‹ Les Quarts de jourChapitre 20 sur 29 · TRIUMVIRAT · texte numérisé non relu

TRIUMVIRAT

Entre les grandes figures historiques qui surgissent de toutes parts en Europe, durant le siècle de renaissance qui est le début des temps modernes, il n'en est point de supérieure, ni peut-être même d'égale à celle de Christophe Colomb. En étudiant sa vie, on est saisi d'une vénération profonde pour ce héros pieux, qui unit la prudence à l'enthousiasme, la science au courage, l'imagination la plus vive à la plus étonnante persévérance. La noblesse de son courage se révèle dans tous ses actes, sa générosité égale sa gloire. N'est-il pas merveilleux que cet homme, au déclin de la vie, ne désespère jamais, et qu'à l'âge du repos il ose entreprendre la plus audacieuse des tentatives.

Le récit qu'il vient de faire à Juan Pérez montre à

quelle nide école se forma sa jeunesse, et comment il poursuivit ses travaux scientifiques, au milieu des spéculations hasardeuses du commerce maritime, des courses et des combats.

La Méditerranée était alors le théâtre de guerres incessantes; elle était couverte d'escadreslégères équipées par les rois et les princes riverains, ou même par de simples seigneurs, qui s'y livraient des batailles acharnées. Les discordes des républiques et des royaumes chrétiens, leurs rivalités, leurs haines, leurs luttes, les expéditions contre les mahométans, les représailles de ceux-ci, la piraterie des uns et des autres faisaient de cette mer ensanglantée une arène où les aventuriers commençaient à se trouver à l'étroit. Colomb, vivant au milieu de cette brûlante atmosphère, ne se laisse pas enivrer par la fumée, étourdir par le bruit, dominer par la puissance des faits ; il ambitionne une autre gloire. Il médite la découverte et la conversion d'un empire, qu'on n'a pu \1siter qu'après des voyages par terre d'une incroyable difficulté. — Les Polo y ont pénétré et en sont revenus. — H y a deux cents ans, le souverain de ces contrées avait fait demander au pape des missionnaires pour lui enseigner la religion chrétieiuie, mais les guerres qui désolent l'intérieur de l'Asie empêchent les religieux d'arriver dan^ ses États. — Depuis, il ne s'y est hasardé qu'un seul voyageur digne de foi : — « Il faut trouver une route plus directe ! » s'est dit Colomb. — Son génie résout le problème.

Dès lors, il entretient une correspondance suivie avec Paolo Toscanelli de Florence, un des premiers savants

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de l'Europe ; celui-ci l'approuve et trace, d'après Ptolémée et Marco Polo le Vénitien, une carte qui place l'extrémité orientale de l'Asie en regard des côtes occidentales de l'Afrique et de l'Europe. Colomb ne doute plus. Bientôt l'invention de l'astrolabe rend plus facile l'exécution de son projet ; il commence ses infructueuses démarches auprès de Jean II de Portugal.

Colomb était pauvre; la fortune lui avait été contraire, il était forcé de vivre avec la plus stricte économie, et cependant il remplit toujours ses devoirs de fils avec une exactitude scrupuleuse ; il ne cessa de s'occuper de sa famille pendant le cours de sa vie agitée. Il consacrait une partie de son modique revenu à secourir son vieux père, à Gênes, et à pourvoir aux frais de l'éducation de ses frères. Il se conduisit de même envers sa mère patrie, à laquelle il offrit tout d'abord ses services, avant de réclamer l'appui d'aucune autre puissance.

Tel était le vieux marin que les hasards de la guerre^ avaient jeté sur le rivage des Algarves et que Juan Pérez venait de rencontrer à la porte de son couvent.

La nuit était descendue sur les eaux de l'Odiel et dit Tinto; un pâle rayon de lune argentait la cime des montagnes, frontières du Portugal, et scintillait sur la mer jusqu'à l'horizon dans la direction du sud; l'ombre et le silence enveloppaient le promontoire de la Rabida, quand la cloche du couvent se fit entendre.

— Enfin I s'écria le prieur, voici notre ami Garcia Fernandez.

Le médecin de Palos n'avait pu se rendre plus tôt à l'invitation de Pérez ; il déposa son long manteau et entra dans la salle où Colomb l'attendait avec impatience.

Sa mise était d'une extrême simplicité ; il portait une large collerette blanche, un justaucorps tailladé à bouffettes selon la mode du temps, des bottines de voyage et des éperons, car sa profession l'obligeait souvent à se rendre à cheval dans les \illes et les bourgades voisines. Quoiqu'il ne fût point hidalgo^ il avait, par le même motif, une longue rapière pendue à la ceinture; cette arme n'était pas un vain ornement; plusieurs fois il avait eu l'occasion d'en faire usage dans les gorges de la Sierra Albalegra, qu'infestaient des troupes de gitanes et de vagabonds. La figure de Garcia Fernandez était sévère comme son costume,, mais on y lisait la bienveillance; son front dégarni de cheveiLx dénotait d'ailleurs une intelligence supérieure. Colomb en fit la remarque : ce fut donc avec confiance qu'il prit la parole, après l'échange des premières civihtés.

