoussées. Et c'est par ce motif sans doute qu'il fut contraint à solliciter un commandement de navire sous les ordres de Colombo le jeune.
— Avec l'escadre de Gênes et la protection du roi de France, en qualité de capitaine, poursuivit-il, je n'aurais pas craint d'entrer dans les eaux du Tage ; simple voyageur, pauvre et dénué de tout par suite de mon naufrage, je me garderai bien de retourner auprès du roi Jean II, qui est entouré de mes ennemis. Je formais du reste le projet de me rendre en Espagne après cette dernière croisière, pour y proposer mes services à la reine de Castille. La Providence me jette sur ce rivage, j'accepte sa volonté; j'aurais voulu ne paraître à la cour qu'avec une fortune et un rang convenables, je tenterai de m'y présenter en dépit de ma détresse. Quand nous arrivâmes à terre à l'aide de quelques débris, Diego tomba malade; j'ai changé mes vêtements contre ceux que vous me voyez, afin de pourvoir à ses besoins ; j'ai même vendu une carte géographique dessinée de ma main; bientôt mes dernières ressources se sont épuisées. Il a fallu partir cependant; nous avons quitté Lagos depuis huit jours. En côtoyant la mer nous sommes arrivés jusqu'à Fembouchure de l'Odiel et du Tinto, d'où nous sommes venus à Palos dans un bateau de pêche. A présent, nous nous rendons à Huetra, où vit retiré Pedro
Correa, mon beau-frère, ^ieux marin comme moi, qui était, il y a douze ans, gouverneur de Porto- Santo, auprès de Madère.
La franchise de Colomb toucha Juan Pérez, qui ne tarda point à lui adresser de nouvelles questions sur sa vie.
— Mon éducation première , répondit-il, a été bien supérieure à la condition de mes parents. Malgré leur indigence, ils me firent apprendre à lire, à écrire, à dessiner; j'aurais pu vivre, je crois, de mon talent pour la peinture, mais j'aimai mieux m'adonner aux sciences qui ont rapport à la navigation. A l'Université de Pa\ie, où je fus envoyé, je m'apphquai surtout à la géométrie et à l'astrologie ^, sans négliger cependant la grammaire et la langue latine. A quatorze ans, je m'embarquai pour la première fois à bord d'un bâtiment de la République; depuis j'ai successivement navigué sur toutes les mers connues, — d'abord dans la Méditerranée , soit comme marchand, soit comme corsaire, soit sur les vaisseaux du roi René, pour lequel j'ai eu à remplir des missions périlleuses, soit pour la France, alors alliée de Gênes. Plus tard j'ai passé le détroit de Gibraltar et suis entré dans la mer Atlantique. En 1470, j'avais alors trente-cinq ans, je me suis établi à Lisbonne et m'y suis marié, sans cesser de fréquenter la mer. En 1477, j'ai navigué cent lieues par delà Thulé , dont la partie méridionale est à soixante-treize degrés de distance
' Uastrologie, c'est ainsi qu'on désignait à cette époque l'astronomie elle-même.
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de réquateur, et non à soixante-trois, comme quel« ques-uns le prétendent.
Thulé est ici l'Islande, située bien à l'ouest des îles Shetland {YUltima Thule, des anciens, telle qu'elle est placée dans la carte de Ptolémée). L'opinion de Colomb sur la latitude est erronée, mais elle est historique : on la trouve dans une lettre écrite par luimême à son fils Fernando.
Devenu sujet portugais par suite de mon union avec dona Felipa de Palestrella, je pus aussi visiter sans obstacles les nouveaux établissements dans lesquels j'ai résidé plusieurs années. C'est là qu'est né mon fils Diego. Durant mon séjour à Lisbonne, je vivais du produit des cartes géographiques que je ven^ dais aux princes et aux navigateurs. Je me suis particuHèrement appliqué à étudier la lorme du monde ; j'ai lu tous les livres des anciens et des modernes sur ce sujet, et je suis convaincu qu'en naviguant droit à l'ouest , on rencontrera d'abord l'île de Cipango , et à quinze cents milles plus loin les côtes de Mangi et l'empire du Cathay, visités par Marco Polo. J'ai résolu d'aller à la découverte de ces magnifiques contrées par le chemin qui y mène directement, et c'est pourquoi j'ai passé plusieurs années en Portugal après la naissai^e de Diego. Le roi Jean a fini par adopter mon opinion ; mais, par le conseil de courtisans jaloux, il a expédié secrètement une caravelle
' La largeur de l'île de Cipango, restant indéterminée, les calculs de Christophe Colomb sont beaucoup moins erronés que ne le disent certains auteurs modernes qui n'ont pas suffisamment approfondi son histoire.
dans la direction que j'indiquais. Les pilotes n'ont pas eu le courage de poursuivre l'entreprise ; ils sont revenus à Lisbonne et ont taché de faire rejaillir sur moi la honte de leur insuccès.
JuanPérezfitun geste qui trahissait son indignation.
— Seigneur prieur, continua Colomb avec enthousiasme, le ciel n'a pas permis qu'ils me ravissent mon triomphe! Votre reine, si renommée par sa sagesse, m'accordera ce que le roi de Portugal m'a refusé ; j'aborderai le premier aux rives orientales de l'Asie. Le roi Jean a voulu , depuis, renouer des relations avec moi : je m'y suis refusé en m'enfuyant de Lisbonne. Gênes, ma patrie, a deux fois refusé mes offres; Venise, sa rivale, les a dédaignées ; Henri VIII d'Angleterre a repoussé de même mon frère , qui est allé le trouver de ma part. Puisse la reine Isabelle m'écouter enfin!
— J'ai été confesseur de notre vertueuse souveraine, interrompit Juan Pérez; je pourrai peut-être vous être utile. Mais d'abord il faut me convaincre de la vérité de vos théories.
— Vous serez convaincu! s'écria Colomb.
— Je l'espère, dit le prieur ; malheureusement mon jugement et mon savoir étant bien loin d'être infaillibles, vous me permettrez de m'adjoindre un médecin dePalos, nommé Garcia Fernandez, qui prendra part à nos conférences.
Tandis que le prieur envoyait prévenir le docteur son ami, Christophe Colomb s'agenouilla devant un crucifix placé dans la salle et remercia Dieu de l'avoir amené, par une suite de désastres, naufragé, ruiné, mendiant un peu d'eau et de pain, à la porte hospitalière du couvent de la Rabida.