DERNIERS EFFORTS
Rien ne lasse plus vite les protecteurs que les démarches infructueuses : ceux de Colomb auprès de la cour étaient fatigués ; la conférence de Salamanque et les conseils d'enquête qui avaient eu lieu plus tard, tout semblait oublié par les seigneurs espagnols.
Mais il n'en était pas ainsi au monastère isolé des environs de Palos. Là, le souvenir de Colomb vivait dans tous les cœurs; là, son fils, élevé par les moines franciscains, était leur frère et leur ami commun. Dans le fond de ce cloître tranquille, on se rappelait, comme un grand événement, le jour où le pauvre navigateur naufragé avait, pour la première fois, frappé a la porte du monastère. Ses desseins intéressaient tout le monde; on savait sa belle conduite à l'armée
chrétienne; on se réjouissait si ses lettres donnaient quelque espoir de succès, on s'affligeait s'il rencon trait de nouveaux obstacles. Presque tous les soirs, le médecin Garcia Fernandez, au retour de ses excursions, venait causer avec son ami le prieur Juan Ferez, et souvent alors ils reparlaient de ce planisphère qu'ils avaient mesuré sur la massive table de chêne. Les voyages de Marco-Polo étaient lus et commentés au point de vue de Colomb. Diego, admis à ces conférences, écoutait avec une naïve admiration.
C'était un enfant grave et pieux, dont les premières années s'étaient passées dans les colonies lointaines ou sur la mer, et dont la jeunesse se formait au milieu du cloître. La \ie extérieure était pour lui un poëme héroïque, il ne se rappelait que combats et navigations périlleuses; la vie intérieure était à ses yeux sainte et austère, il ne voyait que l'image de la religion et de la vertu. Son inteUigence était merveilleusement développée, il promettait d'être, comme il le fut en effet, un digne fils de Christophe Colomb. A la prière commune, on prononçait le nom de son père ; chaque jour, il entendait faire des vœux pour la réussite des projets du vieux marin; l'on conçoit quelle ardente attention il devait prêter aux conversations que suscitaient les nouvelles reçues de Cordoue, de Salamanque, de Séville, de Médine, de tous les lieux enfin où l'infatigable solUciteur s'était renCu tour à tour.
Diego avait déjà dix-sept ans, et il était capable de comprendre la portée des vues de son père, lorsque Juan Pérez reçut de Colomb une lettre pleine d'espé-
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rance : il s'agissait du duc de Medina-Cœli, qui paraissait disposé à lui confier des vaisseaux pour son voyage de découvertes. A en juger par la joie qu'ils éprouvaient, tous les religieux semblaient avoir une part directe dans le succès de l'entreprise; ils parlaient déjà de la conversion du grand-khan de Tartarie et de ses sujets infidèles, quand on apprit que Christophe Colomb lui-même venait d'entrer dans le couvent.
Juan Pérez s'empresse de courir à sa rencontre et de lui amener son fils. Le vieux navigateur serre tristement Diego entre ses bras; il ne rapporte, hélas! que mauvaises nouvelles. Après de si longues années de traverses, il revient au couvent de la Rabida, tel qu'il en était parti, pauvre, sans ressources, n'ayant plus d'espérance en Espagne.
— Quoi! seigneur, le duc de Medina-Cœli vous a aussi repoussé? s'écria le prieur; vou5 nous écriviez cependant qu'il avait parfaitement saisi votre pensée.
— Oui, dit Colomb, il est convaincu comme moimême, mais il craint de mécontenter la cour ; il trouve l'entreprise trop grande pour un sujet; et s'est borné à me promettre son appui auprès du roi et de la reine.
— Espérez donc encore ! s'écria Juan Pérez.
— Non! non! mon père, je n'ai déjà perdu que trop de temps en Espagne; je touche à ma cinquante-cinquième année, j'ai déjà consumé dix-huit ans en vaines solHcitations tant en Portugal qu'en Castille. La France m'accueillera mieux peut-être : je veux aller en France.