— Au nom de Dieu, que je prends ici à témoin de ma sincérité, dit-il, daignez m'accorder votre attention et juger impartialement les pensées qui résultent de mes travaux cosmographiques. Je vais vous montrer d'abord la carte de la terre telle que je la crois faite, et telle que l'a représentée le sage Toscanelli de Florence, mon ami.

A ces mots, le vieiLx marin déploya sur une massive table de chêne un planisphère devant lequel il avait dû passer bien des nuits sans sommeil. Le prieur et le

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médecin s'approchèrent pour examiner ce plan, que Colomb leur expliquait en détail :

— La terre, je n'en doute pas, dit-il, est un globe dont il est possible de faire le tour d'Orient en Occident, en naviguant d'ici jusqu'à l'extrémité de l'Inde, où est située la Tartarie, et ensuite en suivant la même route qu'ont prise les Polo de Venise, en l'an 1269 de Notre-Seigneur, pour retourner en Europe. Cette opinion a été partagée par les plus savants d'entre les anciens ; j'ai fini par l'adopter; je la rendrai certaine, s'il plaît à Dieu, en courant droit à l'ouest jusqu'à la rencontre du continent.

Après avoir énuméré toutes les causes qui plaidaient en sa faveur, cité l'autorité des auteurs les plus instruits, les rapports des divers voyageurs qui avaient pénétré en Asie, et particulièrement sir John Mandeville, qui en revint en 1365 ; après avoir développé son système géographique, merveilleuse conception eu égard à l'époque où il vivait, Colomb garda le silence et attendit les objections de ses auditeurs.

Garcia Fernandez, un compas à la main, mesurait l'espace réservé à l'Océan sur le planisphère ; le prieur attendait qu'il portât un jugement.

— Votre pensée est grande, seigneur Colomb, dit enfin le docteur ; mais cette mer est-elle navigable?

— Je le verrai, dit le vieux marin.

— Les tempêtes n'y seront-elles pas trop fortes pour que vous puissiez les braver?

— Je l'espère. Celui qui m'a inspiré mon dessein me protégera.

. — Et s'il n'y a point de terre aux lieux que vous dé-

signez, si les côtes des Indes sont beaucoup plus éloignées?

— J'irai aussi avant qu'il le faudra.

Le prieur s'étonnait de la nature des questions de Fernandez, qui, après avoir mûrement examiné la carte, se prononçait favorablement pour Colomb.

— Je pensais, dit-il, que vous alliez vous refuser à admettre la rotondité de la terre. C'est là mon plus grand embarras. En effet, si elle est ronde, il s'y trouve un point opposé au nôtre, où il doit être impossible de se tenir. Le navire qui en approchera devra glisser hors de la mer, et tomber dans l'espace.

Colomb se prit à sourire.

— Non, non, dit-il, le ciel qui enveloppe la terre comme une écorce nous maintiendra toujours à sa surface. La marche du soleil prouve que notre monde est une sphère ; c'est, du reste, l'opinion des savants depuis les temps les plus reculés. Or, on connaît déjà une assez grande partie de ce globe pour être sûr qu'on ne risque nulle part d'en tomber comme si l'on gUssait du toit d'un édifice. Les pieds de tous ses habitants reposent sur un de ses rayons et correspondent à son centre. Quand nous marchons, nous sommes semblables à ces insectes qui se promènent sur une orange, et qui en font le tour s'ils ne s'écartent pas de la ligne droite.

Le génie du grand navigateur lui faisait entrevoir la solution du problème qui ne devait être complètement résolu que deux cents ans plus tard, par l'illustre Newton.

Colomb avait affaire cette fois à des hommes éclai-

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rés et sincères, il fit tomber l'une après l'autre toutes leurs objections : si bien qu'il convertit successivement à sa pensée le médecin et le prieur.

De nouvelles conférences suivirent cette première nuit d'études ; des témoignages recueillis à Palos par le docteur Fernandez accrurent la confiance de Juan Pérez dans les théories de Colomb.

Ainsi, un vieux pilote qui comparut à l'une des réunions, affirma qu'ayant été entraîné parles vents contraires bien au delà du cap Clear, en Irlande, il avait rencontré au milieu de l'Atlantique une mer unie, dans laquelle il se serait avancé sans craintes si l'hiver n'avait pas été si rapproché.

