ANNEES DOULOUREUSES
Isabelle et Ferdinand venaient d'apprendre que les Boabdil, faisant trêve à leurs discordes intestines, avaient formé une coalition. — Il était temps de commencer les hostilités. Or, c'était au milieu de ces ardentes préoccupations qu'un étranger, pauvre et n'ayant d'autre recommandation que la lettre d'un moine franciscain, voulait essayer de se faire entendre.
Juan Pérez, relégué maintenant dans un couvent d'Andalousie, était presque oublié à la cour. Celui qui lui avait succédé auprès de la reine, Fernando de Talavera, ne daigna guère écouter le solliciteur inconnu qui lui arrivait ; il le prit pour un aventurier, traita d'extravagance et de tromperie le projet d'aller aux
Indes par l'Atlantique, et refusa son concours en termes qui anéantissaient toutes les espérances de Colomb.
L'infortuné Génois dut s'industrier. Il utilisa ses connaissances géographiques, et vécut du produit des cartes qu'il vendait aiLx seigneurs espagnols.
Dans la vie d'un grand homme tel que Christophe Colomb, il n'est point d'épisode si obscur qui n'offre un puissant intérêt. La vente de cartes le mit en rapports avec le précepteur des princes du sang royal, frère du nonce du pape. Le précepteur parla de son cosmographe ; bientôt après. Colomb était noblement accueilli par l'archevêque de Tolède, don Pedro Gonzalez de Mendoza.
Les illustres prélats qui s'intéressaient maintenant à lui lurent la lettre de Juan Pérez, écoutèrent attentivement les arguments du vieux marin et voulurent faire parvenir sa voix jusqu'au trône.
Un an après son arrivée à Cordoue, il était introduit devant Ferdinand et Isabelle par le cardinal de Mendoza, qu'un historien a appelé le troisième roi d' Espagne, pour faire allusion à son grand pouvoir auprès des monarques de Castille et d'Aragon.
Malgré sa modestie naturelle et son évidente pauvreté, Colomb n'éprouva point d'embarras. La noblesse de ses desseins lui inspira de grandes paroles : il dit qu'il était un instrument du ciel et développa son admirable théorie, de manière à faire une vive impression sur l'esprit de la reine. Mais Isabelle crut devoir laisser décider la question par son royal époux.
â02 L*ORIENT ET l'oCCIDENT
Ferdinand, enflammé d'abord par Fespoir de découvertes plus importantes que celles des Portugais, se tint pourtant sur ses gardes ; il ne fit aucune promesse et voulut qu'une assemblée des savants les plus renommés du royaume appréciât les motils que faisait valoir le solliciteur. Colomb fut renvoyé devant un conseil que devait présider Fernando de Talavera. Il avait espéré dans la reine, la reine ne l'avait pas voulu protéger seule ; il retombait entre les mains d'un homme qui déjà une fois avait dû être son protecteur et qui l'avait repoussé. Il ne se laissa point abattre.
Devant l'assemblée de Salamanque, il répondit victorieusement à toutes les objections, souvent puériles, qui lui furent faites; mais, hélas I le génie ne triompha point des préjugés du plus grand nombre. La plupart des membres du conseil trouvaient les doctrines de Colomb inconcihables avec le système de Ptolémée ; quelques-uns, allant plus loin, prononcèrent les mots d'hérésie et d'impiété. Peu s'en fallut que ce savant profondément pieux, qui voulait par- dessus tout propager le christianisme dans des contrées inconnues, ne fût accusé de soutenir des erreurs blasphématoires.
Les affaires politiques interrompirent les conférences de la docte assemblée de Salamanque. Colomb fut oubhé. Il suivit cependant la cour avec persévérance pendant cinq années consécutives, prenant part aux combats, afin d'attirer sur lui l'attention royale, faisant preuve de sagesse et d'habileté dans la guerre des Maures, et pour prix de ses travaux ne demandant
que la faveur de donner un nouvel empire à l'Espagne et à la chrétienté.