Le prieur à ces mots ne peut cacher sa douleur :
— Attendez! s'écrie-t-il, vous tenez à l'Espagne, je le sais ; vous avez une nouvelle famille à Cordoue : une femme, un second fds vous y retiennent. N'allez pas essuyer d'autres refus auprès d'une autre cour, mieux vaudrait renoncer à vos desseins.
— Jamais ! dit Colomb. L'Espagne me repousse, je vais en France; je parcourrai l'Europe jusqu'à ce qu'un souverain ou un grand seigneur m'accorde son concours. J'ai mes affections à Cordoue, il est vrai, je veiLx même y conduire mon fils Diego, et j'y reviendrai après mes voyages. Mais, je vous le répète, il est plus que temps d'aller trouver des rois moins insoucieux de leur gloire et plus désireux du bien de notre sainte religion.
— Isabelle ne vous connaît pas, répliqua le moine avec une expression de tristesse; mais vous, mon ami, vous ne connaissez pas Isabelle, si vous croyez trouver dans le monde entier roi ou prince plus digne de vous protéger.
L'arrivée de Garcia Fernandez interrompit le prieur ; il fallut que Colomb répétât au docteur ce que Juan Pérez savait déjà.
Le vieux médecin, non moins jaloux de la gloire de rEspa;?ne que le supérieur de la Rabida, s'unit à lui pour dissuader Colomb de porter ailleurs ses offres de services.
— S'il ne s'agissait que de Ferdinand, dit-il, je n'oserais insister ; mais Isabelle est sur le trône de Castille. C'est un grand esprit et un noble cœur; dès
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qu'elle sera bien pénétrée de l'importance de vos projets, croyez-moi, elle osera tout prendre sur elle ; TOUS voulez une flotte, vous l'aurez.
Colomb secoue la tête en signe de doute, et s'adressant à Diego :
— Demain matin, mon fils, sois prêt à me suivre. Il faut abandonner ta paisible retraite, quitter tes vertueux protecteurs et leur faire tes adieux.
Les yeux du jeune homme se levèrent péniblement Yers Juan Pérez, qui s'écria tout à coup :
— Non ! non ! mon enfant, tu ne partiras pas encore. Je vous adjure, seigneur Colomb, de m'accorder au moins quelques jours. Je vais écrire à la reine, et s'ille faut, j'irai moi-même la solliciter en votre faveur.
— Que votre désir soit rempli, répliqua le vieux marin, et que la volonté de Dieu soit faite !
Le moine écrit une lettre chaleureuse. Garcia Fernande? propose de la faire porter par un pilote adroit, très-dévoué à ses intérêts. Colomb resta donc au couvent jusqu'à ce qu'on eût reçu une réponse. Elle ne se fit pas attendre.
Quatorze jours après le départ du messager, la reine priait Juan Pérez de venir la trouver lui-même, et le chargeait de dire à Colomb de ne plus désespérer.
A la réception de cette royale dépêche, tous les hôtes du couvent rendirent grâces à Dieu d'avoir ainsi manifesté sa volonté. Quoiqu'il fût déjà minuit, le zélé Juan Pérez voulut partir sur l'heure, fit seller sa mule et se mit en route, accompagné seulement par deux serviteurs bien armés.
Colomb, Diego, Garcia Fernandez, et tous les frères franciscains assemblés dans le patio ou grande cour du couvent, assistèrent à ce départ, accompagnant le prieur de leurs vœux. Mais celui qui était le plus directement intéressé au succès de la démarche en doutait encore ; il avait déjà tant de fois vainement espéré dans des protecteurs puissants, tant de fois il avait cru que tous les obstacles étaient surmontés ! Pénétré d'une profonde reconnaissance envers Juan Pérez, il priait, et, soutenu par sa loi, il attendait la décision du ciel. « C'est peut-être une nouvelle épreuve, » pensait-il; car, bien convaincu de la grandeur de sa mission, il croyait que son énergie devait être accrue par l'adversité. Son âme se réjouissait à cette pensée que les instruments les plus faibles étaient les plus agréables à Dieu, et il se disait que là où avaient échoué le nonce du pape et le troisième roi d'Espagne, là réussirait peut-être son humble ami Juan Pérez.