Les traditions de l'antiquité furent évoquées : on parla de l'Atlantide de Platon, d'Ophir et de Tarsis, où se rendaient les flottes de Salomon, en passant par les colonnes d'Hercule, et l'on se demanda si ces villes n'étaient point situées précisément dans l'empire du Grand-Khan ou dans l'ile de Cipango. Les récentes navigations des Portugais au delà de l'Equateur prouvaient que l'on pouvait traverser la zone torride sans dangers, et que ce n'était pas une région de feu où les vagues mêmes étaient bouillantes, ainsi que l'avaient affirmé quelques anciens philosophes. Colomb, du reste, était allé lui-même jusqu'à Saint-Georges-la- Mina, en Guinée, presque sous la ligne équinoxiale.

Juan Pérez, à partir de ce moment, prit à cœur de faire réussir les projets de son hôte. Garcia Fernandez promit de s'employer pour lui procurer un équipage et des compagnons de navigation.

La science et la foi venaient de donner au vieux

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marin deux amis prudents et désintéressés qui l'aidèrent de tout leur pouvoir et ne lui manquèrent jamais.

Le prieur avait envoyé un messager à Huetra; Pedro Correa, le beau-frère de Colomb, était mort: ainsi le grand navigateur se trouvait privé de sa dernière espérance et sans aucune ressource dans ce pays étranger.

Le couvent de la Rabida devint la demeure du jeune Diego, tandis que son père, grâce à la générosité de Juan Pérez, achetait un costume de voyage et se mettait en état de paraître à la cour de Castille. Il était en outre porteur d'une lettre, par laquelle le prieur le recommandait à Fernando de Talavera, confesseur de la reine.

Cependant, les événements qui agitaient la Péninsule ne permireiTt pas à Christophe Colomb de partir avant la fin de i486.

Alors, laissant à la garde de JuanPérez son fils Diego, dont les religieux franciscains promirent de diriger l'éducation, il prit enfin congé de ses hôtes, et, plein d'espérance, il sortit du couvent de la Rabida pour se rendre à Cordoue, où venaient d'arriver Ferdinand et Isabelle.

La monarchie espagnole, à cette brillante période de son histoire, se trouvait réunie, par le mariage du roi d'Aragon et de la reine de Castille, sous l'autorité du couple royal le plus habile qui peut-être ait jamais régné.

Une lutte acharnée durait depuis plus de huit siècles entre l'Espagne chrétienne et l'Espagne musulmane.

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L'invasion arabe avait triomphé aisément d'un empire composé des éléments les plus divers, où les haines réciproques des populations celtiques, romaines, vandales, suèves et gothiques s'étaient constamment opposées à la fusion nécessaire pour donner de la force à FÉtat. Mais les derniers descendant ^ de tous ces peuples, rivaux naguère, s'étaient réfugiés dans les montagnes des Asturies ; Hgués par le malheur contre l'ennemi de leur foi, ils formèrent enfin un tout et reprirent l'offensive à la faveur des dissensions qui ne tardèrent pas à diviser les nouveaux conquérants.

Moins de cent ans après la bataille de Xérès, tandis que le royaume d'Oviedo se constituait sur les bords de la mer de Biscaye, Charlemagne repoussait l'islamisme au delà de l'Ebre.

Après Charlemagne, les nouveaux États chrétiens, malgré leurs querelles, continuèrent la guerre contre les cahfes.

Le Portugal conquit le territoire dans lequel il est enfermé depuis ; le reste de la Péninsule se trouva enfin partagé entre les trois couronnes de Navarre, d'Aragon et de Castille et Léon d'une part, et le royaume de Grenade de l'autre. Enfin, lorsque Jean II d'Aragon laissa par sa mort le sceptre à Ferdi. nand, son fils, et qu'Isabelle triomphante s'assit sur le trône de Castille et Léon, la puissance espagnole se vit maîtresse de tous les pays qu'elle occupe aujourd'hui en Europe, — à l'exception de la haute Navarre et des possessions mahométanes, où les Maures étaient cruellement resserrés, (surtout depuis qu'ils avaient

perdu Gibraltar, sous Henri IV de Castille, prédécesseur d'Isabelle.

La Navarre était trop faible pour être à craindre, '.d Portugal venait d'être vaincu à Toro, la France ne pouvait donner aucune inquiétude, les affaires y étant dans une affreuse confusion ; ainsi, forts de leur union qui fut toujours admirable, malgré l'indépendance de leurs couronnes respectives, le roi et la reine purent tourner contrôles Maures tous les efforts de l'Espagne chrétienne.

C'était une véritable croisade : des chevaliers et des volontaires affluaient de toutes les parties de l'Europe, le désespoir régnait parmi les sujets des Boabdil. Les prédictions musulmanes, répétées avec effroi, annonçaient que la domination des mahométans en Espagne touchait à sa dernière heure.

Toutefois on se préparait dans Grenade à une résistance héroïque.

Jaloux de leur propre gloire, Ferdinand et Isabelle ne voulaient pas la compromettre dans une attaque qui n'aurait pas présenté toutes les chances possibles de succès; aussi rassemblaient-ils une armée formidable pour aller porter la guerre aux derniers successeurs des califes, lorsque Christophe Colomb arriva à Cordoue.

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