Pendant le siège de la ville de Baza, auquel il assistait, eut lieu un incident qui mérite d'être rapporté, car son influence étrange, et presque ignorée, sur les projets de l'illustre navigateur, transforme la découverte du Nouveau-Monde en une sorte de croisade ayant pour but la conquête de la Terre-Sainte.
L'alliance des rois rivaux de Grenade était rompue : Muley-Boabdil occupait la ville de Baza, tandis que Mohammed, son neveu, faisait face à l'orage dans la capitale des Maures.
Profitant de discordes si favorables les Espagnols dirigeaient tous leurs efforts contre la première de ces places, lorsque deux moines de Jérusalem arrivèrent dans leur camp.
Isabelle présidait elle-même aux opérations du siège. Les religieux lui remirent un message du Soudan d'Égj'pte, qui menaçait de faire périr tous les chrétiens de ses États et de détruire le Saint-Sépulcre, si le roi et la reine ne renonçaient pas à la conquête de Grenade. Les moines parlèrent ensuite des souffrances de leurs frères parmi les musulmans, des persécutions auxquelles ils étaient en butte et de la pauvreté des lieux saints.
Isabelle, vivement touchée de leurs récits, accorda aux gardiens du Saint-Sépulcre une rente perpétuelle de mille ducats d'or; elle leur fit présent d'un voile brodé de sa propre main pour suspendre à la châsse ; mais la guerre ne continua qu'avec plus d'ardeur. Les Espagnols, remplis d'une pieuse indignation par les
menaces du Soudan, brûlaient de venger les chrétiens orientaux et faisaient des prodiges.
Colomb, profondément ému par les rapports des religieux, eut avec eux plusieurs entretiens qui l'exaltèrent au point qu'un jour il s'écria :
(( Je jure de consacrer à la délivrance de la Terre- Sainte tous les bénéfices que je retirerai de mes découvertes ! »
Cette exclamation d'un pauvre volontaire de l'armée catholique dut paraître au moins bizarre.
On regardait alors Colomb comme une sorte d'aventurier dont l'esprit était égaré par de longs travaux scientifiques. Que de fois le vieux marin fut tourné en ridicule par les jeunes hidalgos de la cour, malgré sa bravoure et ses coimaissances militaires! Les religieux de Jérusalem poursuivirent leurs discours et dépeignirent les calamités qui accablaient les chrétiens dans le Levant. Colomb répéta sans doute intérieurement le serment qu'il avait proféré, serment qu'il n'oublia jamais et dont il fut préoccupé jusqu'àl'heure de sa mort.
Grâce à la sagesse d'Isabelle, les travaux du siège furent si habilement conduits, que Baza ne tarda pas à se rendre. Muley-Boabdil fit l'abandon de ses droits à la couronne en faveur du roi et de la reine. La cour rentra en triomphe à Se ville. Colomb espérait que l'heure était venue d'obtenir une réponse décisive; mais les fêtes l'éloignèrent de la reine encore plus que les combats. Il passa ainsi deux années entières dans la misère la plus profonde et l'attente d'une audience.
En 1490, quand il fut enfin parvenu à se faire entendre, il ne reçut qu'une vague promesse. Fernando de Talavera lui dit qu'on ne pouvait prendre aucun engagement envers lui avant la fin de la guerre.
Accablé de douleur, mais non découragé, le cœur rempli d'amertume, mais toujours convaincu de l'excellence de ses projets, Colomb part de Cordoue pour faire ses propositions aux ducs de Médina-Sidonia et Médina-Cœli, grands d'Espagne qui possédaient des principautés florissantes , avaient des vaisseaux et entretenaient des troupes indépendantes de la couronne.
Tous deux sont ébranlés ; tous deux finissent par refuser leur concours.
Alors le vieux marin se décide à quitter l'Espagne, et se rend au couvent de la Rabida pour y chercher son fils Diego.
OUARTS BE JOUR. — 1 12