Alors, quand il voyait en perspective les rivages immenses d'un empire merveilleux ; quand il se figurait que ses vaisseaux avaient franchi l'Océan, et qu'il abordait aux régions décrites par Marco Polo, il tombait dans une extase pieuse.
Christophe Colomb présente, en effet, cela de remarquable qu'il réunissait à un esprit spéculatif et mathématiquement exact une imagination enthousiaste, où prédominaient toujours les croyances religieuses. Il avait calculé le compas à la main, et puis il s'était écrié : Dieu le veut! Ce fut cette confiance inaltérable dans la volonté divine qui le soutint du-
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rant près de vingt années de traverses, de refus et d'humiliations, et qui, plus tard, après le succès, lui permit d'allier à la fierté de son noble caractère, à sa dignité personnelle, cette sincère modestie dont on trouve si peu d'exemples.
Il rapporta toujours à Dieu les découvertes de son génie, et s'il fut indigné de l'ingratitude des hommes, il ne cessa jamais d'être humble de cœur, comme un véritable serviteur de Jésus-Christ. L'histoire du grand navigateur présente à chaque page ces grands enseignements.
Juan Pérez, fort de ses anciennes relations avec la cour, s'y rendait rempli de confiance ; il traversa le pays récemment conquis sur les Maures, et fit si grande hâte, qu'il arriva quatre jours après à Santa-Fé, où se trouvait la reine Isabelle.
Durant le siège de Grenade, le camp espagnol, ayant été incendié, avait été remplacé par une forteresse. Pour mieux faire le blocus de la capitale musulmane, les chrétiens avaient élevé en face de ses murs une cité guerrière peuplée par une armée, et où s'était transporté le siège du gouvernement. Telle était Santa-Fé, qui dut ainsi sa naissance à la lutte mémorable de l'islamisme contre l'Espagne catholique. La guerre, qui détruit les villes, en fonda une cette fois.
Juan Pérez trouva la reine déjà bien disposée en faveur de Colomb par les rapports du duc de Médina- CœU; il parla chaleureusement, d'après ses propres convictions, et stimula tous les autres protecteurs du vieux marin, auquel les plus éminents personnages delà cour parurent s'intéresser.
Isabelle voulut le voir, et songeant à son extrême pauvreté, lui fit envoyer, par le prieur, 20,000 maravédis pour qu'il pût se présenter convenablement devant elle. Garcia Fernandez reçut cette somme à Palos et la remit à Colomb, qui s'équipa en conséquence, et, plein d'un nouvel espoir, rejoignit, à Santa-Fé, son généreux ami Juan Pérez.
Diego accompagna son père sur la route de Séville; le docteur les suivit aussi, et quand le moment de la séparation fut arrivé, il promit de s'occuper activement des préparatifs de l'expédition maritime, dont plusieurs pilotes et habitants de Palos, entre autres les Pinzon, avaient déjà connaissance.
Ainsi, nul ne doutait que Christophe Colomb n'obthit le commandement qu'il sollicitait. La promesse évasive qu'on lui avait faite peu de mois auparavant acquérait d'ailleurs une importance réelle , car le bruit se répandait dans le pays que Grenade était réduite aux dernières extrémités.
Lorsqu'il arriva devant Santa-Fé, l'armée chrétienne en sortait en ordre de bataille, une immense multitude de toutes les nations espagnoles et musulmanes couvrait les campagnes : il allait se passer un de ces événements qui datent à jamais dans les annales d'une nation.
Le voyageur pressa le pas de sa mule et entra dans la place forte, où l'attendait impatiemment le prieur de la Rabida.
ISABELLE DE CASTILLB
Ferdinand et Isabelle, entourés de la cour, des capitaines les plus renommés et du clergé espagnol, se dirigeaient pompeusement vers Grenade qui leur ouvrit ses portes.
L'air retentissait du son des fanfares et des cris de triomphe, auxquels se mêlaient des cantiques d'actions de grâce.
Après une lutte qui avait duré huit siècles, la croix triomphait du croissant.
Les musulmans de la Vega, consternés et muets, restaient groupés sur les collines, d'où ils assistaient à la chute de leur empire ; ceux de Grenade s'étaient renfermés dans leurs demeures, tandis que les rues se remplissaient de guerriers, de chevaliers de toutes les
nations, de grands d'Espagne et de prélats, tous fiers et ivres de joie, tous enthousiasmés parla glorieuse conquête que venaient de faire la Castille et TAragon pour l'Europe chrétienne.
Dans cette foule étaient confondus un simple moine franciscain et un soUiciteur obscur que d'autres pensées agitaient; Christophe Colomb et Juan Pérez s'entretenaient de leurs projets de découvertes.
— Encore quelques jours, mon ami, disait le prieur, le royaume de Grenade sera paisiblement rentré dans les domaines de la couronne, et la reine vous écoutera avec bienveillance.
Ce ne fut pas sans quelque amertume que le marin répondit :
— Quand je vois, dit-il, le grand fracas qu'on fait de la conquête d'une province ruinée, et l'indifférence avec laquelle on accueille un dessein qui doit donner à la chrétienté un empire sans bornes, je ne puis m'empêcher de prendre en pitié les jugements des hommes. Il est beau d'expulser lesMaures de l'Europe; mais combien ne serait-il pas plus beau de porter le flambeau de la foi chez des peuples nouveaux, aux extrémités de la terre, d'étendre les limites du monde connu, et de donner à la Castille catholique plus de royaumes infidèles qu'il n'y a de bourgades dans ce territoire si péniblement conquis ! Je vois froidement les succès d'aujourd'hui, tant il sont au-dessous de ce que je médite. Et cependant on me repousse depuis six années, on me traite en aventurier, en intrigant, en insensé ! Si ma confiance en Dieu ne me soutenait, si je ne croyais que sa sainte volonté est de permettre
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la réalisation de mes vœux, si je ne regardais la reddition de Grenade comme un des moyens secrets de la Providence, en vérité, je n'aurais que dédain pour toutes ces magnificences triomphales I
En parlant ainsi, Christophe Colomb et Juan Pérez arrivèrent, avec le cortège royal, aux pieds de l'Alhambra.
Une acclamation de la multitude, suivie d'un profond silence, attira leur attention. La grille du splendide palais des rois maures s'ouvrait. L'on en vit sortir le dernier des Boabdil, accompagné de ses serviteurs ; il s'avança vers le roi et la reine, s'inclina devant eux et leur remit lui-même les clefs de l'opulente forteresse de Grenade, de cette demeure sacrée, chef-d'œuvre de l'architecture orientale, qu'il abandonnait à jamais.
Un instant après, la bannière espagnole flottait sur la plus haute tour de l'Alhambra.
C'en était fait de la puissance mahométane dans la Péninsule, et l'heure était venue où Christophe Co- ';omb pouvait enfin réclamer d'être entendu.
Après avoir servi d'introducteur à son ami, Juan Pérez, croyant tous les obstacles aplanis, partit modestement pour le couvent de la Rabida.
Les monarques de Castille et d'Aragon voulurent qu'on s'occupât, sans plus de retard, des propositions de Colomb ; un conseil s'assembla pour les examiner, et n'eut qu'à discuter les prétentions de l'illustre navigateur. Mais, pénétré de la grandeur de son entreprise, cet homme ])auYre qui venait d'user dix-huit
années en vaines sollicitations, posa des conditions vraiment royales. Il voulait, avant tout être investi des titres d'amiral et de vice-roi des pays qu'il découvrirait, et avoir un dixième de tous les bénéfices.
Colomb avait résolu d'employer, selon son vœu, les richesses qu'il amasserait à la délivrance du Saint- Sépulcre ; il devait les consacrer à lever une armée de cinquante mille hommes de pied et de cinq mille cavaliers, comme en font foi les mémoires qu'il présenta, huit ans après, à la cour d'Espagne, au retour de son troisième voyage de découvertes.
A peine avait-il déclaré à quel prix il mettait ses services que les courtisans l'accablèrent de railleries ; l'on répéta de toutes parts que ce n'était qu'un adroit intrigant, qui demandait un grade éminent avant d'avoir rendu aucun service , un aventurier dont les songes creux entraîneraient inutilement dans d'énormes dépenses, et la reine céda au mécontentement général.
L'on essaya pourtant d'obtenir des concessions de la part du vieux marin, mais avec une fierté qu'on admire, car elle est la preuve de son inébranlable constance et de la fermeté de son caractère, il déclara en avoir assez fait pour le royaume d'Espagne.
Bien déte^^miné à partir le jour même pour se rendre en France, il va prendre congé de ses amis, entre lesquels se trouvaient Alonzo de Quintanilla, contrôleur général des finances, et Luiz de Saint- Angel, receveur des revenus ecclésiastiques d'Aragon ; il les charge d'une lettre pour le prieur de la Rabida , et
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sort aussitôt de Santa-Fé, dans rintention de recommencer ses démarches auprès du roi Charles VIII. ■■ Quintanilla et Saint-Angel avaient été mis en rapport avec Colomb par le vénérable Juan Pérez ; ils ne professaient pas moins d'estime que le moine franciscain lui-même pour le savant navigateur ; pendant les jours qui suivirent la reddition de Grenade, ils s'étaient pénétrés de l'excellence de son système. En le voyant s'éloigner ainsi pour toujours, ils voulurent tenter un moyen désespéré. Leurs charges leur donnaient un facile accès auprès de la reine, ils insistent pour obtenir d'elle une audience immédiate : — il s'agit, disent-ils, d'une affaire d'État qui intéresse l'honneur de la couronne.
Cependant Colomb, en proie à la plus poignante douleur, se dirigeait vers Cordoue, réfléchissant aux moyens qu'il emploierait pour se faire appuyer à la cour de France, et fondant peut-être son nouvel espoir sur la reine Arme de Bretagne, comme il avait si longtemps compté sur Isabelle de Castille.
En ce moment même, Luiz de Saint-Angel plaidait sa cause avec exaltation :
— Que Votre Majesté daigne me pardonner, disaitil, d'appeler son attention sur un objet d'urgence qui lui échappe ; mais, en loyal serviteur de sa couronne, je dois lui dire qu'elle laisse échapper une occasion de servir la cause sacrée du christianisme. Aveuglée par les ennemis d'un homme de génie méconnu, Votre Majesté, — que mes intentions excusent mon audace î — manque à sa gloire et à l'intérêt bien entendu de ses sujets.
Saint-Angel, comme transporté hors de lui, ïnêlait les reproches aux prières ; Isabelle n'osait l'interrompre.
— Christophe Colomb abandonne l'Espagne, poursuivit-il; votre conseil a rejeté ses propositions; il va les faire à la France ; il va offrir à une puissance rivale ses magnanimes services. Souffrez que je suppHe Votre Majesté de l'arrêter dans sa fuite par une parole digne d'elle ! Souffrez que j'exprime mon étonnement en voyant Votre gracieuse Majesté, toujours si favorable aux grandes et nobles entreprises, refuser son concours à un homme dont elle a pu apprécier la valeur pendant la dernière guerre. Colomb est un habile astronome, un cosmographe érudit, tous vos officiers ont été forcés de le reconnaître; ses connaissances en navigation sont incontestables; on ne peut lui refuser les qualités d'un capitaine brave etprudent. Naguère encore on était sur le point de lui accorder ses demandes, et pour de misérables difficultés dans lesquelles il s'est montré à la hauteur de ses desseins, on le repousse, on l'outrage, on le force à abandonner TEspagne, dont il eût fait la gloire.
Quintanilla prit la parole à son tour :
— Le Portugal, dit-il, étend ses conquêtes sur les côtes africaines, la chrétienté retentit de ses succès : et cependant les galères de Castille et d'Aragon restent enfermées dans la Méditerranée, nos caravelles ne dépassent pas les îles Canaries ; auprès de nous un peuple chétif grandit par ses expéditions d'outremer quand nous perdons le seul moyen de l'emporter sur lui.
— La tentative de Colomb, reprit Saint-Angel, serait encore honorable pour votre couronne, lors même qu'elle n'aurait d'autre résultat que d'éclaircir un doute qui imeresse le monde entier.
Isabelle écoutait avec attention.
Les paroles énergiques des défenseurs de Colomb font impression sur son grand esprit. Elle semble entrevoir pour la première fois les avantages que le christianisme retirerait des futures découvertes. Quintanilla et Saint-Angel insistent sur la douleur qu'elle éprouverait si quelque autre puissance accomplissait l'entreprise ; ils font valoir le peu que Colomb avait demandé : deux navires et environ 300,000 couronnes.
Ayant ainsi développé tous les arguments favorables à leur protégé, les deux hidalgos attendaient dans un respectueux silence. Une dame de la cour, la marquise de Moya, qui se trouvait auprès de la reine, plaida aussi la cause de Colomb. Isabelle pourtant était encore indécise ; elle savait que la guerre avait épuisé les finances, et que le roi avait cessé de prendre intérêt à tout projet de découvertes.
Alonzo de Quintanilla, Saint-Angel, la marquise de Moya tournaient vers la reine des regards suppliants. Elle réfléchit longtemps comme pour peser la valeur de leurs discours ; enfin, convaincue par son propre jugement, elle dit avec enthousiasme :
— « Je me charge de l'entreprise pour ma pro- « pre couronne de Castille, et je mettrai mes bijoux « en gage pour lever les fonds nécessaires. »
Un historien a écrit à ce sujet : « Ce fut le plus beau moment de la vie d'Isabelle ; il attachait pour jamais
à son nom la gloire d'avoir protégé la découverte du
Nouveau-Monde. »
Luiz de Saint- Angel s'empressa de promettre d'avancer les fonds nécessaires sur les revenus d'Aragon, et un courrier fut envoyé pour rappeler Colomb, qui déjà se trouvait à plusieurs lieues de Grenade, au pont de Pinos, défilé célèbre par les nombreuses renr contres des Maures et des Chrétiens.
La cause du génie était gagnée ; la reine renouvela sa promesse au vieux marin lui-même, et fut son avocat auprès du roi Ferdinand. En présence des souverains de Castille et d'Aragon, Colomb, sûr désormais de réussir, s'exprimait avec une éloquence entraînante, et, terminant le tableau pompeux des succès qu'il obtiendrait avec la protection de Dieu, il ajouta qu'il avait fait vœu de consacrer toutes ses richesses à la délivrance du Saint-Sépulcre.
Ferdinand et Isabelle ne s'attendaient pas à cette singulière péroraison, qui leur arracha un sourire, et répondirent que, même sans les trésors des Indes, Leurs Majestés seraient fort portées à tenter cette sainte conquête dès que l'état des finances le permettrait.
Un acte signé par les augustes époux confirma les privilèges de Colomb, qui, oubliant ses longues traverses et tout entier à la reconnaissance, jura de se rendre digne des faveurs qu'il recevait. Isabelle, avec ime noble prévenance, remit à l'amiral une lettre patente par laquelle elle nommait son fils Diego page du roi Jean, héritier présomptif de la couronne.
Peu de jours après, Colomb entra encore une fois
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au couvent de la Rabida. Les franciscains, qui si longtemps s'étaient entretenus de ses espérances et de ses démarches, écoutaient son récit avec un profond intérêt. Quoiqu'ils le sussent arrivé au terme de sa plus chère ambition, ils furent agités de crainte et vivement touchés en l'entendant raconter son départ de Santa-Fé pour Cordoue. Juan Pérez s'écria :
— Et moi, je vous avais déjà quitté, seigneur, vous croyant certain de réussir I
Lorsque Colomb remis à son fils Yalbala qui l'appelait à la cour, des bénédictions sans nombre se ré- -pandirent sur Isabelle de Castille.